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Alice Gras, un éclat éthique pour la fashiontech

Quand j’ai commencé Modelab il y a plus de 2 ans, nous étions assez peu nombreux à parler de Fashiontech. À La Paillasse, qui commençait à devenir un lieu emblématique des start-ups parisiennes, j’ai découvert un espace dédié à la mode et l’innovation, développé par Alice Gras.

Cette jeune fille tout juste sortie de ses études, avait l’ambition de bâtir un espace alternatif dédié à la création mode, en dehors des schémas habituels. Bien évidemment, dans un premier temps j’ai été dubitatif sur ces chances de succès, mais j’ai été marqué par sa conviction.

Deux ans plus tard, le Hall Couture a déménagé rue du Chemin Vert, Alice a su développer son projet, et fédérer un écosystème. J’ai souhaité retranscrire nos échanges à travers le jeu de l’interview.

hall couture

Bonjour Alice, peux-tu nous raconter ton parcours et comment t’es venue l’idée du Hall Couture ?

Mon parcours tourne principalement autour de la question de la création, ou plutôt des conditions idéales pour la création sensée, par rapport aux enjeux de notre époque. Ainsi, j’ai réalisé des études de mode puis j‘ai commencé à chercher des espaces de travail type coworking, adaptés à la mode.

Or, cela n’existait pas, ce qui m’a semblé totalement absurde.

D’ailleurs, dans mes premières expériences professionnelles, j’ai été frappée par certaines incohérences présentes dans le monde de l’entreprise, notamment au sujet de l’assignation de certains profils à certaines taches, parfois sans laisser l’opportunité aux individus de se réaliser aux delà de celles-ci. Pour moi, permettre aux individus de se réaliser est une cause fondamentale, et c’est ce qui m’a attirée vers le management.  Aussi, le montant de la rémunération n’a plus de sens. Je pense qu’il faut remettre du sens dans ce qu’on réalise. Enfin, le mode d’organisation pyramidal renvoie selon moi à un mode de management archaïque. En effet, chacun a le droit d’avoir accès à l’ensemble des informations au sein de l’entreprise. Grâce à internet, les digital natives n’acceptent pas cette censure de l’information dans les entreprises. Enfin, à l’âge même de l’avènement des plateformes collaboratives et de la ‘sharing economy’, les rapports sociaux semblent curieusement distendus dans le monde du travail et dans la société en général. La dernière campagne présidentielle en est la caricature.

alice gras hall couture

Forte de ce constat, tu t’es lancée dans le projet Hall Couture…

… En effet, je me suis dit que je pouvais créer un lieu différent. J’ai créé « Hall couture » parce qu’il me semblait pertinent d’avoir dans Paris un tiers-lieu dédié à la création de mode, qui permette à la fois de se faire un réseau, de rencontrer d’autres professionnels, et d’avoir accès à un outil de production un petit peu professionnel.

Cela permet effectivement à un certain nombre de porteurs de projets de diminuer leurs risques en ayant accès à un atelier, sans avoir pour autant à investir dans un lieu et dans des machines. En outre, cela leur permet donc de sortir des collections, des prototypes, de remplir leur carnet de commandes et d’accéder ensuite à une étape potentielle d’investissement dans l’outil de production.

Hall Couture n’avait pas forcément au départ  une dimension « high tech » prononcée, mais celle-ci est arrivée naturellement parce qu’aujourd’hui, le numérique s’avère d’abord un outil qui permet à des porteurs de projets de se faire connaître à moindre frais, de faire aussi valoir leurs talents sans forcément passer par le point de vente physique, et donc en s’affranchissant des problématiques financières.

Afin de favoriser l’émergence d’une scène Fashiontech, avec Julie Delaude, Lee Anderson et Maud Etienne, nous avons créé il y a trois ans la première FashionTechWeek, en partenariat avec NUMA.

Notre ambition était de créer un événement ouvert à tout public, et, en même temps, qui permette l’association de l’innovation et du numérique pour justement créer des ouvertures dans le secteur de la mode. Nous avons fait d’abord deux éditions, puis nous est venue l’idée de monter une association, qui rassemble les acteurs de la mode innovante, s’adresse aux enjeux liés à l’emploi et au développement durable : c’est là que nous avons créé l’association La FashionTech.

Aujourd’hui, pour la cinquième édition, nous passons la vitesse supérieure en lançant un évènement national, avec une date commune à Paris, Lyon et Lille.

hall couture

Justement, Alice, toi qui a été une pionnière dans ce domaine, que penses-tu de la scène FashionTech française ?

Je n’ai pas encore assez voyagé pour comparer la FashionTech française à l’Américaine ou autre, mais ce que j’ai pu constater en discutant avec des Anglais ou des Néerlandais, c’est que notre système éducatif imprime les comportements des marques de mode françaises. Nous avons un culture esthétique forte. Une marque ne peut exister en-dehors de ce carcan. En d’autres termes, nous sommes enfermés dans une forme de perfectionnisme de l’image.

Quand par exemple, je compare avec ce que j’ai pu voir à Londres dans de nouveaux quartiers « hypes », il y a une énergie qui part dans tous les sens, et il y a des projets parfois non achevés. Alors qu’en France, tout doit être finalisé. Dans les créations françaises, nous sommes toujours dans le « qu’est-ce qui ne va pas » : l’esprit est très critique, c’est cette spécificité culturelle que j’ai pu voir se refléter sur les projets « FashionTech » français. En même temps, cette même caractéristique nous est enviée au stade de la mise en vente de produits finis de qualité… En ce sens, elle mérite d’être prise au sérieux, il ne faudrait simplement pas qu’elle nous prive d’explorer de nouveaux procédés et d’expérimenter de nouvelles techniques en amont.

Dans la chaîne de valeur (Création, Production et Retail) quels sont, selon toi, les aspects les plus matures au niveau innovation ?

Pour le wearable par exemple, les accessoires sont complètement commercialisables. En revanche, au niveau du vêtement, pour l’instant cela reste au stade de prototype, à quelques rares exceptions près.

Concernant le retail, nous voyons principalement des plateformes d’intermédiation entre un produit (vêtement, montre, bijoux…) et un client, type Farfetch, couplées avec de l’intelligence artificielle pour optimiser les ventes.

En effet, pour l’instant les composants électroniques ne sont pas conçus pour la mode car les débouchés commerciaux sont encore insuffisants. Nous sommes à un niveau embryonnaire.

En ce qui me concerne, ce qui m’intéresse dans la fashiontech c’est comment nous pouvons être connectés, dans tous les sens du terme. Je ne parle pas que de technologie mais de dialogue.

Dernièrement, j’ai un gros coup de cœur pour Tale Me, qui permet de louer des vêtements pour femmes enceinte et les tous petits. Cette marque a su utiliser les atouts du web en terme de communication pour expliquer sa démarche, et rendre vie à des vêtements.

Pour moi, la société actuelle doit repenser ses modes de consommation et par extension sa production. Le modèle de la surconsommation a vécu de sa belle vie, et nous devons maintenant intégrer un mode de consommation raisonné.

C’est la technologie qui doit être au service des idées, et pas l’inverse.

Fabrice Jonas
Créateur du Magazine Modelab, je passe mon temps à rechercher de nouvelles tendances et à les partager.