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Anne-Sophie Bérard : sublimer l’art de la fashionTech

Du 28 juin au 2 juillet, se tenait le LookForward fashionTech festival au centre culturel d’arts numériques de La Gaîté lyrique. Au programme : une exposition sur la fashionTech, un Grand Prix, des ateliers et des tables rondes. Nous en avons profité pour rencontrer Anne-Sophie Bérard, commissaire de l’exposition pour la deuxième année consécutive. L’occasion de revenir sur son parcours, sa rencontre avec la fashionTech, ses deux expositions et sa vision singulière de la médiation.

Parle-nous de toi Anne-Sophie. Qui es-tu et que fais-tu ?

Je suis curator, commissaire d’exposition. Mon métier consiste à regarder l’art sous toutes ses formes afin de percevoir comment il parvient à dépeindre le monde qui nous entoure et ses mutations. Mon territoire est très large, et même si j’ai un fort intérêt pour l’art contemporain, je suis touche-à-tout : j’aime la photo, la vidéo, la musique, le théâtre, la danse… tous les champs investis par de jeunes artistes qui cherchent à comprendre notre société. Et la fashionTech est une de ces expressions qui m’intéresse tout particulièrement.

© Audrey Wnent

© Audrey Wnent

Quel est ton parcours ?

J’ai commencé mes études par un peu de théâtre et de philosophie, puis finalement, je me suis tournée vers l’art. J’ai suivi une formation de plasticienne aux Beaux-Arts de Rueil-Malmaison puis aux Arts Décoratifs de Paris. J’y ai produit des travaux très conceptuels, orientés sur la façon dont on montre l’art. J’ai mis un moment à comprendre que ce qui m’intéressait vraiment, c’était de rassembler des gens autour de la création actuelle ; que j’étais plus douée au niveau cérébral que manuel. Il y a des gens qui sont tellement doués dans le manuel qu’il faut savoir rester à sa place.

Ma conviction en sortant des études était que je ne voulais dépendre de personne, c’est pourquoi je me suis lancée en freelance. Ma seconde conviction était que je voulais bousculer un art trop souvent réservé à une élite bourgeoise. Dans cette envie de rendre l’art plus accessible, j’ai travaillé avec le monde de l’entreprise. Deux mondes qu’à priori tout oppose, mais qui se sont nourris mutuellement : de financements plus larges pour les artistes, à des gains de créativité et de dynamisme pour l’entreprise et ses salariés.

Je n’ai jamais réussi à porter une seule casquette. J’écris des histoires pour des vidéos, je travaille sur des campagnes de communication, je monte des expositions et des festivals, j’organise des concerts privés… Je suis tout sauf une experte ou une thésarde qui aurait creusé un sujet en profondeur. J’ai cette polyvalence, qui me donne une approche particulière, qui a ses qualités et ses défauts, mais que j’apprécie tout particulièrement.

Comment es-tu arrivée dans le milieu de la mode ?

J’y suis arrivée par un ricochet de hasards. J’aime découvrir de nouveaux sujets. Lorsque l’on m’a proposé d’être la curatrice de l’exposition Look Forward, j’ai tout de suite accepté. J’avais déjà une connaissance de la mode, de par ma formation, mais c’est avec ce projet que je l’ai vraiment adoptée comme un moyen d’expression sociétale.

Comment t’es-tu introduite à la fashionTech ?

J’ai commencé par me nourrir : j’ai repris l’histoire de la mode, j’ai cherché quelles étaient les premières références, le rôle inhérent de l’innovation dans la mode… Je me suis ensuite concentrée sur la fashionTech, la technologie… Ce fut vraiment un long travail d’immersion. Ce n’est que lorsque j’ai eu le sentiment de maîtriser ce territoire que j’ai pu prendre du recul. Je suis alors partie de ce préjugé courant qui fait de la mode un sujet superficiel. Et j’ai décidé de montrer qu’on pouvait au contraire dire beaucoup de choses intéressantes à travers la mode : son niveau social, culturel, économique, son rapport à soi, à l’autre… La société entière est retranscrite dans le vêtement. Et le champ de la fashionTech est en ce point passionnant, car le vêtement est abordé au-delà de sa forme et de sa matière.

© Audrey Wnent

© Audrey Wnent

Entre ces deux expositions sur la fashionTech que tu as mises en place, qu’est-ce qui a changé ?

La ligne globale reste la même, c’est à dire qu’on s’intéresse aux créations de la fashionTech comme à des œuvres et non comme à des vêtements. Plus qu’un lieu de contemplation, le vêtement devient un endroit d’interrogation et de réflexion. La grande nouveauté est le changement d’échelle face au succès de la première édition. Cette année, nous avons plus du double d’espace, avec presque trois fois plus d’œuvres. Nous avons donc un panorama plus large et surtout plus ouvert à l’international avec la présence du Japon, du Brésil, de la Chine ; le festival jouit désormais d’une envergure mondiale.

© Audrey Wnent

© Audrey Wnent

La première partie de l’exposition s’est déroulée à La Piscine de Roubaix, que t’a inspiré ce lieux à l’architecture Art Déco ?

C’est un vrai plaisir que d’avoir pu faire quelque chose dans ce lieu ! La Piscine est un lieu d’une beauté incroyable que je recommande à tous de visiter au moins une fois. Ce musée est très chargé, rempli de statues et de sculptures, donc la première question fut : « Comment réussir à exister parmi cette multitude d’œuvres ? » Mon désir simple était de parvenir à faire coexister l’ultra-contemporain et le classique.

C’est une vraie histoire de tempérament, mais moi la complication et les challenges me donnent plutôt du plaisir. Très naturellement, il y avait ce bassin dans le cœur du lieu et on a eu envie de s’y poser… Je voulais qu’il y ait un jeu visuel entre nos mannequins et les œuvres du musée. Quand le visiteur circulait autour du bassin, le temps d’un instant, les deux mondes se rencontraient et un Apollon fréquentait une Jasna Rock.

En comparaison, pour cette exposition à la Gaîté lyrique, tu as un lieu assez épuré, mais qui a une symbolique forte de par sa spécialisation dans les arts numériques.

Ici on est presque à l’opposé en terme d’environnement. La Piscine est positionnée sur une culture traditionnelle et patrimoniale qui ne s’intéresse pas à l’art numérique habituellement. A l’inverse, la Gaîté Lyrique est un lieu référencé de la culture numérique, habituées aux expositions avec de la technologie. Nous avions ici 800m² pour raconter une histoire, et notre désir fut de travailler sur une scénographie créant une expérience poétique et immersive avec l’agence Clémence Farrell.

© Audrey Wnent

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L’exposition est découpée en quatre sections : vers un corps augmenté, intimité et société, l’impact de l’immatériel et l’engagement environnemental. Peux-tu nous en dire plus ?

Ces sections sont volontairement très sensibles, à l’image de ce que je suis, à la façon dont je regarde le monde. Je me suis inspirée de ma propre expérience de la mode. Il y a le corps, son interaction et son articulation avec soi. Il y a la relation à l’autre, le mouvement de de soi vers la société : c’est la relation intimité et société. Puis on va de nous à l’environnement, avec la question de l’engagement, de la responsabilité. Il ne me restait plus que l’imaginaire. J’ai l’impression qu’au XXIe siècle, l’imaginaire et l’immatériel sont fortement liés. Une fois que j’avais ces quatre sections, il me semblait que rien ne manquait fondamentalement, que la société avait été appréhendée dans son ensemble.

Un coup de cœur parmi les œuvres présentées cette année ?

C’était une fierté d’accueillir Anrealage, parce que c’est un pur créateur de mode. Je trouve que c’est une très bonne nouvelle qu’un créateur de mode qui défile pendant la FashionWeek accepte de venir sur le territoire de la fashionTech. Cela signifie que la fashionTech peut enfin être reconnue comme de la mode à part entière, et non simplement comme quelque chose d’underground ou de geek. Et c’est sans dire que la pièce d’Anrealage est magnifique. Les motifs de ces tenues, blancs en apparence, se colorisent comme des vitraux sous l’effet du flash de nos smartphones. Ça a un côté magique. En prenant la robe en photo, le spectateur rencontre l’œuvre et la capture sur son petit écran, qu’il pourra ensuite garder en souvenir. Un moment privilégié et volé à la réalité…

© Audrey Wnent

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Tu nous a dit que tu étais intéressée par l’aspect artistique du vêtement. Mais pour beaucoup de gens ce lien entre mode et art n’est pas toujours évident. Penses-tu que les vêtements puissent être présentés comme tout autres objets d’art dans un musée ?

Sur cette exposition, nous avons fait le choix de les présenter comme des œuvres d’art en effet. Les mannequins choisis sont assez sobres pour ne pas outrepasser le vêtement. En général, l’éclairage en douche illumine le vêtement et ça s’arrête là. En revanche, si l’on observe le comportement du public, la différence est immédiate car pour lui le vêtement doit avant tout avoir une fonction. La question « A quoi ça sert ? » est donc omniprésente. C’est pourquoi un gros travail a été réalisé avec les médiateurs, afin qu’ils puissent donner au public des armes pour décontextualiser et regarder ces vêtements qui sont plus que des vêtements. Leur faire comprendre que derrière, il y a aussi une histoire, un message, un artiste qui nous parle de sa vision, qui prospecte sur les usages de demain. A l’instant T, certaines pièces sont beaucoup plus intéressantes à penser comme une idée que comme un vêtement.

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Dans les musées de sciences, la mode est à l’interactif, avec le slogan « Il est interdit de ne pas toucher ». Ce modèle peut-il s’appliquer aux expositions de mode ?

Je trouve toujours dommage d’uniformiser les choses. Que ce soit sur les arts numériques ou en général, l’idée de devoir imposer un usage au visiteur est  très frustrant. Il y a des œuvres qui se prêtent à une interaction parce que c’est le désir de l’artiste et d’autres qui demandent une simple contemplation. Typiquement, dans l’exposition, il y a une robe de la marque Qmilch, faite de fibres de lait : cette robe est très simple et totalement inactive mais son processus de fabrication est incroyable. De l’autre côté, on va avoir la Speaker dress de Anouk Wipprecht qui est interactive car son propos le nécessite. Créer de l’interaction en espérant intéresser davantage est une erreur. Prendre son temps, regarder, c’est aussi essentiel. Il y a une différence entre distraction et intérêt, et je pense qu’il faut toujours commencer par le message avant de commencer la mise en forme.

© Audrey Wnent

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La fashionTech bouge beaucoup, comment fais-tu pour rester au courant des dernières nouveautés ?

L’avantage de la fashionTech, c’est que c’est un petit écosystème porté par un groupe d’artistes encore très accessibles. Lors de la première édition, nous avons tissé des liens assez rapidement, ce qui m’a permis d’avoir un rebond assez facile avec eux cette année. Je les incite à m’ouvrir les portes de leur réseau car nous sommes dans une logique d’ouverture et de partage, comme le veut le monde dans lequel on vit aujourd’hui. Parallèlement à ce travail de réseau humain, il y a un gros travail de veille internet que je mène quotidiennement, sur des sites comme Modelab, qui, il faut le dire, est quand même une super source (rires), et des livres comme ceux de Bradley Quinn qui sont toujours très qualitatifs. Et ça me tient à cœur d’aller aussi fouiller les arts numériques et d’autres champs d’application, pour trouver d’autres créations qui peuvent enrichir la fashionTech.

Pour finir, quelle est ta vision de la fashionTech actuelle et comment l’imagines-tu dans dix ans ?

Ce qui m’intéresse dans la fashionTech, ce que j’ai vraiment aimé en découvrant ce monde, c’est le bouillonnement de ce territoire. On y rencontre des artistes venus de tout horizons : des makers, des designers, des bidouilleurs, des ingénieurs… ils travaillent en collectif et ont vraiment envie d’inventer des choses. C’est à la fois un reflet de notre société, dans la logique du co- et de l’opensource, et à la fois, c’est très spécifique à eux parce qu’il n’y a pas encore d’histoire de la fashionTech. L’histoire de l’art contraint le champ des possibles ; lorsqu’un peintre fait un trait bleu, il est obligé de se demander si quelqu’un d’autre ne l’a pas déjà fait. Dans la fashionTech, personne ne se juge. Il n’y a pas de complexes car il n’y a pas encore de référence, de sacralisation, de dogmes.

A long terme, cela m’intéresse peu de savoir si la fashionTech va devenir un phénomène d’usage appliqué à des vêtements de marque. C’est le côté purement artistique qui m’interroge. J’espère surtout voir ces artistes talentueux devenir des références dans le milieu de l’art contemporain et de la mode. Des talents comme Behnaz Farahi, Anouk Wipprecht ou Clara Daguin par exemple sont des merveilles ; je pense qu’elles peuvent rester dans l’histoire.

Le site d’Anne-Sophie : https://www.asberard.com/

Marguerite Pometko
Grande curieuse, passionnée par les modes alternatives et les innovations technologiques que j’observe d’un œil sociologique, je trouve dans la FashionTech un fascinant sujet d’étude.