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ANOUK WIPPRECHT: quand la technologie devient esthétique.

Depuis quelques années elles courent lentement, petites billes de technologie, elles s’agitent comme autant de nouvelles cellules sous la première couche de l’épiderme. Elles sont un nuage, elles sont une poudre magique, un enchantement particulier qui nous fait nous changer en une chose indistincte, rêvée, fantasmée et pourtant terriblement crainte. Les diodes s’illuminent comme autant de guirlandes de Noël, dans nos yeux flamboient l’émerveillement face à une ère technologique magnifiquement avancée. Les rouages roulent vers nous et nous englobent dans un univers quasi mythologique, où les Dieux de toute sorte sont remplacés par des déités surnaturelles, moins fantasques que thaumaturgiques. Le dieu tellurique a le pouvoir de faire trembler la terre et de faire émerger du bitume des câbles solides qui viennent nous attacher, la déesse ignée n’est plus qu’un champ électromagnétique qui court partout dans la cité humaine qu’est la Terre. Chacune de nos perceptions évolue comme notre vision de l’avenir tend de plus en plus à devenir réalité, et la technologie devient l’esthétique.

Spider Dress 2.0

Spider Dress 2.0


Une mode robotique

Une chose notable pourtant malgré cet amas de technologie, malgré cet alliage où la magie n’a pas d’autre choix que de laisser la place à la technique et à l’ingénierie ; les robots sont des créatures de l’Homme. Comme dans la Bible, nous nous sommes façonnés des êtres à notre image, et dans de nombreuses œuvres nos enfants métalliques aux yeux morts de circuits nous dépassent et nous supplantent. Aujourd’hui l’Homme n’invente pas ses enfants, ses robots. Il se métamorphose lui-même, il s’octroie le pouvoir qu’autrefois il confiait entre les mains froides d’une intelligence artificielle (IA). L’Homme devient l’hybride parfait, à la pensée écologique, et puissante, au traditionnalisme accentué par un pouvoir thaumaturgique démesuré, donné par des engrenages, des circuits, des fils et autres câbles.

Anouk Wipprecht, jeune créatrice fashiontech hollandaise, fait partie de ces pionniers de la transformation. Elle fait de ses mannequins des déesses et des oracles qui maîtrisent les éclairs et la foudre, qui sont le reflet parfait de bijoux tech comme les dernières inventions automobiles. Ses tenues sont des systèmes à part entière dont le corps humain est la tour, terre d’accueil de paramètres informatiques qui font que la robe chérie réagit à son environnement. Elle fait dériver la création, en fait un moyen de super-puissance pour placer les femmes sur un piedestal divin. Peut-être est-ce cela qu’autrefois les Hommes de l’Antiquité prirent pour des Dieux : des êtres à l’armature métallique et crissante, dont les formes ne rappellent rien d’autre que des micro organismes, les aléas de la foudre, les ondes aquatiques qui se dispercent dans un lac sous un vent violent.

Conception of Faraday Dress

Conception of Faraday Dress

Anouk Wipprecht est une sculptrice de l’imaginaire et du divin, elle construit des déités technologiques et nous fait croire que bientôt l’humain pourra posséder des pouvoirs plus fabuleux encore que tout ce que nos yeux peuvent voir aujourd’hui. Charles ou Wolverine ne sont plus très loin, ils bénéficieront simplement d’un look fashiontech plus affirmé et assumé encore que ce que les derniers films nous laissent à voir.

Pour mettre sur pied ses inventions, Anouk Wipprecht allie impression 3D et systèmes informatiques. Les fils et câbles sont légion, mais pour elle, la technologie créé l’esthétique, plus qu’elle ne remplit un réel rôle fonctionnel.

Smoke Dress 2012

Smoke Dress 2012

Un robot hollandais, donc, mais un robot simplement beau, comme l’on aurait dans sa magistrale entrée une statue grecque de l’ancien temps.

Créatrice, artiste, enseignante dans la fashiontech et la mode électronique, Anouk Wipprecht a notamment travaillé lors de projets phénoménaux pour des événements comme le Superbowl, a créé des tenues pour les Black Eyed Peas, ou l’Eurovision.

Fergie, left, of the Black Eyed Peas performs during half time of Super Bowl XLV with the The Green Bay Packers and the Pittsburgh Steelers in Arlington, Texas, Sunday, February 6, 2011. Photo by Benny.

Fergie, left, of the Black Eyed Peas performs during half time of Super Bowl XLV with the The Green Bay Packers and the Pittsburgh Steelers in Arlington, Texas, Sunday, February 6, 2011. Photo by Benny.

Elle est également celle qui gère aujourd’hui l’exposition TECHNOSENSUAL « Where Fashion meets Technology », et s’emploie à faire avancer et à faire se concilier ces deux mondes que sont la mode et l’ingénierie.

Printed for Audi Dresses

Printed for Audi Dresses


Le corps et la conscience comme support

La fashiontech trouve son point culminant et sa symbolique en ses créations ; avec elle la mode n’est plus seulement une histoire de tissu mais d’être vivant à part entière. On oublie les mannequins cintres, les portes-manteaux vivants qui déambulent sur le catwalk. La tenue fashiontech doit être portée par un humain, par un être pensant, par une conscience véritable qui choisit, et chacun de ses choix influe directement sur la tenue portée. Un robot oui, mais un robot qui était autrefois un humain.

Synapse

Synapse

Sensible aux courbes, attentif aux reflets miroitants sur les tenues d’impression 3D, le spectateur ne peut pourtant pas oublier, même s’il est lui-même un peu robotisé, d’où viennent ces motifs, d’où sont issues ces lignes suaves et voluptueuses, d’où sont tirées ces couleurs, et surtout cette impression de beauté fantasmagorique.
La créatrice fashiontech happe à elle tout ce qui l’entoure, et ce tout n’est en rien technologique : araignées, corail, étoiles de mer, nuages, brume, algues, caméléon, pieuvre… Autant de créatures et de concepts qui appartiennent et appartiendront toujours à Mère Nature. Ainsi même dans un futur où la technologie s’en mêle, où elle régit un geste, comme enfiler un pantalon, dans une œuvre de Barjavel, un avenir où notre sweat se change d’un seul coup en armure intégrale pour nous protéger d’une attaque, comme dans Edge of Tomorrow, nous tendons de plus en plus à mélanger tradition et innovation technologique. Et la créatrice fashiontech hollandaise le démontre parfaitement, avec ses inspirations.

Particledress

Particledress


Une technologie inspirée de la nature

Il y a dix ans, l’Homme imaginait le futur de sa race comme presque éteint, comme affalé sur les restes d’une Terre qu’il aurait saccagée sans y faire une seule fois attention. L’Homme se serait alors exilé sur un Ailleurs, que ce soit sur une planète nommée Pandora, une station spatiale conçue de toute pièce pour les survivants d’un air terrien vicié et toxique, comme dans Interstellar.

On pensait évidemment à Matrix, à ses phrases, son monde binaire vert et noir, incompréhensible et surréaliste. « Your power means nothing here, this is the Internet », nous pensions être évincés par des choses que nous avions nous-même créées. Les IA prendraient le contrôle, et ce serait presque la fin de l’humanité.

Mais la jeune génération de créateurs nous prouve que la technologie peut nous servir à un tout autre chose qu’à un confort exagéré ou à une toute puissance sacralisée. L’esthétique, et sublimer la nature, ce qui n’est pas sans rappeler le dernier propos de Première Vision Automne-Hiver 2016 : la fashiontech rehausse le végétal, le minéral, l’animal. La fashiontech est un moyen de création nouveau, mais pour rien au monde les créateurs se sépareraient de leurs inspirations originelles.

Smoke Dress 2012

Smoke Dress 2012

Jean D’Ormesson a dit :

« Bientôt, semées sous votre peau, les puces feront partie de votre corps. Vous serez votre propre robot. Un autre monde est déjà au travail. Tout ce que la science est capable de faire, elle le fera. Un rêve de puissance nous emporte ».

Anouk Wipprecht semble être à la fois en parfaite cohésion avec les propos, et pourtant dans sa subtile créativité, et sa volonté de magnifier le naturel, qu’il s’agisse de pattes fines d’araignées, de faces 3D insectoïdes, de câbles représentants autant de rayures sur une créature microscopique, elle nous montre que la technologie n’est pas ou plus seulement un rêve de pouvoir. La fashiontech devient le beau, elle devient la femme déifiée, qui a enfin effectué son ascension vers des sphères d’ingénierie de mode. Sa robe n’est plus un organza diaphane mais une impression 3D munie de systèmes électroniques qui lui font souffler une brume, teindre d’elle-même son tissu, s’illuminer dans la nuit noire telles des étoiles sublimes.

Faraday Dress

Faraday Dress


Une technologie lyrique, envolée esthétique

Il ressort du travail d’Anouk Wipprecht une poésie lyrique qui n’est pas sans rappeler la célèbre chanteuse d’opéra de race alien dans le Cinquième Elément de Luc Besson. Une beauté contemplative à couper le souffle, amenant au rêve, alors que pourtant, dans notre rétine se plante, s’ancre la vision d’une technologie étrange et étonnante que nous n’aurions jamais pensé associer à une œuvre onirique.

Dresses for Audi A4, printed Dresses

Dresses for Audi A4, printed Dresses

Les déesses merveilleuses d’Anouk Wipprecht sont d’une fragilité douce et tendre ; elles en seraient presque parnassiennes. « L’art pour l’art », dit Théophile Gaultier. La jeune designeuse semble en accord avec ce propos pourtant ancien, alors qu’elle projette aux yeux du monde une fashiontech éblouissante de splendeur et de poésie. Les vers s’enchaînent aux impressions 3D et aux circuits, les rimes, aux diodes et aux cadrans. Le tout n’est pas sans rappeler un petit quelque chose de rêveur d’Anrealage, mais avec un côté tech bien plus poussé.

Anouk Wipprecht est une figure dans le monde de la fashiontech, dans cette infernale et majestueuse dualité, qui oppose onirisme naturel et rêverie fantasque et chimérique des temps passés, à la technologie supra-avancée des éléments informatiques et électroniques, et dont il ressort pourtant une alliance superbe qui nous emmène vers un ailleurs de toute somptuosité.

Justine
Littéraire, dessinatrice, peintre, couturière, cosplayeuse… Rien ne peut définir proprement quelqu’un, sinon lui-même. Rêveuse, est encore le mot le plus adapté.