2964 Vues |  J'aime

ANREALAGE : une histoire poétique technologique.

Qu’est-ce qu’Anrealage? Musique, art, technologie, invention, mode, tendance, architecture ? Voici qu’un objet de mode est survenu, étrange, au milieu des catwalks. La nouveauté tendance grandit, depuis 1980 dans l’archipel nippon sous le nom de Kunihiko Morinaga. Mais la langue française est pour une fois insuffisante à la compréhension totale de ce monstre génial de création, peu importe qu’il soit un objet de mode ou tout autre chose. L’anglais est visiblement mieux choisi pour sa musicalité : seed or sidh ? La créature fashion, l’embryon végétal qui s’épanouit et grandit, ou ces mystérieuses et fantasques créatures aux cours Seelie et Unseelie, lumière et ombre ?

Reflect

Reflect

Les fibres naturelles grandissent depuis 2003, elles fusent vers une notoriété qui n’a pas encore atteint notre continent, notre monde si occidentalisé. Les fils deviennent petit à petit des lianes qui se meuvent et viennent chercher la lumière du soleil, puis celle des lanternes, des réverbères, des diodes, des circuits, et une fois rassasiées, elle se terrent, s’engouffrent pour se nourrir de ténèbres et d’ombres.

Trois mots définissent cette improbable alliance dans le monde de la mode : REAL, UNREAL et AGE, leur traits joints donnant naissance à ANREALAGE.

suzume_00_b

Suzume

 

Kunihiko Morinaga, édificateur et architecte de mode

Kunihiko Morinaga a débuté ses créations sous le mantra « Dieu est dans les détails », employé notamment par l’architecte Ludwig Mies van der Rohe ; la comparaison est d’autant plus justifiable que les vêtements et pièces du créateur japonais sont de véritables tours d’ivoirechâteaux forts ou cathédrales dantesques, autant de monuments dont le moindre fil est pensé et à sa place, où chaque incrustation, chaque couleur est une ode au spectaculaire.

Air

Air

Les tenues Anrealage sont des constructions bâties pierre par pierre, fil par fil, bouton par bouton, point par point, et la finalité de chacun de ces monuments gigantesques se trouve être dans l’éclairage de celui-ci. Jour ou nuit, on peut s’asseoir devant chacun de ces immenses mausolées construits à la gloire du détail, de la lumière et de l’ombre, de la construction d’un vêtement, et se perdre dans une infinie contemplation. Devant ces pièces assemblées, nous nous posons, et nous admirons les yeux tournés vers les hauteurs, la splendeur de ces édifications.

Haru

Haru

Les coupes sont folles, les structures font penser à des labyrinthes insensés, à des villes aux escaliers menant au plafond, des ruelles donnant sur des impasses, des souterrains emplis de nuages. Du rêve au milieu de la réalité, une autre réalité dans celle que nous connaissons déjà. Créer un monde parallèle non pas à côté mais par-dessus celui dans lequel nous vivons. Kunihiko Morinaga réinvente notre vision du monde, l’oriente sur un ailleurs pourtant bien présent. Il nous fait découvrir des choses que nous n’aurions jamais osé imaginer. Il nous pousse, nous invite à une contemplation rêvée sur des formes de mode, sur des corps en mouvance. Le col d’une chemise démultipliée, blanche, nous apparaît soudainement fluorescente. L’ourlet d’un pull se succède, n’en finit plus, pour devenir une robe de soirée. Les fils explosent, implosent, et deviennent une veste. Le squelette se pare de coloris chatoyants et s’exporte du corps pour se faire jupe.

Anrealage s’accroît, et traverse le temps et les ères, mais pour devenir quoi ?

 

Fibre textile deviendra arbre numérique

Les premiers défilés Anrealage, de 2005 à 2007, sont ancrés dans la terre, dans des fils et des entrelacs qui ne nous font penser qu’à une jungle textile luxuriante et riche, de couleurs, de formes incongrues. Des arbres immenses qui s’imposent sur la plaine morne et sèche du catwalk. On imagine fort bien l’oeuvre écologique et superbe de Keiichi SugiyamaOrigine, comme représentation, idée, miroir de la création de Kunihiko Morinaga : une terre envahie par le végétal, le filaire, la fibre, le lien, qui croît, s’élève, jusqu’à exploser et envahir le monde que nous connaissons, donnant ainsi un autre tableau de la vie à observer.

Butter

Butter

En 2008 la collection « No More » semble vouloir bouleverser cet ordre végétal expansif en le faisant évoluer. Comme si une nouvelle ère arrivait, comme si les débuts luxuriants textiles se mutaient en quelque chose de plus technique. No more ancient ? No more forest ? No more quoi ?

La jungle fastueuse se métamorphose en une cité, en une agglomération. L‘urbanisation est en route avec des coupes plus sobres, plus strictes. Comme si l’humain avait enfin posé ses marques au beau milieu de la nature et cherchait à s’en emparer. A catégoriser, à couper, trancher. L’Homme scie, construit, bâtit des immeubles noirs et blancs, grisâtres et structurés par les mathématiques et les sciences.

No More

No More

L’expansion citadine devient plus forte et s’achemine jusqu’en 2011, où l’on se retrouve plongés dans un nouveau MetropolisGrandes structures, échafaudages de tissu et de coloris, ossature gigantesque, imposante démonstration d’un corps neuf, armatures oversize, parties de vêtements qui enflent comme si la société elle-même allait imploser. Ce n’est pas sans rappeler l’exagération de nos chers Incroyables et Merveilleuses qui tendaient à exagérer un détail de leur tenue, pour se faire voir, pour que le monde les classe comme extravagants de mode.

Air

Air

Puis « Time » survient. Nous sommes en 2012. L’horloge s’est ici arrêtée, la pose de couleurs, la mise en forme a été décalée. Tout semble comme intempestif, reproduit, retracé, refait, encore et encore. Répétition insensée des ourlets, des bas, des manches. Comme si un bug était survenu lors de la confection du vêtement. Comme si la programmation textile avait rencontré un virus de duplication. Comme si le programme colorisation avait planté pour ne pas faire de mise au point visuelle.

Time

Time

Time

Time

Enfin surviennent les collections si énigmatiques et fantasques de 2013, 2015-2016 et 2016,  « Bone », « Light » et « Reflect ». Dans chacune de ces collections, l’humain perçoit l’improbable, l’impensable mélange , l’alliance géniale de l’ombre et de la lumière. On entendrait même Obéron et Titania se faire la cour. Dans une même tenue, nous avons la cour Seelie, cour de la lumière, de l’été et du printemps, de la chaleur, du sourire, de la joie de vivre. Puis son penchant opposé survient, brusquement : la cour Unseelie, ténébreuse, ombres miroitantes, où le froid, la nuit et la glace règnent en maîtres. Le créateur mêle, démêle puis entremêle ces deux univers si distincts, que tout oppose, mais qui ne pourraient exister l’un sans l’autre. On admire la beauté glaciaire des motifs éclatants qui apparaissent sur les modèles de « Reflect », uniquement parce que la tenue était sobre et lumineuse, claire, l’instant d’avant. Les os colorés et vifs de « Bone » ne sont que plus chatoyants que par la présence de ce bleu électrique et froid sur ce noir d’encre. On distingue la magnificence de motif, de l’imprimé de « Light », que par la présence dérangeante des ténèbres environnantes.

Bone

Bone

Bone

Bone

Light

Light

La technologie s’est implantée au sein même de la marque, de la forêt sublime et colorée de Kunihiko Morinaga. L’humain n’est même plus présent, on ne distingue que le vêtement, que la lumière, l’apparition et la disparition d’éléments, la transformation, la métamorphose.

Anrealage. An real ageUnreal ageUne ère réelle et irréelle. Un temps où la technologie permet de nouvelles façons de faire voir l’invisible. Un temps où la technicité évolutive permet de nouvelles illusions. Nous ne sommes plus si loin des hologrammes. Nous ne sommes plus si loin des machines rêvées. La technologie se dépose avec Anrealage sur le corps, ou plutôt sur le tissu à même posé sur le corps. A quand les tatouages et les vêtements mouvants de Scott Westerfield dans Uglies ? Allons-nous devenir comme dans Specials du même auteur, des être inhumanisé par la technologie ? Sommes-nous en train de disparaître au profit d’une esthétique technologique de plus en plus avancée ? Et si au fond, le monde et la mode se suffisaient à eux-mêmes ? Peut-être que bientôt, ce seront nos propres créations, dignes d’intelligence, qui créeront pour nous.

Reflect

Reflect

Albert Einstein a dit « Il est hélas devenu évident aujourd’hui que notre technologie a dépassé notre humanité ».

Personne ne saura répondre à ces questions, mais tous seront d’accord sur le fait qu’Anrealage est un bijou de fashiontech, une allégorie du rêve, du fantasme perçu, vécu, un bref instant, le temps d’un défilé, où notre esprit se gorge de ces magnifiques illusionshier végétalesaujourd’hui technologiques, mais toujours, dignes de contemplation.

Justine
Littéraire, dessinatrice, peintre, couturière, cosplayeuse… Rien ne peut définir proprement quelqu’un, sinon lui-même. Rêveuse, est encore le mot le plus adapté.