Valerie Moatti

Valérie Moatti place l'ESCP Europe au coeur de la Fashiontech

Valérie Moatti avec la chaire Mode et Technologie de l'ESCP Europe a été pionnière sur le domaine de la Fashiontech. C'est pourquoi, nous avons décidé de la rencontrer afin d'en savoir un peu plus sur le fonctionnement de la chaire et la manière dont elle contribuait à l'innovation mode.

ML : Bonjour Valérie, pouvez-vous vous présenter ?

Valérie Moatti : Je suis diplômée d'ESCP Europe. J'ai commencé ma carrière de façon assez traditionnelle : chez Procter & Gamble puis chez PPR à l'époque, devenu Kering aujourd'hui. Je travaillais déjà sur des sujets d'innovation : j'étais chargée de la société capital-risque du groupe et de tous les projets de créations en interne, de nouveaux concepts de magasins mais aussi d'investissement dans des startups innovantes pour le domaine de la distribution et les services. 

Ensuite, je me suis reconvertie dans l'enseignement et la recherche en faisant un doctorat à HEC. Au moment où j'ai effectué ma reconversion, des expertises dans des domaines liés à la stratégie et au supply chain management étaient en plein essor, grâce au développement d'internet et du e-commerce, au renouvellement des modes d'organisation.

Petit à petit, j'ai poursuivi ce développement d'expertise. J'ai eu la chance d'être professeure visitant au MIT, dans le célèbre Center Transportation and Logistics (CTL) où ils sont particulièrement avancés en terme de supply chain management et aussi sur l'interface entre différents types d'expertises : ingénierie, design avec le Media Lab. D'ailleurs, j'ai eu la chance de rencontrer Merry Oxman qui travaille entre le design, l'ingénierie et l'architecture. Elle conçoit des objets et des vêtements en essayant de reproduire des éléments naturels.

Valerie MoattiAujourd’hui, je co-dirige la Chaire Lectra - ESCP Europe avec Céline Abécassis-Moedas, professeure à l’école de commerce Catolica à Lisbonne. Nous travaillions sur le projet depuis 2013, puis nous l'avons lancé officiellement en 2014. Il est né dans la continuité d'un projet qui préexistait sur l'innovation. Nous avions un institut (qui n'existe plus aujourd’hui) nommé I7. Il était le fruit lui-même d'une étude commanditée par Christine Lagarde où elle était alors ministre de l'économie et des finances auprès de notre directeur général de l'époque : Pascal Morand.

Ce dernier, avec ma collègue Delphine Manceau, a répondu à cette étude pour Christine Lagarde avec les conclusions suivantes : l’innovation est protéiforme, alors qu'en France nous avons trop tendance à penser qu’elle est uniquement dans la technologie. L'innovation représente également des business modèles, des méthodes marketing... L'étude ayant eu beaucoup de répercussions, ils ont décidé de créer cet institut pour l'innovation et la compétitivité. Daniel Harari, CEO de Lectra, a fait partie de l'institut dès sa création.

Le jour de l'inauguration, il y avait évidemment Lectra mais également Pierre Bergé que Pascal Morand avait invité pour échanger. Au bout de deux ans de travail au sein de cet institut, Daniel Harari a énoncé le fait qu'il voulait faire plus avec l'école. De là est né l'idée de la chaire. Au départ, celle-ci était de réaliser un partenariat au sujet de l'innovation entre Lectra et ESCP Europe. Cependant la thématique n'était pas très claire. Nous y avons réfléchi durant l’année 2013 pour ensuite lancer la chaire en 2014. Ainsi, nous sommes arrivés ensemble à cette terminologie de "Mode et technologie" qui à l'époque était particulièrement novatrice.

L'idée originale consistait à développer des connaissances dans le domaine, des évènements et des cours bien évidemment.

La chaire a été lancée autour de trois grandes missions. Premièrement, l'enseignement : créer un ou plusieurs cours dans le domaine avec une association de partenaires légitimes du secteur mode. Par exemple, nous sommes en train d’en finaliser un avec La Fabrique et un avec l'IFM. Il s’agit également de sensibiliser les étudiants issus d'autres types de programmes à la mode et à son business, mais aussi à la technologie particulière portée par Lectra.

La deuxième mission qu'on qualifie d’évènementiel est la communication. La FashionTech Week est assez représentative de ce que nous réalisons. Nous avons toujours été associés et ce depuis le début. Nous avons également fait partie des jurys de la Fashion Pitch Night. Cette année, nous poussons ce partenariat encore plus loin. Il y a à la fois la table-ronde d'ouverture à l'école et également la Fashion Tech Expo, l'exposition de jeunes créateurs, qui aura lieu à l'ESCP.

Valerie Moatti
Première table ronde d'ouverture de la Fashion Tech Week Paris, le 4 mars 2015.
« L'influence des technologies sur les business modèles de la mode » avec Loic Bocher, Co-fondateur et Directeur Général - Collector Square / Annabelle Nahum, Co-Fondatrice - MyCoutureCorner / Nicolas Petitjean, Directeur Innovation - DBApparel Europe / Philippe Ribera, Directeur Marketing Software - Lectra.

La troisième mission est la création de connaissances. Cela représente les recherches que nous menons de notre côté. Durant les trois premières années de la Chaire, elles portaient sur le choix de localisation des entreprises de mode européenne. Et ce en sachant que nous partions du buzz médiatique sur la relocalisation, notamment sur le fait que les pays asiatiques n'étaient plus compétitifs. Notre étude terrain montre que c'est un effet de manche et qu'il n'y a eu que peu de concrétisation. L'étude a montré qu'il y avait une vraie réflexion sur l'omnishoring, c’est-à-dire un ensemble de plusieurs stratégie d'approvisionnement sélectionnées en fonction des produits et de leur degré d'innovation. Par exemple, les prototypes peuvent être réalisés en Europe puis fabriqués industriellement en Asie.

Tous les ans, nous tentons de faire travailler les étudiants sur leur mémoire de recherche avec la plus grande variété de sujets possibles, tels que la personnalisation des vêtements, la stratégie d'internationalisation des marques de mode… En somme, ils s’interrogent sur le fait de savoir si la technologie y joue un rôle ou non, découvrir le rôle du big data sur les bureaux de style par exemple.

ML : Vous avez été assez précurseurs sur la mode et l'innovation. Aujourd'hui, je vois arriver d'autres écoles comme l'INSEAD ou Mines Paris Tech qui s'intéressent au sujet Fashiontech. Quelle réflexion avez-vous par rapport à cela ?

Valérie Moatti : Je pense tout d'abord à l'antériorité et à la spécificité de notre démarche. Par exemple, l'INSEAD était déjà tournée vers la mode. Ces autres écoles ont profité de la montée en puissance des technologies dans le secteur de la mode pour y ajouter ce pan là. De notre côté, nous faisons un peu l'inverse, du fait de l'activité très spécifique de Lectra qui est vraiment depuis longtemps un acteur phare des technologies dans la mode. Ainsi, nous nous sommes directement positionnés là-dessus. D’ailleurs, cela est très important pour Lectra. C’est à dire que nous voulions créer une option mode à l'école pour ouvrir des portes à nos étudiants. Mais finalement, cela n'intéresse pas tellement Lectra car ce n’est pas assez spécifique. Ils veulent vraiment se positionner sur la technologie dans la mode et pas la mode en général, aussi que la technologie soit un sujet parmi d'autres.

Jusqu’ici, j'ai parlé de la première phase de la Chaire. Celle-ci s'est renouvelée en 2017 et perdurera jusqu'à fin 2019. Nous avons encore affiné ses thématiques. Ce qui était au départ axé sur la mode et les technologies tourne désormais autour de l'industrie 4.0 appliquée au secteur mode. Pour répondre à la question, je pense que l'entrée est un peu différente.

ML : La vraie différence est que vous avez une Chaire. L'école des Mines est très axé sur la recherche et l'INSEAD crée du réseau. Il y a peut-être des partenariats à réaliser ?

Valérie Moatti : En effet, le partenariat entre écoles est très intéressant. Tous les ans, nous organisons un projet à la fois pédagogique et créateur de contenu : nous formons des équipes de deux, constituées d’un de nos étudiants et un issu de l’Université Catolica à Lisbonne. Ils travaillent ensemble pendant 6 semaines chez Lectra pour une mission de conseils.

Cette année, nous lançons une nouvelle étude dans le cadre de la Chaire qui porte sur l'évolution de la relation entre donneurs d'ordres et sous-traitants, sur les activités de création et de fabrication liées à l'évolution des technologies de l'industrie 4.0. (intelligence artificielle etc). Nous avons donc commencé par traiter le sujet en amont, puis les étudiants vont prendre le relais pendant 6 semaines cet été pour creuser davantage, afin de pouvoir présenter les premiers résultats de cette étude d'ici début 2019.

Concernant les liens avec d'autres écoles et notamment avec les écoles de mode, nous avons établi des partenariats avec l’IFM et La Fabrique qui est le plus ancien. Elles ont été très enthousiastes quant à la réalisation de projets communs, bien qu’elles possèdent chacune une structure singulière.

L'IFM m’a fait intervenir dans un cours et diffuse les annonces de nos conférences. Nous nous sommes mis d'accord sur le fait de mettre en relation des étudiants issus de l’IFM et de ESCP Europe. Le but est que des étudiants de notre établissement fassent un trimestre à l'IFM et vice versa. Pour l’année prochaine, nous souhaiterions développer la mise en place d'un double diplôme. Mais c’est un projet encore en gestation.

Depuis 2 ans maintenant, la Fabrique nous envoie chaque année quelques étudiants sur la base du volontariat. Ils assistent à notre cours électif crée dans la Chaire. Nommé "Fashion and Technology », cet enseignement en anglais traite de toutes les facettes, tout au long des maillons de la chaine, sur tous les aspects : création, fabrication, supply chain, distribution marketing. Les étudiants sont sélectionnés par rapport à leur niveau de langue comme le cours est dispensé en anglais. Ces volontaires donnent vraiment une bonne dynamique au cours.

Nous organisons un cours à La Fabrique, ce qui nous permet de changer de cadre et ainsi visiter leurs ateliers (notamment les machines). L'année dernière, nous avons également monté un séminaire dans le cadre de l’option Innovation dispensée en 3ème année, pour les étudiants qui s'intéressent à l’innovation en général. Il est tripartite : la Fabrique, L'ESCP Europe et une école d'ingénieurs en électronique de commerce qui s'appelle l'ESIEE. L'idée est d'associer des équipes mixtes sur un projet en un temps donné. Un commanditaire donne les consignes aux étudiants par rapport à un projet de vêtements connectés qui doivent y répondre à partir de la méthodologie du "design thinking". Cela fonctionne très bien car ils travaillent sur un projet très concret. Le séminaire est construit de façon à ce qu'il y ait une phase de brainstorming entre eux, puis des conférences sont organisées pour alimenter le sujet. Ils sont ensuite envoyés sur le terrain pour interroger des consommateurs.

Valerie Moatti
Séminaire Smart Clothes & Connected Objects, février 2017. Le séminaire de design thinking regroupant les étudiants ESCP Europe, ESIEE Paris et La Fabrique.

ML : Pouvez-vous nous parler de vos projets en cours ?

Valérie Moatti : Je ne vais pas revenir sur l'étude et je vais plutôt aborder les conférences. La prochaine est le 6 juin à 18H à l’école sur "L'impact des réseaux sociaux dans la mode : nouvelles stratégies et success stories" (pour s'inscrire c'est par ici). Il s’agit en fait de la suite du projet sur lequel nous avons fait travailler les étudiants lors du cours "Fashion and Technology". Il a été possible grâce à l'idée et à l'intervention de Ooshot (images, sourcing) durant laquelle Thierry Maillet a monté ce cours avec nous. L’idée était que les étudiants travaillent par petits groupes et tentent d'analyser la stratégie Instagram de toute une série de marques de mode diverses (Nike, Chanel, Amazon..). À partir de cela, nous sommes en train de finaliser un article pour The Conversation, un média nous utilisons pour synthétiser certains axes des études que nous menons. Le 6 juin, nous réunissons Adrien Boyer, DG Pinterest France + Europe Sud + Benelux; Fabien Le Roux, Directeur de la stratégie et de la stratégie digitale, BETC Luxe; Thierry Maillet, co-founder & COO, OOSHOT; Philippe Ribera, Directeur Innovation, Lectra; Nicolas Santi Weil, DG, AMI; Charline Goutal, fondatrice et présidente, Ma P'tite Culotte et Elisabeth Teixera, influençeuse, @unemorueaparis.

Valerie Moatti
La conférence "L'impact des réseaux sociaux dans la mode" sera présentée le 6 juin 2018.

En septembre, nous organiserons un évènement autour de l’ouvrage de Emanuelle Léon et de Cécile Dejoux intitulé « Métamorphose des managers : à l'ère du numérique et de l'intelligence artificielle ». Expertes dans le management et les ressources humaines, elles montrent comment ces technologies renouvellent le rôle du manager, les lieux, les pratiques collaboratives. Elles ne sont pas en lien avec le secteur de la mode mais il semblait tout de même intéressant de les inviter à présenter leur livre et leur étude sur le sujet, parler du management 4.0 et faire réagir des acteurs de l'industrie de la mode par rapport à ça : est-ce que cela résonne ou pas ? Cela devrait bousculer les entreprises qui n'ont pas l'habitude de ce nouveau management.

En octobre, la Chaire organise la conférence d'ouverture de la FashionTech par la Chaire (tous les ans depuis 2015) et pour la première fois ESCP accueille la Fashion Tech Expo, l'exposition des jeunes créateurs de la FashionTech. Le sujet concernera les avancées de l'industrie 4.0 mais n'est pas encore définitivement fixé, cela reste encore en working in progress. Nous y travaillons actuellement et certains exemples comme la marque de chaussures Mi Mai et Bouton Noir, une start-up émanant du groupe Auchan qui propose des collections pour femme dans une démarche de production de proximité et de personnalisation. La fondatrice souhaite que son magasin soit également son usine, son atelier. On retrouve la même démarche chez Adidas avec la Speedfactory et ces logiques renforcent l'attractivité des territoires.

ML : On constate qu'il n'y a pas encore d'acteurs qui émergent véritablement, pour l'instant ce sont des petites entreprises qui proposent des produits innovants mais ne créent pas de modèles solides.

Valérie Moatti : Pour 2019, nous prévoyons de publier les résultats de notre étude sur l'évolution des relations entre donneurs d'ordre et sous-traitants. Il y a une autre Chaire à l'école qui porte sur l'usine du futur. Les partenaires de cette Chaire sont Safran et Michelin, des industriels purs et durs qui n'ont rien à voir avec la mode. Cependant, eux aussi ont comme préoccupation l'industrie 4.0 et plus spécifiquement les modifications du travail qui en découlent : en quoi le travail a évolué dans les usines, le fait de mettre en place l'usine du futur, de quelles compétences va-t-on avoir besoin. Nous avons pour projet d'organiser un évènement en commun sur la question des compétences, de l'évolution des savoir… afin d'intégrer le secteur de la mode par rapport à l'idée commune de base qui est l'usine du futur.

En 2018, nous avons aussi collaboré avec la Chaire Leclerc présidée par Michel Edouard Leclerc sur le commerce 4.0. Le premier mercredi de chaque mois, il y a un petit déjeuner sur une thématique différente. Début mars, le thème était "R&D et l'industrie 4.0 : influences sur la distribution". Parmi quelques intervenants d'excellence, le PDG de Lectra, Daniel Harari et un membre de Techshop ont partagé leur vision.

ML : Avez-vous quelque chose à ajouter ?

Valérie Moatti  : Nous avons rencontré Benjamin Cabanes de l'école des Mines, et nous sommes très motivées pour collaborer avec lui. Nous serons d'ailleurs présentes au workshop du 22 juin ! La Chaire va être associée à cette expérience qui semble vraiment intéressante mais très différente de ce qu'on fait. Curieuse de voir ce que cela peut donner ! Je trouve ça intéressant de faire travailler des gens issus de domaines différents, c'est là qu'il y a le plus grand potentiel ! 


Appear Here : coeur de pop-up

 Les pop-up stores poussent comme des champignons et semblent être la dernière tendance des marques pour se faire connaître.

Face à ce phénomène de grande ampleur, j'ai voulu en savoir plus et j'ai donc échangé avec Élodie d'Appear Here.

Bonjour Elodie, pourrais-tu te présenter ?

 

Je m'appelle Elodie Dessors. J'ai rejoint l'équipe d'Appear Here France au moment de sa création, il y a maintenant un an et demi, en tant que Brand Account Manager.
Élodie au micro lors du Who's Next en 2017.

 

Mon rôle est à la fois d'accompagner les marques dans leur utilisation de notre plateforme, et d'aller à la rencontre de toutes celles susceptibles d'avoir besoin de notre service. Au quotidien, je fais en sorte que chaque idée à Paris, Marseille, Bordeaux, Lyon ou encore Aix-en-Provence voit le jour en suggérant les espaces les plus appropriés aux attentes de chacun.
 
J'interviens aussi sur des panels pour sensibiliser les marques à notre activité, comme lors du salon Who's Next où j'ai eu le plaisir d'échanger avec toi (d'ailleurs si vous revoir la vidéo c'est par ici).
 
Précédemment, cette nécessité de mise en relation entre porteurs de projets et détenteurs d'espaces m'est apparue comme évidente, lorsque j'ai lancé la première série de marchés de créateurs en Tunisie (Elbazar) puis un média dédié à la communauté créative, Fazazine
 

Appear Here, c'est quoi exactement ?

 
Appear Here est, en deux mots, le "AirBnB du retail".
 
Notre mission - "Space for Ideas" - est de donner vie à toutes les idées en facilitant l'accès à la location éphémère d'espaces commerciaux.
 
Nous sommes aujourd'hui le leader mondial dans ce secteur avec plus de 4 000 espaces exclusifs listés à travers le monde, entre le Royaume-Uni, la France et les Etats-Unis.
 
Plus de 125 000 marques  nous ont déjà fait confiance, dont de très établies comme Loewe, Nike, Salomon, ou Adidas, mais aussi de plus jeunes comme Amélie Pichard, Flaneurz, Carolina Ritzler, Satisfy, SOI, Ayede, Building Block, Anja, Louvreuse, LF Markey, House of Dagmar et bien d'autres... 

Là où il fallait auparavant 3 à 6 mois, nous avons rendu la location journalière, mensuelle et même annuelle de boutiques et showrooms aussi simple que de réserver une chambre d'hôtel, en supprimant tous les intermédiaires et en permettant la signature de baux et le règlement des loyers en ligne. 
 

En juin dernier vous avez réalisé un levée de fonds, à quoi a-t-elle servi ? 

Elle nous a servi principalement à recruter et à ouvrir de nouveaux bureaux.

Aujourd'hui, le pop-up store est devenu quasiment incontournable dans le secteur de la mode, comment arrives-tu à expliquer ce phénomène ?

 
En effet, d'après une étude réalisée par IBM, 98% des fameux 'millennials' préféreraient toujours l'achat en boutique et 70% d'entre eux considèrent le shopping comme un hobby.
 
Avec un pouvoir d'achat estimé à 44 milliards de dollars, la dite génération 'z' assure donc la survie et la pérennité des points de ventes physiques. 
Pop-up store
Wear Lemonade x Monoprix

 

Cette même étude révèle également que les nouveaux consommateurs sont devenus de plus en plus exigeants et privilégient à 78% l'expérience d'achat au produit en lui-même.
 
Tout cela a favorisé l'émergence de pop-ups aux concepts toujours plus surprenants, innovants, et surtout 'Instagrammables'. 
 
Par ailleurs, le secteur de la mode est rythmé par les Fashion Weeks, les ventes privées, soldes etc., et se prête donc particulièrement à location 'saisonnière' d'espaces.

Selon toi, quelles sont les règles d'or pour réussir un pop-up ?

Il faut tout d'abord trouver l'espace le mieux adapté à votre idée, au meilleur moment de l'année. Pour cela, vous l'aurez compris, Appear Here est votre partenaire idéal, grâce notamment à notre service de Conciergerie. 
 
Une fois votre réservation effectuée, veillez à bien préparer en amont la communication autour de votre événement. 
 
Mobilisez toute votre communauté sur les réseaux sociaux, trouvez votre muse et n'hésitez pas à vous associer à des influenceurs (comme SOI avec Elsa Muse), voire à d'autres marques (Flaneurz x FILA & Doc Martens), pour créer l'engouement, toucher une audience plus large, et partager les coûts.
Pop-up
SOI x Elsa Muse

 

L'important est de créer une expérience unique en magasin, qui donnera envie aux passants de s'arrêter et à vos clients existants de se déplacer. 
 
Pour cela, faites appel à des professionnels de l'aménagement tels que Label Expérience, qui sauront comprendre votre identité et la reproduire dans l'espace.
 
Pensez à un concept (d)éton(n)ant (Hermesmatic, Chanel's Coco Game Center, mais aussi 'Blanco' d'Edie & Watson) qui durera assez longtemps pour qu'on puisse y retourner.
pop-up
Flaneurz x Doc Martens

 

Créez un sentiment d'urgence, en lançant pour l'occasion une collection capsule disponible exclusivement en magasin. Plus les collaborations seront inattendues (ex. Supreme x Louis Vuitton, Pigalle x Missoni, Amélie Pichard x Pamela Anderson) plus elles feront le buzz et attireront du monde.
 
Jouez la carte de la customization en boutique, comme l'a fait Christelle Noel lors du pop up de Louvreuse.
 
Enfin, ne sous-estimez pas tous les aspects logistiques et votre check list (assurance, terminaux de paiement, stocks suffisants, formation du personnel de vente etc.), et préparez toujours un, ou plusieurs plans B en cas de pépin!  

Dans les années à venir comment le pop-up va-t-il évoluer ?

Le pop-up va se généraliser et devenir la norme. D'ailleurs, c'est un terme qui devient de plus en plus désuet. 
 
Dans cinq à dix ans, la flexibilité en matière de location sera monnaie courante, et vous pourrez voir bourgeonner à Los Angeles, Paris, Berlin, Tokyo ou encore Barcelone des commerces en perpétuel renouvellement. 
 
Aujourd'hui ce qui est intéressant, c'est de retrouver une marque un jour sur un marché, puis de la voir évoluer dans sa propre boutique ou en centre commercial, d'une ville, d'un pays à l'autre. En bref, de créer la surprise, et d'être là où on ne vous attendait pas forcément! 

 


louis antoinette

Louis Antoinette : la couture comme lien entre tradition et digital

La startup Louis-Antoinette a décidé de remettre au goût du jour la couture homemade. Avec un cocktail détonant, ils utilisent le digital pour mettre en lien leur communauté de couturières.

J'avais suivi le début de leur aventure quand ils étaient incubés chez Lookforward et maintenant, je croise l'équipe de manière quasi-quotidienne à Station F.

Ainsi, j'ai voulu effectuer un point d'étape afin de savoir où ils en étaient. Et, voici mon échange avec Romain le co-fondateur.

ML : Bonjour, pourrais-tu te présenter ?

Romain : Je m'appelle Romain Blanco et je suis le co-fondateur de Louis Antoinette Paris et de Capsul Studio.

Le Trio : Romain est à gauche.

ML : Pourrais-tu nous en dire un peu plus sur toi et notamment ton parcours ?

Romain : j'ai des parents entrepreneurs  donc j'ai toujours voulu créer ma boîte. Sauf que quand je suis sorti de l'école de commerce, je suis rentré dans un groupe américain dans les produits de grande consommation. Où j'ai pu étudier les méthodes de marketing et de commerce. J'ai passé huit ans dans ce groupe à différents postes, notamment sur les études marketing, promotion... Aussi bien au siège européen et dans les filiales également.

Puis, j'ai été commercial et me suis occupé de la commercialisation de tous les produits du groupe auprès d'Amazon en Europe. C'était un peu une université pour moi, une grande école du business.

ML : Comment on passe d'un grand groupe à une startup dans le couture, que s'est-il passé ?

Première chose, c'est ma volonté de créer une boîte. Pendant que je travaillais pour ce grand groupe j'ai toujours été en veille. J'ai toujours su ce que je voulais faire ou ne pas faire. Pendant que j'étais salarié, j'ai testé la création d'entreprises avec des potes, pas forcément concluant en termes de résultats amis mais enthousiasmant.

Puis à un moment donné, il y a eu une concordance des choses qui font que j'ai été au bon endroit au bon moment. C'est l'instant où tout bascule. Pour moi c'est lié à la rencontre avec mon premier associé : Julien qui est modéliste. Il créait des robes de marié sur-mesure dans son salon. Et, je trouvais cela génial, notamment l'émotion que cela pouvait susciter chez les femmes de voir un modèle à plat se transformer en robe suite à la manipulation d'un expert. Je me suis dit que c'était dommage que cette émotion soit réservée uniquement au mariage ou à des femmes dans un salon avec un pouvoir d'achat plutôt élevé. J'avais envie de pouvoir le démocratiser et l'ouvrir au plus grand nombre.

Cela a été la première démarche, la réflexion sur comment on fait pour pouvoir ouvrir la couture sur mesure à plus de gens.

Louis Antoinette
Tencel Uni

ML : À ce moment-là vous avez créé Louis Antoinette et qu'est-ce que c'est ?

On créé des collections de vêtements à faire soi-même proposées en patron de couture ou en kit de couture. Concrètement on lance deux collections par an au rythme du prêt-à-porter, une collection été et une collection hiver, avec un certain nombre de patrons principalement pour la femme entre 20 et 40 ans.

Aujourd'hui, nous avons un renouveau de la couture auprès des jeunes. Cela suscite un certain intérêt.

Et, on le propose sous deux formes. Soit, les gens choisissent le patron ; soit sous la forme de kit avec un tissu pré-sélectionné qui répond  à l'exigence du modèle.

ML : Chez Louis Antoinette, vous avez développé une communauté, comment cela s'est passé ?

Romain : nous avons une communauté exceptionnelle. On est sur un petit milieu. Les gens qui font de la couture ont du mal à trouver des gens proche d'eux qui font également de la couture. Cette communauté s'est retrouvée sur les réseaux sociaux. Ils se sont rendus compte qu'ils n'étaient pas seuls à faire de la couture. Et, par ailleurs ils ont réussi à trouver des réponses à des problématiques liées à cette pratique.

On a commencé en identifiant un certain nombre de blogueuses, instagrameuses, pas mal suivi entre 5 000 et 10 000 followers, à l'époque. Et, on les a sollicitées en leur proposant nos produits gratuitement. Ce qui était assez nouveau à ce moment-là. Ensuite, j'ai trouvé une troisième associée Floriane, experte des réseaux sociaux et de la communication digitale. Justement car je savais que ce secteur était extrêmement communautaire. Bref, j'avais besoin d'une personne qui connaisse mieux que moi ce domaine là.

Louis Antoinette
Robe Belleville

ML : Tu as évoqué ton inclination pour l'entrepreneuriat, depuis que tu as créé Louis Antoinette qu'est-ce qui s'est passé ; qu'est-ce que tu as vécu ?

Romain : On a fêté nos trois ans la semaine dernière. On a tout traversé. D'abord c'est des rencontres incroyables avec mes deux associés. Travailler avec Floriane par exemple est quelque chose d'unique. Ce n'est pas une collègue, ni une amie au sens classique du terme... Mais un peu des deux. C'est une personne avec qui tu passes plus de temps qu'avec ton propre conjoint. Pour moi c'est une grande source de stress et de réconfort en même temps. Cela a été la première étape.

La deuxième a été quand nous avons commencé à plaire et à être sollicité par des magasins qui voulaient vendre notre produit. Quand tu penses à quelque chose de complètement virtuel dans ta tête et que tu le mets en musique que cela se transforme en vente, c'est une sensation incroyable. Qu'il y ait des gens qui soient contents et qui en parlent sans toi ; là cela devient la plus belle des récompenses : celle de notre communauté. Aujourd'hui, nous avons plus de 20 000 followers sur Instagram. Avec cette indicateur, je me rends compte qu'on a créé quelque chose de vraiment cool.

Après, il y a toutes les problématiques de l'entrepreneuriat, financement, recrutement. Maintenant, nous sommes au meilleur moment en France pour entreprendre. Je suis très content d'entreprendre dans une époque où les entrepreneurs sont plutôt encouragés et poussés pour faire cela. Il y a 10 ou 15 ans, ce n'était pas du tout la même histoire.

ML : Aujourd'hui c'est quoi Louis Antoinette ?

Romain : c'est une bonne question. C'est une solution qui répond à un enjeu sociétal important qui est celui de pouvoir mettre en valeur le corps des femmes  sans qu'elles aient besoin de s'adapter à un vêtement. Dans le prêt-à-porter, on a une problématique : c'est la femme qui s'adapte au vêtement. Alors qu'il y a une trentaine d'années c'était l'inverse. Or, leur proposant de réaliser leur propre vêtement, choisir leur propre tissu et de l'adapter à leur corps on se rend compte, à travers notre communauté, que les femmes s'épanouissent énormément au travers de la couture. Les posts sur les réseaux sociaux en sont un bel exemple. Ce qui au travers de la couture se révèle, c'est  leur propre identité et leur créativité. Pour moi c'est un moyen d'expression.

Louis Antoinette
Tencel rayé grains

ML : Peut-être une dernière question, tu as été incubé chez Lookforward. Tu connais plutôt bien l'entrepreneuriat. Tu as vu une évolution de la tech et de la mode. Aujourd'hui quelle est ta vision de l'écosystème fashiontech en France et notamment à Paris ?

Romain : j'ai une vision qui est personnelle et liée à ma seconde activité avec Capsul Studio. On propose faire réaliser un vêtement sur-mesure à toutes les personnes qui ne savent pas coudre en les mettant en relation avec une couturière.

Donc, pour donner une vision plus généraliste : la mode telle qu'on la connaît est arrivée à une fin, sans paraphraser Li Edelkoort. Quand on s'est lancé, elle venait juste de publier son manifeste : Anti-Fashion. Et, cela entrait tout à fait en  résonance avec ce que nous réalisions. Puisqu'elle parle du retour au patron de couture, du retour à la création. Et, je pense qu'effectivement en ayant discuté avec un certain nombre d'acteurs du marché qu'il y a une accélération des cycles de production et également de la manière dont les gens ont envie de consommer qui fait qu'à un moment donné on va atteindre une limite. Et, peut-être que nous sommes déjà en train de l'atteindre. Un partie du marché est en train de se tourner vers autre chose.

La Fashiontech embrasse un large spectre : la manière de produire le vêtement peut être nouveau. Par exemple, nous, avec Capsul Studio, on propose de pouvoir faire créer son vêtement par une couturière. Comme cela a été le cas, il y a une centaine d'années. Cela peut être la distribution à la demande. Cela peut être des produits upcyclés ; cela peut être tout ce qui peut être capitalisé sur les technologies et sur les outils du digital d'aujourd'hui. Par exemple, ce que fait Adrien Deslous-Paoli avec De Rigueur, c'est également de la Fashiontech. Car, il propose d'augmenter l'accessoire.

En général c'est tout ce qui s'appuie sur les nouvelles technologies, les nouvelles découvertes, les réseaux sociaux, la communication. C'est un vaste sujet car tout le monde s'intègre un peu là-dedans. Et, on n'a pas encore bien arrêté la définition.

ML : Est-ce que tu as quelque chose à rajouter ?

Romain : moi, je pense que la Mode de demain c'est peut-être la mode d'hier mais avec les outils technologiques d'aujourd'hui.

 

Vous voulez approfondir le sujet de couture, je vous recommande l'article de Mathilde sur "La Couture à Porter".


MINES Paris Tech, lieu de rencontre entre la recherche scientifique et l'univers de la mode et du luxe.

Chez Modelab, l'observation attentive des mutations de la mode nous a appris que penser le futur cette industrie nécessitait bien souvent le rapprochement d'experts que tout semble opposer de prime abord.

Même si sur le papier, la recherche scientifique et l'univers de la mode et du luxe semblent être séparés par le Grand Canyon, nous sommes convaincus que ces deux mondes ont tout à gagner à se rapprocher.

Nous en voyons d'ailleurs les premiers signaux avec l'élaboration d'un tout premier Parcours Doctoral dédié à la "Théorie et pratique de la Mode" conçu en collaboration entre l'Université Paris 1 - Sorbonne - Panthéon et l'Institut Français de la Mode.

Puisque nous souhaitons également oeuvrer à ce rapprochement, nous allons organiser une série de Workshops avec l'Ecole MINES Paris Tech.

Afin de vous en dire un peu plus sur ce projet, j'ai interviewé Benjamin Cabanes, le chercheur avec qui nous collaborons au sein de MINES Paris Tech.

Bonjour Benjamin, pourrais-tu te présenter ?

Bonjour, je suis enseignant-chercheur (post-doctorant) en science de gestion au Centre de Gestion Scientifique de MINES ParisTech. J’ai réalisé ma thèse de doctorat sur la gestion et la gouvernance de l’émergence des expertises scientifiques et techniques en situation d’innovation de rupture.

Mines Paris Tech
Benjamin Cabanes

Mon programme de recherche vise à analyser et comprendre les relations entre la recherche scientifique et les dynamiques d'innovation dans l'industrie. Pendant ma thèse, je m'étais particulièrement intéressé à l'industrie des nanotechnologies (et plus précisément aux semi-conducteurs électriques) où les relations entre recherche académique et industrie sont évidentes et efficaces. J'explore désormais le secteur de la mode et du luxe (textile, maroquinerie, joaillerie, horlogerie, lunetterie, cosmétique, etc.) où, à l'inverse, ces relations sont encore rares voire inexistantes.

Ainsi, j’essaie de comprendre comment la recherche scientifique peut contribuer à dynamiser l’innovation dans la mode et le luxe. Le plus important étant pour moi de mettre en évidence les conditions organisationnelles qui permettent une collaboration originale et pertinente entre ces deux mondes (la recherche scientifique et l’industrie de la mode et du luxe).

Dans ce cadre, je collabore au programme CARATS qui vise justement à mettre en relation des laboratoires de recherche avec des industriels de la mode et du luxe.

Mines Paris Tech

Tu viens d’évoquer le programme CARATS, peux-tu nous expliquer en quoi consiste ce projet ?

Le programme CARATS (CARnot Appui Technique et Scientifique), est un projet de recherche collaborative, piloté par 3 instituts Carnot (Institut Carnot M.I.N.E.S, Institut Carnot Ingénierie @Lyon & Institut Carnot MICA). L’ambition de CARATS est d’améliorer la compétitivité des entreprises françaises de la mode et du luxe, en organisant et en améliorant la relation et la collaboration entre chercheurs et industriels. Par conséquent, l’enjeu est de rapprocher la recherche scientifique française de la filière mode et luxe, afin de soutenir la marque « France », ses savoir-faire ancestraux et d’accompagner les projets d’innovation des entreprises du secteur. Pour cela, le programme CARATS s’appuie sur un réseau de plus de 4000 chercheurs issus de 70 laboratoires de recherche de divers disciplines (sciences des matériaux, électronique, robotique, intelligence artificielle, énergie, génie des procédés, sciences de gestion, sociologie, etc.)

Pourquoi l'école MINES ParisTech, une école d'ingénieur, s'intéresse au monde la mode et du luxe ?

Tout d'abord, MINES ParisTech, membre de l’institut Carnot M.I.N.E.S, est une école qui forme des ingénieurs généralistes de haut niveau capables de résoudre des problèmes complexes dans des champs très variés. Par conséquent, beaucoup de nos anciens élèves travaillent dans le secteur de mode et du luxe, notamment chez Dior, Louis Vuitton, Hermès, Moët & Chandon, l’Oréal, Chanel, etc.

Par ailleurs, MINES ParisTech est la première école d'ingénieurs en France par son volume de recherches contractuelles. L’école dispense une importante activité de recherche orientée vers l’industrie, notamment l’industrie des transports et l’industrie de l’énergie. Bien que MINES ParisTech ait déjà travaillé sur des programmes de recherche avec des industriels de la mode et de luxe, l’école a pour objectif d’intensifier ses collaborations de recherche avec les entreprises de ce secteur.

Enfin, dans le cadre de l’université PSL, MINES ParisTech est à l’origine de la création de la nouvelle école de mode (EnaMoMa - Ecole Nationale de Mode et Matière - Paris Fashion School by PSL), en collaboration avec l’Université Paris Dauphine et l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs.

Modelab est partenaire de MINES ParisTech afin d'organiser des workshops pour imaginer le futur de la mode et du luxe. Peux-tu nous en dire plus ?

Les Workshops IDFI (Innovative Design for Fashion Industry) ont pour objectifs de développer des travaux d’exploration et de conception innovante sur les enjeux d’innovation et de recherche scientifique au service de l’industrie de la mode et du luxe.

Aujourd’hui, les acteurs de la mode et du luxe (textile et habillement, maroquinerie et chaussures, bijouterie, horlogerie, orfèvrerie, joaillerie, parfums et cosmétiques, etc.) doivent développer de nouvelles capacités d’innovation afin de faire face aux enjeux actuels  de digitalisation, de développement durable, de fabrication additive, de préservation des savoir-faire, de logistique, de modèle économique, etc.

Pour réponde à ces enjeux, il devient nécessaire de mettre en œuvre des stratégies d’exploration et de conception innovante, c’est-à-dire des approches d’innovation capables d’expliciter et de formaliser des attentes, des besoins et des réponses autour de concepts, d’objets et de services « désirables » mais « indécidables » dans l’état actuel des connaissances. Ces stratégies d’innovation devront aussi permettre de stimuler de nouveaux programmes de recherche scientifique susceptibles de contribuer à des dynamiques d’innovation inédites dans l’industrie de la mode et du luxe.

Par conséquent, le dispositif IDFI a pour ambition de contribuer à la régénération du tissu industriel de la mode et du luxe en proposant d’intensifier les relations entre les acteurs de la mode et du luxe et la recherche scientifique au travers de nouvelles approches collaboratives.

À qui s'adressent-ils et quand auront-ils lieu ?

Les workshops IDFI s’adressent aux industriels de la mode et du luxe ainsi qu’aux chercheurs intéressés par ce secteur industriel.

Voici le programme et les dates des trois premières éditions :

  • Workshop 1 : Mode & luxe et développement durable le 18 avril à MINES ParisTech (14h00- 18h00)
  • Workshop 2 : Mode & luxe et expérience client le 25 mai à MINES ParisTech (14h00- 18h00)
  • Workshop 3 : Mode & luxe et business model le 22 juin à MINES ParisTech (14h00- 18h00)

Est-ce que nos lecteurs peuvent participer à ces workshops également ?

Oui, tout à fait ! il suffit de s’inscrire en nous contactant à cette adresse : contact@carats-innovation.com.

Simplement, je précise que le nombre d'inscrits est limité.

Enfin, si vous souhaitez plus d'information, je serai présent sur le stand de Modelab lors du Salon Traffic le mercredi 4 avril de 9h30 à 12h00.

 


Dubaï à l'heure FashionTech

Modelab est entrain de vous concocter un évènement FashionTech aux Emirats arabes unis en collaboration avec l'INSEAD Moyen-Orient. Il est maintenant temps d'en découvrir plus sur l'Arab Luxury World avec Katia qui a accepté de répondre à nos questions.

Dubaï

Katia, tu es basée entre Londres - Paris - Dubaï, pourrais-tu nous en dire un peu plus sur ton parcours ?

J'ai débuté ma carrière dans la finance à Londres. Passionnée par le secteur du luxe et l'innovation technologique, j'ai ensuite effectué un MBA à l'INSEAD afin d'affiner mon approche de l'univers de la distribution dans le luxe et de l'aborder d'un point de vue plus business.

Après mon MBA, j'ai travaillé pour des projets internationaux du développement business des boîtes fashion et luxury tech, entre Paris, Londres et Dubaï, où j'ai rencontré le co-CEO de l'Arab Luxury World.

Nous sommes partenaires de l'évènement qui aura lieu à Dubaï et au Campus de l'INSEAD a Abou Dhabi, pourrais-tu nous préciser en quoi il consiste ?

L'idée nous est venue l'année dernière, lors d'une étude de cas sur une montre connectée réalisée avec Jean-Claude Biver et Felipe Monteiro de l'INSEAD. Nous nous sommes dit que nous pourrions initier un évènement plus important et impactant sur le même modèle.

En résultante nous organisons cette année une compétition de startups qui appliquent la tech à l'univers du retail, de la mode, du luxe ou de l'art de vivre. L'objectif de l'Arab Luxury World est de sélectionner des startups européennes souhaitant développer leurs activités au Moyen-Orient et dont l'offre correspond aux besoins des consommateurs de cette région. Nous souhaitons par la suite les aider à s'implanter grâce à la création de partenariats avec des locaux ou par l'accompagnement dans la recherche de fonds.

Peux-tu expliquer à nos lecteurs qui souhaiteraient participer comment procéder ?

Les pré-sélections auront lieu à Paris et Londres. Ensuite les startups finalistes seront invités à tester leur business models durant deux jours de bootcamp à Dubaï, le 8 et 9 mai, organisé en coopération avec l'INSEAD Moyen-Orient campus d'Abu Dhabi.

Nous collaborons avec l'accélérateur Lafayette Plug and Play des Galeries Lafayette pour la pré-sélection des startups en France. Cette dernière se déroulera le 27 Mars prochain dans leurs locaux. Si vous êtes intéressés, n'hésitez pas à postuler ici.

Cet évènement ouvert au public va rassembler non seulement des startups, mais aussi des professionnels du luxe français qui ont réussi leur carrière dans les grands groupes et qui cherchent à utiliser leurs compétences pour promouvoir l'innovation en tant que non executive boards des startups tech dans les domaines créatifs.

Intéressé pour assister à la sélection, vous pouvez vous inscrire.

Peux-tu nous dire pourquoi vous avez également prévu une conférence sur les FashionTech lors de cet évènement ?

L'idée est d'inviter des institutionnels, des influenceurs ainsi que des startups pour interroger ensemble les liens et les échanges qui se tissent désormais entre les centres historiques de la mode comme Paris, Milan et Londres avec de nouveaux hubs tels que Berlin, Dubaï ou Copenhague.

 

 


Wylde : le no-gender comme étendard

Wylde, la marque éco-responsable qui combine le "no gender" et la volonté de soutenir un système plus vertueux et novateur.

Bonjour Clarissa et Marylène, pouvez-vous tout d'abord vous présenter ?

Je m'appelle Clarissa Acario, je suis d'origine brésilienne. Mais je vis en France depuis déjà une dizaine d'années. Je suis la créatrice de Wylde.

Pour ma part, je suis Marylène Magnaud, l'associée de Clarissa depuis 2016. Je m'occupe du développement commercial de la marque ainsi que de la communication.

Wylde
Capsule No Genre / Crédit : Nafissa Harvoire

Justement, qu’est-ce que c’est exactement, Wylde ?

C.A. : Wylde c'est une marque de prêt-à-porter éco-conçue et fabriquée en France. Nous l'avons crée pour transmettre nos valeurs et nos engagements. Mais c'est aussi une marque qui cherche à créer des liens et faire tomber des barrières.

M.M. : Cela semblait une véritable évidence pour nous. Bien loin du positionnement purement marketing. La mode est un secteur extrêmement polluant, désastreux aussi bien pour l'environnement que pour l'humain. Nous avons voulu démontrer qu'il était possible de faire autrement. C'est pourquoi nous travaillons à l'échelle de la France, en circuit court. L'idée est de prouver que l'on peut créer du vêtement sans les travers que nous lui connaissons. Comme l'a dit Clarissa, on créé du lien parce que nous prenons soin de la planète.  Mais également parce que ce vêtement peut se transmettre de l'homme à la femme sans trop de distinction.

C.A. : Pour moi, le vêtement permet également d'exprimer sa personnalité. Au-delà du style, c'est aussi dans ce sens là que notre marque créé du lien.

À Noël vous avez présenté votre collection  sous une forme un peu particulière à l'Hôtel Pigalle, pouvez-vous nous en parler ?

C.A. : Nous avons fait un évènement un peu expérimental. On avait envie de quelque chose de plus artistique, avec un véritable décor, des tableaux...  C'était une sorte de parcours sensoriel mettant en avant la démarche engagée de Wylde. Nous souhaitions renoncer aux sempiternelles présentations de type showroom sur cintres et portants. Dans ce cadre atypique, nous avons utilisé à la place les meubles de l'hôtel Pigalle pour présenter nos vêtements et des bustes en plâtre pour les montrer portés.

M.M. : Nous avons essayé de décloisonner au maximum le rapport du consommateur au vêtement. Il fallait que cela devienne une véritable expérience, mais pas une expérience de vente en tant que telle. En effet, ce qui nous intéressait c'était plus l'idée que le client puisse de suite s'approprier le vêtement, le toucher, l'essayer. Pour ce faire, il y avait cette grande cabine d'essayage dans l'espace pole dance. Pour les clients un peu plus réservés, nous avions également une petite chambre à l'étage.

C.A : Pour avoir un espace plus cosy et que les gens se sentent comme chez eux. Nous voulions qu'ils s'imaginent dans leur propre chambre d'hôtel, avec une garde-robe complète à essayer. Nous sommes vraiment ravies de cet évènement, nous avons senti que les clients accueillaient très bien la démarche.

M.M. : D'ailleurs, petite anecdote, quand nous sommes arrivées pour tout installer, il y avait une de nos clientes dans l'Hôtel. Nous ne connaissions pas, mais elle était habillée en Wylde ! C'était une  surprise de bonne augure, parce qu'à notre échelle, nous ne rencontrons pas souvent nos clients par hasard. 

Wylde
Capsule No Genre / Crédit : Nafissa Harvoire

Vous avez évoqué tout à l'heure le "no gender" - qui s'appelait encore unisexe il n'y a pas si longtemps - comment s'est-il imposé dans votre démarche  ?

C.A. : C'est venu très naturellement pour nous. En effet, au départ je faisais beaucoup d'upcycling. J'adorais chiner chez les hommes, surtout pour les chemises, les jeans et les blousons. Vu que ce sont des formes très classiques de la garde-robe, cela ouvrait beaucoup de possibilités de transformations. Sans parler du fait, que personnellement, j'ai toujours aimé porter des choses amples. J'ai d'ailleurs une fâcheuse tendance à voler les chemises de mon conjoint (Rires). Nous avons aussi remarqué que nous avions de plus en plus de clients qui achetaient ensemble ou de couples qui essayaient tous les deux le même vêtement. Du coup, nous nous sommes dit qu'il fallait développer ces vêtements no gender ou unisexe - peu importe comment on les appelle. Surtout parce qu'ils nous permettent de partager notre garde-robe avec notre moitié. 

M.M. : D'autant plus qu'en partageant sa garde-robe, on a aussi une démarche éco-responsable !

C.A. : Et même éco-frugale ! (Rires)

M.M. : Oui, parce qu'en partageant, on consomme moins.

C.A. : Ça permet aussi de s'autoriser des achats coup de coeur. Chez Wylde, c'est beaucoup le cas; les pièces ont un style fort donc on aime ou on aime pas. Et souvent, quand les clients craquent, ils se disent que c'est une pièce qui va être portée par les deux personnes. Alors elle sera largement rentabilisée et ils peuvent se permettre de se faire plaisir.

Clarissa Acario - Marylène Magnaud

Au début du mois, vous avez également été invité sur l'espace Jean-Louis du Salon Première Classe Tuileries, comment cela s'est-il passé ?

M.M. : Nous avons été très touchées par cette invitation. C'est vraiment une grande chance d'avoir pu participer à ce concept test où le grand public côtoie les professionnels de la mode. Ce mélange des genres sur un temps fort comme la fashion week c'était très amusant et plaisant à voir. Nous aimons rester au contact direct du consommateur donc ce format nous convenait bien.  Cela a été aussi été l'occasion pour nous d'enregistrer des pré-commandes. Les clients ont découvert de façon inédite la collection de l'hiver prochain et ont pu par là même nous flécher les pièces qui fonctionnent le plus. Et puis il y avait une super sélection de créateurs, nous étions bien entourées !

C.A. : En plus, il y avait une vraie recherche sur l'expérience client avec des vélos-smoothie où les gens pédalaient pour faire leur propre smoothie ou l'espace conférence avec des lits où les gens pouvaient aussi se reposer... Cette volonté de tester de nouvelles manières de faire des évènements nous correspondait bien, car nous cherchons toujours à concevoir des nouvelles formes de rencontres avec le clients, dans des cadres plus cosy et intime. Et la sélection de créateurs était très pointue.

M.M. : C'est Patricia Lerat de PLC Consulting qui nous a coachée ces derniers mois, qui nous a permis d'être ici. C'est une femme géniale et nous sommes contentes qu'elle nous ait placé dans un univers qui nous ressemble. Elle nous a ouvert des portes très chouettes.

C.A. : Là, on cherche à faire des évènements moins B2B, à moins grande échelle. Ça nous fatigue moins et nous convient mieux.

M.M. : En effet, nous sommes clairement noyées dans la masse des grosses marques implantées depuis longtemps. Même si les clients ont envie de voir de la jeune création, ils restent submergés par des marques qu'ils connaissent par coeur mais qui les rassurent. Du coup ils ont moins de disponibilités en terme de curiosité et de budget pour nous. C'est pour cela que c'est bien aussi qu'on soit visible dans d'autres cadres.

C.A. : C'est aussi pour ça qu'on a fait les Tranoï Weeks en janvier. Nous avons beaucoup aimé, je pense que nous allons prolonger là-bas et si possible au Jean-Louis également qui nous a vraiment plu.

Wylde
Marylène Magnaud - Clarissa Acario

Quels sont vos projets ?

C.A. : Le futur de Wylde sera comme toujours plein de surprises ! Nous avons un tout nouveau site internet avec un e-shop disponible depuis peu. Nous allons aussi préparer une pré-commande de la collection hiver 2018 pour nos clients directs. 

M.M. : Et sortir une petite ligne d'accessoires ! Ça c'est une exclu, nous n'en n'avions pas encore parlé ! Ce travail d'accessoires est dans l'optique d'amener plus facilement les gens dans notre univers. Une sorte de travail d'apprivoisement que l'on fait aussi en développant un discours de marque assez poétique et léger. Le but est de sensibiliser les gens à la "fashion conscious" au travers de produits très accessibles et faciles à porter...

Cette conscience de plus en plus exacerbée des marques prend également forme grâce à des marques éco-responsables comme The Matter dont nous avons réalisé une bien belle interview à lire ici.


The Chinese Pulse : la Chine Autrement (2/2)

La semaine dernière, j'avais commencé une discussion passionnante sur la Chine contemporaine avec Juliette Duveau, co-fondatrice de The Chinese Pulse, que je poursuis cette semaine.

The China Pulse

Modelab : dans notre précédente discussion tu nous expliquais comment les chinois avaient intégré la fashiontech dans leur quotidien. Pourrais-tu nous en dire un peu plus sur le côté tech ?

Il faut savoir que pendant très longtemps, la Chine s’est fermée. Le blocus politique et la censure ont fait que ni les Google ni les Facebook n’étaient vraiment autorisés en Chine, et les Chinois ont développé dans ce même temps leurs propres outils. Au départ, c’était plus ou moins de la copie des outils existants. WeChat, au début, c’était un peu l’équivalent d’un WhatsApp pour les Chinois, ils s’y inscrivaient pour communiquer entre eux. Mais il y a eu là aussi une accélération extrêmement rapide des outils digitaux chinois : aujourd’hui leurs apps sont peut-être cinq ans en avance sur ce que nous avons aujourd’hui en terme de technologie ! Pourquoi ? Parce que WeChat aujourd’hui, ce n’est plus juste une appli pour discuter : c’est un régisseur de vie. On fait tout sur WeChat. On paye ses factures, on peut recevoir son salaire, on paye son café dans n’importe quel café ou restaurant, tout est payable en ligne directement via l’application avec le système de QR code. Mais ce qui est intéressant, c’est qu’on n’est pas juste dans quelque chose de très tech qui serait un petit peu à part : c’est extrêmement utilisé par tout le monde en Chine, que ce soient les plus jeunes, les plus vieux… Dans la rue, même les petits vendeurs ont tous leur WeChat Pay, ils sont tous connectés. Et c’est ça qui est intéressant avec ce pays : c’est que la technologie est vraiment tout de suite adoptée par les utilisateurs.

Il y a d’autres apps qui sont intéressantes à connaître : Weibo, qui est le Twitter chinois où sont tous les influenceurs, il y a des applis dédiées au live streaming dont on parlait juste avant, comme Meipai… Il y a tout un tas d’outils : la Chine a construit son propre écosystème d’outils digitaux qui ne sont pas ceux que l’on connaît en Occident et qui ont leurs propres modes de fonctionnement. Quand on veut faire du business avec les Chinois, il faut les connaître ! Il faut savoir ce qu’il se passe et savoir les utiliser.

En ce qui concerne spécifiquement la fashion tech, ce que j’ai pu voir, c’est que je ne pense pas que ce soit le pays n°1 en terme d’avancées là-dessus. Pour autant, ça bouge, et là aussi, comme la Chine va très, très vite, c’est intéressant de regarder maintenant ce qui s’y passe. La première Fashion Tech Week a été organisée à Shenzhen en juin dernier et des médias comme TechCrunch y étaient présents. Il y avait aussi un bel éventail de start-ups chinoises, pas forcément dans l’univers de la fashion mais qui venaient quand même intervenir sur l’univers de la tech. Tout ça, ça se passait à Shenzhen qui est la Silicon Valley chinoise.

Il faut suivre ce qui va se passer dans les mois à venir, parce qu’aujourd’hui, ce qu’on a pu voir et qui est intéressant sur le côté fashion, c’est tout ce qui est wearable techs. C’est un marché qui se développe très vite. Je crois que les ventes d’outils, de montres connectées, etc., se comptent déjà en millions ! Le contrôle de la santé, du sport, sont des tendances qui sont vraiment adoptées par les Chinois et notamment les nouvelles générations de Chinois d’aujourd’hui. Le fait de pouvoir contrôler son exercice, son poids et son activité, ce sont des choses qui se développent beaucoup en Chine. On peut imaginer que le textile suivra demain.

Côté retail, il se passe beaucoup de choses chez Alibaba et les géants du web en Chine. Alibaba est en train de développer le « new retail », c’est-à-dire une fusion complète du online et du offline. L’idée n’est même plus de différencier les deux : l’expérience d’achat doit vraiment fusionner online et offline.

Par exemple, dans le dernier concept Starbucks ouvert à Shanghai par le DG de Starbucks et par Jack Ma, le patron d’Alibaba, ils ont vraiment croisé ce côté très tech et tout l’expérientiel qu’on peut retrouver en physique. Il y a les grandes machines, les filtres à café sont visibles, on peut faire de la VR en magasin, voir des choses qui apparaissent, scanner des codes qui nous donnent plus d’informations sur le café qu’on est en train de boire, commander son café via son téléphone et puis se le faire livrer directement au bon endroit. On est vraiment sur de l’expérientiel tout à fait croisé O-to-O, et cela s’applique dans le retail mode avec des nouveaux concepts qui croisent vraiment la traçabilité produit.

Sur le côté tech, Google est en train d’ouvrir en Chine tous ses laboratoires de recherche sur l’intelligence artificielle. Je trouve ça assez significatif qu’ils choisissent la Chine pour aller s’implanter, sachant que Google est toujours banni en Chine et qu’on ne peut pas y accéder. Même les géants américains se disent qu’il se passe des choses en Chine. Alibaba aussi a prévu de mettre pas loin de 15 milliards de dollars d’investissement dans toute la recherche autour de l’intelligence artificielle. C’est la nouvelle obsession de ces géants du web chinois, de réinventer ce qu’on va pouvoir faire avec ces nouvelles technologies.

the chinese pulse

Modelab : Si j’ai bien compris, la France est en retard sur la Chine au niveau des technologies. Par exemple, dans le domaine des avancées sur l’Intelligence Artificielle, comment ça se traduit ? Est-ce qu’il y a quand même des domaines dans lesquels nous sommes plus en avance ? Comment comparerais-tu les deux pays au niveau technologique ?

Juliette : En effet, on est en retard sur la façon dont les technologies sont adoptées en Chine. On a peut-être plus de freins à l’adoption de certains outils, de certaines techs. Ça met plus de temps à être admis. On parlait du paiement tout à l’heure : aujourd’hui, en France, on ne paye pas avec son téléphone. On reste encore dans une culture de carte bleue, de cash, mais le téléphone en est encore à ses balbutiements.

En Chine, la technologie s’est développée à la vitesse de l’éclair. Il y a trois ans, il ne se passait rien, et on retourne en Chine six mois après et tout le monde paye déjà avec son téléphone absolument partout.

Je pense qu’il y a deux aspects : d'une part les Chinois ont de l’argent pour investir et ils investissent vite dans leurs acteurs du digital. Donc ces acteurs qui ont pu grossir vite et se développer en conséquence. D'autre part on constate que les freins consommateur qu’on peut avoir en France, sont complètement levés côté chinois puisqu’ils sont dans cette logique d'habitude au changement. Ils sont habitués à adopter de nouvelles choses. Leur façon de vivre fait que la technologie est adoptée de façon beaucoup plus facile et en tout cas beaucoup plus rapide.

Modelab : En Chine, auparavant, il n’y avait pas de classe moyenne, on était soit riche, soit pauvre. Il y a quelques années, la Chine a connu l’émergence d’une classe moyenne.  On voit qu’il y a une vraie volonté du peuple chinois d’accéder à la consommation et d’accéder au bonheur par l’hyper-consommation. Comment cela est-il géré par l’État communiste ?

Juliette : Il y a des choses qui existent en Chine en terme de protection sociale, mais qui ne sont clairement pas celles que l’on peut connaître en France, on en est très loin. Ce que je trouve intéressant quand on regarde tout ce niveau sécuritaire en Chine, c’est le rôle que joue la famille, au niveau social et clanique. Les générations plus âgées investissent dans leurs enfants. Ça a longtemps été lié à la politique de l’enfant unique. On n’avait qu’un enfant, donc il fallait qu’il ait absolument tout pour être heureux, s’épanouir, etc. Même les familles de cette classe moyenne économisaient beaucoup pour le bien-être de leur enfant pour lui acheter un appartement et une voiture. C’était les deux choses à avoir en Chine. Ce sont des générations qui ont été protégées financièrement par leurs parents et qui encouragent cette surconsommation.

Par exemple, il y a quelques années, une jeune femme qui avait un premier job dans une entreprise, peu importe son salaire, son loyer ou son appartement étaient payés par ses parents. Elle pouvait dépenser tout l’argent qu’elle gagnait pour elle, pour s’acheter un sac de luxe, ou des habits pour sa consommation propre. Tous ses besoins primaires étaient pris en charge par les parents.

Après, si on réfléchit un petit peu en prospective, on peut imaginer que ça va être amené à changer. Ces générations sont des générations d’enfants uniques qui vieillissent, et qui sont soumises à une grande pression parce que leurs parents vieillissent et qu’ils sont tout seuls pour les prendre en charge. Là, en effet, il faudrait regarder d’un petit peu plus près les politiques qui sont mises en place au niveau étatique. En tout cas, cela représente une grosse source de pression pour ces jeunes, à la fois financière et en terme de présence physique. J’ai pu rencontrer des amis chinois qui ont entre 30 et 35 ans, qui vivent à l’étranger, qui développent leur vie à l’étranger, mais ils disent bien qu’il va quand même falloir qu’ils rentrent s’occuper de leurs parents dans quelque temps, et ils n’auront pas vraiment le choix puisque tout repose sur eux. Donc il y a quand même une forme de pression sociale.

La Chine, c’est une société du pragmatisme. [Dans le mariage, par exemple] c’est pourquoi l’argent rentre beaucoup en ligne de compte. Au Nouvel An, on vous remet votre petite enveloppe rouge avec du cash dedans, quand vous allez à un mariage c’est important de donner une certaine somme d’argent… L’argent fait partie de la société de façon plus développée. La relation à l’argent est totalement différente. Il y a quelque chose d’assez assumé, et une volonté de s’enrichir, et c’est d’ailleurs ce que disaient les politiques au moment de l’ouverture de la Chine : « Enrichissez-vous ! » Il n’y a pas de honte, pas de choses cachées par rapport à ça. Il faut gagner de l’argent, et du coup l’appartement et la voiture sont des éléments-clés. Beaucoup de parents, dans les mariages, s’assurent que le futur gendre pourra apporter ces biens-là.

Modelab : Durant les derniers Jeux Olympiques en Chine, le cabinet d'architecture Herzog & de Meuron ont expliqué qu'heureusement qu'ils étaient en Chine car sinon il n'aurait jamais pu finir à temps. Par rapport à la législation du travail, est-ce que les choses sont en train d'évoluer ? Lors du dernier Who's Next, durant notre table-ronde François-Ghislain, co-fondateur de Veja, a expliqué qu’on avait vu les entreprises changer, devenir plus propres, plus éthiques… Je suppose que tu as visité des sous-traitants chinois : est-ce que tu as observé un changement ou est-ce encore trop tôt pour le dire ?

Juliette : Concernant la première partie de ta question, [le travail 7 jours sur 7 dans des conditions inhumaines] c’est vrai, c’est toujours vrai. Les Chinois sont plus travailleurs que nous parce que ça va avec cette mentalité de pays en développement, en croissance, où les gens ont envie de gagner plus et sont prêts à travailler. Je pense que nous, quelque part, on revient un petit peu de ça en France. On a des Chinois qui sont venus au moment de la fashion week et qu’on a emmenés faire un petit retail tour. C’était un lundi, à 11 h 30 on voulait les emmener à Centre Commercial pour leur faire faire le tour des marques éco-conçues, etc. On arrive devant et le shop était fermé parce qu’il n’ouvrait qu’à 14 h parce qu’on est lundi. Le patron chinois m’a dit : « Ils sont lazy ! »

Forcément, on a cette image-là, parce qu’en Chine tout est ouvert tout le temps, donc ils travaillent tout le temps. Après, c’est quelque chose que je nuancerais pour les nouvelles générations, les millenials. Un petit peu comme chez nous, en France, même des gens qui ont des jobs où ils gagnent correctement leurs vies et  se demandent s’ils ont envie de passer leur vie à travailler pour être riches sans pouvoir en profiter. Et je pense que cette notion de profiter de l’instant, de profiter de vivre dans le moment présent et sans forcément être dans l’épargne de demain, les millenials chinois l’ont aussi. Ils sont beaucoup plus dépensiers dans l’instant, beaucoup moins économes que leurs parents, et avec un rapport au travail qui je pense est un petit peu altéré par rapport à ce qu’a pu connaître la génération précédente. Mais ils travailleront différemment et ils feront les choses différemment, je pense que ça va aussi avec toute cette époque-là. On parle de tech, il y a aussi beaucoup d’outils aujourd’hui qui font qu’on ne fait plus forcément les choses comme avant. En tout cas, il y a une vraie soif de prendre des vacances, de découvrir le monde, de passer du temps entre amis qui n’était pas dans la culture chinoise de l’ouverture.

Modelab : Dernière question, par curiosité : pourquoi une telle fascination pour la Chine ?

Juliette : J’ai une fascination pour l’international de base. J’aime voyager, j’aime découvrir de nouvelles cultures et c’est quelque chose que j’ai toujours fait depuis toute petite. J’ai eu la chance d’avoir des parents qui m’emmenaient partout, et dès 16 ans j’ai enfilé mon sac à dos pour partir découvrir de nouveaux endroits.

La Chine, j’y suis rentrée par la langue, pour apprendre le chinois. J’ai découvert un univers complètement à part, ne serait-ce que par l’écriture. Mes premiers cours de chinois consistaient à apprendre à dire « Je m’appelle Juliette » et c’était déjà formidable !

J’ai trouvé ça absolument fascinant d’être dans un univers si éloigné de nous qu’il donne envie de le découvrir. Ce n’est pas facile de travailler en Chine, ni d’être en Chine, mais par rapport à cette culture, à la façon d’être et à cette dimension humaine qu’on peut retrouver en Chine, il y a quelque chose que je trouve sympathique et finalement assez proche de nous. La dimension famille, qui est très importante, le fait de bien manger, de bien vivre, de trinquer, de partager, les Chinois ont beaucoup d’humour, il y a beaucoup de blagues qui sont faites, ils ont envie de rire ! Ils s’intéressent beaucoup aussi à ce qu’il se passe en dehors de chez eux, il y a une grande curiosité dans cette population. Finalement, c’est un pays dans lequel on se sent bien. Enfin, en tout cas, moi, je m’y sens bien.

The Chinese Pulse, c’est un projet que j’ai monté avec Sophia qui a vécu près de neuf ans en Chine. Elle a plus travaillé dans l’univers de la comm et des relations presse avec des clients chinois, en immersion complète en Chine pendant toutes ces années. Elle aussi, elle a cette expérience du vécu et du partage.

Modelab : Est-ce que tu as quelque chose à rajouter ?

Juliette : On a plein de projets ! C’est encore un peu tôt pour pouvoir vous dire lesquels, mais ce sont des projets liés en partie à la dimension tech. Et puis venez nous voir si vous avez des questions sur la Chine ! Parce qu’on travaille pour des marques de mode, pour des marques de beauté, mais aussi pour du lifestyle, donc on est assez ouvertes, en tout cas à des univers créatifs. Et il faut changer la vision préconçue qu’on peut avoir de ce pays parce que plein de choses fascinantes s’y passent et que ça mérite de s’y intéresser. Et aussi parce que c’est un marché. Pour revenir à une réalité plus business, c’est clairement un marché incontournable aujourd’hui mais également pour demain et je pense que c’est difficile de se projeter dans un avenir sans la Chine et sans les Chinois en tant que marque française.


The Chinese Pulse : coeur de Chine (1/2)

Pendant le dernier salon Who's Next, j'ai animé la table-ronde "Les opportunités de développement commercial pour les marques européennes en Chine", d'ailleurs vous pouvez revoir la conférence ici.

Et à cette occasion, j'ai découvert The Chinese Pulse. Première agence de conseil spécialisée sur la Chine contemporaine.  Après cette table-ronde, j'ai tout simplement voulu continuer ma conversation avec Juliette Duveau, co-fondatrice. En effet, je me suis aperçu que la Chine avait un double visage, à la fois complexe et follement mode.

Attention, je crois que c'est la plus longue interview que j'ai jamais réalisé pour Modelab. Donc, j'ai décidé de la publier en deux partie. Rendez-vous la semaine prochaine pour la suite !

Modelab : Est-ce que tu peux nous rappeler ton parcours ?

Juliette : Je suis passée par les Langues O’ (Institut National des Langues et des Civilisations Orientales, NDLT), en études de langue et de civilisation chinoise pendant trois ans. Après, j’ai fait une école de commerce qui m'a permis d’avoir une vision un petit peu plus business et surtout de savoir comment fonctionne une entreprise aujourd’hui, parce que c’est quand même utile, et ensuite un postgraduate management mode design et luxe à l’IFM.

Suite à ça, je suis passée par les bureaux de tendances : Martine Leherpeur Conseil, qui a une antenne en Chine pour laquelle j’ai travaillé quelques mois à Shanghai, et ensuite Nelly Rodi chez qui je suis restée à peu près cinq ans en tant que chef de projet pour piloter des missions de stratégie de marque, à la fois en France et au niveau international mais aussi beaucoup sur le marché chinois. Je conseillais les entreprises chinoises sur des sujets de branding, de positionnement stratégique, de création de marque.

Après avoir fait le tour de tout ça, j’avais envie d’autre chose. Je sentais qu’il fallait se positionner vraiment comme expert et qu’étant donné la vitesse à laquelle évolue le marché chinois, l’expertise se doit d’être encore plus poussée que ce qu’on pouvait proposer dans un bureau de tendances global. C’est ainsi qu’on a eu l’idée de créer The Chinese Pulse : pour pouvoir passer tout notre temps à regarder ce qui se passe en Chine et à prendre le pouls de la Chine contemporaine,  pouvoir suivre vraiment tout ce qu’il se passe, tout ce qui bouge, tout ce qui évolue.

Avec pour objectif  d'aider les entreprises et les marques avec lesquelles on travaille à mieux cerner ce marché et à mieux anticiper les évolutions pour pouvoir mieux vendre aux consommateurs chinois. 

The Chinese Pulse
Juliette Duveau et Sophia Dumenil, fondatrices de The Chinese Pulse

Modelab : Justement, cette Chine contemporaine, qu’est-ce que tu en penses ?

Juliette : C’est un marché qui est tout à fait fascinant ! C’est un pays qui a l’histoire moderne que l’on connaît : des années de communisme maoïste et de révolution culturelle où le pays était très fermé, avant la réouverture en 1979 avec Xiao Ping. La réouverture des frontières a été suivie par une grande envie de consommer de ces générations de Chinois qui commençaient à entrer dans le développement d’une classe moyenne.

Mais ce qui est intéressant aujourd’hui, c’est la vitesse à laquelle les évolutions se passent dans ce pays. C’est toujours un peu difficile comme ça de s’en rendre compte. C’est un pays qui mérite d’être visité, où il faut aller voir et expérimenter. Je pense que les jeunes générations ont connu un pays en mouvement et en évolution et vivent avec ça. Ils sont plus aptes à adopter de nouvelles choses, à adopter de nouveaux usages, à adopter de nouveaux produits, peut-être même plus encore que ce qu’on ne l’est chez nous.

Dans la mode, ça se traduit par un marché qui était quand même assez en retard par rapport aux grandes tendances internationales il y a quelques années. Aujourd’hui, dans les grandes villes chinoises, vous avez beaucoup de style, beaucoup de looks avec un sens esthétique qui s’est vraiment affirmé, toujours une grande envie de tendances mais ils sont vraiment à la pointe de ce qu’on peut trouver en termes de mode. Pour les vêtements par exemple, Balenciaga est considéré par les Chinoises internationales et modeuses comme ce qui se fait de plus pointu aujourd’hui. Il y a donc vraiment eu un rattrapage des tendances.

En même temps, ces nouveaux consommateurs ont de nouvelles envies : ils sont moins dans la recherche de statut que n’ont pu l’être leurs aînés qui eux, découvraient la consommation et le marché du luxe. Tout le monde voulait le bon sac de la bonne marque ! Finalement, aujourd’hui, les nouvelles générations sont passées au-dessus de ces besoins-là. Ce qu’ils vont rechercher, c’est de plus en plus de style, de plus en plus de créativité, et finalement peu importe que ce soit porté par une marque de luxe ou par une marque créative. Ce qui est important, c’est vraiment la façon dont ça va pouvoir contribuer à leur silhouette, à leur look, à leur attitude et à leur personnalité.

Modelab : C’est comment, la fashion tech en Chine ? Est-ce que ça existe ?

Juliette : Avant de parler de fashion tech, je pense que c’est bien de parler un peu de tech. Les Chinois sont extrêmement connectés, encore plus connectés que nous, c’est pour ça que la dimension tech est vraiment primordiale quand on parle de la Chine aujourd’hui.

Bien sûr, cela se traduit dans le shopping. Il y a tout un tas de technologies qui sont portées par les géants du digital en Chine et qui s’appliquent évidemment au retail. On peut parler d’Alibaba avec TMall, de Taobao, et de tous les outils qu’ils développent. Ce sont des plateformes de vente en ligne, Taobao est en quelque sorte l’Amazon chinois. Mais en Chine, les consommateurs achètent énormément sur mobile : je crois qu’on n’est pas loin de 80 % des achats online faits par téléphone en Chine. Même sans aller en Chine, si on va aux Galeries Lafayette, on peut voir que les Chinois qui consomment ont tous le téléphone à la main : ils pratiquent ce qu’on appelle le live shopping, une tendance qui s’explique par plusieurs raisons.

Modelab : peux-tu juste nous rappeler ce qu’est le live shopping ?

Juliette : Il y a la dimension de l’outil tech, du live, de l’achat en live stream. Ça, ce n’est pas forcément dans un magasin : tu peux être chez toi, et tu as sur l’appli de Taobao un service de live streaming qui te permet d’assister en direct à une présentation de produit.

Modelab : C’est une sorte de télé-achat, en fait.

Juliette : (Rit.) C’est un peu ça, mais c’est un télé-achat participatif. On va pouvoir commenter, liker, on voit tout le feed de la discussion qui est alimenté par les consommateurs ou les personnes qui regardent. C’est quelque chose qui est dans l’instant, dans le partage et dans le communautaire, et qui fait des scores absolument énormes. Par exemple, lors d’une session de live shopping avec la superstar chinoise Angelababy, il s’est vendu 10 000 rouges à lèvres en deux heures !

Les Chinois ont une vraie facilité à utiliser les outils du e-commerce et à utiliser le mobile commerce. Cela fait partie intégrante de leurs habitudes d’achat. Là où nous avons parfois certains freins, notamment les générations les moins jeunes, eux n’en ont pas du tout.

L’autre partie du live shopping concerne plutôt les achats en magasin. Les consommateurs chinois sont très exigeants, ils regardent absolument tout sur le produit, ils veulent être sûrs de ce qu’ils veulent acheter. Du coup, ils vont comparer les prix pendant qu’ils se rendent en boutique, pour être sûrs qu’ils achètent au meilleur tarif.

Beaucoup de Chinois, quand ils voyagent, achètent aussi pour leur famille et leurs amis, surtout dans le shopping de luxe. Ils se connectent en live, dans le magasin, prennent des photos, les envoient, demandent s’il s’agit bien du bon produit, combien en acheter, dans quelle taille ou quelle dimension… C’est ce que j’appelle la deuxième expérience live : il y a vraiment quelque chose qui se passe dans le point de vente via le téléphone et via les outils tech, une connexion extrêmement intense des shoppers chinois.

La suite la semaine prochaine...

 


Daco : l'intelligence artificielle au service du retail

Lors d'une mes nombreuses pérégrinations à Station F j'ai eu le plaisir d'échanger avec Claire, co-fondatrice de Daco, une startup qui mêle intelligence artificielle et mode.

Retour sur un entretien qui met en lumière la manière dont l'intelligence artificielle va aider un secteur quelque peu rigide :-)

Modelab : Est-ce que tu pourrais te présenter ?

Claire : Je suis Claire Bretton, co-fondatrice de Daco. Pour résumer mon parcours en un mot depuis ma sortie de ESCP Europe en 2012, je dirais : la data. J’ai commencé ma carrière chez Emnos, un cabinet de conseil en big data. J’ai passé deux ans à travailler pour le groupe Carrefour, avec comme principale mission l’analyse de toutes les données de la carte de fidélité pour optimiser le mix marketing : l’offre, le prix, le marketing ciblé, etc... Ensuite, j’ai rejoint Advancy, un cabinet de conseil en stratégie, et j’y suis restée quatre ans. J’ai beaucoup travaillé avec les grands acteurs du Retail (prêt-à-porter et cosmétiques) : du mass market avec le groupe Vivarte jusqu’aux maisons de luxe avec la maison Kenzo par exemple. Je les aidais sur des problématiques de category management, de stratégie prix, de plans stratégiques plus globaux ou d’expansion internationale.

C’est dans ce cabinet que j’ai rencontré mes deux associés, Paul et Anis. Tous les trois, on a travaillé sur des problématiques assez similaires et on partageait l’envie de créer et d’entreprendre. On a identifié un besoin, celui des données de l’environnement concurrentiel, et on s’est lancé!

Modelab : Est-ce que tu pourrais nous expliquer ce que fait Daco ?

Claire : On a créé  Daco en septembre 2016.  Daco, c’est une plateforme qui va aider les retailers du prêt-à-porter (pour l’instant) à avoir la meilleure vision de leur environnement concurrentiel.

Le constat est simple : aujourd’hui, il n’y a plus de croissance organique sur les marchés du prêt-à-porter, surtout en France. Si l’on veut croître, il faut prendre des parts de marché à ses concurrents. Et la première étape pour y arriver, c’est de connaître ses concurrents. J’aurais du mal à gagner une course si je ne sais pas où se situent mes adversaires. On s’est rendu compte qu’en interne, il n’y avait que très peu de données, ou alors que la collecte de ces données était effectuée à la main de façon très laborieuse. C’était très artisanal, alors que toute la donnée est disponible en ligne ! Il ne manquait plus que les outils technologiques pour l’extraire et pour l’analyser.

Chez Daco, on fonctionne principalement avec trois technologies : la première est une technologie d’extraction de données. Une fois l’extraction faite, il y a un gros enjeu d’homogénéisation de la donnée, puisqu’en fait, les retailers n’ont pas forcément tous la même façon de définir leurs produits : ce qui peut être classé dans les pantalons chez Zara peut être un jean chez H&M. On a besoin de comparer des choses qui sont comparables, et pour ça, on va faire levier sur la reconnaissance d’image et les technologies d’intelligence artificielle. Ça aide le retailer à aligner les produits de ses concurrents sur sa propre segmentation en interne. On est aussi capable d’identifier les produits similaires : c’est l’un des gros enjeux du benchmark dans la mode. C’est ce que fait l’intelligence artificielle : elle mélange du texte et des images pour trouver un assortiment de produits comparables par rapport à un produit en particulier. Tout cela nous donne un flux de données qui est à la fois exhaustif et homogène, qui va nourrir un ensemble de tableaux de bord.

Daco
Claire BRETTON

On a plusieurs thèmes : on va travailler sur l’offre tout d’abord, on va donner des équilibres d’assortiment par catégorie, par sous-catégorie, par taille, par couleur (ma collection hiver comprend-elle assez de noir ?)... Ces analyses vont permettre d’une part de se rendre compte de ses points de différenciation, mais aussi d’identifier et d’aller chercher des opportunités sur des catégories qu’on ne couvre pas assez. Ensuite, on a un module Prix et un module Promotions. Nos clients vont pouvoir savoir s’ils ont assez d’entrée de gamme, de haut de gamme, s’il va suffisamment loin dans les prix pour entretenir une image plus mode... Sur la promotion, on va chercher à savoir si les promotions sont cadencées intelligemment et avec pertinence. On l’a vu pendant les soldes : tout le monde était accro à ces analyses pour savoir si les promotions proposées avaient été trop ou pas assez agressives sur les différentes démarques.

Ces tableaux de bord sont utilisés par trois types de clients. Il y a, tout d’abord, les retailers classiques qui veulent savoir ce que fait la concurrence. Ensuite, il y a les marques qui ont une approche différente. Elles sont parties du constat qu’aujourd’hui, les marketplaces sont un canal de distribution très important pour elles et elles ont du mal à savoir ce qui s’y passe. Que ce soit Zalando ou Amazon, c’est très fouillis, il y a beaucoup de vendeurs derrière, ce ne sont pas forcément des revendeurs officiels, il y a de la contrefaçon, et les marques veulent maîtriser leur distribution sélective et officielle. Leur but, c’est donc de repérer tous les vendeurs non officiels qui vont entacher leur image de marque et leur voler des ventes, et donc de monitorer leur présence sur les différentes marketplaces qui existent. Enfin, on a des cas qui sont plus ponctuels : on travaille avec des cabinets de conseil qui vont nous demander de la data pour une mission en particulier. Voilà nos trois cas d’usage.

Modelab : Si vous êtes capables de tout quantifier, et donc de tout « prédire », quand on a une stratégie qui est hors cadre ou hors spectre, comment cela se passe ? Par définition, c’est quelque chose que vous ne pouvez pas prévoir. Pour les marques, si j’ai bien compris, le but, c’est de minimiser le risque, d’optimiser les ventes et de cannibaliser son concurrent. Comment faites-vous en cas d’imprévu ? Au bout de combien de temps le réintégrez-vous dans vos calculs ? Comment l’analysez-vous et comment le remettez-vous à jour ?

Claire : C’est un bon point, parce qu’on utilise de l’intelligence artificielle, et il nous faut des données pour l’entraîner. J’ai l’habitude de dire que chez Daco, on développe un outil qui va aider les marques à passer à l’étape d’après.

Modelab : Par exemple, dans « Deep thinking » Garry Kasparov, explique que quand il joue contre Deep Blue, à un moment donné, il n’en peut plus et il joue un coup qui est très mauvais et que la machine ne peut pas gérer parce c’est quelque chose qui n’est pas prévu. Et, elle bug.

Claire : Effectivement, c’est arrivé dans ce cas-la. Mais nous, on est sur un marché sur lequel il y a très peu de coups de ce genre, et si un imprévu arrive, la machine ne saura pas réagir la première fois, mais elle saura réagir la deuxième. C’est un coup qui peut marcher une fois. En fait, on apprend aux machines à réagir au fur et à mesure pour qu’elles soient plus intelligentes. Je vais prendre un exemple tout simple : au début, on a entraîné notre intelligence artificielle sur un set de photos initial. On s’est rendu compte que sur certains sites web, toutes les photos sont stylisées. Il n’y aura jamais un haut tout seul : il sera toujours porté avec une jupe ou un pantalon. Il sera en situation. Et forcément, au début, la machine ne sait pas où regarder. On lui a donc appris à faire un arbitrage pour qu’elle sache regarder au bon endroit. On la rend donc de plus en plus intelligente, mais il y a des coups qu’elle ne peut pas anticiper si on ne lui a jamais appris. C’est comme un enfant !

Modelab : En partant de l’exemple de Deep Blue, j’aimerais dériver sur AlphaGo. Il a été capable d’optimiser le jeu de go à un point que les meilleurs joueurs du monde étaient incapables d’atteindre ; est-ce que c’est quelque chose que vous pourriez atteindre de votre côté ? Optimiser les séances photo, recréer la situation, remettre de la créativité ?

Claire : C’est possible, parce qu’aujourd’hui, ce sont les GAFA qui donnent les règles du jeu de l’intelligence artificielle. AlphaGo, auparavant, est devenu performant en regardant jouer des gens, puis en jouant contre lui-même. La dernière révolution est arrivée avec AlphaGo  qui a été capable d’être performant seulement en jouant contre lui-même. Il n’a plus besoin de données externes pour exceller ! Nous, on pourrait aller beaucoup plus loin que ce qu’on a aujourd’hui. Le but, c’est de construire un modèle et une intelligence artificielle qui est assez flexible pour passer tout de suite à l’étape d’après. Il y a des publications scientifiques qui sortent tous les mois, et le but c’est de l’implémenter le mois suivant, sinon on a un temps de retard.

Modelab : Quel est ton point de vue par rapport à l’écosystème mode français ? Penses-tu que le marché français soit mature en terme d’innovation ?

Claire : Je pense que c’est un secteur assez particulier, assez singulier, pour deux raisons. La première, c’est que c’est un secteur où à la base, c’est un tabou de regarder ses concurrents. Et deuxièmement, c’est un secteur qui fonctionne beaucoup à l’intuition et au produit.

La tech, ce n’est pas quelque chose qu’on peut toucher, les gens en ont peur, ils ont peur que ça mette une distance entre le produit et le consommateur, mais je trouve que peu à peu, les mentalités sont en train de changer.

À  l’Époque, quand je faisais du conseil, je me battais avec les grands retailers parce que beaucoup d’entre eux avaient peur de rater le train du digital et de l’intelligence artificielle, et ils se dirigeaient vers des investissements qui étaient gadgets, qui ne renforçaient pas du tout l’expérience client. Je me rappelle d’avoir eu des séances de travail sur des concept stores où ils voulaient mettre des écrans partout... Je leur disais : « Si c’est pour voir un écran, je suis mieux chez moi dans mon canapé ! ».

Daco
Claire BRETTON - Paul MOUGINOT - Anis GANDOURA

Et je trouve que là, on est en train d’évangéliser le marché et de leur faire comprendre que la grosse innovation tech, celle qui va apporter une vraie valeur ajoutée, c’est quelque chose qui ne se voit pas, c’est du back office. Ce sont des innovations qui vont permettre l’omnicanalité, ce qui permet au client d’avoir un parcours fluide entre chaque canal. C’est quelque chose qu’on ne voit pas forcément, mais qui simplifie la relation avec les clients et surtout, rapproche et intensifie l’expérience. Je crois qu’on est dans la période d’évangélisation. Il y a beaucoup de start-ups qui arrivent et qui vont se charger de fluidifier tout ça. En tout cas, ce serait merveilleux que ça aille dans cette direction ! (Rit)

Modelab : Dans un précédent numéro de Modelab, on évoquait la Corée du Sud, où il est apparemment plus facile de trouver de la 4G qu’une poubelle ! Et les Coréennes qui viennent faire leur shopping en France sont très étonnées lorsqu’elles essayent de scanner les articles en boutique avec leur téléphone et qu’il ne se passe rien... L’expérience client qu’elles ont en Corée du Sud n’a rien à voir avec celle qu’elles peuvent avoir à Paris. Aujourd’hui, les retailers veulent être hyper-connectés, mais dans le même temps, on voit l’apparition du mindfulness, du yoga, de la déconnexion... Finalement, la valeur qui a le plus d’importance, c’est le temps. S’il s’agit simplement de mettre quelques écrans, effectivement, autant rester à la maison. Alors, comment trouve-t-on cet équilibre ? Y a-t-il un choix à faire ou plutôt des choix à faire pour ces fameux retailers ? Finalement, la valeur est-elle sur le produit ? Faut-il mettre beaucoup d’argent dans le retail ? Ou est-ce que les budgets devraient être dédiés non pas à ce que l’on vend, mais à la manière dont on le vend ?

Claire : Personnellement, je mettrais de l’argent sur l’expérience et l’histoire que je raconte. Effectivement, sur le produit en lui-même, le vêtement, le prix, etc... Mais pas seulement. J’aime bien citer l’exemple de Sézane ; je ne sais pas si c’est quelque chose qu’ils ont vraiment pensé et réfléchi, mais c’est ce que j’ai ressenti en tant que cliente. J’ai eu le sentiment qu’ils avaient tout compris.

Prenons l’exemple d’un magasin de prêt-à-porter standard : il y a beaucoup d’espace perdu c’est-à-dire non dédié à l’expérience client (les réserves, les caisses, ...) et 50 % du temps des vendeurs-euses consiste à aller chercher des tailles dans l’arrière-boutique. On ne se concentre pas sur ce qui crée de la valeur. Dans la boutique Sézane, il y a très peu de réserve puisque toutes les tailles disponibles sont sur des racks. Les gens vont essayer des vêtements, ils sont conseillés par les vendeuses, ils reposent les vêtements et ne repartent pas forcément avec : on leur livre ! Ça crée un effet « Waouh » qui est permis par un back-office très efficace, qui fait que le produit va être livré sous quelques heures, et qui permet de tout reconcentrer sur la relation avec la vendeuse qui n’est même plus une vendeuse mais une conseillère. Elle n’est plus du tout en réserve, il n’y a pas vraiment de caisses, tout est centré sur l’humain et le produit. Je trouve ça assez intelligent comme façon de penser. Ça n’est pas une fausse manière de se mettre au digital. C’est beaucoup plus intelligent : on retrouve cette valeur d’humain, de pouvoir prendre son temps et de se concentrer sur ce qui importe vraiment.

Modelab : Le magasin devient un showroom. C’est ce qu’a aussi fait Bonobo sur Fifth Avenue, à New York. Il n’y a pas de stock en boutique, le client essaye, paye et est livré chez lui ou peut repasser plus tard en boutique, ou se faire livrer à un autre endroit, et c’est fait dans les 24 heures. Et comme tu dis, la valeur est remise sur la relation client.

Claire : On travaille pour Bréal actuellement, et à la Villa Bréal, le client peut prendre rendez-vous sur des périodes de 30 minutes à une heure, et il y a vraiment un conseiller qui est là pour l’orienter sur un style. C’est un vrai point de différentiation. Pour moi, on ne doit pas dire non à la tech. Il faut juste qu’elle soit au service de quelque chose de valeur. La tech pour la tech, ça ne sert à rien !

Modelab : Justement, comment penses-tu que la tech va modifier l’univers mode et la relation clientèle sur les cinq ou dix prochaines années ?

Claire : Je pense qu’elle va nous rapprocher. Il n’y aura plus de frottements parasites : on sera au contact de la marque et du créateur sans penser à la relation marchande et dans des moments où cela nous apportera beaucoup plus qu’une pièce de vêtement. Je ne sais pas si on va y arriver, mais c’est la vision que j’ai.

Modelab : Une relation directe entre le client, le créateur et le vendeur, en fait.

Claire : Oui, tout à fait. La question, c’est de savoir comment l’histoire que le créateur nous raconte va au-delà de la pièce de vêtement et du simple discours. Je ne serais pas surprise, par exemple, que certains magasins proposent des cours de yoga, que ce soit répandu et que tout ça forme un énorme écosystème.

Modelab : Du coup, on dépasserait le côté de la mode et on dériverait vers le lifestyle avec un côté nature, healthy, yoga... Ça reprend un peu ce que fait Agnès.b : c’est complet sur l’art contemporain également, tout son univers de marque se déploie.

Claire : J’espère qu’on va arriver à ça !

Modelab : Et pour finir, Daco, c’est quoi en ce moment ?

Claire : Daco, ça se passe très bien ! On a fait partie du programme Lafayette Plug & Play l’année dernière (pour lire notre article sur cet incubateur c'est par ici), c’était la grosse étape de l’année 2017, on est rentré en mars et sorti en juin. Juin, c’était aussi le mois de la sortie de notre première plateforme, ce qui a boosté le côté commercial. Ensuite, on a été sélectionnépour rejoindre Vente Privée Impulse en novembre 2017, c’est un partenariat très stratégique pour nous, et être à Station F, c’est assez magique et ça donne un souffle assez particulier à une start-up.

L’étape 2018 est importante pour nous : on veut grossir encore plus vite. On teste aussi d’autres applications dont je ne peux pas encore parler, mais la donnée concurrentielle est un terreau immense pour créer beaucoup de valeur. On a lancé notre plateforme sous la forme que l’on souhaitait en janvier, on a changé toute la charte graphique et visuelle en même temps. Maintenant, on veut devenir référent sur le marché du prêt-à-porter, et commencer à aller sur d’autres marchés retail (cosmétique, déco, ...). Je pense aussi qu’on ira très vite aussi sur d’autres pays, toujours sur le prêt-à-porter, pour nos clients qui souhaitent avoir cette donnée sur plusieurs pays.


The Matter : un trio éthique

Depuis que nous sommes installés à Station F, j'ai eu l'opportunité de croiser quasiment au quotidien le trio de The Matter. Olivia, Marie et Gabrielle dégagent une belle énergie et portent des convictions fortes.

Juste avant les fêtes de Noël, elles avaient organisé un pop-store réunissant leurs marques préférées comme Green Barbès ou Comtesse Jojo Paris.

Bref, un peu comme d'habitude j'ai voulu en savoir plus et Marie a eu la gentillesse de répondre à mes interrogations.

Modelab : Peux-tu te présenter ?

Marie : Je m’appelle Marie Wittmann. Je suis co-fondatrice de The Matter, qui est un concept-store éco-responsable mode et lifestyle.

Avant ça, professionnellement, j’ai travaillé plusieurs années dans la production audiovisuelle,  j’ai été business affairs pendant quelques années chez Première Heure. Ensuite, j’ai développé un label de production au sein de la même société, qui s’appelait Blossom. Après ça, j’ai participé au lancement d’une start-up qui était dirigée par Adrien Touati et Daniel Marhely, le fondateur de Deezer. Et puis j’ai travaillé en freelance dans la mode, en stratégie de développement et communication pour des multimarques en province. J’ai aussi été prof à la fac et dans des écoles de commerce, et j’ai fondé une marque de t-shirts unisexes il y a quelques années, qui s’appelait Don’t Switch Me Off.

Modelab : Si j’ai bien compris, The Matter, c’est une histoire collective. Est-ce que tu peux nous raconter ça ?

Marie : Oui, effectivement, on est trois associées avec Olivia Chammas, responsable du marketing, et Gabrielle Hervochon qui s’occupe de toute la partie logistique et commerciale du projet.

C’est parti d’une histoire assez simple : on s’est rencontrées par relationnel, on était toutes les trois à des moments de notre vie où on avait envie de se lancer dans l’entrepreneuriat, et par notre parcours, on a été amenées à faire le même constat et à développer la même envie de créer un type de projet autour de la mode consciente, plus éco-responsable, plus en phase avec les problématiques environnementales et éthiques. Mon mémoire de fin d’études portait sur les OGM.

J’avais aussi un blog d’informations sur lequel je faisais des interviews qui étaient très engagées, et c’est aussi pour ça que c’était un sujet qui m’intéressait. Et puis j’ai un peu toujours été baignée dans la mode du fait de mon histoire familiale.

Gabrielle a aussi eu une expérience dans le luxe où elle s’était fait ces mêmes réflexions, et Olivia a fait l’IFM et a aussi travaillé dans la mode chez Yamamoto. On venait toutes les trois de circuits différents mais on se retrouvait sur cette problématique. On a constaté que ça manquait, et qu’il y avait non seulement une vraie envie et un vrai besoin de consommer mieux de la part des consommateurs, mais surtout qu’il y avait un manque.

Les propositions étaient parfois non alléchantes, pauvres, pas forcément en phase avec les critères esthétiques qui sont recherchés quand on s’achète un vêtement. L’offre existante n’était pas connue ! Dans les interviews ou conférences qu’on suivait, c’était toujours les mêmes marques qui étaient citées.

Tous les projets européens, toutes les jeunes marques qui se lançaient, les jeunes designers qui avaient une vraie existence n’étaient pas cités, pas connus et pas référencés sur Internet. Voilà pourquoi on s’est lancées : on s’est dit que ce serait sûrement très intéressant de développer une plateforme européenne sous forme d’une concept-store éco-responsable qui réunirait tous ces acteurs et ces designers européens avec pour premier critère de sélection le style, et évidemment, être en phase avec notre charte environnementale et éthique.

Modelab : The Matter, c’est quoi aujourd’hui concrètement ?

Marie : The Matter, c’est un concept-store éco-responsable. Ça, c’est le projet de base. Ce sont aussi des pop-up stores à thématiques fortes : l’idée, c’est d’une part de permettre à nos clients de pouvoir toucher le produit et de rencontrer les créateurs, et d’autre part, de poursuivre l’expérience qu’on a via le site, en physique. The Matter a été construit techniquement comme un concept-store éco-responsable, mais d’un point de vue identité, c’est une marque.

The Matter
Pop-up store

On ne voulait pas simplement que The Matter soit une vitrine qui représente des créateurs ; on voulait que The Matter ait sa propre identité visuelle et soit constitué comme une marque. On fait beaucoup de collaborations artistiques, on fait des photoshoots en interne, on produit énormément de contenu vidéo et photo. Sur tous nos pop-up stores, l’événementiel est au cœur : on fait des concerts, des créations in situ… C’est toujours très vivant, et l’idée, c’est vraiment de retrouver l’expérience qu’on a en ligne en physique. On est producteur de contenu éditorial, pour nous et pour nos marques qui n’ont pas forcément le temps de se concentrer sur cet élément  : parfois, on produit pour elles, pour mettre en avant leurs vêtements. On réalise également du packshot pour nos marques partenaires, et on développe la partie conseil à travers un projet qu’on va lancer en avril, intitulé « The Big Blue Project ». L'idée est de proposer trois jours de formation pour les professionnels et les étudiants. Le but, c’est de permettre à des marques existantes qui ont envie de switcher vers plus d’éco-responsabilité de s’informer et de voir dans quelle mesure est-ce que c’est possible, et de permettre aux projets qui n’existent pas encore de se construire à partir de ces bases.

Sur la partie marque The Matter, pour essayer d’appuyer au maximum l’identité forte du projet, on fait des collaborations avec nos marques partenaires. La première a eu lieu cet hiver, pendant le pop-up justement, avec une marque de maroquinerie qui s’appelle Comtesse Jojo. L’idée, c’est de faire deux collaborations produit par an, une qu’on devrait lancer avant l’été et une autre pour l’hiver prochain.

The Matter
Collab Princesse Jojo x The Matter

Modelab : Donc, vous êtes parties d’un constat qui montrait que la mode était vraiment en train de changer et qu’il y avait une inadéquation entre l’offre et la demande, c’est pour ça que The Matter a été mis en place. Comment tu vois l’écosystème mode aujourd’hui ? Qu’est-ce que tu en penses ? Quel est ton point de vue ?

Marie : Évidemment, je sens que tout est en train de bouger, de par la vague éco-responsable et la prise de conscience globale qui existe autour de la mode – éco-responsable et éthique, d’ailleurs, car ce sont deux choses totalement différentes.

On voit que la fast-fashion commence à s’y mettre, on voit de plus en plus de volonté de la part des consommateurs de s’habiller avec des vêtements qui durent, la saisonnalité qui disparaît finalement, de par le climat mais aussi de par la conscience. On se rend compte que l’idée, c’est de produire moins mais mieux. Nous, on constate que la France est légèrement en retard par rapport à certains pays européens, comme les pays nordiques, l’Allemagne, l’Angleterre, qui sont déjà assez ancrés et pour qui c’est déjà en process. Les gens n’ont pas de problème avec cette définition d’éco-responsabilité ; en France, c’est moins avancé mais c’est en train de se développer. Il y a de plus en plus d’initiatives, de plus en plus de jeunes créateurs pour qui ce n’est pas une question de tendance mais pour qui c’est totalement normal d’intégrer ces process d’éco-responsabilité dans la production. Donc oui, il y a un marché ; par contre, on reste sur un produit de mode, de tendance.

Acheter un vêtement, c’est affirmer sa personnalité – c’est affirmer en fait beaucoup de choses. C’est très important, bien que cela puisse souvent paraître un achat superficiel. Le vêtement reste un achat très important pour les gens. Selon nous, il n’y aura pas de compromis possible. D’ailleurs, c’est ce vers quoi va la mode : pendant très longtemps, on a eu une mode éco-responsable qui existait mais qui était très connotée, qu’on pouvait appeler de « hippie », avec des t-shirts déformés, des sarouels et des assemblages de couleurs absolument pas en phase avec la tendance. Aujourd’hui, on se rend compte que le compromis n’est pas possible : acheter un produit propre, oui, mais acheter un produit qui nous plaît avant tout. C’est pour ça qu’on se focalise en premier sur le style dans la sélection, et qu’intervient ensuite le facteur éco-responsabilité et éthique du produit.

En fait, ça se fait un peu sur le même modèle que l’alimentation : pendant très longtemps, les magasins bio étaient des magasins uniquement fréquentés par des personnes qui mangeaient des graines, si on veut caricaturer exagérément. Le packaging allait avec : il n’y avait pas d’effort ni sur le packaging ni sur la boutique, et puis petit à petit, il a commencé à y avoir une demande, à y avoir un produit qui répondait, et aujourd’hui le bio se trouve dans des cafés bobos avec une décoration très léchée, il est devenu très tendance ! C’est aussi parce que les marques ont accompagné ce changement : elles ont compris que le paquet de boulghour, c’était très bien, mais qu’il fallait l’enrober un peu mieux, qu’il fallait faire du marketing.

The Matter

Modelab : Justement, à propos de cette tendance de fond que tu décris où le bio devient tendance, tu crois que le développement durable devient aussi tendance pour la mode ? Comment imagines-tu que cela va se transformer dans les années à venir ? Comment est-ce que ça va bouger ?

Marie : À court terme, ça ne bougera pas tant que ça. Je pense que sur le long terme, par contre, ça va se normaliser. D’ailleurs, dans les pays nordiques, on voit que ça s’est déjà normalisé. Pour y être allée récemment, on rentre dans plein de boutiques de marques où ce sont des produits entièrement issus de l’upcycling, ou recyclés, ou complètement issus du bio ou éco-responsables du début à la fin, mais par contre, ce n’est absolument pas mis en avant, ni dans la boutique ni sur la devanture. Là où on le comprend, c’est uniquement sur l’étiquette du produit où il y a une petite explication sommaire qui rappelle que oui, évidemment, c’est un produit propre. Je crois qu’on va de plus en plus vers ça : aujourd’hui, c’est un élément marketing, c’est une tendance, mais je crois que les gens auront de plus en plus envie que ça devienne normal et qu’on n’en parlera même plus. Mais ça, c’est vraiment sur le très long terme.

Modelab : Est-ce que tu veux rajouter quelque chose ?

Marie : Oui, j'aimerais parler un peu plus en détails de The Big Blue Project ! Il s'agit de trois jours de formation et d'échanges dédiés aux professionnels sur les problématiques environnementales dans la Mode, du 10 au 12 avril prochain.

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Nous avons notamment mobilisé les intervenants et partenaires suivant  : Le Printemps, Who’s Next, Red Bull France, Institut Français de la Mode, Futur Tech Lab, Eco TLC, Forweavers, l’école Casa 93, Modelab…. Et nous attendons des confirmations très alléchantes ! Nous organisons cet événement en collaboration avec L' Atelier Meraki, résidence entrepreneuriale pour la jeune création.

L’idée consiste à s’adresser aux professionnels, parce qu’on pense que le changement est urgent. The Matter, c’est un projet qui est engagé. Pour nous, il est urgent de prendre conscience de ces problématiques : l’idée, c’est de se demander si dans 20 ans on pourra encore se baigner dans l’océan, d’où le nom. On pense que ce changement passe par les marques, par les professionnels ; qu’il y a une demande des consommateurs mais que c’est surtout parce que les marques intègreront ces problématiques-là que les choses pourront bouger.

On attend avec impatience qu’Apple s’y mette, par exemple. Ce n’est pas l’inverse qui se passe : ça frémit, les gens demandent, donc faire de la sensibilisation en B2C pourquoi pas, ça existe, il y a suffisamment de reportages et de documentaires sur le sujet. Mais ce qui est important, c’est de donner les clés aux marques qui existent et aux futures marques (c’est pour ça qu’on forme aussi les étudiants) pour qu’il soit possible de switcher ou de s’y mettre dès le début. C’est pour ça qu’on fait de la formation : c’est parce que pour nous, tout part des marques.