La tendance Pichardise est à pied d'oeuvre !

Amélie Pichard c'est une personnalité singulière qui transparaît à travers des choix esthétiques très affirmés et pour le moins rupturistes. C'est une oscillation entre  le passé et présent . Elle se balade à travers les époques entre les années 40, au règne de l'ultra-féminité et de la customisation où il est de bon ton d'adapter soi-même ses tenues à son rythme de vie. Jusqu'aux années 90, rythmées par les sons pop des Spyce Girls et fortement marquées par les séries cultes américaines Beverly Hills . Elle aime les persans, est fan de Pamela Anderson et écoute du Lou Reed. L'univers poudreux et décalé de la marque s'amuse des codes stylistiques et compose ses silhouettes dans un esprit rétro-kitsch savamment dosé et extrêmement rafraîchissant . Ses clientes ? Toutes des « pichard-girls » ultra-urbaines et respectueuses de la nature, qui aiment les choses simples, les animaux et les sacs poilus vert émeraudes. Amélie Pichard c'est un univers fantasque et teinté de contrastes qui vend des produits chargés d'histoires, tout en introduisant des idées créatrices et des actions impactantes au sein d'un système obnubilé par le profit.

Amélie Pichard

Amélie Pichard

«Mes chaussures sont légèrement peu orthodoxes mais portables, sexy mais décontractées, vintage mais indubitablement urbaines». Amélie Pichard.

Après des années passées à travailler au services de plusieurs grandes marques dont la ligne homme de Sonya Rykiel ainsi que Dice Kayek pour laquelle elle travaillera pendant 5 ans en tant que directrice studio, la jeune parisienne, originaire de Chartres se met en tête de vouloir créer sa propre marque. Ce qu'elle souhaite avant tout c'est pouvoir « créer des produits qui ne soient plus de la mode, mais des produits qui racontent des choses, et qui font avancer le monde à leur échelle . »

La qualité et l'authenticité des pièces Pichard affleurent en plein cœur du quartier Belleville à l'atelier Germaine, une fabrique de chaussures du 20e arrondissement, véritable vestige de la période d'après-guerre jusqu'aux années 80. Cette rencontre décisive avec madame Germaine, dernière fabricante de souliers de Paris, confirmera son envie de concevoir des chaussures et c'est au bottier orthopédique Eric Lomain qu'elle remet le soin de lui apprendre les ficelles du métier pendant 6 mois. En 2009, elle remporte « le concours de chaussures BATA pour jeune designer » et lance une première collection qu'elle intitulera « American Girl ». L'esthétique ultra-girly et très hardi des chaussures marquera le début de l'ère Pichard .

Ce qui compte pour Amélie, ce n'est pas seulement le produit, mais aussi les histoires qu'il raconte. Elle parvient ainsi à insuffler une force d'âme à chacune des pièces qui compose ses collections, qu'elle empreinte tantôt dans la ville de Paris où elle a joué avec Barbie jusqu'à l'âge de 14 ans, tantôt dans la campagne où elle se forge un esprit de guerrière aux allures de garçons manqué. Cet attrait pour les inspirations plus rétro que modernes et les petits détails teintés d'humour et de folles contradictions, la femme Pichard en fait son fond de commerce. Elle propose des collections toujours plus singulières avec un savant mélange de coupes vintage, de matières inattendues associées à des couleurs audacieuses. Les trois collections qui suivront, «New Wave », « Mystery Girl », « Rimmel Melancholic » traverseront les époques avant d’atterrir en 2012 sur les étalages du Bon Marché, qui sera le premier magasin à présenter ses collections.

Amélie Pichard

Amélie Pichard

Pour mettre en scène l'univers fantasque et délirant de la marque, la chartraine joue à fond la carte de l'ambiance très kitsch et colorée des années 90', empruntée aux vieux feuilletons télé américains qui ont bercé son enfance. La femme Pichard pose en maillot de bain flashy, elle s'offre quelques  bains de soleil en plein désert. Elle s’effondre de chaleur au bord d'une piscine, son sac Raphia vert matelassé et ses bb slingback en tissu jaune et motifs marins toujours à portée de main. Pour la collection 2018 la femme Pichard prends le temps de ne rien faire , mange des moules et faits de longues balades sur un port de mer au soleil couchant.

La femme Pichard c'est une personne engagée mais seulement dans le fond, car si il y a bien une chose qui caractérise l'esprit Pichard c'est cette volonté de ne surtout pas s'enfermer dans une case et d'éviter le cloisonnement. Sans forcément communiquer sur le caractère eco-friendly de certaines de ses collections, elle souhaite avant tout donner le choix à ses clients et faire du mouvement végan et éco-responsable un non-objet. En 2017, la jeune femme rencontre son idôle de toujours Pamela Anderson, et ensemble elles se lancent dans la création d'une ligne de chaussures et d’accessoire sur le thème du végétalisme et des sex-symbols des années 90 dont une partie des bénéfices seront reversées à la Fondation Pamela Anderson approuvée par PETA. La campagne orchestrée par David LaChapelle met en scène une Pamela Anderson ultra-sexy, révélant une plastique de rêve et des chaussures aussi sensuelles et glamour que le décors dans lequel elle pose. Entre patchwork en jean, escarpins fluffly et couleurs pétantes, les deux associés ont voulu apporter une nouvelle image à la mode durable et déconstruire cette vision terne et déprimante des produits vegan ancrée dans  l'imaginaire collectif. Pari gagné !

Amélie Pichard

Amélie Pichard

« Nous aimons l’idée qu’un produit ait plusieurs vies. Il a été pensé, fabriqué, puis désiré, porté, usé, réparé, encore porté… et échangé. Notre conviction étant d’améliorer le cycle de vie de nos produits » _ Amélie Pichard

Amélie Pichard ce n'est pas seulement un univers contrasté et des produits végan. La jeune femme s'est également attaquer à l'industrie de la mode en refusant de se plier aux règles imposées par l'actuel fashion system. En 2015, elle arrête le commerce wholesale traditionnel et ouvre sa première boutique à rue de la Pappe pour se retrouver au plus proche de ses clientes. Elle aimerait revenir à une époque où l'acte d'achat avait un sens, remettre au goût du jour l'artisanat et insuffler de nouvelles valeurs éthiques et économiques dans les pratiques commerciales. En se rendant sur son site, on y trouve "les petites annonces", un espace dédié au recyclage des articles Amélie Pichard, favorisant ainsi l'économie circulaire. Afin d'encourager ses clientes à utiliser ce système de consommation, la créatrice va jusqu'à offrir un bon d'achat de 50 euros pour chaque vente effectuée sur le site.

Et si derrière cet univers « hickster » des années 90' teintées de grandes revendications pile-poils dans l'air du temps et de ses collaborations remarquées et remarquables, on ne se ferait pas avoir une énième fois. Qu'à cela ne tienne ! La force de persuasion et la communication signée Amélie Pichard fonctionne et permet à un nombre grandissant d'adhérer à un modèle économique éthique et plus responsable. Pourquoi se priver ? Laissez-vous Pichardiser !

Crédits photos : Bertrand Le Pluard 

Retrouver les collections Amélie Pichard  Ici !


Atelier Bartavelle : Méditerranée et itinérance, quand la mode marche au rythme du sud.

Basée entre Marseille et Paris, Atelier Bartavelle est une jeune marque qui prend racine dans la culture méditerranéenne. Fondée par Alexia Tronel, spécialisée dans le développement durable, et Caroline Perdrix, diplômée de la Chambre Syndicale de la Couture Parisienne, Atelier Bartavelle propose une vision de la mode engagée, pleine de sens et ancrée dans un territoire. Il ne s'agit pas de faire d'une situation géographique un axe de commercialisation ou de communication. L'essence de l'Atelier Bartavelle se trouve dans les collines surplombant la Méditerranée comme l'indique le nom, référence au livre de Marcel Pagnol et à la tant convoitée perdrix "Bartavelle". À distance des clichés sur les cotonnades provençales Alexia et Caroline proposent une mode actuelle, des pièces dans l'air du temps dont la simplicité permet à chacune et chacun d'imaginer leur vêtement prendre place dans son vestiaire. Nous avons eu le plaisir d'écouter Caroline Perdrix présenter l'Atelier Bartavelle lors d'un fashion MeetUp organisé par l'IFM à Station F et nous décidons aujourd'hui de mettre en lumière cette très belle marque.

 

Atelier Bartavelle

 

Atelier Bartavelle est avant tout une histoire d'engagement et de valeurs :

  • des circuits courts et locaux,
  • une interrogation ininterrompue sur le sens de la mode,
  • une mise en valeur des savoir-faire invisibilisés par le système actuel et la grande distribution,

Avec leur marque, les deux créatrices souhaitent montrer "une nouvelle voie pour un nouveau luxe" portée par des valeurs sociales, le souci de la qualité et de l'héritage. Chez Atelier Bartavelle on conjugue sans faux-semblants modèle de création engagé, vision de la mode durable et produit désirable. Avec des collections au nombre de pièces rationalisé, raisonné, le principe des éditions limitées et attendues par la clientèle pilote toute l'offre de la marque. À l'heure actuelle, si vous cliquez sur la partie e-shop de leur site, vous êtes accueillis par un simple :

 

"OUT OF OFFICE

Nous revenons en septembre pour vous présenter la prochaine édition.

Dans le cadre du projet associatif ITINERANCE, on vous fabrique tout l'été des pulls avec les Yayas de l'île de Tinos."

 

Voici l'esprit ; il faut savoir attendre les bonnes choses, savourer la patience de celui qui sait que quelque de chose de bon récompensera le temps. Atelier Bartavelle remet au centre de la marque, de la fabrication d'un vêtement,  la valeur du temps. Trop souvent laissé pour compte dans la mode, le temps ici impose son empreinte et on joue le jeu avec plaisir. Loin de la frénésie parisienne et des rythmes de collection, Atelier Bartavelle nous propose, sans cliché, la douce nonchalance de la Méditerranée. Et par la même démontre que vider la mode de son essence de savoir faire et de la patience nécessaire pour ce faire, est délétère.

Le projet est soutenu par les Ateliers de Paris depuis son lancement. En 2016, elles sont lauréates du Mediterranean Fashion Prize. Entourées par d’autres jeunes créateurs, elles sont membres du label «une autre mode est possible» depuis 2017. Elles figurent également parmi les initiatives sélectionnées par le ministère de la Culture pour une aide au développement en juin 2018.

 

Atelier Bartavelle

 

La force de la marque, c’est aussi ses collaborations avec des créatifs, artistes plasticiens, designers, écrivains, danseurs... qui viennent affirmer son ADN de collectif et enrichir son histoire. Ce caractère collectif fait également écho au projet Itinérance. Cette initiative associative dont les deux co-fondatrices de l'Atelier Bartavelle sont à l'origine. À partir de 2018 et sur une durée de 2 ans Alexia et Caroline (entourée d'une équipe) vont parcourir le bassin méditerranéen pour réaliser 5 éditions limitées de vêtements en collaboration avec des acteurs locaux de la mode. Cinq pays ont été sélectionnés : la Grèce, la Tunisie, le Liban, le Maroc et la Turquie. Ce projet a pour vocation de mettre en lumière toutes les " initiatives méditerranéennes positives et engagées, porteuses de sens et de dialogue pour conserver des savoir-faire uniques qui répondent aux enjeux environnementaux, économique et sociaux contemporains" (site internet de la marque). 

Sans jugement de valeur, il s'agit de montrer par l'exemple et l'usage que l'interrogation sur le sens de la mode peut donner lieu à des initiatives simples. Il est possible de travailler avec des ressources locales. Le circuit court peut se construire sur la base de relations humaines sans ambages et avec bienveillance. Communiquer  les savoir-faire artisanaux locaux et valoriser la place de chaque acteur dans le processus de création et de production fait appel au bon sens.

Du bon sens on en trouve aussi dans le choix géographique de ce projet. Bien sûr connaissant l'Atelier Bartavelle, son image et son récit la Méditerranée apparaît comme une évidence. Cependant si l'on pousse la réflexion plus loin, la Méditerranée est le creuset d'un patrimoine millénaire et unique mais également le théâtre d'enjeux déterminants tant sur les plans économiques et sociaux qu'environnementaux. Zones de conflits, pression démographique, drame migratoire, batailles pour la liberté (et notamment des femmes) la Méditerranée ne bénéficie pas toujours d'une mise en lumière bienveillante. Le projet Itinérance balaie les préjugés et pose sur cette région le regard bienveillant de ceux qui savent regarder au-delà des préjugés et des stratégies pseudo humanitaires condescendantes. Il n'y a pas de patos à faire des pulls avec des yayas grecques. Il n'y a qu'une histoire d'humains qui décident de collaborer par delà la mer, les frontières, les cultures et la langue.

Atelier Bartavelle

 

Les sceptiques et les mauvaises langues diront sûrement : "encore une initiative de quelques rêveurs sans perspective tangible de viabilité", " des européens qui font de la récupération culturelle et se donnent bonne conscience en appelant cela initiative sociable". Pourtant si ces mauvaises langues prenaient seulement le temps de lire ou d'écouter Alexia Tronel et Caroline Perdrix, leur conviction tranquille, leur absence d'ambiguïté sur leur ambition, la simplicité de leur vision de la mode et de l'humain, alors peut-être qu'ils se rendraient compte de leur erreur.

L'Atelier Bartavelle et le projet Itinérance sont les preuves concrètes qu'une autre mode est possible, qu'une autre manière de produire et de collaborer est possible, que prendre le temps de faire et d'écouter ne donne lieu qu'à de belles choses. Et cela n'a rien à voir avec le marketing et les paillettes.

Pour devenir partenaire du projet Itinérance c'est par ici !

Toutes les images proviennent du site Atelier Bartavelle et sont propriété de la marque.

Instagram : @atelierbartavelle

 


" Keef Palas ? C'est une réflexion sur le temps, un peu comme une poésie visuelle."

Les bijoux éphémères de la marque Keef Palas, se présentent comme faisant partie des initiatives allant à l'encontre du système économique dominant, fondé sur la recherche de profit et de rentabilité. Créé en 2016 par le duo espagnole, Claire O'keefe et Eugenia Oliva, Keef Palace est un concept qui dénonce une société d'hyper-consommation engluée dans le modèle impitoyable de la fast fashion. La marque propose des bijoux qui invitent au dialogue et à la réflexion sur les rouages d'un système économique axé sur le profit et la société générique des temps modernes.

Keef Palas

Keef Palas

L'idée un peu folle de se lancer dans la vente de bijoux éphémères composés principalement de plantes, de fruits et de légumes s'est imposée comme une évidence pour les deux associées. Ayant travaillées dans l'industrie de la mode pendant de nombreuses années - Oliva dans la vente et le marketing chez Elie Saab et O'Keefe en tant que styliste et photographe de mode - elles partagent maintenant leur temps entre Barcelone, Espagne, Majorque et Paris.

C'est en se rendant au mariage d'un ami dans les îles Baléares à l'été 2016, que l'ancienne chargé de marketing, Eugénia Oliva, repère des seaux de fleurs remplis de branches d'olivier. Elle les ramène à Barcelone en guise de souvenir. Frappée par la beauté éphémère du bouquet flétrie par le temps, elle contacte O'Keefe avec l'idée d'en faire des boucles d'oreilles. Parées de leur premières créations, les deux jeunes femmes sillonnent les rues de la capitale et se font interpellées par des passants intrigués par l'originalité des bijoux. La petite affaire suit son cours dans le cercle familial et amical des deux jeune femmes, puis gagne peu à peu en notoriété.

Keef Palas prends ainsi racine loin des systèmes protocolaires et autres modèles d'entreprises traditionnels. Le concept et l'esthétique très atypique des collections continuent de séduire de plus en plus. La marque finit par attirer l'attention de nombreux stylistes et éditeurs et en Avril 2018, Keef Palas compte parmi les marques finalistes du 33ème festival International de Mode et de Photographie de Hyères.

Keef Palas

Keef Palas

Keef Palas c'est quoi ? Une ligne de bijoux et d'accessoires artisanaux qui utilisent des matières brut dont le caractère organique transforme et fait évoluer le produit au file du temps. Le duo espagnole privilégie les produits locaux et laissent la nature décider de l'esthétique final du produit. Elles peuvent aussi bien utiliser la fleur d'immortelle en hommage au peintre Salvador Dali, que de l'ail, du piment, mais aussi la feuille de magnolia pour la manière dont elle évolue au contact du temps : un vert mate qui deviendra brun-gris avec un dos légèrement velouté. Les boucles d'oreilles avoine et blé font partie de la collection Intolérante de Keef Palas.

Les bijoux sont fabriqués sur commande et emballés sous vide avant expédition. Ils sont réfrigérés et se conservent pendant trois mois avant l'ouverture de l'emballage et l'utilisation du produit. Une fois « consommées » ces parures fraîches n'ont qu'une durée de vie d'une dizaine de jours et ne se conservent pas plus de quinze jours au frigo.

« On ne fait absolument rien pour les préserver : c'est là toute l'idée. Nos bijoux sont éphémères, ils ne durent que pour une période donnée. On ne les traite pas pour qu'ils durent, on aime le fait qu'ils se transforment, qu'ils évoluent, qu'ils changent de couleur et de texture - même qu'ils pourrissent ! C'est une réflexion sur le temps, un peu comme une poésie visuelle. » _ KP

Entre objet de mode et performance artistique, Mère nature est soutenue par un réglage en laiton ou en argent et se monnaye au prix de 55 euros. L'entreprise décrit ses produits comme un raisonnement par contraposition à la fast-fashion, qui s'oppose au consumérisme. L'idée même de mettre en scène la nature dans un environnement commercial ayant constamment besoin de se renouveler, rend compte de l'inconséquence du système industriel, qui s'emploie chaque jour à piller les ressources naturelles de la terre pour en faire des « natures mortes », toxiques et impérissables. L'hyper-consommation conduirait inéluctablement à une forme d'hyper-destruction de la planète. Cependant, dans l'esprit des consommateurs, cette notion de destruction n'existe pas, seules celles du renouvellement et du plaisir y sont présentes.  Ainsi une mauvaise habitude de consommation non prise en compte est peut-être celle qui entraînera de proche en proche une variation, évoluant vers une tendance exponentielle de la dégradation de l'écosystème. 

bijoux éphémères

bijoux éphémères

Keef Palas se considère comme étant à la marge de ce système néolibéral et va jusqu'à pratiquer une économie informelle pendant un certain temps, en vendant volontairement sa ligne de bijoux uniquement dans les rues ou en ligne. Aujourd'hui les produits sont expédiés à l'international et stockés à Paris à Villa Rose, un magasin d'articles ménagers dans le neuvième arrondissement, et chez À Rebours des Galeries Lafayette, le concept store galerie du grand magasin, où le stock Keef Palas est affiché dans un réfrigérateur. Combien sommes nous prêt à monnayer pour nos convictions ? La nature ne serait-elle pas en train de devenir la nouvelle frontière d'un marché en pleine expansion ?

Il existe néanmoins quelques dichotomies chez Keef Palas. Car s'il est vrai que vendre une plante à 55 E ne résoudra en rien notre système industriel, il n'en demeure pas moins que le caractère paradoxal qui en découle, en dit long sur notre mode de consommation. Aujourd’hui, les consommateurs n’achètent plus de produits pour leur qualité, leur performance, et encore moins pour des raisons fonctionnelles. Ils achètent des idées, une expérience, un concept par lesquels ils entendent satisfaire leur besoins. Les bijoux méditerranéens de la marques Keef Palas servent à ce titre de piqûre de rappel en nous mettant face à notre propre conditionnement à la surconsommation. Ces parures végétales questionnent notre rapport à l'objet mais également notre crédulité face aux discours martelés par les géants de la fast-fashion. Acheter une gousse d'ail sous-vide n'est-il pas la meilleure métaphore à la fast-fashion ?

Crédits photos : Ana Sting  | Morgan Hill Murphy  | Rafa Castells

Découvrez la collection en ligne ici


La ligne Self-Assembly s'enfile, sans fil !

Une fois de plus, la nature se met au service de la mode et permet d'apporter des solutions alternatives aux problèmes liés à l'industrie. Une nature de plus en plus présente dans le processus de création des fashion designers. Pour le créateur de mode Matti Liimatainen, la nature entre en interaction directe avec sa propre perception du vêtement qu'il considère comme étant une extension du corps biologique . Il propose une déconstruction totale du vêtement, au sens propre comme au figuré et un retour à sa fonction première. Avec sa technique d'auto-assemblage il permet aux acquéreurs d'être acteurs de leur propre consommation et de donner du sens à l'acte d'achat.

auto-assemblage

Spécialisé dans le design conceptuel et computationnel, Matti Liimatainen a mis au point une technique d'auto-assemblage permettant de créer des vêtements de manière totalement autonome, sans intervention humaine. Le jeune finlandais diplômé de la prestigieuse Université Aalto depuis 2011, prépare actuellement un doctorat sur l'automatisation de l'industrie de la mode. Il s'inspire de ses recherches et notamment de la morphogenèse, une science qui étudie le développement des formes et des structures d'une espèce vivante, pour créer sa première ligne de vêtement, Self-Assembly.

La marque de kits de fabrication ready-to-assemble, a des allures de D.I.Y nouvelle génération. Et pour cause, son créateur, Matti Liimatainen a imaginé une collection avec une couture spéciale qui permet de les assembler à la main, sans outils ni machines. Ce processus d'assemblage ne nécessite donc d'aucun mécanisme et ne requiert aucunes compétences préalables. Les produits sont livrés sous forme de composants malléables et plats, qui doivent être assemblés avant d'être prêts à être portés . Pour le créateur, la partie la plus essentielle de S-A est le bon équilibre entre le design du produit et le processus d'assemblage. La durée de vie du vêtement est au cœur de la phase de conception. Celle-ci a été pensée pour offrir l'expérience la plus agréable possible, avec un assemblage relativement facile, sans jamais compromettre la qualité et l'esthétique du vêtement une fois assemblé. Par ce jeu de construction-déconstruction, le designer Matti Liimatainen ouvre la champ des possibles vers un processus créatif qui respecte la qualité et la durée de vie du produit.

auto-assemblageauto-assemblage « Je suis très inspiré par les processus qui créent des formes dans la nature : évolution, morphogenèse, réaction-diffusion, fractales, dynamique des fluides, etc. Je trouve particulièrement fascinant qu'il y ait des formes universelles qui se répètent dans des domaines totalement différents. » _ Matti Liimatainen

S'inspirant directement de la nature, Liimatainen utilise l'univers de la morphogenèse pour mettre en place des changements de forme de plus en plus complexe. Cela nécessite l'interaction de milliers de micro-calculs, nécessaire à la réalisation du vêtement. La conception de la collection S-A a été pensé pour être quasi-autonome afin d'optimiser le temps de travail lors de sa mise en œuvre. Ainsi le créateur ne propose pas seulement une nouvelle manière de consommer le vêtement, mais également d'améliorer le processus de fabrication au développement du produit textile et de la coupe du modèle, jusqu'à la production. Il souhaite à ce titre, rendre la production complètement autonome, grâce à l'intervention de nouvelles technologies numériques qui permettront de consacrer plus de temps aux parties les plus créatives. Un dispositif qui pourrait bien aider à minimiser la perte de tissus lors de la confection.

Si la technologie peut en effet faire partie de la solution, elle ne saurait être considérée comme la seule option, sachant par exemple qu’il est à l’heure actuelle impossible de recycler les vêtements à 100 % : certaines matières textiles dont la qualité et la toxicité sont irrécupérables, provoquent de sérieuses complications. Le problème étant d'ordre social, Liimatainen souhaite à travers sa collection, donner du sens à l'acte d'achat qui, sous-tendu par la nouvelle religion de l'amélioration continuelle des conditions de vie, est devenu une passion de masse. Dans une certaine mesure la marque Self-assembly contribue à lutter contre l'hyper-consommation, puisqu'il invite le consommateur à prendre conscience de la valeur d'un produit. En étant intégrer au processus de création, le consommateur « donne vie » à la matière textile qui deviendra plus tard « vêtement de mode » . Il instaure un nouveau rapport plus responsable, dont le processus de construction fait partie intégrante de l'expérience.

auto-assemblage

auto-assemblagePour le finnois, une nouvelle révolution industrielle peut commencer par le vêtement et réformer la société actuelle, marquée par le développement de l’hyper-consommation. Une consommation certes moins ostentatoire, ( comme il fut le cas à l'après-guerre ) mais plus fondée sur l'expérience personnelle, sensorielle et avec un goût prononcé pour l'éphémère. Autrement dit, on ne consomme plus pour appartenir à une classe sociale, mais plutôt pour s'affranchir des impositions et rites collectifs. Et c'est bien là le problème, car le vêtement qui autrefois était utilisé de manière plus pratique et fonctionnel, est devenu en quelques années un produit personnel et personnalisé, quitte à multiplier les gammes à destination de segments toujours plus restreints et donc paradoxalement plus conséquentes. Self-Assembly pourrait bien être la nouvelle forme d'alternative vers lequel on devrait commencer par se tourner avant de penser mode responsable. Peut-être devrions nous pour une fois assumer nos actes et accepter de questionner notre société et ses modes de consommation. Revoir ses valeurs matérialistes et se pencher sur son addiction à la consommation. Répondre aux enjeux de notre époque passe ainsi par une réforme de notre modèle de consommation, avant la promotion d’une « bonne consommation », respectueuse de la nature et contribuant au progrès social et à l’élévation des individus.

Crédits photos :

Pour découvrir la Collection Self-Assembly : www.self-assembly.fi

Donner son support : https://self-assembly.tumblr.com/


Hul le Kes : retrouver la poésie de l'objet

Découverte à l'occasion du FDFArnhem (festival de mode et de design), on vous parle aujourd'hui de la marque éponyme de Sjaak Hullekes : Hul le Kes. Après une pause dans sa vie professionnelle Sjaak Hullekes revient avec un nouveau concept. Réponse originale du créateur hollandais à une mode désincarnée, Hul le Kes propose aux hommes comme aux femmes un vestiaire simple et bien fait où l'amour de l'objet vêtement est au coeur de la marque. Voyons comment l'innovation dans la consommation de mode peut prendre la forme d'une marque qui fait l'effet d'une balade en brocante.

Hul le Kes

 

"Utilisez la mode pour habiller votre âme, pas votre ego."

Le ton est donné. Sjaak Hullekes abhorre la mode paillette et le vernis des réseaux sociaux. Il est d'ailleurs très difficile de trouver des informations sur sa nouvelle marque sur les internets. Le repos et la relaxation sont les grandes lignes directrices dans le travail de Sjaak Hullekes. Lui qui a passé son enfance dans l'environnement protégé et familier d'une île, érige le calme dans lequel il a été élevé en source principale de son inspiration et de ses concepts.

Avec l'envie de créer quelque chose qui lui ressemble, Sjaak Hullekes utilise des tissus de stock et des matériaux qu'il chine en brocante. Même les étiquettes apposées sur les vêtements proviennent de marchés aux puces. Selon le créateur c'est la garantie que chacune de ses pièces sont uniques. On opine du chef !

Pour réinvestir du sens dans l'achat de son vêtement, chaque article est vendu avec "son passeport". Le client Hul le Kes n'achète pas qu'un objet : il achète une histoire. Où le tissu a-t-il été trouvé ? Comment est venue l'idée du patron ? A-t-il été porté par une autre personne ? Était-ce pour une occasion particulière ? Il ne s'agit pas seulement du passé du vêtement. Le propriétaire peut remplir son passeport pour garder en mémoire les moments vécus avec son vêtement. Un lien d'extrême proximité se tisse alors entre le consommateur et son achat. D'ailleurs ces deux termes paraissent totalement inappropriés soudain, comme si la poésie du concept ôtait toute forme mercantile à cette marque. Si l'on se lasse d'un vêtement Hul le Kes, on peut le ramener et bénéficier d'une ristourne sur un nouvel achat. Bien sûr vous laissez votre vêtement et son passeport. Bien sûr le prochain propriétaire récupèrera ce passeport. Et l'histoire continue.

 

Hul le Kes

 

Parfois le vêtement se transforme. Une veste trouée deviendra une doublure de veste ou un palto plus décontracté. Il ne s'agit pas de faire de l'up-cycling parce que c'est dans l'air du temps, non. Adepte du wabi sabi (principe japonais selon lequel lorsque votre porcelaine se casse elle mérite d'être réparée avec de l'or et donc peut devenir un objet plus précieux) Sjaak Hullekes impose ce rapport à l'objet dans sa marque. Ainsi chez Hul le Kes les vêtements ont une âme et survivent à toutes les vies. Quel élégant marketing que de créer ainsi un rapport si étroit entre le client, la marque et le vêtement. Quel meilleur remède au gaspillage, à la fast fashion désincarnée, à la frénésie d'achat?

Acheter un vêtement aujourd'hui est si simple, l'offre est tellement pléthorique qu'il semblait au créateur essentiel de mêler son amour du beau, de l'ancien et du raisonnable. Injecter une telle dose de proximité dans le fait d'acheter, peut sembler intrusif voire voyeuriste et pourtant cela fonctionne. L'achat n'en est que plus exclusif. L'expérience a quelque chose d'un peu magique, d'un peu suranné, et ça n'en n'est que plus plaisant.

 

Hul le Kes

 

Les collections sont fabriquées en petite quantité aux Pays-Bas par le studio de production que Sjaak Hullekes a fondé, Studio Ryn. Partant du principe que les tailles de la grandes distribution n'ont plus de réalité (qui n'est jamais passé d'un 38 à un 40 en changeant de boutique?)  on ne trouve pas de tailles standards chez Hul le Kes. Les pièces sont numérotées de 1 à 4.

Officiellement les collections sont destinées aux hommes et pourtant les femmes se laissent volontiers séduire par la qualité des coupes, des tissus et la simplicité stylistique de la marque. Composées de chemises, vestes et pantalons en blanc, beige, blanc avec rayures bleues et bleu foncé les collections permettent à chacun de se retrouver dans ces vêtements qui semblent sortis d'une malle oubliée. Pourtant les coupes sont seyantes et modernes. Tout est hautement désirable. N'était-il pas charmant de découvrir un monogramme brodé main sur l'épaule de votre chemise de percale ?

 

 

Finalement Hul le Kes ne fait que suivre le vieux principe de la persévérance des étoffes. Autrefois considéré comme un produit de luxe, le tissu se réutilisait jusqu'à sa destruction par usure. Chaque vêtement se transmettait de génération en génération jusqu'à ne plus être utilisable. C'est d'ailleurs le drame majeur du conservateur de mode. Avant une certaine date, les pièces sont quasiment introuvables (sauf objet exceptionnel ou vêtement somptuaire) car chaque vêtement était systématiquement recyclé. Cela explique aussi la rareté des vêtements des classes modestes.

Une fois de plus on constate que les dispositifs les plus anciens sont parfois les plus efficaces, les plus sensés. Redonner de la valeur à ce que nous portons, au plus près de notre peau, ne devrait pas faire l'objet de notre étonnement ou de notre admiration. Cele devrait être normal. Hul le Kes nous montre avec simplicité que nous pouvons entretenir un lien privilégié avec nos vêtements sans verser dans l'excès mais en se souvenant qu'ils portent une histoire et un discours qui les rendent uniques et précieux, au-delà de la marque et de la matière.

 

Pour suivre le projet : hul_le_kes sur Instagram et Hul le Kes sur Facebook

Crédits photos : Instagram hul_le_kes & Boris Lutters @ borislutterss

 


Botter, la protection de l'environnement au cœur de la création

On se souvient tous des favoris du 33ème Festival International de la Mode et de la Photographie de Hyères, Rushemy Botter et Lisi Herrebrugh à l'origine de la marque BOTTER, qui ont remporté les voix du jury Première Vision et raflé le Grand Prix avec leur collection « Fish & Fight » créée à partir de matières recyclés, de revendications politico-environnementales et d'un brin d'autodérision. Duo complémentaire, Lisi Herrebrugh 28 ans, reçoit une formation à l'Institut de la Mode d'Amsterdam tandis que Rushemy Botter, 32 ans se spécialise dans le tailoring et travaille sa technique à l'Académie Royal de la Hague, puis poursuit sa formation à l'Académie royale des Beaux-Arts d'Antwerp où il rencontre celui qui deviendra son premier mentor, le styliste de mode belge Walter van Beirendonck puis Dirk van Saene qui le suivra tout au long de son master.

 

On reconnaît bien l'esprit décalé et le ton humoristique du styliste belge des Six d'Anvers dans le travail des créateurs Rushemy Botter et Lisi Herrebrugh qui utilisent des mises-en-scènes complètement incongrues à coup de papier peint ambiance bord de mer, de dauphins gonflables et autres accessoires improbables. Pourtant, sous ce masque de fausse légèreté assumée et d'autodérision, se cache un discours bien ficelé. La préservation des océans et des récifs coralliens qui subissent les conséquences délétères de l'activité humaine, comme en témoigne l'existence du septième continent, un territoire de déchets plastique six fois plus grand que la France est l'un de leur cheval de bataille. Les créateurs n'ont pas manqué de mettre cette réalité en exergue à travers la collection « Fish & Fight », faite à partir de filets de pêche recyclés, de sacs en plastique noués autour du cou et de bouées gonflables en guise de couvre-chef.

Un cri de plus en plus strident s'élève dans l'industrie de la mode concernant les méfaits de la consommation sur la planète, emboîtant le pas aux précurseurs d'une mode qui dénonce et revendique un changement de paradigme profond qui va bien au-delà du vêtement. Chez Botter, le filet de pêche se travaille et devient un accessoire esthétique, tantôt porté à la taille, tantôt à la main. Le sac plastique est coloré et se noue à l'épaule pour former un petit top noir que l'on peut associer à un pantalon de costume à la coupe évasée, des chaussures à plateforme et une manche conçut dans trois différents types de filet de pêche. Le duo néerlandais raconte une histoire différente sur l'art de créer du beau avec des matériaux existants et de détourner des objets de leur fonction initiale. Le tout dans un souci de sensibilisation. 

marque Botter

marque Botter

L'allure à la fois très inventive et informelle des costumes déstructurés associée à la grande maîtrise de la couture, confère une singularité toute particulière à chacune des pièces. Cette association de couleurs et de coupes très singulière présentée par des mannequins noirs, s'inspire du quotidien des habitants de Curaçao, colonie néerlandaise se situant dans la mer des Caraïbes au large des côtes du Venezuela. Le créateur,  lui-même originaire de cette île, fait passer un message fort en évoquant lors de la description de sa collection à l'Académie Nationale des Beaux-Arts d'Anvers, la question de cette double culture liée au statut colonial de l’île de Curaçao et du choc culturel que les expatriés expérimentent une fois passés de l'autre côté de l'Atlantique :

« Je voulais plus particulièrement me concentrer sur le choc culturel qu'ils vivent. Beaucoup de jeunes viennent en Europe en imaginant avoir une vie meilleure, mais une fois arrivé sur l'Eldorado, l'adaptation s'avère très difficile et souvent ils finissent par avoir des problèmes. Les vêtements et l'apparence deviennent une sorte d'armure pour donner l'impression que vous êtes mieux lotis que vous ne l'êtes réellement. Cette façon de s'habiller, de mettre des tenues coûteuses alors que vous n'en avez pas beaucoup, est ce qui m'a intrigué. » _ Rushemy, Antwerp-Fashion

Par cet acte, il soulève un problème social intrinsèque au débat politique et contribue à la revisite de la question de l'altérité en proposant une lecture sociologique du vêtement de mode. Il raconte le quotidien d'une population hybride, partageant intimement deux cultures distinctes, mais pleinement acceptés dans aucune et marginalisés par les deux. En faisant défiler uniquement que des mannequins noirs, le duo met la diversité à l'honneur dans une industrie ou le casting reste majoritairement banc. Il n'y a plus qu'à espérer qu'il s'agisse de l'une de ces actions ricochet qui, sous le sillon d'un intérêt commercial, parviendra à impacter la société et contribuer à la lutte contre les discriminations raciales et permettre aux modèles noirs d'être d'avantage sollicités.

marque Botter

Côté mode, Les créateurs se démarquent par leur inventivité et propose des pièces qui ne manquent pas de panache. L'homme BOTTER porte des boucles d'oreilles, un maquillage ostentatoire et un foulard en plastique noué autour du cou. La chemise en coton classique se porte sur un sweat-shirt, les sacs en plastique bigarrés sont détournés en foulard ou en bustier. Les filets de pêche quant à eux, deviennent des ceintures et les chaussures de ville fusionnent avec des baskets aux semelles épaisses. Les pantalons très larges, sont accompagnés de vestes retravaillées aussi bien dans la forme que dans la coupe très graphique. Une moitié de casquette assemblée à un chapeau de paille, des poissons tropicaux gonflables fixés à l'aide de cordelettes et quelques accessoires de plage pour enfants finissent le look.

marque Botter

Le Duo gagnant tente une approche différente et revisite les codes masculins par des éléments propres au vestiaire féminin . Il décompose et recompose le style tailoring en y ajoutant des éléments du sportwear et s'assure de donner du fond à la forme, en prenant le parti de dénoncer les problèmes environnementaux liés aux poumons bleu de la planète et les inégalités sociales. Tous les éléments sont réunis pour créer un look au plus près des « tendances du moment ». Opportunisme ou réels convictions ? Avons-nous à faire à des choix stratégiques permettant aux deux ex-finalistes de s'approprier les codes actuels et de réunir toutes les conditions pour une collection dans l'ère du temps et attractive pour les concours ?

On retiendra surtout les choix audacieux des deux créateurs à l'origine de la collection « Fish & Fight » qui ont su apporter des propositions avec inventivité et authenticité. C'est une victoire bien méritée, invitant à une prise de conscience dans un milieu jusqu'ici peu regardant sur l'environnement et les questions humaines et sociales.

Crédits photo :Ruth Rossaï

Suivez Botter sur Instagram  ici

Découvrez leurs points de vente


Spontanéité et irrévérence chez Afterhomework

Pour se lancer dans la création d'une marque de mode il faut souvent de l'audace et beaucoup d'inconscience. On prête souvent ces deux caractères à la jeunesse. Cela tombe bien, le créateur de la marque Afterhomework est pour le moins précoce en la matière. Pierre Kaczmarek crée sa marque en 2014. Encore lycéen, ses parents lui imposent de faire ses devoirs avant de se consacrer pleinement à la création de ses pièces : le nom Afterhomework est tout trouvé. Elena Motola  le rejoint en 2016 et met au service de cet ovni ses talents de styliste.

 

Afterhomework

 

Afterhomework est une marque indépendante dont toutes les collections sont conçues et produites à Paris. Il ne s'agit pas d'une simple posture. Afterhomework est le résultat d'un amour sincère pour la ville lumière. Mais sûrement pas un amour porté vers ses clichés les plus communs.

"Paris est vraiment l'une de nos principales inspirations. le chic parisien est vraiment quelque chose qui nous fascine. Nous adorons jouer avec, le décomposer pièce par pièce" explique Pierre, avant d'ajouter, "Paris est un melting pot et c'est comme ça que nous l'aimons et que nous nous en inspirons. Plein de looks, beaucoup d'attitudes, c'est un réservoir d'idées inépuisable."

Leur dernière campagne est à cette image. Shootée en pleine rue à Château Rouge (quartier foisonnant, populaire et cosmopolite pour ceux qui ne vivraient pas à Paris) cette campagne reflète parfaitement leur conception du vêtement et de la mode : c'est avant tout quelque chose qui se vit, qui se porte, qui ne reste pas figé dans un idéal mais se frotte au réel et à la quotidienneté. Les images fourmillent de détails, d'instants de vie. Ces clichés incitent l'interrogation et invite à l'interprétation au-delà du seul vêtement. Le fait de créer, de faire "de la mode" est ainsi lié à un contexte social plus large.

Pierre explique simplement ce rapport intrinsèque à la ville, à la rue : "Notre inspiration, c'est la vie de tous les jours, la rue où nous puisons des éléments que nous détournons. L'idée est vraiment de détourner, de déconstruire pour arriver à quelque chose d'étrange mais cohérent, un peu futuriste et novateur." Ici, on sort de l'entre-soi idéalisé, on se frotte au réel. Malgré l'incongruité du contraste entre des tenues hors norme et la banalité de la vie autour. Mais cela n'a aucune d'importance. L'essentiel est ailleurs. Sûrement dans cette posture irrévérencieuse qui tourne le dos aux vieux modèles.

Afterhomework

Pierre Kaczmarek s'occupe de la direction création créative en lançant des idées fortes tandis qu'Elena en tant que directrice de collection et styliste met en forme ses idées et donne corps au projet. Duo complémentaire au studio comme dans la vie, ces deux outsiders redéfinissent les codes d'une maison, bousculent les conventions qui voudraient que seule l'élite des écoles de mode internationales ait le droit de citer sur les podiums. Sans formation à proprement parler (même si depuis, Elena Motola fréquente l'Atelier Chardon Savard) ce sont deux autodidactes qui imposent leur vision à la force du poignet et avec beaucoup de détermination.

Ces deux électrons libres ont choisi de ne se plier à aucune règle et surtout de ne pas attendre que la raison vienne éteindre leur impulsion créative. On se lance, on verra comment plus tard. Seulement, là où de nombreux autres échouent, souvent par manque de rigueur ou de réelle vision, Afterhomework continue tranquillement son ascension. Après deux collections inscrites au calendrier de la Couture et présentées lors de la Fashion Week, ils concourent actuellement à l'ANDAM (résultats le 29 juin prochain).

 

Afterhomework

 

Chez Afterhomework il n'y a pas de construction autour d'un thème, d'une histoire, d'une idée précise. Cette marque est un véritable "work in progress". "On fait un beau bordel organisé, en suivant nos instincts", explique Elena dans l'une de leurs interviews. Ainsi se construit et s'invente un vestiaire composé de pièces unisexes où des carrés en laine assemblés forment un gilet, un stock de chemises devient la base d'une série de robes amples, des macarons anti-vols sont utilisés comme éléments décoratifs. Dans un joyeux mix de nylon, de matière K-way, de polaire, articulé par un modélisme détournant et dé-construisant des vêtements classiques émerge un style improbable, fait de créativité pure et de sérendipité.

Afterhomework

Les mauvaises langues dirons que cela tient plutôt de la collection de fin d'année ou qu'il s'agit d'un buzz opportuniste d'enfants de la balle qui bénéficient d'un réseau certainement confortable. Pourtant les faits sont là et les partenariat aussi. Converse et ADD en Italie se sont déjà intéressés au duo. De prestigieux médias (tels que Vogue, Dazed, Metal Magazine, Novembre Magazine...) ont convoqué leurs pièces pour des éditos . Pourtant leur sensibilité et leur passion crève les yeux dans chacune de leurs interviews, dans chacune de leur collection. Nouvelles coqueluches d'un monde de la mode blasé et friand de sang frais? Ou leçon donnée aux sceptiques et aux rabas-joie? Que l'on aime ou l'on déteste, Afterhomework ne pose qu'une seule question essentielle : qu'est-ce qui préside à la création de mode ? Pierre et Elena affirme sans demi-teinte : la spontanéité et l'amour de ce que l'on fait.

 

Crédits photo : Boris Camaca

Suivez Afterhomework sur Instagram ici

Découvrez leurs portfolios et leurs points de vente

 

Afterhomework

 


#00FFFF : entre streetwear et objets d'art.

Si vous aimez les marques originales, avec une vision alternative et une image hors des sentiers battus, #00FFFF mérite votre attention. Créée à Paris par Stéphanie Cristofaro et son acolyte Juliette Perrone, #00FFFF entend bien étonner nos yeux aguerris. Fatiguée de créer à la demande (et au kilomètre) pour le compte de grandes maisons, Stéphanie décide un jour de tout plaquer pour lancer sa propre activité. La rencontre avec sa partenaire Juliette, modéliste de son état, donne corps à son idée. Lancées dans cette nouvelle aventure, elles se font accompagner par l'incubateur IFM Entrepreneurs. Cette jeune marque (qui mène actuellement une campagne de crowdfunding) est pleine de promesses. On vous explique pourquoi.

 

#00FFFF

 

Quel drôle de nom que #00FFFF pour une marque de mode... et pourtant c'est là que s'est éveillé notre curiosité. Ce nom, comme une énigme, brille par son à propos dès qu'on en a la signification. Pour ceux qui ne sont pas familiers du terme, #00FFFF correspond au code numérique du cyan, de la couleur de l'eau. Quoi de plus adéquat pour une marque qui revendique une transparence limpide de son processus de sourcing et de création? Déterminées à promouvoir une mode juste, durable et sans zone d'ombre, Stéphanie et Juliette annoncent d'emblée la couleur (sans mauvais jeu de mot...) mais avec une certaine poésie teintée de technologie. Et dans ce simple nom tout l'ADN de la marque est contenu.

Pour garantir leur transparence les créatrices de #00FFFF dévoilent sans ambages leur sourcing et leur chaine de production.  Elles utilisent, par exemple, des fins de stock de maisons illustres. Mais pour leurs étoffes exclusives (développées avec talent par Stéphanie elle-même) c'est au savoir-faire français qu'elles font appel et produisent leurs jacquards dans la région de Lyon, au cœur même de la tradition de l'industrie textile. Il va sans dire que l'assemblage des pièces et la réalisation des accessoires suit la même démarche. Tout est imaginé à Paris et fait en France. Il ne s'agit en rien d'une rhétorique marketing.

 

#00FFFF

 

Revendiquant une mode gender fluide, la mode unisexe de #00FFFF ne se limite pas non plus aux poncifs du genre. Il ne s'agit pas ici d'un emprunt du vestiaire masculin et de ces codes par des femmes. Chez #00FFFF "on fait porter des fleurs et des tissus soyeux à des hommes virils, on sublime le masculin chez l'homme et le féminin chez la femme" (vidéo de campagne crowdfunding). Point de guerre des sexes chez #00FFFF. On ne retient que le partage harmonieux de tissus chamarrés et de coupes astucieuses qui siéent autant à un corps féminin qu'à un corps masculin. Selon les deux créatrices, le vêtement #00FFFF s'adresse avant tout à la sensibilité de chacun. Il ne s'agit pas d'habiller un homme ou une femme mais un humain esthète qui souhaite une mode différente et un design inédit dans le paysage du street wear.

 

#00FFFF

 

Si aujourd'hui le streetwear a littéralement envahi la proposition mode en terme de création, #00FFFF en offre une interprétation tout à fait singulière et audacieuse. Le raffinement des étoffes contraste avec la simplicité des formes et le confort évident des pièces. De cette rencontre improbable nait un style unique qui se joue des codes street et propose un nouveau rapport au vêtement.

"Nous présentons le vêtement urbain comme un objet destiné à être chéri et transmis : nos créations s'habillent de tissus  et broderies aux motifs rêveurs. Le vêtement est une toile sur laquelle des récits se tissent, dont chaque dessin est unique et conçu dans notre atelier parisien." affirment les deux créatrices.

Le caractère onirique des motifs où se mêlent mythologie et esthétique numérique, où l'on croise des fleurs comme des dinosaures, sublimés par la technique ancienne du jacquard font de ces vêtements d'avantage des objets d'art. On est loin d'une consommation basique du vêtement. Ici la matière, le savoir-faire et le temps sont célébrés. Enfin la valeur ré-investit l'objet vêtement. Avec simplicité, #00FFFF replace au coeur de ses créations ce qui compte dans la réalisation d'un vêtement : le bien, le beau et le confortable.

 

 

Il est sincèrement agréable de voir apparaître dans un écosystème qui tend vers l'uniformisation, une telle force de proposition en terme de matières, de couleurs et de concept. Sans forcer le trait, ni outrageusement mettre en avant ses singularités, #00FFFF impose une vision alternative de la mode... et désarme les critiques par la simplicité de ses postulats de départs et la mise en oeuvre de sa vision. Il y a fort à parier que nous entendrons encore parler de Stéphanie et Juliette dans quelques saisons...

Si vous souhaitez soutenir ce lancement prometteur c'est par ici.

Pour découvrir un peu plus leur univers, c'est par .

Crédits photo : Paloma Pineda @pinedapaloma

 


Studio Nienke Hoogvliet : la mer comme réservoir d'idées.

Studio Nienke Hoogvliet est un studio de design qui explore les champs de la recherche sur les matières, l'expérimentation et le design conceptuel. Après son diplôme à la Willem de Kooning Academy de Rotterdam en Lifestyle et Design, Nienke fonde en 2013 son studio tout en maintenant une activité de freelance auprès d'entreprises et d'institutions. Convaincue dès ses études que l'innovation se niche dans les plus petits détails de notre environnement, elle décide rapidement de se concentrer sur les matériaux capables de contribuer à un monde plus sain.

Son enfance passée près de la mer la fait se tourner vers les ressources marines très tôt. Ses recherches la mènent à expérimenter sur les algues et la peau de poisson. Dans ses projets "SEA ME" et "THE SEA COLLECTION" elle explore les possibilités des algues en matière de sustainability. Elle en a même fait un livre "SEAWEED RESEARCH".

Pour le projet SEA ME, Nienke a réalisé un tapis fait de fil d'algues, tissé à la main sur la base d'un filet de pêche. Cette association de matériaux agit comme une métaphore concrète de la rencontre entre les formidables ressources de la mer et la pollution des matières plastiques qui est aujourd'hui l'un des enjeux majeurs pour les océans. Par ce dispositif Nienke Hoogyliet met en lumière les possibilités de ce nouveau matériau et pose comme hypothèse que les algues font partie des alternatives possibles pour l'industrie textile. Avec une vitesse de croissance inédite dans la nature, les algues se renouvellent vite et sont moins gourmandes en surface et en nutriments. De plus, et au contraire du coton qui est aujourd'hui l'une des fibres les plus cultivées, comme elles poussent dans l'eau, leur impact hydrique est nul. Le rendu effectif est absolument bluffant. D'apparence brillante et soyeuse, cette matière évoque le confort et l'esthétisme. Bien que cette technique ait déjà existé par le passé, Nienke Hoogvliet atteint une certaine dextérité et technicité.

Studio Nienke Hoogvliet

Studio Nienke Hoogvliet
Photographies de Femke Poort

 

Après ce projet, Nienke a bénéficié de l'aide du  Stimuleringsfonds Creatieve Industrie, pour élargir ses recherches sur les algues. Ainsi elle ne se borne pas seulement à explorer les possibilités filaires des algues mais également leur potentiel de teinture. Elle a également développé un système circulaire qui optimise l'usage des algues à partir de cette production de couleur. Le gâchis résultant de l'exploitation filaire (qui détruit la plante) alimente le deuxième process ; c'est-à-dire l'extraction des éléments colorants. Elle accède ainsi au groupe très fermé des designers zero waste.

Loin des préjugés sur la couleur des algues, Nienke a mis en lumière l'incroyable colorimétrie offerte par ce matériau sous-estimé. Chaque espèce d'algue donne une couleur et malgré la légèreté des tons, la résistance des pigments est étonnante. En guise de "proof of concept" elle a d'ailleurs réalisé une chaise et une table faisant partie de la SEA ME collection. Les rebus de cette réalisation ont servi de peinture pour le plateau de la table, des fibres résultantes elle a créé des bols en bio-plastique. Pour les sceptiques, voici la preuve que des alternatives sont possibles et que les solutions de demain peuvent se ramasser sur une plage. Ces produits font aujourd'hui partie des collection du Centraal Museum à Utrecht.

 

Studio Nienke Hoogvliet
Photography by Femke Poort

 

La collection SEA ME ayant remporté un certain succès, Nienke a été encouragée a poursuivre ses expérimentations. Avec le projet  ‘Colors of the Oosterschelde’, pour lequel elle collabore avec Xandra van der Eijk,  présenté en 2015 à la Dutch Design Week de 2015, elle démontre de manière concrète les possibilités de couleurs issues des algues. À partir de vingt espèces différentes collectées sur la seule plage de Oosterschelde sur la côte Hollandaise, elle réalise une série de laizes de tissus. Elle démontre ainsi l'argumentaire sceptique qui voudrait que seules des espèces exotiques seraient capables de produire des couleurs intéressantes.

 

Studio Nienke Hoogvliet

Studio Nienke Hoogvliet
Pictures by Hannah Braeken

À la suite de SEA ME, Nienke investit un autre champs de potentiel maritime et s'attaque à la peau de poisson. Avec RE-SEA ME, elle part du constat que l'industrie alimentaire produit des tonnes de déchets et notamment des peaux de poissons.Elle décide alors d'en récupérer et de les tanner comme du cuir. En se plongeant dans des techniques anciennes, elle découvre un moyen de faire du cuir de poisson sans utiliser de composants chimiques. Malgré la dureté de cette technique qui requiert une certaine force physique, elle parvient seule à créer un matériau résistant, durable et beau. Bien que sa technique soit encore artisanale, elle travaille aujourd'hui à son industrialisation, tout comme sa technique de fils d'algues. Toujours avec la volonté d'évangélisation qui la caractérise, elle choisit comme première application de sa technique, la réalisation d'un siège. Dans la continuité du projet SEA ME, elle réalise également un tapis à partir d'un filet de pêche. Une fois de plus, le contraste entre le matériau innovant et l'objet polluant agit comme un révélateur des enjeux écologiques actuels.

 

Studio Nienke Hoogvliet

Studio Nienke Hoogvliet

Studio Nienke Hoogvliet
Photographies de Femke Poort

 

Il est heureux de voir aujourd'hui le travail de jeunes designers qui se tournent vers des ressources simples et des techniques existantes pour proposer des alternatives concrètes au enjeux écologiques et énergiques d'aujourd'hui. Nienke porte haut et fort des valeurs de juste production, d'économie des matières et de rationalisation de la production. À côté de ses activités de designer, elle éduque d'ailleurs de nouvelles générations de designers au sein même de son ancienne école la Willem de Kooning Academy (department Lifestyle Transformation Design) ainsi qu'à la Maastricht Academy of Fine Arts and Design (département Material). Elle a également bénéficié de publications dans des revues de référence telles que FRAME magazine, Dezeen et Milk Decoration Magazine. Elle est également exposée partout dans le monde dans des institutions comme Artipelag à Stockholm, la Chamber Gallery deNew York,  le salon del Mobile à Milan et enfin la Dutch Design Week deEindhoven

Espérons que ses recherches et son travail d'évangélisation portent leurs fruits et qu'enfin ce type de recherches et d'initiatives trouvent leur écho auprès des grands acteurs de la mode et du luxe.

@studio_nienkehoogvliet

Studio Nienke Hoogvliet

 

 


Yuima Nakazato

Yuima Nakazato : rencontre de la haute couture et de la technique modulaire.

Parmi les designers présentés lors du Festival State of Fashion se trouvait Yuima Nakazato. J'avais aperçu pour la première fois son travail lors de la Semaine de la Couture Automne-Hiver 2016.  Déjà, sa collection entre technologie de pointe et artisanat délicat m'avait interpellée. Bien qu'à l'époque son esthétique très futuriste m'avait peu touchée, force était de constater qu'il posait un regard nouveau sur la notion de luxe et de haute couture. Deux ans plus tard, c'est avec un intérêt d'autant plus grand que j'ai eu la chance de croiser à nouveau la route de ses créations.

Yuima Nakazato
Yuima Nakazato - Couture Automne/Hiver 2017-18 - Crédits Yuima Nakazato Official Website

 

Yuima Nakazato est originaire de Tokyo et est sorti diplômé de l'Académie Royale des Beaux-Arts d'Anvers en 2008. Il est alors le plus jeune diplômé japonais (il est né en 1985) et sa collection de fin d'étude est récompensée d'un prix de l'innovation par Ann Demeulemeester. Il a aussi remporté un prix au International Talent Support pour des chaussures qui ont rejoint la collection permanente du MoMu à Anvers.

Il lance sa marque dès 2009 et propose son premier défilé masculin à Tokyo l'année suivante.  Il réalise alors des costumes pour des stars de la pop telles que Lady Gaga. Fort de cette visibilité internationale, il affirme son esthétique et se fait un nom dans la mode avant-gardiste.

Sa garde-robe, de prime abord relativement classique, se décline en manteaux, blousons, tuniques, pantalons et robes évasées fabriquées entièrement à partir de matières recyclées issues de l’univers industriel (toile de parachute, tissu plastifié pour airbag, suède, toile utilisée pour les indications autoroutières au Japon, etc.) et récupérées partout dans le monde. Bien que le travail de recherche se fasse de manière traditionnelle à partir de toiles et des dessins, tous les vêtements sont construits à partir de morceaux de tissus, découpés sans les règles habituelles du modélisme. Lamelles, carrés, rectangles et même parfois triangle sont assemblés par de minuscules agrafes en plastique, mises au point par Yuima Nakazato et imprimées en 3D. Ce patchwork permet de former la pièce pratiquement sans fil ni aiguille. Cependant le bien-aller et le tomber sont bluffant.

« Ces attaches sont mâles et femelles et peuvent s’adapter à toutes les épaisseurs du tissu. Cela permet de remplacer les traditionnelles coutures et ainsi modifier une seule partie du vêtement en cas de besoin, sans avoir à tout défaire et recoudre », explique le styliste de 32 ans, qui veut mettre les nouvelles technologies au service de la couture du futur.

 

 

Autre point essentiel de sa création qu'il convient de souligner : sa conception du sur-mesure et le système pensé par le créateur-inventeur pour rendre cela possible. « Il s’agit d’un scanner 3D, qui permet de prendre les mensurations exactes du client. Les données sont ensuite transférées à une machine dotée d’un cutter au laser, coupant directement les différents morceaux de tissus à assembler. ». Là où les machines de découpe laser actuelles découpent des panneaux de manches, des dos ou tout autres "morceaux" d'un vêtement, la solution de Yuima programme la découpe en prévoyant le nombre de carrés (ou rectangles) nécessaire à la réalisation de la pièce ainsi que leurs dimensions. Le progrès ne s'arrête pas là car si l'on en croit le site de Yuima Nakazato, le dispositif peut se déplacer facilement et offre ainsi la possibilité d'aller à la rencontre des clientes. Le salon de haute couture devient mobile.

« Il s’agit d’une "mobile factory", une mini-usine mobile que l’on peut déplacer facilement d’un lieu à l’autre, dans un showroom ou un pop-up store, consentant aux clients de venir se faire faire sur place leur tenue sur mesure » explique Yuima Nakazato.

 

 

On imagine aisément le bénéfice de la technique d'assemblage de Yuima Nakazato pour la mise en place, à plus grande échelle, d'un système d'up-cycling des chutes de matières de l'industrie de la mode. Sans parler de l'optimisation de la matière que permet son scan 3D par la prévision précise de son métrage en fonction de la corpulence de sa cliente.

Sa force réside surtout dans le fait qu'il ne cède en rien à la facilité d'une esthétique had oc et parvient à plier aux exigences d'une mode désirable, sa technique. On notera d'ailleurs avec amusement son hommage au tailleur bar de Dior. Haute couture et technologie semblent s'entendre à merveille dans ces créations. Yuima Nakazato, sans plonger dans un futurisme un peu vain, propose une nouvelle lecture du luxe qui se départit de la valeur intrinsèque de l'objet (ici fait de chutes de tissus) pour la réinjecter dans un savoir-faire non seulement inédit mais extrêmement qualitatif et exigeant de technicité.

Il y a fort à parier que ce créateur inspirera de nombreux autres, en tout cas nous l'espérons, tant il semble avoir compris comment allier son côté visionnaire à une sensibilité et un savoir-faire rare.

 

Yuima Nakazato
Yuima Nakazato - Couture Automne/Hiver 2017-18 - Crédits Yuima Nakazato Official Website

 

Yuima Nakazato

@yuimanakazato