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Clara Daguin, découverte du festival de Hyères

Au festival de Hyères, la mer n’est pas loin, l’été non plus, on rencontre des artistes internationaux aussi bien que des Parisiens qui déambulent, un peu perdus mais allègres et détendus.
Associer cadre haut-de-gamme, ambiance d’entraide conviviale sans baisser l’exigence de qualité, le festival de Hyères réitère l’exploit avec cette édition. Comme en plus, la FashionTech était le thème d’une table ronde, j’ai pu même prétexter travailler.

Julien Dossena, l’actuel directeur artistique de Paco Rabanne et président du jury mode cette année, avait lui aussi été remarqué en présentant son travail à ce même festival, alors qu’il était encore étudiant. C’était il y a tout juste dix ans. Aujourd’hui, il est à l’aise avec l’univers de Paco Rabanne, sa « sensualité très industrielle ». Les thèmes abordés par la maison résonnent avec ce qui nous touche chez Modelab : la modernité et l’innovation. Les côtes de mailles en aluminium (et non pas en acier hein), si faciles à porter sont devenues emblématiques de la marque. Plusieurs sont exposées à la villa Noailles. En 1966, l’arrivée de cette matière industrielle dans la mode est fracassante. Ces pièces, axées autour du mouvement et de la mise en valeur des corps, séduisent des stars et même si elles étaient très avant-gardistes, la société de l’époque s’en empare. Avec en tête le travail de maillages réalisés avec des imprimantes 3D (comme les robes de Nervous System ou la collection de Danit Peleg), ces pièces vintages retrouvent leur aura de précurseurs.

3D printed collection de Danit Peleg

3D printed collection de Danit Peleg

Dans la salle d’à côté, les images du merveilleux William Klein, président du jury photo. Celles de la fameuse scène de présentation de robes en métal dans le film culte « Mais qui êtes-vous Polly Maggoo » font un clin d’œil agréable à Paco Rabanne, laissant la place au dialogue entre l’art et la mode.

Si le festival de Hyères est reconnu internationalement, c’est pour la qualité de sa sélection. En découvrant le travail des 10 stylistes en compétition cette année, je me découvre des affinités avec les créations de Clara Daguin. Nous convenons d’un rendez-vous post-festival, pour laisser l’agitation retomber et prendre le temps d’échanger autour d’un café.

"Body electric" Clara Daguin - Mannequin : Flora Marchon - Photographe : Alice Brygo

« Body electric » Clara Daguin –
Photographe : Alice Brygo

Comment t’es-tu retrouvé à présenter ta collection « Body Electric » au festival de Hyères ?

Clara Daguin : Après mon diplôme aux Arts Déco, j’ai eu envie de la modifier ma collection. Je ne l’aimais plus. En retravaillant, j’ai monté mon dossier pour Hyères et réalisé une nouvelle pièce. J’ai été sélectionnée et j’ai dû refaire toute ma collection qui n’existait absolument pas avant, en deux mois et demi. Un mois de patronage et un mois et demi de réalisation, j’ai demandé beaucoup d’aide à mes copains !

Clara Daguin, collection - prosthetic gods.

Clara Daguin, collection – prosthetic gods.

Qu’est-ce qui a évolué dans ton travail entre ta collection de fin d’études et celle présentée à Hyères ?

CD : Pour mon diplôme c’était vraiment de l’expérimentation, tout était brodé sur de la soie, c’était transparent, que de la broderie et des effets de matières. Là, j’ai voulu plus réfléchir au vêtement, j’ai refait de vrais vêtements avec de vraies matières opaques dans lesquelles j’ai fait des découpes pour laisser entrevoir des choses…

"Bordy electric" Clara Daguin - photographie : Alice Brygo.

« Bordy electric » Clara Daguin – mannequin : Elise Speicher – photographie : Alice Brygo.

Comment as-tu procédé pour fabriquer tes vêtements ? Quelles techniques utilises-tu ?

CD : Pour les pièce lourdes j’ai choisi des textiles synthétiques parce qu’on avait des découpes de bords francs hyper nets, j’ai fait des soudures à la découpe ultrason, ce qui permet de ne pas avoir de coutures au final, ce n’est possible qu’avec des matières synthétiques. Mes amis m’ont bien aidée pour la broderie, nous avons tout fait à la main.
Avec le festival on avait plusieurs partenariats notamment avec Première Vision. J’ai réalisé un motif en collaboration avec Swarovski, fait fabriquer des pièces en alcantara que je ne pouvais pas travailler avec la soudure ultrason par Conflux, Puntoseta m’a imprimé un motif sur de la soie…

"Body electric" Clara Daguin - photographie : Alice Brygo

« Body electric » Clara Daguin – mannequin : Lydia Ragot – photographie : Alice Brygo

Certains de tes vêtements, équipés de capteurs, transforment en signaux lumineux les battements du cœur de la personne qui les portent. Peux-tu nous en dire un peu plus ?

On s’exprime par les vêtements qu’on porte, pourquoi pas encore plus, je cherche à élever l’expression, avec des choses qu’on ne contrôle pas. Je trouve ça intéressant de montrer ce qui est toujours là mais invisible habituellement. Ensuite, je suis diabétique, j’ai une pompe à insuline. Je suis tout le temps connectée à un espace d’objet alien au corps, je crois que j’avais envie d’exprimer cette dépendance médicale et physique à la tech.

Pourquoi ce choix d’utiliser la lumière comme matière ?

Avec les fibres optiques, la lumière qui passe l’information c’est ce qu’on voit pas ! J’étais inspirée par les réseaux informatiques et j’avais vu dans un musée des paquets de fibres optiques, avec des gaines de couleurs différentes, je trouve ça hyper beau. Je m’intéresse au rapport visible / invisible.

Tu pratiques aussi bien la couture que le code, comment as-tu développé ces compétences ?

J’ai toujours cousu. J’ai une grand-mère qui était couturière au Printemps et l’autre, polonaise, m’a raconté qu’à l’époque communiste comme tu ne pouvais pas acheter des vêtements dans les magasins, mon grand père ramenait du tissu et elle créait les vêtements. Sa grand-mère à elle avait une maison de mode… C’est elle qui m’a appris la couture.

J’ai étudié en école d’Art au CCA à San Francisco. On faisait beaucoup de choses, de la peinture, gravure, photo… J’ai choisi graphisme comme major donc j’ai fait un peu de web, j’arrive à bidouiller le code.
Ensuite j’ai travaillé six mois en Inde comme graphiste, et là-bas il y a partout des gens en train de faire de la couture, fabriquer des choses… c’est très facile de se procurer des outils, tu as la matière qui t’interpelle partout ! J’ai commencé à faire des chaussures, c’était du grand n’importe quoi (rires). Arrivée en France après cela, je me suis dit que ça serait pas mal d’étudier la mode. J’ai fait un master aux Arts Déco. Lors d’un projet nous avons travaillé avec des objets connectés. C’est là que j’ai été introduite à Arduino et aux microprocesseurs, c’était de la bidouille, pas industrialisable. Puis on se forme soi-même, on regarde des tutos sur internet… et comme mon père est ingénieur il m’a aidée parfois aussi.

"Body Electric" Clara Daguin - photographie : Alice Brygo

« Body Electric » Clara Daguin – mannequin : Lydia Ragot – photographie : Alice Brygo

Tu as fréquenté des maisons comme celles de Yiqing Yin, Chalayan, Iris Van Herpen… que t’ont apporté ces expériences ?

Pour Yiqing Yin c’était bref, juste habilleuse lors d’un défilé, mais on voit les matières de près et ça c’est cool. Chez Iris c’était vraiment la matière qui était intéressante, j’y suis restée quatre mois, le temps d’un été. J’ai halluciné lorsque je suis arrivée, c’est vraiment du savoir-faire manuel, des pièces magnifiques… mais je me suis dit que je voulais pas faire ça, son traitement de la matière est hallucinant, très sculptural mais c’est fait pour être exposé dans un musée. Moi je voudrais plus faire des pièces portables en vrai. Chez Chalayan j’étais à la coupe, c’était intéressant de voir le patron à plat puis de voir les modèles en volume… Les patrons sont vraiment dingues on ne peut pas s’imaginer ce que ça peut rendre après. C’était plus des « vrais vêtements ».

Est-ce que tu es hyper connectée au quotidien ?

Je ne suis pas du tout hyper connectée, c’est un truc qui me fatigue assez rapidement. Je trouve ça drôle de voir des gens tellement connectés, je ne comprends pas comment ils arrivent à le rester aussi longtemps, mettre toutes leurs infos et leurs pensées sur internet, je crois qu’on perd ainsi le contrôle de notre image, ce qu’on raconte ça se propage tellement rapidement…

Quel lien entretiens-tu avec la FashionTech ?

Je suis à la frontière d’un truc, je sais pas si j’ai vraiment envie d’être « fashiontech »… on peut vite tomber dans le gadget et c’est pas du tout ce qui m’intéresse. Mon travail c’est plus quelque chose de mode qui intègre la technologie, j’ai peur d’être catégorisée « fashiontech » en fait je n’ai pas du tout envie de ça, je pense que la mode n’aime pas du tout le fashiontech, c’est un côté un peu gadget qui peut être repoussant.

Défilé de la collection "Body Electric" de Calra Daguin au Festival de Hyères. photographie : Shoji Fuji.

Défilé de la collection « Body Electric » de Clara Daguin au Festival de Hyères. mannequin : Anya Molochkova – photographie : Shoji Fujii.

Penses-tu rester à Paris ? En sortant de Hyères, quels sont tes projets maintenant ?

Paris c’est bien pour la mode, je pense qu’il n’y a pas mieux !
Faire ce concours ça m’a donné envie de rechanger des trucs, quand on a fini un projet on s’en lasse. Je trouve que c’est bien de se remettre en question, de prendre du recul, garder ce qui marche et accentuer ça !
J’ai été contacté par Tranoi pour exposer du 25 au 27 juin, je participe à une table ronde  « La tech est-elle soluble dans les industries créatives ? » avec Nelly Rodi, Stanislas Vandler et Bradley Quinn (au Petit Palais le 20 Juin), et j’expose également pour les Designer Days, dans le cadre de mon ancienne école.

Merci Clara et à bientôt…

Pour en savoir plus, rendez-vous sur Claradaguin.com !

Coline Vernay
Rédactrice en chef de Modelab, en veille sur l’innovation dans la mode !
J’écris aussi sur l’actualité culturelle et les évolutions de la communication.

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