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Elisabeth Jayot, repense le vêtement

« La simplicité c’est la complexité resolue ». Cette citation du sculpteur Constantin Brancusi guide Elisabeth Jayot dans son processus de création. Elisabeth , jeune designer et étudiante-chercheuse , développe au travers de son projet de thèse, des vêtements modulables alliant durabilité et plaisir du renouvellement de la mode.

Elisabeth jayot

Photographer : Dominique Maitre

Bonjour Elisabeth Jayot, pourrais-tu pour commencer, te présenter tout simplement ?

J’ai 29 ans , je vis et travaille à Paris , en tant que designer vêtement et étudiante- chercheuse spécialisée en matériaux souples. Mon parcours est un peu particulier et ma trajectoire loin d’être une ligne droite. D’aussi loin que je me souvienne , j’ai toujours voulu travailler dans la création. J’ai toujours dessiné alors l’illustration s’est naturellement imposée à moi après mon Bac Littéraire – Art Plastique.

Après un passage éclair à Penninghen dont l’enseignement a été beaucoup trop rigide pour mon tempérament, j’ai fait une classe préparatoire aux Ateliers de Sèvres avant de rentrer en 1ère année à l’ENSAD dans le but de faire la section Image Imprimée pour me spécialiser dans l’édition. Mais les mauvais échos que j’avais du secteur m’ont fait changer de voie sur un coup de tête.

Et c’est là que tu es tombée dans la mode ?

Oui ! (Rires). Au dernier moment , j’ai choisi la section Design Vêtement mais j’aurais aussi bien pu tirer à pile ou face mon orientation ! (Rires). Même si j’ai toujours été intéressée par la mode et que je pouvais passer des heures à dessiner des costumes d’époque enfant , c’était bien plus un défi que je me lançais à moi-même , car je n’y connaissais absolument rien ,  qu’un véritable choix de carrière.

Je me suis vite sentie en décalage avec les gens de ma classe pour qui c’était une vocation depuis le berceau et qui ne rêvaient que de devenir le prochain directeur artistique superstar , là où je les voyais plus aller grossir docilement les rangs anonymes des assistants stylistes des grandes maisons de luxe.

Elisabeth jayot

Shoes : Leather, plexiglas, copper, broken glass included in resine.
With the support of CTC and the artisan shoemaker Patricia Cruz.
Photographers : Betsy Zbiegiel, Didier Plowy, Marie-Elodie Fallourd

C’est drôle, qu’est-ce qui te dérange dans la mode ? 

On va dire qu’il y a pour moi deux catégories d’enfants face à un magicien , ceux qui regardent la magie opérer béat d’admiration , et ceux qui cherchent à tout prix àcomprendre comment le tour fonctionne. Disons que je fais plutôt partie de ces insatiables curieux pragmatiques.

Et puis lorsque l’on tire un peu le magnifique rideau de velours rouge qui dissimule les coulisses de la mode, ce qu’il y a à voir derrière n’est pas toujours reluisant. Pour mon mémoire de 4ième année , j’avais décidé d’étudier le rapport qu’entretenait la mode avec le temps. Plonger concrètement , par le biais d’analyses historiques comparatives , dans l’urgence et la frénésie de ce milieu m’a ouvert aux questions sociales et environnementales et cela a continué d’assoir ma conviction qu’il fallait entièrement repenser le système de mode.

Comment abordes-tu la création ?

Pour comprendre ma philosophie , il faut revenir un peu en arrière. Lorsque j’ai débuté mes études en Design Vêtement,  j’étais candide et pleine d’enthousiasme , mais je n’avais jamais touché une machine à coudre de ma vie. Je me suis tout de suite heurtée à la grande technicité que requièrent le modélisme et la couture. Mais surtout j’ai trouvé ces pratiques atrocement chronophages !

Étant connue pour mon impatience , et ce comportement paradoxal qui associe flemmardise et perfectionnisme , j’ai rapidement cherché à « faire autrement », afin d’investir plus de temps dans la conception pour que la fabrication soit par la suite la plus rapide et simple possible. C’est à ce moment là que la citation du sculpteur Constantin Brancusi qui dit « la simplicité est la complexité résolue » est devenu le fil d’Ariane de mes créations.

Elisabeth Jayot

Photographer : Marie-Elodie Fallourd
Model : Iva Grdic

…Ah oui ? Quelle est ta réflexion ?

Je cherche à réconcilier l’irréconciliable ! (Rires) Dans la thèse sur laquelle je travaille au sein de la Sorbonne en collaboration avec l’IFM et le groupe de recherches Soft Matters de l’ENSAD , je cherche des solutions pour allier versatile et durable dans le design de mode. Le temps est une fois de plus au cœur de la réflexion : comment peut-on faire durer un vêtement alors que l’essence même de la mode est la fantaisie et le renouvellement ?

L’idée est de placer l’utilisateur au centre de nos préoccupations , ne pas nier le plaisir qu’il prend dans la réinvention de soi par l’habit et le jeu avec les tendances et les styles, tout en cherchant à allonger la durée d’usage des vêtements.

Et concrètement, comment fais-tu ?

L’idée est toute simple : et si nous appliquions au vêtement une conception sous forme de pièces détachées qui a fait ses preuves par exemple dans l’automobile ou l’électronique. Et s’il devenait, demain , aussi facile de changer une manche qu’une roue de vélo ?

Je conçois des vêtements modulables qu’un amateur peut facilement et rapidement assembler ou démonter sans compétences spécifiques ni machine à coudre. Le vêtement peut alors évoluer selon les besoins de l’utilisateur , se transformer au gré des saisons , des tendances et des changements de mensurations et peut également perdurer sous formes de pièces détachées recombinables. Le démontage facilite les réparations , le remplacements des pièces endommagées , ainsi que le tri et le recyclage des pièces usagées.

En effet, c’est une façon peu classique d’aborder la création.

Oui , j’ai rapidement compris que ce qui m’intéressait le plus c’était « le vêtement derrière la mode ». Il était vital pour moi de revenir à une définition primaire : une simple pièce de matière souple fixée autour d’un corps en mouvement ; ainsi qu’à deux fonctions essentielles : protéger et couvrir.

Mon émerveillement vient du fait que chaque décennie du siècle passé a produit une profusion de formes, de styles et de tendances ; et que pourtant on continue à assembler et coudre cette multitude de vêtements de façon très similaire. En comprenant que ce qui m’intéressait avant tout c’était la construction du vêtement et son mode de fabrication plutôt que les variations de style , il m’a semblé évident que le regard que je portais sur la mode était plus celui d’un designer prenant pour objet d’étude le vêtement que celui d’un styliste donnant forme à l’air du temps.

Elisabeth jayot

Lookbook
Graduation Collection 2014
Photographer : Betsy Zbiegiel
Model : Manon Desarnaud
Make-up : Juliette Veljovic Mua
Assistants : Stephanie Broisat & Julie Obadia

Qu’as-tu fais une fois ton diplôme en poche ?

À vrai dire j’ai traversé une phase de doute importante , car même si j’avais adoré mes études , j’avais du mal à m’imaginer faire carrière une industrie de la mode dans laquelle je peinais à trouver ma place. J’ai commencé par rejeter la mode en bloc , en envisageant de me reconvertir en designer d’objet ou en décoratrice d’intérieur , avant d’y revenir par des voies détournées en travaillant comme costumière dans le cinéma.

En remettant « les mains dedans », j’ai rouvert la boîte de Pandore. Il est alors devenu évident que je voulais continuer à faire des vêtements , mais pas n’importe comment et pas à n’importe quel prix. Il m’était indispensable que ce soit en pensant le futur de cette industrie , en me dirigeant vers la R&D et l’innovation. L’idée de faire une thèse s’est alors peu à peu imposée et découvrir que notre pays ne proposait en 2016 aucune formation doctorale dans le domaine de la mode là où des laboratoires de recherches dédiés existent depuis une dizaine d’années dans les pays scandinaves et anglo-saxons m’a d’autant plus poussé à me battre pour faire exister ce projet dans la capitale historique de mode qu’est Paris.

Peux-tu nous parler un peu de tes créations ?

Tout a commencé avec ma collection de diplôme intitulée Under Construction pour laquelle je souhaitais rendre la fabrication de vêtements accessibles aux amateurs. Pour ce faire j’ai conçu des vêtements en un minimum de pièces de tissu, avec peu ou pas de couture, seulement mis en forme par pliages et fixés en des points stratégiques par des agrafes.

Ce rajout d’un élément métallique me dérangeait , alors dans une seconde phase j’ai cherché à faire des vêtements en une seule pièce de tissu , découpée au laser, maintenue par des attaches auto-bloquantes 100% textile , fonctionnant avec des lanières passant dans des encoches sur le principe des packagings sans colle. Ce nouveau système d’assemblage facilement et rapidement manipulable par un novice m’a amenéà penser le vêtements sous forme de pièces détachées.

Connais-tu d’autres gens dans la même démarche que toi ?

Ma plus grosse influence va sûrement en dérouter plus d’un car il s’agit du projet OpenStructure de Thomas Lommée, qui propose une grille de normalisation, mise à disposition des designers , leur permettant de concevoir des pièces détachées d’objets ou de scénographie combinables , et dont les plans sont disponibles en open source sur internet. La découverte de cet outil de standardisation et des productions de la communauté qui l’utilise a été un véritable électrochoc ! Je me suis tout de suite dit qu’il fallait l’adapter au vêtement , et c’est ce à quoi nous allons travailler ensemble l’année prochaine.

La préparation de la thèse m’a amenée à sourcer un grand nombre de designers dont les démarches croisent les champs de ma pratique que ce soit dans le domaine du sans couture, de la modularité ou de l’industrie 4.0, mais je ne citerai ici que le collective Post Couture, emmené par Martijn van Strien, dont je suis les évolutions avec grand intérêt, car nos philosophies sont proches même si nos visées diffèrent puisqu’il s’adresse à une population de makers là où j’envisage une production de vêtements modulables à l’échelle industrielle et ne souhaite par ailleurs pas me limiter à l’utilisation de la découpe laser pour concevoir des assemblages textiles réversibles et repositionnables.

Ta démarche s’inscrit dans l’écosystème FashionTech, quelle est ta vision de cet univers ?

C’est l’émergence de la scène FashionTech en France qui m’a vraiment redonné goût à la mode. Il est particulièrement rassurant de découvrir tous ces passionnés qui s’acharnent à penser et concevoir la mode de demain sous tous ses aspects et toutes ses formes , exploitant les nouvelles technologies pour amener le secteur de l’habillement à être plus respectueux de l’environnement en ne négligeant ni le style ni les besoins de l’utilisateur. C’est un milieu qui favorise l’émulation et la collaboration ce que je trouve particulièrement stimulant et enrichissant. Ce n’est que le début, hâte de voir ce que les prochaines années vont nous réserver !

Elisabeth Jayot vous a donné envie d’en savoir un peu plus sur le Do it Yourself, nous invitons à lire l’article :

5 sites pour créer son vêtement.

Image à la une : photo de Dominique Maitre

 

 

 

 

Fabrice Jonas
Créateur du Magazine Modelab, je passe mon temps à rechercher de nouvelles tendances et à les partager.