3868 Vues |  J'aime

ENTRETIEN AVEC CHRISTINE PHUNG

Christine PHUNG a baptisé sa collection Automne-Hiver 15-16 « Glitchologie ». Une collection inspirée du numérique dans des matières innovantes dont certaines sont développées en exclusivité en collaboration avec des tisseurs.

Entretien avec la créatrice qui aime allier les techniques traditionnelles de la mode à la technologie d’aujourd’hui…

 Après des études à l’Ecole Duperré et à l’IFM, elle fait ses armes pendant une dizaine d’années pour See By Chloé, la ligne enfant de Dior, Vanessa Bruno, Christophe Lemaire, Lacoste, Veja

En 2008, ses pièces sont exposées au Musée d’Art Moderne in Liège pour la Biennale du Design. En 2011, elle crée sa propre marque, puis gagne le Grand prix de la Création de la ville de Paris, dans la catégorie « Mode confirmé ». En 2012, elle termine sa première collection ; elle est également finaliste du concours international Mango Fashion Awards. En 2013, elle remporte le prix de l’ANDAM dans la catégorie « Premières Collections ».

La femme que Christine Phung habille est une « contemporaine qui explore et assume une esthétique digitale »

Christine-Phung

Crédit photo : Dorothée Perkins

 

 

  • Pourquoi êtes-vous devenue créatrice de mode ?

J’ai toujours été fascinée par la question de l’identité. Je suis d’origine cambodgienne, mon père a changé son identité pour pouvoir faire échapper son frère pendant le conflit avec les Khmers Rouges en 1974. Il lui a donné son nom et il a pris celui d’un voisin décédé. L’identité est une interrogation existentielle permanente. A mes yeux, le vêtement raconte ça : il est une interface entre le personnel, l’intime et la représentation publique. Je voulais exercer une profession artistique et à la fois très ancrée dans la réalité. L’arrivée d’internet, l’évolution du design et des technologies ont été pour moi une bonne manière d’être dans mon temps, de m’inscrire dans un univers transversal.

  • Comment en êtes-vous arrivée à défiler à la Fashion Week de Paris ?

Après mes études aux Beaux Arts et à Duperré, j’ai intégré le cursus Création de l’Institut Français de la Mode pour acquérir les bases du Marketing et de la Finance. Je me suis rendue compte qu’il me fallait beaucoup d’argent pour démarrer. J’ai donc choisi de travailler pour les autres pendant 8 ans pour apprendre ce qu’il fallait faire et ce qu’il ne fallait surtout pas faire.

Pendant ces années, j’ai tissé mon réseau, j’ai mis de l’argent de côté. A 32 ans, je me suis dit qu’il était temps de se lancer. Et même si je n’avais pas forcément tout ce qu’il me fallait, je me disais que j’allais le trouver. Je n’ai pas d’investisseur extérieur, j’ai toujours tout autofinancé. Les concours que j’ai remportés ont été des leviers pour progresser, pour me donner de la visibilité en presse, pour gagner de l’argent et continuer l’aventure. Le prix de l’ANDAM m’a permis d’intégrer le calendrier officiel de la Fashion Week de Paris.

MA TONDU-CP AW15-15

Crédit photo : Marie-Amélie Tondu

  • Votre travail sur les matières est remarquable, comment procédez-vous ?

Chaque collection est une histoire, un scénario qui dure 6 mois environ. Je recherche des images, je m’inspire de la géométrie de la nature, des textures, de l’architecture. Je vais sur les salons faire de la prospection, à Première Vision par exemple (NDLR : l’événement mondial des professionnels de la filière mode) . Je développe également des matières en exclusivité avec les tisseurs que je connais. Par exemple, j’ai travaillé avec Tzuri Gueta sur une technique de dentelle injectée de silicone.

 

  • En quoi est-ce important pour vous d’allier la mode et la technologie ?

Le monde d’aujourd’hui est autant bousculé par les nouvelles technologies qu’il ne l’a été hier avec l’arrivée de l’imprimerie. C’est un territoire d’exploration passionnant. Les règles du jeu, le rapport au temps, à l’espace aux gens évoluent en permanence. J’aime faire ce lien entre les techniques traditionnelles de Haute Couture comme les plissés, le patchwork et l’approche contemporaine, voire futuriste, qu’on peut avoir du vêtement.

Lorsque j’étudiais à Duperré, il n’y avait qu’un seul ordinateur pour tout le monde. J’ai vécu cette transition, l’apparition des nouveaux outils, la définition d’une nouvelle esthétique. Il est essentiel d’apprivoiser ces outils, de les maîtriser mais il est encore plus important de savoir les dépasser et de s’en démarquer.

  • Pouvez-vous décrire cette silhouette ? Quelle a été votre inspiration ?
Défilé-W15/16 - Phung

Crédit photo : Marie-Amélie Tondu

Lors de mes recherches d’images, j’ai trouvé une série de photos de l’artiste Marisha Gulmann qui avait photographié une fleur avec un appareil qui buggait. Elle a malgré tout conservé son appareil et j’ai trouvé magnifique d’aller contre cette obsolescence programmée et d’en tirer une poésie de l’erreur. Nous avons collaboré ensemble et j’en ai fait un imprimé.

Le pantalon est en taffetas de polyester. C’est une structure à la fois raide, souple et ondoyante. Il a un bel aspect laqué.

Le top est en satin de soie bleue. J’ai utilisé l’envers, qui est mat, à côté de l’endroit, brillant et j’ai joué sur un effet déstructuré avec le col. Le final est un genre d’harmonie dissonante.

 

 

Un grand merci Christine Phung !

Alexandra Legai
J’accompagne les créateurs pour leur permettre de se consacrer le plus sereinement possible à leur cœur de métier qu’est la recherche d’inspiration et la création. J’aime le « behind the scene » de la mode et suis fascinée par la technologie au service du textile.

Sources :