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Heuritech : l’intelligence articificelle métamorphose la Mode

Lors du festival d’Hyères, j’ai pu assister à la table-ronde sur la Fashion Tech et j’ai découvert la startup Heuritech. Quelle ne fût pas ma surprise de découvrir que l’Intelligence Artificielle (IA) s’intéressait à la Mode.

En effet, aujourd’hui, l’IA permet de reconnaitre directement sur les sites ecommerce les types de produits ainsi que leurs caractéristiques (couleurs, formes, la matière première…). En outre, elle permet également de reconnaitre sur les réseaux sociaux, notamment Instagram ces produits et d’y associer un contexte (soirée, restaurant, famille…)

Évidemment, je me suis empressé d’envoyer un mail à Charles d’Heuritech pour en savoir comment tout cela fonctionnait.

Et, voici le récit fidèle de notre échange.

Fabrice Jonas (FJ): Bonjour Charles, pourrais-tu te présenter ?

Charles Thurat  (CT) : Je suis entré chez Heuritech, il y a deux ans tout rond. J’y suis rentré en tant que business developper et responsable de la communication quand nous n’étions pas encore nombreux. Et, au fur et à mesure que nous avons commencé à rentrer des clients j’ai gardé la main sur les grands comptes, notamment la Maison Louis Vuitton.

Maintenant, je suis principalement chef de projet sur deux produits que nous réalisons pour ce client.

Au niveau de mon parcours, je suis plutôt atypique. En fait, je suis biologiste de formation. Ainsi, je suis rentré à l’ENS de Cachan pour faire des neurosciences et comprendre comment le cerveau fonctionne. J’ai ensuite réalisé un doctorat en neuroscience et sur l’intelligence artificielle (IA).

Dans ce laboratoire, j’ai rencontré les deux co-fondateurs d’Heuritech, Tony Pinville et  Charles Ollion qui s’intéressaient déjà à de l’IA pure.

Ils ont fini leur thèse avant moi et ont fondé Heuritech dans l’idée d’appliquer ce qu’ils avaient appris dans leur doctorat au monde de l’entreprise.

Pour résumer, Heuritech est née pour répondre à des problématiques industrielles grâce à l’IA.

Heuritech

Charles Thurat Photo par Ursine.Schmitt(c)

FJ : Heuritech c’est quoi exactement ?

CT :Heuritech, c’est en premier lieu et avant toute autre chose de l’IA. Et, derrière ce gros mot que l’on entend partout depuis des années, notamment à cause de Google et son AlphaGo (programme informatique créé par Google qui a battu tous les grands champions du jeu de Go), c’est tout un tas de techniques informatiques qui permettent à des programmes d’imiter plus ou moins finement le comportement de l’homme pour traiter des problèmes, un minimum complexe. Et, d’être également autonome.

Chez Heuritech, au début nous étions assez généralistes et nous avons su développer une vraie crédibilité dans la communauté scientifique. C’est pourquoi nous avons été amené à discuter avec la Maison Louis Vuitton lors d’un jury pour un hackathon sur l’IA appliqué à la mode en 2015.

À partir de ce moment, nous avons échangé sur leurs problématiques et besoins. Curieusement, à cette époque chez Heuritech, nous étions en pleine réflexion pour effectuer un pivot pour passer d’une optique de prestataire de services (missions ponctuelles) à la création d’un produit afin de scaler notre activité.

Dans ce cadre là, nous avons pivoté sur deux éléments que nous avons développé.

Tout d’abord, l’analyse d’image dans lequel l’IA permet d’effectuer des progrès énorme par rapport aux technologies précédentes.

Ensuite, l’analyse d’image appliqué spécifiquement à la mode.

FJ : Tu nous parles d’analyse d’images pour la mode, en quoi cela consiste-t-il ?

Cela peut être beaucoup de choses. Par exemple,  analyser les images des catalogues des sites e-commerce ou marketplace pour pouvoir automatiquement décrire les images et faciliter la création de fiches produits pour le référencement.

Ainsi, on peut imaginer qu’à la fin d’un shooting, les images soient passées à la moulinette de l’IA qui va apprendre à décrire le type de vêtements portés. Par exemple, Fabrice si je prends ce que tu portes aujourd’hui, l’IA pourra décrire que tu as une veste noire à deux boutons avec une cravate bleue avec des motifs losanges, aussi un mouchoir de poche blanc et bleu… Et, donc de créer automatiquement les fiches produit correspondantes et les normaliser.

Heuritech

Pour les marketplaces et sites d’e-commerce cet enjeu est crucial en terme de standardisation des fiches produits. Dès l’instant que l’opérateur du site n’a pas la main mise sur tous les articles qu’il a sur sa plateforme , on peut avoir une hétérogénéité dans la qualité des fiches produits et leur référencement, ce qui peut impliquer des problèmes de recherche pour le client qui visite le site, et donc un manque à gagner.

Avec des fiches produits mieux faites, que l’on a normalisées (qui sont remplies toujours de la même manière sans biais humain), l’opérateur markeptplace va savoir parfaitement quelles types d’information il va trouver. Et donc favoriser la recherche des internautes et ensuite leur conversion.

L’axe de travail d’Heuritech, qui s’avère plus complexe, consiste à l’analyse d’images sur les réseaux sociaux, notamment Instagram, sur deux aspects : identifier des produits spécifiques, ou identifier des tendances modes.

Là, il va falloir être capable de repérer sur les images les vêtements et ensuite de les décrire. À titre de comparaison, sur un site e-commerce cette tâche s’avère plutôt simple car les photos concernent des personnes portant des vêtements sur un fond relativement neutre. Tandis que sur les réseaux sociaux, il convient de les analyser sur tous types de contexte. Par exemple des gens qui se prennent en photo dans la rue, chez eux, à la plage, en boîte de nuit… Seul ou à plusieurs… Avec différents angles de vue (de face, en plongé, en contre-plongé…)… Des conditions de luminosité très variées… Bref des éléments beaucoup moins normés que pour les catalogues e-commerce.

L’intérêt est de pouvoir reconnaître un produit spécifique. Notamment, dans le cas de la maroquinerie de Luxe, où tous les produits ont une identité visuelle forte, et sont donc relativement facile à identifier les uns des autres.

Par exemple : chez Heuritech, nous avons appris à reconnaitre un des  best-sellers de la maison Vuitton : le sac Alma. Cela permet au chef de produits, ou responsable communication/marketing, de mieux cibler qui sont les consommateurs de son produit.

Pour l’instant, ils savent suivre le parcours clients jusqu’à l’achat final ; en revanche, ils perdent sa trace dès la vente effectuée. Et c’est là que l’analyse des réseaux sociaux devient intéressante. Elle permet de comprendre dans quel contexte leurs clients utilisent leur sac, le style des clients, avec quoi ils les portent et quels sont les autres sacs de leur garde-robe… Autant d’informations qui permettent de mieux positionner le sac dans le paysage concurrentiel.

Ce type d’information devient un complément essentiel pour les chefs de produits, car il permet de mieux gérer la vie commerciale de leurs produits et d’anticiper le besoin de leurs clients. En d’autres termes, le chef de produit peut savoir s’il convient d’approfondir sa gamme ou au contraire de la réduire.

Ceci a également des implications sur le futur développement du sac Alma. Le sac doit-il être produit dans de nouvelles matières, couleurs, tailles différentes… Selon les tendances modes du moment à venir ?

Heuritech

L’équipe d’Heuritech
Photo par Ursine.Schmitt(c)

FJ : Comment travaillez-vous avec les cabinets de tendances ?

CT : Une marque de mode a déjà un catalogue. Avec notre outil, elle va pouvoir vérifier que celui-ci couvre toutes les tendances du moment.

Ceci est déjà réalisé qualitativement par des cabinets de tendances, ou bureau d’études de chaque marque. Or, cette étude ne peut être que qualitative car elle couvre uniquement un spectre limité du marché, alors qu’Heuritech, avec la capacité automatique d’analyse des images transforme une analyse qualitative en analyse quantitative.

On va confirmer les intuitions des experts de la mode en ayant une vue à 360° de toutes les publications disponibles sur Internet. Il y aura toujours un degré de biais, car tous les individus ne sont pas forcément sur internet. Mais cela sera toujours une vue beaucoup plus complète qu’un panel sur une centaine de personnes.

FJ : dans l’univers de la Fashion Tech, comment Heuritech se positionne ?

La Fashion Tech comme l’IA est un mot-valise qui ressemble un peu à un fourre-tout, car cela regroupe une nouvelle manière de produire des tissus, des vêtements ou accessoires eux-mêmes, de les commercialiser… C’est pourquoi, je ne me risquerais pas à définir la fashion tech car c’est trop vaste. Mais ce n’est pas du tout un problème.

En revanche, la manière dont cet écosystème influence le monde de la mode est une forme de regénération qui va permettre à la Mode d’être plus réactive, proche des problématiques de société comme l’éco-responsabilité… Bref, en produisant mieux et plus juste.

Heuritech

Les Fashion Techs proposent de nouvelles alternatives à ces problématiques et insufflent de nouvelles dynamiques au monde de la mode. En permettant à de petits acteurs, comme des startups ou PME, de proposer sur toute la chaîne de valeurs des solutions innovantes. À  ce niveau-là, on a vu un vrai foisonnant notamment lors des salons Vivatech, FashionTechDays (justement nous avons passé deux jours sur place et voici le reportage vidéo), Festival de Hyères…

Heuritech n’est pas vraiment représentatif de l’écosystème  Fashion Tech en France, car nous vraiment sur une niche via notre expertise IA et analyse d’images. Nous nous insérons dans cet écosystème sur l’anticipation de la production et gestion post-production.

 

Fabrice Jonas
Créateur du Magazine Modelab, je passe mon temps à rechercher de nouvelles tendances et à les partager. Dandy et flâneur à temps plein comme une philosophie de vivre.