256 Vues |  J'aime

Innovation à pas feutrés chez Intrview

Lors de la dernière Fashion Tech Expo qui s’est tenue à Paris le 19 octobre dernier, j’ai eu le plaisir de rencontrer les créateurs de la marque Intrview (oui sans le « e »). Audrey à la création et John à la direction forment un duo discret mais déterminé à proposer une nouvelle manière de penser la mode. Entre avant-garde et savoir-faire leurs coeurs ne balancent pas, ils ont choisi de mêler les deux dans des créations audacieuses et un modèle économique innovant. Rencontre avec un tandem à la marge mais « furieusement » intéressant.

Julie Pont  (JP) : Bonjour à tous les deux, avant tout chose pourriez vous présenter rapidement Intrview ?

Audrey (A) : Intrview a été créé en Janvier dernier (2017) donc cela fait environ 8 mois. Le projet initial découle du fait que j’étais déjà spécialisée dans le domaine du design textile. J’ai travaillé en tant qu’indépendante dans beaucoup de maisons sur le développement textile et la transformation matière. Je vendais mes échantillons principalement aux maisons de Haute Couture. Et un jour je me suis dit :

« pourquoi ne pas garder pour mon propre compte tout ce que je fais pour les autres? »

En vérité mon expérience auprès de ces grandes maison a été l’occasion de pas mal de frustrations… beaucoup de plaisir aussi, mais toujours accompagné d’un sentiment d’être dépossédée de mes idées. Je réalisais un échantillon, je le vendais et pendant trois collections, le designer pouvait se servir de cette pièce pour des réalisations totalement différentes (parfois sur 1 an et demi).

Intrview est née de cela.

JP : Quel a-été ton apprentissage de la mode ?/ Quels ont été vos parcours ?

A : J’ai commencé par des cours du soir à la Parsons School de Paris, puis j’ai intégré l’École de la Chambre Syndicale de la Couture. Une fois diplômée, je suis partie à Anvers, à la rencontre de petits créateurs. J’y ai déterminé avec plus de précision mon parcours. En rentrant à Paris j’ai travaillé avec une créatrice Maria Mantovani textile et fourrure qui m’a vraiment ouvert les yeux sur des matières avec lesquelles je n’envisageait pas encore vraiment de travailler. Elle m’a vraiment découvrir l’aspect « travail pour des grandes marques » (Chanel, Ralph Lauren etc), développer des échantillons et les vendre. J’ai aussi vraiment développé le côté artisanal de mon métier avec notamment l’apprentissage d’outils auxquels nous n’avons pas accès dans les écoles de mode.

John (J) : J’ai un parcours plutôt business. Après une grande période de changement, Audrey et moi avons échangé sur son projet. Son idée de changer de modèle tous les 15 jours m’a plu dans le sens où en reprenant un code de la Fast Fashion (stresser le consommateur qui du fait du changement rapide de collection a peur de ne jamais retrouvé la pièce qui lui plait) et en le retournant donc réer un nouveau concept de consommation d’une vêtement de mode.

JP : Quel a été le point de départ de ton processus créatif ?

A: Je me concentre sur des basiques déjà existants; tee-shirts blancs, pantalon noirs etc… Pas des produits mode. Je n’avais pas envie de travailler tout ce qui concerne la coupe. Je retravaille des détails et j’ajoute de la transformation textile. Mon souhait était, et est toujours, de me concentrer sur le développement de matières jamais vues et innovantes. Et c’est d’autant moins facile à reproduire ! Rien à voir avec un patron ou un motif que l’on peut copier avec une facilité déconcertante.

En m’inscrivant dans la droite ligne de ce que j’avais déjà fait pour les maisons de couture, j’avais ainsi la possibilité de laisser libre cours à ma créativité, tout en protégeant mes idées par des techniques de ma conception, difficilement identifiables et donc difficilement reproductibles.

Dès que je trouve une pièce, le travail textile se forme autour de cette rencontre avec le vêtement. Chacune de ses spécificité devient une contrainte ou le creuset d’une innovation.

JP : Où puises-tu ton inspiration?

A: Pour avoir une vision différente d’un secteur il faut s’en éloigner. Je mets un point d’honneur depuis plusieurs années à ne jamais regarder les défilés durant la fashion week, à ne jamais lire un magazine de mode. La seule fenêtre que je laisse ouverte est Instagram car d’une part je trouve que la créativité y est encore vivace, et d’autre part cela me permet aussi de prendre la température auprès d’autres « petits créateurs » moins visibles dans les médias « traditionnels ».

fashiontech - fashion innovation - design - textile

Photographe : Juliette Denis – Model : Chloé Carel – MUA : Estelle Irvin – Assistant : Claire Gaby

JP : D’où est venu ce plan de collection très particulier : une pièce unique toutes les deux semaines?

A : Au début nous étions partis sur une pièce par mois. Très vite nous nous sommes rendus compte que le rythme était assez lent et que l’on s’ennuyait vite (rires). Ne serait-ce que sur les réseaux sociaux : trois semaines avec les mêmes photos, les mêmes détails… c’est long ! Nous n’avons pas tenus un mois. Très vite nous sommes arrivés à la conclusion que la dynamique du projet reposait sur un rythme d’une pièce touts les deux semaines (17 jours pour être exact); on garde ainsi une sorte de mouvance perpétuelle.

JP : Nous nous sommes rencontrés lors de l’Exposition de la FashionTechWeek de Paris en Octobre dernier ; comment vous inscrivez-vous dans la Fashiontech et comment imaginez-vous l’avenir de ce milieu?

A : Selon notre approche la Fashiontech ne concerne pas uniquement l’insertion de technologies x ou y dans un vêtement. On ne se voit pas mettre des LEDs dans un textile pour se sentir « fashiontech ». Hussein Chalayan l’a fait il y a 10 ans, ce qui est fait n’est plus à faire (pour voir son article sur Modelab c’est ici). D’ailleurs si dans mes recherches pour un nouveau modèle je me rends compte que j’ai déjà abordé ce matériau, cette technique, j’abandonne le modèle. Je me dois d’innover à chaque fois. Lors de l’exposition, de nombreuses personnes nous ont demandé le pourquoi du comment nous étions arrivés ici. Chez nous il n’y avait pas d’imprimante 3D mais une robe faite à partir de sable !

Nous nous concentrons sur l’innovation dans les matières. Et cela peut concerner des matières existantes. Le sable n’est pas une invention. Nous mettons à profit ce matériau pour un usage inattendu. Je travaille également avec des matériaux de chantier et des cotons tiges (rires) ! Ce qui m’intéresse réellement c’est le détournement d’un élément existant pour l’intégrer à mes créations.

JP : Comment porte-t-on et entretient-on une robe en sable?

A: Là est toute la difficulté  et le défi à relever ! À chaque nouveau modèle il faut innover et c’est bien tout l’intérêt. Je ne peux pas révéler mes secrets de fabrication mais jusqu’à présent tous nos modèles supportent un lavage en machine à 40° !

J: Oui on s’arrête là pour les explications le reste demeure dans nos ateliers (rires) ! Le secret fait partie du produit !

JP : Si j’ai bien compris votre concept ces  pièces sont uniques mais duplicables ?

J : Oui dans la limite de 25 pièces par modèle. Nous nous tenons vraiment au croisement de la pièce unique, de l’objet d’art et du vêtement. Toute la magie (et la difficulté) d’Intrview réside dans cette incapacité à classer notre concept dans un domaine.

Notre mantra est de proposer des pièces à fort impact créatif (donc qui séduisent les amateurs d’art) mais qui interpellent les professionnels de la mode sur la manière, la technique de réalisation. Nous voulons vraiment que des gens comme toi regarde nos modèles et se disent :

« mais comment font-ils? »

Et cela fonctionne plutôt très bien ! En dehors de ce mystère très attractif, quel est le fil conducteur de votre identité de marque? Votre site est très cohérent, tout comme votre Instagram, pourtant les pièces et les visuels sont très différent(e)s les un(e)s des autres…

J : On a une redline que l’on suit d’une pièce à l’autre (peut-être ce côté organique, étrange), mais notre défi c’est de recommencer de zéro à chaque modèle. On se doit d’être super innovants à chaque nouvelle sortie.

Cependant et étant donné que nous avons une fenêtre très courte entre chaque modèle, nous devons, pour toucher un maximum de gens et « universaliser » notre produit, s’attacher à faire shooter les pièces par des photographes différents. On produit 4 à cinq séries photographiques par pièce pour que chacun, à travers un oeil qui lui est propre, se retrouve dans chaque proposition.

A : Nous avons la chance de fédérer beaucoup de gens de talent qui sont impliqués dans ce projet comme s’il était le leur. Et je tiens d’ailleurs à les remercier ici !

Par contre nous sommes très attachés à ne jamais nous mettre en avant en tant que personnes. Le produit passe avant tout. Nous ne souhaitons pas incarner notre projet. Il doit s’incarner par lui-même. Et pour l’instant cela nous réussit plutôt bien.

fashiontech - fashion innovation - design - robe de sable - intrview

Photographe : Amelia Hammond – Model : Natali – MUA : Maki Miyauchi – Hair : Maki Miyauchi – Styling : Camille Guerard

JP : Comment envisageriez-vous un passage à plus grande échelle?

A : Hum… on est quand même à contre courant du mass market, donc vraiment que de la collaboration ponctuelle. Extraire le concept d’innovation matière pour l’appliquer sous forme de détails à des vêtement de grande série.

JP : Quelle est la cible Intrview aujourd’hui ?

A : On vise une clientèle plutôt étrangère. Plutôt une femme pointue, proche de l’art contemporain et plutôt loin d’un esprit mode bling. On vise un marché de niche, avec une clientèle prête à investir dans une pièce mode qui n’a pas le référentiel de grande maison.

JP : Et les concept stores?

J : On ne « fit » pas vraiment en terme de roulement de collection et de rythme en magasin. La clientèle pourrait être vraiment idéale mais il faudrait prévoir une collaboration plutôt que d’essayer de créer du stock et un roulement plus « classique ».

JP : En regardant votre travail, très créatif, très « hors dehors de codes », on pense forcément à une démarche artistique plus que mercantile. Qu’en est-il des musées et des galeries?

A : Alors on ne communiquera pas dessus pour l’instant mais nous sommes en pourparler avec un musée en devenir.

J : Nous avons également commencé à contacter des galeries.

A : On pourrait ainsi faire de la mode une oeuvre d’art à porter ! Et puis on considère de la sorte le vêtement comme un investissement. On ré-injecte de la valeur dans un objet qui est aujourd’hui considérer comme un consommable.

Cette idée nous plaît assez !

fashiontech - fashiondesign- innovation - jacket -fashionphotography

The Jacket by Intrview – Photographer: Andrew Kovalev (ckovalev.com) – Model: Bebe Sesitashvili- MUA: Qeto Chantadze – Assistant: Tata Melnik – BTS videographers: Thomas Burns, Natalia Eremina Special thanks to: Take2 Tbilisi, PlantShop.ge, Caucasian Film Service Tbilisi, 2017

Dans cette lignée de créateurs atypiques, je vous recommande Elisabeth Jayot qui s’amuse à repenser le vêtement.

Julie Pont
Styliste et historienne de la mode passionnée par la FashionTech, j’aime savoir comment on créait hier pour comprendre ce qui se fera demain.