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Entreprendre dans la Fashiontech : échanges avec Jacques Leroux

Jacques Leroux, délégué de la filière mode et design de la Chambre de Commerce et d’industrie (CCI) d’Île-de-France, nous a reçus dans leurs nouveaux locaux, rue Yves Toudic.

Lors du dernier Salon Traffic, nous avions commencé à échanger sur l’écosystème parisien, et j’ai découvert une personnalité bienveillante, soucieuse de la mise en valeur d’un écosystème mode en pleine mutation.

Poussés par ce premier échange, nous voulions aller plus loin dans notre conversation, afin de connaître la vision de Jacques Leroux,  qui a mis la création au cœur de sa carrière.

Bonjour Jacques, pourrais-tu tout d’abord nous parler de toi et de ton parcours professionnel ?

J’ai initialement une formation scientifique, notamment comme ingénieur avec une spécialisation en matériaux. Ensuite, en 1984, je suis rentré chez Roger-Tallon, un des plus grands designers français.

J’ai travaillé plus tard dans l’ingénierie de grands projets (Cité des Sciences et de l’Industrie, Grande Arche de La Défense), l’industrie (Valéo), puis me suis orienté vers le développement économique des territoires, notamment de la Technopole d’Angers, puis Paris Développement.

J’ai enchaîné toujours en collectivité locale à Cergy. Et, il y a 9 ans, j’ai intégré la Chambre de Commerce et d’Industrie de Paris pour les industries créatives, plus particulièrement sur la mode, le design et les métiers d’art.

En ce qui me concerne, j’ai toujours oscillé entre deux univers : la création et l’aspect scientifique. On peut dire que je suis un créatif qui a mal tourné !

Justement, quel est le rôle de la  CCI concernant les thèmes mode et design ?

Cela va être le moment institutionnel de l’interview et je m’en excuse par avance 😀.

Tout d’abord, nous avons réalisé une cartographie des aides spécifiques aux métiers de la création, qui permet aux jeunes talents de naviguer au travers d’une administration parfois complexe.

Je suis également en lien avec quatre de nos écoles plus particulièrement centrées sur les industries de la création :

  • La Fabrique, l’école des métiers de la mode et de la décoration,
  • Les Gobelins, école de l’image,
  • Ferrandi, l’école de la gastronomie,
  • L’ISIPCA – Parfum, cosmétique, arôme

Du fait de mon parcours dans l’ingénierie et l’industrie, j’essaie de jouer un rôle de « passeur » en d’autres termes ; de rendre « poreux » les échanges entre écoles et formations.

Enfin, à la CCI, nous instruisons aussi les dossiers pour la labélisation des Entreprises du Patrimoine Vivant (EPV).

Pour terminer, le rôle de conseil de la CCI est central sur trois aspects :

  • Les statuts (pour la création d’entreprise),
  • Les aides publiques (crédit impôt collections et métiers d’art par exemple),
  • L’export (avec des experts généralistes et spécialistes par pays).

Pour finir, nous sommes également en charge de la transmission des entreprises lorsque le dirigeant souhaite reprendre ou céder et sur l’information juridique.

Jacques Leroux

Symposium Paris & New-York

Jacques, depuis 9 ans, tu as vu l’évolution de l’écosystème Mode avec notamment l’arrivée du digital, qu’as-tu constaté ?

En 2015, j’avais donné une conférence sur la Fashiontech, que j’avais intitulée « Je t’aime moi non plus », je pense que nous pouvons commencer à échanger à partir de là.

En effet, pour moi, mode et technologie s’apparentent à un oxymore. En d’autres termes, deux mots qui devraient s’opposer, mais qui en réalité se complètent.

Je vais donc développer cette idée en partant de la Mode. Celle-ci s’organise comme une filière très structurée, centrée sur l’équipement de la personne avec un univers émotionnel fort et donc par nature irrationnelle. Tandis que les technologies se caractérisent par un ensemble de moyens, outils et procédés multisectoriels, donc fortement rationnels.

Ce qui les rassemble, ou plutôt complète, provient de la temporalité. Ainsi, les technologies ont une durée de vie faible, alors que la mode s’inscrit sur des temps plus longs. J’évoque plutôt le concept de marque.

Les technologiques ont la particularité d’être diffusantes. Aujourd’hui, la plupart des innovations technologiques de la mode viennent d’autres secteurs (comme l’automobile pour les vestes chauffantes qui proviennent de sièges de voiture).

Un seul bémol : l’intégration technologique ressemble parfois plus à un gadget. Par exemple, intégrer de la LED dans un vêtement, parfait, mais pour quoi faire, pour quel usage ?

Pour moi, c’est du buzz de pacotille. Et, je pèse mes mots !

Tu as accompagné de nombreux créateurs dans la création de l’entreprise et leur développement, comment cela se passe-t-il ?

Généralement, le créateur se focalise sur le résultat, alors qu’à mon humble avis, le process (la manière dont il conçoit le produit) s’avère essentiel.

Aujourd’hui, l’entrepreneur doit avoir une vision globale et raisonner en complémentarité. Ainsi, il doit savoir absolument « bien » s’entourer afin de se concentrer sur ses qualités, notamment la création.

Le numérique a bouleversé les univers créatifs au sens large du terme, sur le secteur de la mode quel est ton sentiment sur le sujet ?

Celle-ci a été impactée sur toute sa chaîne de valeur (création, production, distribution). Néanmoins, elle reste juste un outil et elle ne doit pas occulter l’ADN de la marque.

En d’autres termes, il convient de savoir qui on est et de garder le cap !

Avec le mythe de la start-up, j’ai vu des croyances émerger comme celui d’une croissance rapide et l’internationalisation au bout de 6 mois. Alors que, dans les faits, une marque se construit sur la durée. La ténacité devient une vertu essentielle.

Mon premier conseil aux créateurs est de savoir dire NON, et, deuxièmement, de s’inscrire dans le temps. Ainsi, les fonctions éditoriales et artistiques doivent redevenir centrales.

En outre, je reste fasciné par la fraîcheur et le sens de la créativité de ces jeunes talents. Néanmoins, le point négatif provient des financements en France qui sont complexes et dont souvent le créateur se retrouve démuni.

Par voie de conséquence, les talents se dispersent dans la recherche de fonds au lieu de créer. Ce qui est leur vrai métier.

L’écosystème parisien mode détient une singularité, comment pourrais-tu la définir ?

À Paris, nous détenons un écosystème unique par le fait que nous possédons toute la chaîne de valeur des ingrédients de la filière mode.

En amont, les écoles, les sièges des grandes entreprises et les stylistes cohabitent. Et, en aval, le retail pour la diffusion. Enfin, entre les deux, les salons procurent un rayonnement à l’international.

En d’autres termes, je vois qu’ici, à Paris, les jeunes créateurs peuvent prototyper rapidement. La concentration de moyens et de talents est, dans ce sens, singulière.

Je prendrais comme exemple L’École Boule qui n’a pas de comparaison dans le monde. En effet, elle mêle la création et l’exécution. Ainsi, les élèves se forment à la menuiserie, l’ébénisterie ou la bijouterie, mais également à l’histoire de l’art, la sémiologie et la philosophie.

Paris Mode peut être qualifié de cluster sur les industries créatives.

Et, notre rôle à la CCI, et particulièrement le mien, est de rendre poreux, perméable, des disciplines et métiers qui n’ont pas vocation à la base à interagir ensemble. Il faut que cela devienne natif.

Jacques Leroux

Symposium Paris & New-York

Nicolas Colin, un des fondateurs de l’incubateur The Family a développé le concept de multitude, sur le fait qu’aujourd’hui grâce au numérique, nous pouvons nous adresser à tous, de manière individualisée, et nous avons observé que pour le secteur de la mode, une tendance du sur-mesure de masse commence à émerger, quel est ton avis ?

D’autres secteurs l’ont expérimenté avant la Mode, comme l’automobile qui customise presque entièrement ses véhicules. D’ailleurs, aujourd’hui, ils ne se définissent plus comme constructeur de voiture, mais comme assembleur de véhicules.

Cela m’évoque le livre de Pirandello « Une personne et cent mille » dans lequel le protagoniste principal Vitangelo Moscarda traverse une crise identitaire. Et, son salut vient d’une prise de conscience où pour lui, il convient de vivre d’instant en instant et renaître perpétuellement. Un peu comme la génération des millenials qui vit l’instant présent et souhaite vivre de nouvelles expériences de manières perpétuelles.

La mode doit répondre à ce défi.

Le digital vit une nouvelle révolution avec l’Intelligence Artificielle et le deep learning, comment les créateurs peuvent s’en saisir ?

Le créateur devra affirmer son point de vue. Dans cette optique, la direction artistique restera comme le dernier bastion à ne pas céder aux intelligences artificielles. En effet, celles-ci restent et resteront uniquement une aide à la décision.

Ainsi, l’artiste assumera et revendiquera ses choix en dehors du consensus.

Cela nous renvoie toujours et encore à la notion de désir, qui ne peut apparaître dans quelque chose de mou. La radicalité permet d’affiner un propos et d’envisager une vision du monde alternative.

Avant de se quitter, j’aurais aimé connaître ton sentiment sur les valeurs que la jeune création mode doit porter ?

En premier lieu, leur attitude doit combiner un improbable mélange d’audace et de cohérence ; tout cela en se considérant comme un ensemblier des ressources/talents de son environnement, qu’il leur faut connaitre pour s’en inspirer, les mettre à contribution.

Ainsi, comme pour un tabouret, les jeunes créateurs doivent s’appuyer sur trois fondements :

  • La création (l’audace),
  • L’exécution (la cohérence),
  • Faire-Savoir (on est dans un monde connecté où on n’existe que si on « émet »).

Enfin, il convient d’être juste. Dans tous les sens du terme…

 

Fabrice Jonas
Créateur du Magazine Modelab, je passe mon temps à rechercher de nouvelles tendances et à les partager.