Cette semaine thématique avait pour vocation de questionner les termes de la masculinité contemporaine et l’implication des designers de mode dans les représentations qui s’y rattachent. Nous avons pour conviction que le vêtement dépasse dans sa fonction la simple praticité. S’il n’y a rien de révolutionnaire dans cette posture, ceux qui l’embrassent pleinement et se servent du vêtement comme vecteur de pensée le sont bien souvent. De nombreuses fois, les articles de Modelab ont défendu l’idée que l’innovation dans la mode ne se résume pas à la simple incorporation de technologie dans le textile, le processus de création , d’industrialisation etc… Innover dans la mode commence dès l’instant où l’on pense le vêtement et son porteur différemment. Contredire les clichés sur la masculinité, interroger la notion de genre et les supposées caractéristiques qui s’y rattachent, c’est déjà être innovant. Aujourd’hui, la mode commence à s’éveiller à ses raisonnements, et même si les prises de position restent parfois encore à la marge, les choses bougent. Pour terminer cette semaine placée sous le thème de la masculinité, nous vous proposons aujourd’hui un focus sur Ludovic de Saint Sernin. À sa manière ce jeune créateur bouleverse les codes du masculin, mais aussi du féminin. Brouillant les pistes avec élégance, il révèle combien notre perception se construit sur des paradigmes culturels arbitraires.

 

 

Regarder, étudier une collection de Ludovic de Saint Sernin s’est faire la rencontre d’un réel amoureux du vêtement et du corps masculin. Avec la délicatesse d’un admirateur secret, le nouveau venu sur la scène mode fraîchement récompensé par un prix de l’ANDAM, déshabille les corps autant qu’il les pare. Et l’on peut entendre cette phrase au sens propre comme au figuré. Ludovic de Saint Sernin joue énormément avec les œillets, les rivets, les boutonnières et les laçages en tout genre, dans une sorte de sublimation du corps, mais par ce biais « déshabille » sa mode de toutes les impressions de déjà vu et de toutes les conventions lié au genre masculin.

Diplômé de l’école Duperré, il fonde en 2017 sa propre marque après avoir officié auprès d’Olivier Rousteing chez Balmain. De ce passage par la prestigieuse maison Parisienne il aura gardé sûrement un goût assuré pour les corps sexualisés et la mise en scène de ces derniers. Puisant son inspiration du côté notamment du photographe Robert Mapplethorpe il propose une vision de la mode masculine non seulement osée car très référencée queer et très suggestive, mais surtout à contre sens des normes sociales connues et reconnues. Tant dans ces vêtements que dans la manière de les mettre en scène, Ludovic de Saint Sernin dévoile une vision de l’homme qui fait la part belle à la délicatesse, à l’alanguissement et à la sensualité. Autant d’attributs normalement réservés au genre féminin.

Que l’on aime ou que l’on déteste, Ludovic de Saint Sernin a le mérite de faire sa mode comme il l’entend, sans soucis de tendance ou du qu’en dira-t-on. On qualifie ses silhouettes d’efféminées, il rétorquera surement que l’élégance ne se loge pas que dans l’épaisseur des muscles, ni dans la virilité inculquée par la culture du plus grand nombre. L’élégance c’est avant tout le tombé d’une manche, le secret d’un trench noué nonchalamment et surtout, l’assurance de porter haut une certaine forme de beauté. Si les convictions pour une mode différentes sont bien là, cela doit se faire par le biais d’une esthétique léchée, d’un sens du vêtement maîtrisé, le designer y tient:

“Given all the recent controversy, I wanted to address that in an elegant way. It’s important to remember that things can be handled tastefully.”

Ludovic de Saint Sernin

 

Chez de Saint Sernin la célébration du corps masculin se fait à travers un vestiaire chic qui fait fi des codes traditionnels du genre et une inflexion naturelle vers un minimalisme piqué d’érotisme. Savant équilibre entre élégance et sexualité à peine révélée, c’est sans ostentation pour l’ostentation que le jeune ouvre de nouvelles perspectives pour la mode. Chaque pièce dire à celui qui la regarde :

 » Pourquoi un home ne pourrait-il pas porté une brassière? Un pantalon ouvert et échancré? Un dos nu? Pourquoi l’érotisation du corps de la femme passe systématiquement par la révélation de la chair et celle de l’homme par son enrobement ?  »

Il est intéressant de noter que pour une fois le vestiaire masculin se nourrit du vestiaire féminin et non l’inverse. On ne cherche nullement chez Saint Sernin une masculinité commune à de nombreuses autres maisons : muscles, tailleurs, sneakers, force, domination, puissance. Ici l’homme est un être délicat et sensuel, et joue avec les codes queer sans s’y enfermer. Il n’en reste pas moins éminemment sexuel et paradoxalement viril.  Mais là où Ludovic de Saint Sernin réalise un tour de force, c’est dans sa capacité de faire de cette collection si singulière un centre d’attraction pour les femmes. Lorsqu’il s’est décidé à lancer une ligne femme, cette dernière ne s’est pas simplement calquée sur la ligne homme avec une même proposition de forme et de style. Elle a repris les modèles point par point.

 » J’aime aussi l’idée qu’une femme puisse regarder l’un des garçons de la présentation et se dire que son look lui irait bien à elle aussi. Cette collection représente pour moi une coming of age story.  »

Paroxysme du no gender ? Sûrement, d’autant que chacun s’accorde à dire que l’élégance et la beauté des pièces sont au rendez-vous tant sur les corps masculins que féminins.          » Bien que présentée sur des garçons, la collection est aussi bien destinée aux hommes qu’aux femmes « , concède-t-il en interview. « Facile, direz-vous, les femmes empruntent depuis des décennies des vêtements aux hommes! » Pourtant que dire de sa collaboration avec Repetto pour une série de chaussons lacés? De ses décolletés? De ses fentes qui font leur apparition aussi bien sur les manteaux que sur les pantalons? Non vraiment, Ludovic de Saint Sernin semble avoir trouvé le dosage idéal pour qu’un jour nous puissions toutes réellement piocher dans la garde de robe de notre amoureux/ meilleur ami/frère/père. Le modélisme semble même avoir été pensé pour un corps dont les caractéristiques sexuelles biologiques des deux genres auraient été réduites à la portion congrue.

 

Ludovic de Saint Sernin

Peut-être que la meilleure clef de lecture pour aborder la mode de Ludovic de Saint Sernin serait de considérer qu’il fait des vêtements avant pour des êtres humains. De Saint Sernin habille des corps avant d’habiller des êtres sociaux. Bien sûr l’univers est très gay, très sexualisé et pour autant ce n’est pas ce que l’on retient en dernier lieu. Après tout, il est bon de voir que les poses lascives et suggestives ne sont pas réservées aux mannequins femmes et aux back-rooms. Peut-être est-ce là que Ludovic de Saint Sernin initie son innovation dans la mode ; en considérant qu’il n’y a pas qu’une forme de désirabilité des corps. Il ouvre la voie à une mode plus tolérante dans ses représentations et moins enferrée dans des représentations soit obsolètes, soit étrangères à certaines sensibilités. Peut-être qu’enfin hommes et femmes ont trouvé un créateur qui les met réellement sur un pied d’égalité, chacun étant tour à tour proie et prédateur d’une certaine séduction suggestive sans qu’aucun ne se fige dans un rôle pour ne plus jamais en sortir.

 

Crédits photos : Hunter Abrams

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