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À Berlin, ingénieurs et designers pensent ensemble la mode du futur

Conjuguer mode et pluridisciplinarité. C’est le crédo d’ArcInTexETN – comme Architecture, Interaction et Textile – un réseau épaulé par Horizon 2020, ambitieux programme-cadre pour la recherche financé par l’Union Européenne. Objectif du projet transnational : faire se rencontrer de jeunes chercheurs issus de divers horizons (biologie ou art, chimie ou design) et venus des quatre coins de l’Union, qui questionnent tout ce qui touche à notre environnement et à ses diverses enveloppes, du cocon architectural à l’habillement. Pour renforcer les connexions entre les disciplines, le programme subventionne des ateliers « qui explorent les formes futures de notre quotidien » dixit la présentation du programme.

Comment nous adapter à un mode de vie plus en phase avec notre temps, c’est à dire inévitablement connecté mais qu’il faut aussi réinventer pour être davantage durable ?

FashionTech Berlin

Fashiontech Berlin à l’Universität der Kunste

C’est à l’Universität der Künste de Berlin que cinq doctorants – deux ingénieurs et trois designers – ont été mis au défi de monter un workshop à deux têtes : rencontre entre la mode et la science. Le sujet ? Carte blanche. Seule obligation : collaborer. Un vrai défi selon Angella Mackey, designer canadienne installée en Suède qui esquisse un sourire en coin derrière ses larges lunettes : « nous ne parlons pas la même langue. Combiner la mode et la technologie, c’est faire dialoguer deux personnes aux codes et approches très différentes, qui possèdent des compétences bien spécifiques, parfois difficilement compréhensibles et évoluent dans des mondes opposés ». Le point commun des recherches des uns et des autres n’a malgré tout pas mis longtemps à émerger, raconte la française Marion Bertin, ingénieure basée à Edimbourg où elle s’applique à concevoir un fil à coudre à base de graphène, matière conductible et résistante à la chaleur : «  on s’est rendu compte qu’on était tous fascinés par les nouveaux matériaux et leur impact social. C’est ce qui nous a amené à baptiser notre projet Future ways of wearing et à conceptualiser un vêtement du futur ».

FashionTech Berlin

Angella Mackey est designer canadienne et membre du projet d’ArchInTex

Bleu de travail et astéroïdes

Dans le hall de l’université berlinoise où le groupe a monté son exposition qui clôture le projet, ni mannequin, ni textile, mais un film, projeté sur les hauts murs blancs de la fac. Athi, du nom du personnage principal, une poupée-mannequin virtuelle que les cinq étudiants ont habillé d’une combinaison imaginée tout spécialement pour être adapté à l’activité professionnelle du jeune homme : Athi travaille, chaque jour, à recueillir de l’eau sur les astéroïdes! Nous sommes en 2076 et Athi est le premier homme né dans l’espace. « Pour créer un vêtement du futur, il fallait qu’on imagine à quoi allait ressembler notre monde. On a pensé un scénario un peu noir, certes, mais qui pourrait devenir réel si on ne change pas nos habitudes. La Terre, asséchée par l’activité des hommes est devenue hostile et les êtres humains n’ont plus d’autres choix que de vivre dans l’espace », décrit Angella Mackey. Problèmes de gravité et exposition aux radiations fragilisant son corps : l’homme du futur, en proie à divers problèmes de santé, a besoin d’une combinaison pensée spécifiquement pour lui, que le film raconte sous toutes les coutures.

FashionTech Berlin

Le script du film Ahti détaille le potentiel de la combinaison seconde peau imaginée par les doctorants

 

De la prospective ? « Sans aucun doute », rit Angella. « Mais c’est aussi un sujet très sérieux car il pose des questions essentielles. Il montre que mode et technologie doivent collaborer pour s’adapter à notre environnement, que nous allons être de plus en plus dépendants des nouvelles technologies et que la science peut apporter bien des choses à notre confort »
       Et pour prouver à leur auditoire que les travaux actuels menés dans le très jeune domaine sont on ne peut plus réels, le groupe de doctorants a invité deux designers à découvrir leurs travaux. Becky Stewart et Marina Wilhlem font rimer mode et technologie depuis plusieurs années… et de façon diamétralement opposées. D’un coté, Becky Stewart, chercheure à l’Université Queen Mary de Londres, manie composants et circuits pour imaginer des e-textiles qui habillent des danseurs.

FashionTech Berlin

Becky Stewart présente son dernier projet : un vêtement connecté pour danseurs, contrôlé à distance par le chorégraphe

 « On a besoin d’événements de ce type dans le secteur. Il faut montrer au public que la technologie peut soutenir la création. C’est aussi une façon d’interpeller la fast-fashion et de la faire ralentir un peu en montrant qu’un vêtement peut être utilisé pour différents usages. En concevant une veste qui peut s’adapter aux différentes conditions climatiques ou qui peut changer de couleur, on va créer mieux et moins. La science peut aussi nous aider à trouver des solutions moins coûteuses en matière première particulièrement adaptée à l’univers textile. Le graphène par exemple est très facile à récupérer et coûte peu d’argent, et ses propriétés conductrices sont extraordinaires. La science peut aider le secteur à sortir de la mode jetable », Becky Stewart

De l’autre, Marina Wilhelm, fashion designer low tech, qui ne manie ni moteurs ni circuits, mais conçoit des structures pour créer, chez soi, et sans savoir coudre, son propre vêtement.

FashionTech Berlin

Body Loom System, le prêt-à-coudre en kit individualisé qu’a imaginé Marina Wilhelm.

 

 « Le projet d’Athi a beaucoup de résonances avec mon propre travail, car nous proposons tous, en fait, des modèles alternatifs à l’industrie de la mode. Et ceux qui la produisent aujourd’hui sont doucement en train de réaliser que le vêtement doit être valorisé, estimé. Dès qu’il y a une relation, une histoire, une mémoire, un savoir-faire, on le garde. Une fois, je suis passée devant Primark et j’ai vu des gens avec 5, 6 sacs de shopping. Je voulais comprendre comment ils pouvaient acheter autant. En rentrant dans le magasin, j’ai réalisé que cela s’expliquait par un grand mépris pour le vêtement. Or la nouvelle génération de créateurs veut faire valoir qu’un habit, c’est d’abord une technologie qui a mis du temps à être conçu. C’est comme ça qu’on peut donner une âme aux vêtements et changer notre rapport à ce qu’on porte », Marina Wilhelm.

La pluridisciplinarité, solution au malaise du secteur textile ?

L’approche reste ardue, reconnaît Becky Stewart : « il y a tellement de disciplines engagées dans un vêtement tech ! C’est difficile de devenir expert en matériaux, en électronique, en programmation, etc. Il faut nécessairement à apprendre à collaborer, ce qui prend du temps et beaucoup d’énergie et a déjà découragé plus d’un designer ».

 

Aimie Eliot
Journaliste indépendante basée à Berlin, chasseuse d’histoires à plein temps.