Le vêtement de mode, tel qu’il existe depuis des décennies, participe grandement à notre construction sociale, de nos revendications. De l’avènement de l’aristocratie au port du jean dont l’image est légitimement associé à la toute puissance américaine, les nouvelles tendances se créent dans le sillage des bouleversements socio-politiques. On entend par là, les subcultures et non pas ces collections pré-mâchés par les bureaux de conseils, puis digérées par l’industrie. Autrement dit, le vêtement de mode est un patrimoine culturel qui découle de la société, qui est elle-même modeler par des décisions politiques. Aujourd’hui, il est de plus en plus courant d’observer dans les défilés de mode, une pléiade de créateurs dont les collections prennent forme sous couvert de revendications politiques et sociales.

revendications

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Le dernier en date, la collection printemps-été 2019 du créateur géorgien Demna Gvasalia qui dénonce la colonisation de Sokumi par l‘URSS. Le prodige de la mode nous livre une partie de son existence et nous confie des souvenirs d’enfance passée dans sa ville natale qui était à l’époque sous occupation russe. Avec un casting composé d’une quarantaine de jeunes Géorgiens hors-agences, dénichés dans les rues de Tbilissi, Demna nous emporte vers une société criblée de normes restrictifs et de violences. Les mannequins défilent dans une ambiance pesante, mettant en scène des pièces martelé d’insultes en cyrillique, d’emblèmes soviétiques, de pièces ultra-branchées et d’hommes masqués. Le vêtement de mode ne se perçoit plus uniquement sous sa dimension mercantile, mais également sous une forme d’expression où les créateurs mettent en exergue les problématiques liées à la société.

Autre démarche plus militante, à New York, la créatrice franco-algérienne Myriam Chalek, spécialiste des défilés « à contre-courant », dénonce la misogynie ambiante de la société dite « moderne » et fait défiler des jeunes femmes victimes de harcèlement sexuel, d’agression sexuelle ou de viol. Un défilé printemps-été 2018 plus engagé que glamour, rythmé par quelques témoignages poignants, le tout agrémenté de quelques masques de porcs. Une forme de défilé-tribune où les vêtements passent au second plan espérant libérer la parole au bout du podium. Le catwalk, permettant de bénéficier d’une grande visibilité, confère au vêtement de mode un pouvoir décisionnel sur l’opinion politique à suivre.

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S’habiller devient alors un acte politique comme nous le démontre Sarah Burton, responsable des collections femme pour la marque Alexander McQueen. Le prêt-à-porter Automne-hiver 2018 était sous le signe de « l’empowerment » . La créatrice britannique qui souhaite « donner du pouvoir aux femmes, sans renoncer à leur féminité », fait défiler ses modèles dans des vestes structurées, légèrement over-size et aux épaules très marquées. L’ambiance y est stricte et le pas des mannequins aux visages fermés se fait pressant. Les teintes sombres et le style très formel de la collection fait référence au courant vestimentaire des années 80, époque durant laquelle la condition féminine connaît de profonds bouleversements, notamment dans le milieu du travail. L’adoption du vestiaire masculin par la femme s’inscrit dans la tendance en réaction aux révolutions féminines. Car aujourd’hui, si la représentation des femmes augmente aux postes de dirigeant, l’univers reste majoritairement masculin à mesure que le niveau de responsabilité augmente. Le vêtement devient alors pour ces femmes, une manière d’asseoir leur statut social, en combinant des éléments collectés selon certaines règles, dans un réservoir limité.

Un vent de contestation souffle également chez les marques émergentes. Les changements opérés par la mondialisation apportent leur lot de contestations : la surpopulation, la pauvreté, et les désastres environnementaux sont les nouveaux désordres socio-politiques auxquelles la nouvelle génération devra faire face. Le duo néerlandais Rushemy botter et Lisi Herrebrugh, lauréats du grand prix de la mode du festival international de Hyère et sur lesquels nous avons déjà écrit un article, a mis le cap sur le problème des flux migratoires des colonies néerlandaises vers les pays développés et de la pollution des océans avec la collection « fish and fight ». La collection faite à partir de filets de pêche recyclés, de sacs en plastique noués autour du cou, revendique un changement de paradigme profond qui va bien au-delà du vêtement. En plus de dénoncer les méfaits de l’activité humaine sur la planète, le couple introduit la notion d’upcycling en créant des pièces avec des matériaux existants et en détournant des objets de leur fonction initiale.

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La créatrice Ester Manas quant à elle, s’insurge devant les discriminations morphologiques de l’industrie qui impose la minceur comme un critère incontestable de beauté aux femmes. Avec sa collection « Big Again », elle cherche à célébrer la beauté féminine sous toutes ses formes. Un « empowerment » nouvelle génération allant du 34 au 50 et un casting grande taille vont donner raison à la jeune femme qui se fait remarquer lors de son passage au 3ème festival de Hyère.

Les personnes qui consomment la mode prennent-ils réellement conscience des enjeux mis en avant par les créateurs ? Ces enjeux sociaux ne font-il pas simplement l’objet de stratégie marketing ? Autant de convictions qui défilent sous nos yeux pleins de revendications et d’espoir qu’un jour les choses changent. Qu’un jour l’impact soit réel. Les marques de mode font parler, questionnent notre réalité, puis transforme nos valeurs et notre indignation en une redoutable stratégie marketing qui fait vendre. Et puis plus rien, jusqu’aux prochaines fashion-weeks, au prochains concours de mode permettant de grappiller à nouveau  un peu de visibilité . Les mannequins resterons minces, les femmes cantonnées à des rôles subalternes et la guerre et les rapports de forces continueront de modeler notre société. Le formidable lieu de revendication qu’est la mode ne se départit jamais tout à fait de son fond de commerce : vendre. Et le consommateur soit ne voit même pas l’esbroufe, soit se fait de plus en plus désabusé et méfiant. S’il faut se tenir vent debout contre les problèmes, les injustices et les incohérences, sommes-nous toujours  légitimes lorsque nous nous rendons coupables des mêmes incohérences? À méditer…