Hier soir la rédaction Modelab a eu l’honneur et le plaisir d’être conviée au défilé de la première promotion de l’école Casa 93.  Qu’est-ce que Casa 93 ? Sûrement pas une école comme les autres. Basée sur la notion d’égalité des chances, son concept est importé du Brésil et se calque sur le modèle de la Casa Geração Vidigal fondée en 2013, pour les jeunes du quartier de Vidigal, à Rio de Janeiro. Nadine GOnzales, cofondatrice du projet est à l’initiative des deux écoles chapeautées par l’association ModaFusion.

Casa 93, c’est une formation professionnelle proposant une méthode pédagogique innovante. c’est une école qui choisit de se tourner vers ceux que l’on oublie souvent trop facilement comme sa grande soeur de Rio de Janeiro. Fondée sur des valeurs bien trop souvent oubliées par nos entreprises et notre système d’éducation, elle fait la part belle à l’audace et au « pourquoi pas moi? ».

Casa 93

« La mode aujourd’hui est un secteur d’activité exclusif peu durable socialement, culturellement, en terme créatif… Pour nous la mode de demain se doit d’être inclusive et créative. J’ai toujours trouvé dans la banlieue une inspiration puissante, à ce titre je suis pour un Grand Paris Créatif, et les projets de Casa 93 pourront contribuer à son émergence. C’est en assumant, sans la dévoyer, ses influences et sa diversité que la périphérie pourra continuer à se réinventer et se renouveler. Au delà de la formation et de l’insertion professionnelle, mon ambition est que la Casa 93 devienne un laboratoire / observatoire de l’esthétique de la périphérie dans chaque métropole en mutation.« 

Nadine Gonzalez, cofondatrice du programme Casa 93

Casa93 offre l’opportunité à un plus large panel de profils d’accéder aux formations de mode. Combien de talents qui s’ignorent n’oseront jamais poussé les portes des grandes écoles de mode ? Combien n’en auront même jamais l’idée par auto-censure ou par simple désinformation? Combien n’en ont tout simplement pas les moyens matériels?

Quel manque à gagner pour un secteur qui appelle le changement et l’innovation. Casa93 a pour vocation de révéler ceux qui ont perdu confiance, ceux qui sont convaincus que le milieu de la mode et de la création est inaccessible pour les jeunes issus des zones prioritaires. Pour ceux qui se sont perdus en chemin. Pour ceux que l’on a persuadé de choisir une route qui n’était pas la leur.

Le pari est osé mais nécessaire. Dans une industrie qui s’appuie encore malheureusement beaucoup sur le travail gratuit, l’exploitation des talents, des rapports de forces délétères qui épuisent les équipes, poser au centre d’un projet pédagogique l’épanouissement personnel, l’intégration sociale et l’insertion professionnelle par la créativité est un véritable bond en avant. En identifiant, formant, et promouvant les jeunes talents des périphéries sur le marché du travail, Casa93 rebat les cartes et change les paradigmes. L’entre-soi bien huilé du monde de la mode dans le viseur, cette nouvelle école casse les codes et affirme : « le talent est partout et surtout là où l’on ne l’attend pas ». Vent de nouveauté dans les salons feutrés parisiens, il ne s’agit pour autant pas d’un nouveau microcosme underground, à la marge du système. Casa 93 bénéficie de parrainages solides et influents (notamment les fédérations du Prêt-à-Porter et de la Couture et de la Mode pour ne citer qu’eux), d’intervenants et de professeurs bénévoles, acteurs prépondérants du secteur (entre autres Dianes Pernet, Maroussia Rebecq, Jérôme Dreyfuss, Patricia Lerat…). Pour infiltrer et modifier un système mieux vaut en connaître les rouages…

 

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Sans restriction de diplômes ou de moyens, Casa 93 accueille ses étudiants selon les critères de sélection suivants :

  • la passion de la mode,
  • la créativité,
  • le talent,
  • la motivation.

Le processus sélectif se fait à travers un formulaire d’inscription, un entretien individuel et collectif. Une prépa de trois mois de septembre à décembre permet d’effectuer un premier tri parmi les admis et vérifier l’engagement et les capacités de réussite des élèves. S’en suivent une formation intensive de six mois puis à partir de juin une cession de coaching avec des professionnels prépondérants du secteur, pour ceux qui souhaitent entreprendre, mais également pour ceux qui souhaitent (re)commencer leur vie active sur le marché de la mode. Cette formation professionnelle gratuite s’adresse prioritairement aux jeunes talents issus des quartiers politique de la ville, de 18 à 25 ans mais fait de l’élève l’acteur de son parcours avec un système de paiement/remboursement des frais de scolarité en fonction de l’assiduité, du sérieux de l’étudiant et de son respect du règlement intérieur.

 

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« Je souhaite devenir créatrice de mode. J’ai choisi de travailler dans le studio de création, le journalisme ainsi que l’événementiel.
J’ai pris conscience de l’impact de la mode sur l’homme et l’environnement. Je souhaite que la casa me donne suffisamment d’armes pour être une actrice pertinente du changement.« 

Doris Traore, élève de la Casa 93.

Une école pour rompre avec les modèles en place et formé une nouvelle génération de professionnels, alertes et pertinents sur les nouveaux enjeux de la mode. Pourquoi on y croit ? Pour changer la mode, la prmeière clef d’entrée est l’éducation et la formation des futurs professionnels. Comment innover et rompre la chaine de la répétition des schémas si l’on reproduit au sein des écoles les lacunes du système professionnel et ses discriminations? D’où viendra le souffle nouveau si tout le monde est formé à penser sur les modes et est élevé dans les mêmes milieux ?

Caroline Hammelle rapporte dans son article du 18 janvier dernier les propos échangés en classe entre Alexandre Kourilsky (professeur) et l’un de ses éléves :

« _ Sérieusement, si on veut revisiter le sac de Jérôme Dreyfuss, il va falloir qu’on montre un peu qui on est »

Une sacoche Louis Bidon, ce qui représente la banlieue, c’est un faux sac de marque. Les grandes marques font bien des tenues de racailles pour Parisiens« .

Touché. En réalité, ici, on est dans le temple d’inspiration de la mode« , conclut le prof dont le but est d’aider ces jeunes à prendre confiance en eux et à démonter les clichés. »

Le décor est planté. Ici pas de faux semblants, ni de fausse créativité de la rue. Ici chacun vient avec son vécu, son franc-parler ou sa timidité, ses attaches et ses blocages mais surtout avec son talent et son intelligence. Car c’est ce qui transparaît dans cette première présentation de la Casa 93. Beaucoup de spontanéité, des idées et une franche débrouillardise.

 

Casa 93

 

Pour présenter leur collection upcyclée où se mélangent les influences et les techniques (plastiques crocheté, broderies silliconées, superposition de tissages aux formes organiques, vestes déstructurées, jeu de transparence et silhouettes modulables), les élèves de la Casa 93 ont imaginé quatre tableaux suivant quatre stations de la ligne 13 à Paris.

Suivant cette mise en scène, les jeunes créateurs posent les jalons d’une reflexion limpide sur notre société, ses enjeux et leurs interrogations à eux, premiers acteurs d’un futur parfois incertain. Dans un quotidien fait d’attentes, de répétitions et de frustrations symbolisé par les couloir de la ligne 13, ces jeunes ouvrent une brèche le temps d’un défilé qui n’a de défilé que le nom. Les modèles, amis bienveillants et investis pour la plupart, marchent, dansent, se touchent, explorent les vêtements qu’ils portent et les habitent avec naturel. Les corps sont ceux de tout le monde, on a laissé  les diktats au placard. Personne ne marche droit devant soi avec le regard vide en mettant consciencieusement un pied devant l’autre. On exhibe tatouages, maquillage, piercing, cellulite, genoux cagneux, tétons, petits boutons, cheveux lisses, crépus, rasés… la rue est vraiment là. Pas de posture de studio, de version fantasmée de la banlieue, de ses habitants, de ses codes. Place de Clichy, on rêve les yeux ceint de perles. Métro Garibaldi la Nature se fait protéiforme et investit chaque partie du vêtement, comme poussent les plantes entre deux plaques de bétons. Métro La Fourche on réinvente les formes du vêtement comme on se fraie un chemin dans la vie, chacun avec ses codes.  À la station Gaité on évoque le paradis artificiel, ce besoin parfois éprouvé de se divertir, de se diversifier, faire de soi un autre. Se fuir soi-même.

Avec simplicité et sans faux semblants, ces jeunes talents nous balancent à la figure leur mode sans nos clichés. Leurs vies sans les regards parfois condescendants des autres. Une altérité fraiche et pleine de potentiel.

Article rédigé à quatre mains avec Doris Eliot.

 

Casa 93, la première école de mode ouverte à tous

"Le système actuel de la mode est très vieillissant, très oppressant"On est allés à Casa 93, la première école de mode gratuite, ouverte à tous, avec ou sans diplôme.

Publiée par Konbini sur Dimanche 6 mai 2018

 

Crédits photos :

Photo de couverture : Bruno Lévy pour Libération

Instagram Casa 93 :  @casageracao93

Bruno Lévy pour le blog Bobines : http://bobines.blogs.liberation.fr/

Instagram de Mathilde Rousseau : @mathilde.rousseau

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