De Los Angeles à Hambourg, en passant par San Fransisco et aujourd’hui Berlin, Lina Wassong est une artiste FashionTech plurielle, curieuse et généreuse. Pour Lina, « La technologie peut être esthétique et la mode est une merveilleuse interface pour refléter cette beauté. » Convaincue de l’immense potentiel de la fabrication numérique, elle enseigne et rédige des livres sur l’électronique pour démocratiser sa passion. Mais plus que tout, elle souhaite introduire l’émotion dans la technologie, ce qu’elle fait en puisant son inspiration dans la nature et les sciences du vivant. J’ai échangé avec Lina pour en apprendre plus sur elle et ses designs interactifs.

M : Bonjour Lina Wassong ! Parle-nous de toi. Peux-tu nous décrire ton parcours et ton lien avec le milieu de la mode ?

Oui, bien sûr ! J’ai commencé par prendre des cours de design alors que je vivais à Los Angeles en Californie. J’ai ensuite déménagé en Allemagne à Hambourg où j’ai étudié l’ingénierie textile qui recouvre tous les aspects techniques de la confection vestimentaire.

Après avoir vécu à San Francisco pendant un moment, je me suis prise de passion pour l’électronique et le code. L’aspect créatif de la technologie m’a vraiment fascinée, et de fil en aiguille, j’ai fini par confectionner des pièces interactives. Ces trois dernières années furent très riches pour moi : j’ai rédigé trois livres sur l’électronique et la programmation, animé de nombreux ateliers technologiques et tout appris en matière de découpe laser et d’impression 3D. Aujourd’hui j’ai la chance de partager un cabinet de design avec Anja Dragan au cœur de Berlin. Je donne également des conférences sur le design d’interface à l’Université des sciences appliquées de Potsdam…

… Une vraie globetrotter ! Comment ton expérience de vie à San Francisco influence-t-elle ton travail actuel ?

Lina Wassong : J’imagine que sans avoir vécu à San Fransisco, je n’aurais jamais programmé mon premier microcontrôleur. Mon travail aurait été très différent de ce que je crée et enseigne aujourd’hui.

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Parallax Dress – Lina Wassong

M : Pourquoi es-tu venue t’installer à Berlin ? Qu’est-ce qui te plaît dans cette ville ? Un côté arty qui te manquait dans l’environnement trop tech de San Fransisco ?

Lina Wassong : J’ai toujours su que je finirai par habiter à Berlin à un certain stade de ma vie et venir ici au début de ma carrière fut la bonne décision. J’ai beaucoup apprécié vivre à San Francisco qui est une ville très sympa aussi, mais pour expérimenter sur le plan artistique, c’est moins libre qu’à Berlin. Il faut avoir un job en béton pour survivre dans cet environnement tech très compétitif. Mais qui sait, peut-être que j’y reviendrai un jour. Il ne faut jamais dire jamais.

M : Et à Berlin, quels lieux aimes-tu fréquenter ?

Lina Wassong : Vers chez moi il y a cette vieille friche industrielle qui a été réaménagée en brasserie en plein air (beer garden). En été vous me trouverez toujours là-bas, une pizza à la main (elles sont à tomber). Et bien sûr il y a plein de bars et de clubs sympas le long de la Spree, la rivière qui traverse Berlin.

M : Quelle est la spécificité de la scène locale FashionTech berlinoise ?

Lina Wassong : Haha, pour commencer, elle a déjà le don d’exister ! La plupart des grandes villes restent braquées sur la mode traditionnelle. Berlin n’a pas d’histoire de la mode, ce qui laisse bien plus de liberté en matière d’expérimentation.

M : Parlons un peu de tes créations maintenant. Que trouves-tu d’esthétique dans la technologie ?

Lina Wassong : Lorsqu’elle est réalisée correctement et de façon propre, la technologie peut vraiment être magnifique. Bien sûr, il est essentiel de cacher tout ce qui effraie, ou qui disons, met les gens mal à l’aise, comme les câbles, les joints de soudure, les circuits imprimés… Aujourd’hui, grâce à la fabrication numérique, la découpe laser et l’impression 3D permettent de créer des formes très complexes. Des formes nouvelles qu’il aurait été impossible de réaliser avant l’apparition de ces outils numériques. La technologie permet aussi de concevoir des pièces interactives qui évoluent en s’adaptant à leur environnement. La technologie nous permet de communiquer avec des objets analogiques.

M : Justement, quelle fonction à l’interactivité de tes vêtements ?

Lina Wassong : Pour apporter de l’interactivité à mes créations, je m’appuie sur les senseurs environnementaux, la robotique, et bien plus encore. Ce que j’apprécie vraiment, c’est quand une pièce reflète les changements de son environnement à travers la lumière ou le mouvement. A travers chaque création, j’en apprends plus sur la technologie et en particulier les senseurs. Ces petits composants qui arrivent à détecter les changements sont vraiment fascinants.

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Symbiosis Dress – Lina Wassong

M : Mais alors Lina, dans tes créations, c’est la fonction technologique ou esthétique du vêtement qui prédomine ?

Lina Wassong : La fonction esthétique est plus importante, tout simplement car elle est plus visible. J’adore travailler sur l’aspect tech d’un nouveau design, mais si je n’arrive pas à le transférer correctement dans le vêtement, il est vite perdu ou devient moins intéressant. À notre époque digitale nous sommes vraiment gâtés en ce qui concerne la technologie, mais la plupart des gens ne savent même pas comment connecter une simple LED à une batterie…

M : L’intelligence artificielle et le machine learning (capacité d’apprentissage des machines) sont des sujets très actuels en ce moment. Comment as-tu abordé ces thématiques dans ton dernier projet, la parallax dress ?

Lina Wassong : La robe parallaxe s’inspire de l’évolution de l’intelligence. Il y a tellement de degrés d’intelligence différents et l’intelligence artificielle en est une. Ce qui est sûr, c’est qu’en matière de résolution de problèmes, l’intelligence artificielle va gagner en importance dans les années à venir.
Avec la robe parallaxe, j’ai fusionné la technologie moderne avec le comportement intelligent d’un octopus. Le centre de contrôle d’une pieuvre est réparti sur tout son corps, ce qui lui permet de déplacer ses tentacules de façon indépendante. Cette originalité le rend particulièrement apte à résoudre des problèmes complexes. La robe parallaxe intègre un senseur qui détecte les mouvements et envoie des signaux au microcontrôleur. Ensuite, les bras imprimés en 3D et découpés au laser se mettent à bouger indépendamment, en fonction des mouvements de son environnement – tout comme une pieuvre.

… Au final nous n’avons donc rien inventé, tout le mérite revient à l’octopus !

M : Tes créations font beaucoup référence à des organismes biologiques, comme la jellyfish skirt (jupe méduse). Les scientifiques observent la nature pour trouver des solutions techniques aux problèmes humains. Penses-tu que l’on pourrait aussi s’inspirer du biologique en terme de design ? Une sorte de « biomimétisme esthétique » ?

Lina Wassong : Oui, absolument. Ça fait des millions d’années que la nature trouve des solutions à des problèmes très complexes. La nature peut être une très bonne source d’inspiration, surtout en matière d’aviation ou d’architecture, mais aussi en terme de technologie et de design.

Pour la plupart des gens, la technologie est plutôt synonyme de froideur, l’artificialité et d’apathie. Pour changer cela, il est bon de s’inspirer de la nature, car c’est quelque chose à quoi nous pouvons tous nous identifier.

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Lina Wassong en plein ajustement de la robe Symbiosis

M : Comment imagines-tu ton futur et celui de la FashionTech dans les 10, 20, prochaines années à venir ?

Lina Wassong : Comme je l’ai dit plus tôt, la fabrication numérique nous donne la chance de créer des designs très complexes. Lorsque ces technologies seront plus connues et accessibles pour tous, on pourra s’attendre à un changement d’envergure dans toute l’industrie créative.

Pour ma part, j’adore enseigner, surtout quand il s’agit de technologie et de créativité. Donc je vais certainement me concentrer là-dessus. Et bien sûr, je suis toujours très excitée à l’idée de découvrir de nouvelles technologies intéressantes pour mes créations.

Merci Lina !

Vous pouvez retrouver le shooting que nous avons réalisé des créations de Lina Wassong dans le dernier numéro de Modelab spécial Berlin.