Notre numéro papier sur Berlin et ses innovations étant maintenant épuisé (merci chers lecteurs pour votre enthousiasme!), nous vous proposons aujourd’hui une séance de rattrapage et inaugurons une série d’articles directement tirés de ce numéro spécial.

Nous avions eu le plaisir de rencontrer pour une interview Marte Hentschel, créatrice et PDG de Sourcebook, plateforme dédiée aux professionnels et à leur mise en relation. Sans ambages, elle nous avait livré sa vision de la Fashiontech et des spécificités berlinoises en matière de création de mode. Une rencontre toute en fraicheur et spontanéité à découvrir (ou à re-découvrir) dès à présent.

Modelab : Peux-tu te présenter ?

Je m’appelle Marte Hentschel. Je suis la PDG de Sourcebook, une start-up basée à Berlin que j’ai fondée en 2015. Au départ, nous faisions partie d’un projet de R&D financé par l’Union Européenne pour connecter et mettre en contact les fournisseurs, les fabricants et les designers afin de favoriser des chaînes d’approvisionnement transparentes et locales en Europe. Aujourd’hui, nous sommes la plus importante plateforme gratuite de sourcing en ligne, et nous faisons aussi office de base de données. Nous comptons plus de 2 000 entreprises inscrites, venant de différents secteurs de l’industrie. Notre mission consiste à créer des ponts entre le développement durable et l’innovation technologique, parce que nous sommes convaincus que ces domaines seront capables de faire avancer la mode et l’industrie textile. J’ai une formation en design de mode et gestion de production, je suis conférencière et intervenante et j’aime les produits intelligents, bien faits et résistants !

Marte Hentschel
Équipe Sourcebook – crédits Sourcebook

Que penses-tu de l’écosystème mode à Berlin ?

Marte Hentschel : C’est un domaine très vibrant, en pleine expansion, et pourtant encore très jeune. Il y a une longue histoire de production de textiles techniques en Allemagne, mais la fashion tech en elle-même a fait son entrée il y a environ cinq ans, et cet écosystème est extrêmement segmenté et aurait besoin d’une infrastructure solide. Cela dit, certaines communautés communiquent très bien. L’écosystème mode berlinois regroupe le DIY, les hackers et les makers, les développeurs de logiciels et de hardware et de nombreux designers de mode tout juste diplômés. Il y a dix écoles de mode rien qu’à Berlin ! La plupart de ces acteurs sont de petites entreprises, mais il y a aussi quelques grands groupes. Certains acteurs majeurs encouragent l’innovation et la professionnalisation du secteur, comme Premium Exhibitions. Ils fournissent une plateforme pour la fashion tech, la retail tech et les wearables avec leur conférence FASHIONTECH BERLIN, qui est maintenant un temps fort de la fashion week de Berlin. Ici, on a aussi Zalando, un géant de l’e-commerce qui est un employeur important pour les jeunes diplômés. Ils proposent des programmes et des incubateurs pour la scène fashion tech berlinoise, qui est de plus en plus mise en valeur au sein de l’écosystème tech et start-ups. Les médias tirent aussi leur épingle du jeu, parce que la mode commençait à être un peu obsolète et les Allemands ne la voyaient plus comme un héritage culturel important.

Comment imagines-tu le futur de la Fashiontech d’ici cinq ans, à Berlin et en Europe ?

Marte Hentschel : De nouveaux business models sont en train d’émerger, les marques de produits de consommation vont peu à peu devenir des prestataires de services et les fournisseurs des plateformes. L’ordre traditionnel sera bientôt bouleversé avec à la clé de nouvelles opportunités pour les petites marques et les fabricants spécialisés dans les produits de haute qualité, les technologies de pointe et les services proches du marché. On commence à voir des mouvements à contre-courant, des marques de mode qui proposent des collections pharaoniques pour les défilés et dépensent des milliers pour un événement de 20 minutes qui ne touche qu’un public très limité ne sont plus la norme. Aujourd’hui, les PME peuvent même se permettre de commencer avec un seul produit, qui se teste rapidement et peut être lancé à l’international quasi-instantanément. Un projet centré sur la tech peut se réaliser avec une perspective design et développement durable. C’est une approche plus holistique qui permet d’acquérir une base de fans loyaux. C’est vraiment intéressant, et je crois sincèrement que lorsque l’on disposera d’une infrastructure plus solide, ce genre de business model se multipliera, ainsi que les actions de lobbying. Alors qu’il s’agit pour l’instant d’un sujet de niche un peu geek mais à la pointe de l’innovation, la fashion tech deviendra bientôt un marché de masse avec un vrai poids économique, à Berlin et ailleurs.

Marte Hentschel
Next Tex Innovation Show – crédits Sourcebook

Une injection massive d’argent dans le secteur pourrait essouffler un peu les passions…

Marte Hentschel : C’est vrai. Et si l’on regarde les autres industries, comme l’agroalimentaire ou les produits de consommation, on peut déjà voir ce qu’il se passe quand le marché se consolide : les esprits très indépendants, les hackers et les makers talentueux que Berlin a su attirer pourraient bien disparaître. Dans un écosystème plus commercial, ces pionniers de la fashion tech pourraient devoir sortir du secteur pour trouver des opportunités intéressantes et de l’inspiration. Quand les coûts augmentent, les entrepreneurs doivent prendre plus de risques pour réaliser leurs idées, mais les idées prometteuses peuvent aussi être réalisées de façon plus professionnelle quand il y a plus d’argent. C’est aussi pour cela qu’on a besoin des politiques et des institutions en plus de l’esprit open source et de co-création qu’on trouve dans les labos et les incubateurs. Ce serait vraiment dommage que la fashion tech devienne un secteur de placement comme les autres centré sur les scénarios de sortie, sans apporter de véritable valeur culturelle et créative sur la durée. C’est un challenge important pour une ville au cœur de l’Europe avec une scène start-ups jeune. Comment trouver l’équilibre entre un viviers de talents dans un écosystème qui attire certains des esprits les plus brillants au monde, tout en leur offrant une fondation solide où les idées qui en valent la peine peuvent être développées de façon durable ? Je crois que la collaboration entre tous les investisseurs est la clé, qu’ils soient publics ou privés, grands ou petits.

C’est peut-être la question. Dans la fashion tech, il y a de nombreux projets un peu gadgets. Qu’en penses-tu ?

Marte Hentschel : Pour être honnête, j’aime beaucoup vivre dans une ville où ce genre de projets sans intérêt est encore possible. C’est amusant de faire partie d’un laboratoire local où les idées les plus folles peuvent naître et arriver à recruter une équipe de passionnés. Comme l’Electronic Textile Institute Berlin (ETIB) où l’on hacke des machines de tricot et de broderie. Je crois que nous sommes en ce moment à un point où tout ce que l’on voit sur le marché des wearables, pour l’instant, ce sont des gadgets bizarres. Mais au fur et à mesure que la technologie deviendra plus accessible et plus compréhensible, on devrait pouvoir mêler les secteurs de l’électronique et de la mode pour proposer des solutions plus globales pour le quotidien. Mais malgré ces vagues de croissance et de stabilisation, je crois que certains de ces soi-disant textiles et wearables intelligents ne sont pas si bien pensés ni si bien développés, pas seulement en terme de design mais aussi d’un point de vue économique, éthique et écologique. Je suis assez critique quand on parle de développement durable : lorsque l’on ajoute des composants électroniques au textile et que le produit devient en conséquence toxique et impossible à recycler, je ne suis pas sûre que l’on puisse parler d’intelligence. Alors, chers ingénieurs, s’il vous plaît, travaillez à créer des produits et des services véritablement intelligents, qui ne font pas partie du problème mais bien de la solution. Et les créateurs de mode devraient embrasser la technologie comme nouvel outil de design et se lancer dans la collaboration inter-disciplinaire !

Veux-tu ajouter quelque chose ?

Marte Hentschel : De mon point de vue de conférencière à l’université, l’éducation a besoin d’une révision et les professionnels doivent élargir leurs perspectives. Par exemple, des technologistes créatifs qui comprennent bien l’industrie de la mode et ont accès aux outils numériques et à la technologie. De nombreux créateurs de mode sont encore formés de manière plutôt traditionnelle – ils ont peur de la technologie ! Je crois que tout créateur devrait apprendre à coder, et que tout programmeur devrait avoir une formation en arts manuels. J’espère vraiment que les prochaines générations se comprendront mieux et que l’on pourra former des ponts entre ces mondes séparés que sont le monde des ingénieurs, celui des designers et celui des forces de vente. Et cela doit commencer par l’éducation.