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MateriO, l’inspiration par la matière

La semaine dernière j’ai rencontré Susanna Campogrande, designer et consultante chez MateriO Belgique. MateriO est un service de veille et plate-forme de découverte des innovations matières. Fondée en 2000, l’entreprise propose à ses membres plusieurs « materiOthèques « , autrement dit des bibliothèques de matières. Centre de ressources en matières innovantes, ses services s’adressent principalement aux designers, tous secteurs confondus. Nous faisons aujourd’hui avec Susanna Campogrande un focus sur les matières textiles innovantes d’aujourd’hui et de demain, les enjeux technologiques auxquels font face fabricants et designers de l’industrie textile et le rôle de MateriO dans ce processus.

Bonjour Susanna, pouvez vous nous expliquer comment fonctionne MateriO ?

MateriO s’inscrit dans le panorama des matériauthèques et des autres centres de matériaux qui existent. Nous avons comme particularité d’être une structure indépendante vis à vis des industriels, nous ne vivons pas de la publicité des fabricants, le service est uniquement financé par ses utilisateurs. Nous sélectionnons des produits qui nous semblent intéressants et innovants, adaptés à notre cible, généralement des entreprises de design mais aussi des industriels. Nous sommes une vitrine pour une sélection de produits à caractère innovants, de matériaux-produits, de semi-transformés qui sont multi-matières et multi-secteurs d’application. Ici à Bruxelles nous travaillons beaucoup avec les fabricants et les industriels du meuble, mais nous avons aussi travaillé pour les secteurs de l’automobile, du design d’intérieur, de la scénographie et bien sûr du textile (mode, accessoires, bagagerie etc.).

Nous fonctionnons comme une plate-forme de communication entre ceux qui cherchent des matériaux et ceux qui les produisent avec pour clé d’entrée tout ce qui concerne l’innovation et l’inspiration par la matière.  Nous apportons à nos clients un regard design sur la matière.

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Quels sont les services que vous proposez à vos clients ?

Au centre du système il y a la matériauthèque, cette bibliothèque de matières physique et virtuelle. Il en existe une à Paris, à Prague, Bratislava, ici à Bruxelles et bientôt en Asie. La bibliothèque de matière de Bruxelles recèle aujourd’hui aux alentours de 7000 échantillons matières qui ont chacune une fiche de description avec un contact fournisseur. Ensuite il y a la base de donnée en ligne disponible sur notre site, matériauthèque virtuelle qui rassemble encore plus de matières et qui fournit plus de 5000 contacts de fournisseurs. Nous référençons majoritairement des matériaux mais aussi des types de traitements ou de transformation de matériaux, un procédé technique ou de sou-traitance industrielle, un savoir-faire. Nous proposons aussi des services annexes. Cela va de l’organisation de shows tendances, animation de workshops créatifs, organisation de rencontres thématiques, le tout toujours axé matières. Nous montons aussi des expositions comme par exemple dans le cadre du Mood Indigo (salon du textile d’ameublement) à Bruxelles ou bien le salon Subcontracting à Anvers. Nous faisons aussi du sur-mesure, de la veille technologique en fonction du besoin spécifique d’un client. On peut par exemple travailler sur une matériauthèque thématique adaptée à un client. Nous fonctionnons comme une structure privée, c’est à dire que l’accès à la matériauthèque se fait par un système d’abonnement payant qui peut comprendre différents services.

Quel rôle joue MateriO dans le processus de design ?

Il est important d’avoir des experts qui connaissent les matières et qui ont l’habitude de faire des transferts technologiques entre une application et l’autre. Un client repart avec les réponses matières à ses questions design et parfois aussi avec des réponses design. Ici à MateriO Belgique nous sommes une petite équipe de trois personnes. Karen Sprengers, directrice, Alan Dergent et moi-même avons des profils de designers ce qui nous permet d’avoir une approche créative à la matière. Nous combinons cette approche design à notre connaissance du milieu industriel.

Nous avons l’habitude de travailler avec les fabricants de matières et nous parlons deux langues, celle du créatif et celle du fabricant. C’est ce qui fait la différence.

Apportez-vous un suivi aux designers après le processus de conseil matière ?

Il peut arriver que nous fassions du suivi, de l’accompagnement pour certains projets. Nous avons parfois à faire à des créatifs qui n’ont pas l’habitude de traiter avec les industriels et nous pouvons les aider dans ce processus. C’est quelque chose que l’on peut faire parce que notre équipe à Bruxelles est très axée consulting, dans les secteurs de l’innovation, de l’éco-design, et MateriO est un de nos outils de travail. Nous accompagnons les entreprises qui se réabonnent d’une année à l’autre à nos services car nous les connaissons bien, nous savons ce qu’il recherchent et nous pensons à eux lors de notre processus de veille technologique. Nous proposons une newsletter sur l’actualité du secteur tous les mois et nous avons également une newsletter quotidienne adressée à nos membres qui s’appelle  » Dayly MateriO  » et qui fait chaque jour un zoom sur une matière que contient notre base de donnée en ligne. Cela permet aux designer de découvrir de nouveaux produits qu’ils n’auraient pas forcément eu le temps ou l’idée de trouver.

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Comment découvrez-vous les nouvelles matières innovantes ?

Il y a bien sur des salons à ne pas rater. On peut citer parmi eux des salons spécialistes des matériaux dans plusieurs domaines comme le JEC (salon des matériaux composites), le salon des emballages et du packaging, Première Vision, le Midest (salon de la sous-traitance industrielle) ou encore Batimat. Mais nous faisons aussi des salons comme Maison et Objets ou le salon du meuble à Milan. Certains jeunes créateurs inventent et mettent au point de nouvelles matières directement intégrées dans leur produits. C’est une approche de la matière tout à fait récente et expérimentale qui nous intéresse et qui nous permet de découvrir de nouvelles matières directement à travers leurs applications. Ensuite, bien sûr, nous faisons de la veille sur internet et par le biais de la presse. Et nous bénéficions évidemment d’un réseau humain. Les fabricants qui nous connaissent viennent vers nous lorsqu’ils ont des nouveautés. Il y a dans le monde plusieurs matériauthèques, surtout concentrées en Europe. Il existe aussi des centres pour l’innovation en matériaux, des centres de recherche. Nos concurrents et nous travaillons tous plus ou moins sur la même chose mais nous ne proposons pas forcément les mêmes services.

Existe t-il des matériauthèques spécialisées dans le textile ?

Autrefois il y avait une tissuthèque privée a Paris, puis elle a été vendue à Innovathèque (matériauthèque basée à Paris). Il existe également à l’école des Arts Deco de Paris une tissuthèque tenue par Isabelle Rouadjia.

Chaque matériauthèque a sa spécialité mais je pense que MatériO est sans doute la plus transversale, la plus ouverte.

Il existe également d’autres types de structures qui peuvent faire ce lien entre industriels du textiles et designers comme La Maison du Savoir-Faire et de la Création, l’IFTH (Institut Français du Textile et de l’Habillement) ou encore l’UIT Nord Roubaix.

Comment percevez-vous les produits textiles innovants d’aujourd’hui et l’évolution du secteur dans l’avenir ?

Les récents livres de Florence BOST, « Textiles Innovants et Matières Actives » et « Les Enjeux des Nouveaux Matériaux Textiles » de Christine Browaeys sont de belles récoltes de ce qui se fait aujourd’hui en matière de textiles innovants. Ils contiennent des projets qui peuvent paraître gadgets, mais s’ils paraissent gadgets c’est parce que les industriels n’ont pas encore bien intégré ces technologies de l’habillement. J’ai constaté en travaillant avec les industriels textiles qui font des textiles techniques, qu’ils n’exploitent pas la dimension design textile, en terme d’esthétique. Il ne prennent pas forcément en compte la dimension de design textile lors de la mise au point de la matière, du textile technique. Il y a là encore énormément de choses à faire.

Il manque un maillon dans la chaîne de production et d’utilisation des textiles techniques. Le jour ou l’on aura fait un pas en avant vers cette problématique je pense que l’on verra vraiment des choses intéressantes.

Ce maillon manquant représente-il un métier qui n’existe pas encore ?

Je dirais que le métier existe mais que les fabricants n’y font pas assez appel. Ils ne font pas appel à des designers textiles mais travaillent plutôt avec des ingénieurs textiles. Le designer textile pourrait pourtant apporter une nouvelle dimension aux textiles techniques pour que les applications futures de ces matières puissent être développées à partir du design et de la conception de la matière. Aujourd’hui un secteur d’application qui fonctionne pour les textiles techniques et innovants est le monde du médical. Il faut bien distinguer ce types d’applications fonctionnelles à d’autres types d’applications qui aujourd’hui sont vues comme encore trop gadget.

Quelles innovations textiles récentes vous ont marquées ?

Les textiles à base de bois appliqués au design existent depuis longtemps, mais récemment il y a de vrais produits qui sortent comme ce produit italien qui s’appelle «  Ligneah « . Il y a également en terme de production des choses très intéressantes qui se passent, comme la production intégrée de semelles de sport et de la maille qui composent la chaussure. D’autres innovations textiles nous attendent probablement sur première vision cette semaine !

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Dans la matériOthèque de Bruxelles – Textiles bois Ligneah

Un dernier mot pour la fin ?

Je tiens à parler d’une étude bipartite qui a été conclue en 2015 par les industriels textiles de la région transfrontalière Belgique-France qui s’appelle ACV Tex (Analyse du Cycle de Vie). Cette étude fait l’analyse a l’échelle mondiale du cycle de vie des textiles et permet de mieux comprendre l’impact environnemental de la production d’un produit textile. Elle prend en compte une période qui couvre tout le cycle de vie du produit de la fabrication de la matière première jusqu’au recyclage éventuel du produit à la fin de son cycle de vie. Il a été prouvé que pour un t-shirt en coton blanc produit en chine puis acheté et utilisé en France pendant un an, lavé séché et repassé régulièrement, au bout d’un an c’est la phase d’usage du t-shirt qui est la plus impactante au niveau environnemental. Cette étude a montré que nous avons beaucoup d’idées préconçues sur le fait qu’un produit soit fabriqué en Chine, sur l’impact écologique de sa production etc. Mais cette étude permet de prouver scientifiquement que c’est bien l’entretien de ce t-shirt blanc qui est le plus néfaste pour l’environnement. Je pense donc que ce qui est innovant aujourd’hui, et ce qui sera innovant demain en matière de textile c’est de produire des vêtements qu’on ne doit pas entretenir de façon aussi polluante. Une des pistes est de produire des textiles qui n’ont pas besoin d’être lavés, repassés, séchés, voire même, et cela peut paraître aberrant, un vêtement jetable.

 

Pour aller plus loin, Susanna Campogrande vous propose une liste d’ouvrages dirigés par MateriO et consacrés aux matériaux innovants :

 

Sophie
Designer print, curieuse, passionnée de mode et d’innovation.