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Noémie Devime, inspiration et innovation par la matière

Noémie Devime, créatrice de mode depuis 2012, vit et travaille à Paris. Après une formation poussée et le passage par de nombreuses Maisons de mode, telles que Dior et Balenciaga, elle est entrée dans la Fashiontech par « la Fashion Tech Showroom ». Bien qu’assez éloignée alors de la Fashiontech au sens premier du terme, sa « Burning Parade » fut récompensée du Prix du public, de la Fashion Tech Showroom à la Paillasse, en 2015. Innovante par son regard sur la société de consommation, cette parade a été conçue en 2014 en réaction à l’accident du Rana Plaza qui a causé plus de 1 000 morts au Bangladesh, et a tiré la sonnette d’alarme sur le danger que peut impliquer la consommation du vêtement en ce début de XXIème siècle. Si aujourd’hui Noémie Devime est pleinement investie dans l’innovation textile et technique, cette première présentation résume à elle seule son approche de la mode.

Rencontre avec une jeune créatrice engagée, qui voit dans la mode un champs inépuisable d’innovations tant sur le plan esthétique que sur la technologie, les modes de production et de consommation.

Robes phosphorescentes et rétroréfléchissantes, Collection Incunabula ©Noemie Devime. Model Ruby Soho et Coralie Erichsen. Photo ©Alexandra Mocanu

Robes phosphorescentes et rétroréfléchissantes, Collection Incunabula ©Noemie Devime. Model Ruby Soho et Coralie Erichsen. Photo ©Alexandra Mocanu

Comment appréhendes-tu la fashiontech et comment l’intègres-tu à ton travail ?

L’important pour moi est de créer des formes qui plaisent au public. Il faut intégrer la technologie même dans des vêtements basiques. Qu’elle fasse corps avec le modèle sans en devenir le seul intérêt.

Le côté gadget est le premier combat de la fashiontech. Le produit doit être avant tout désirable, mode et tendance car ça reflète le besoin du consommateur aujourd’hui. Qui n’est pas connecté de nos jours ? qui n’utilise pas la tech ? Pour moi c’est une façon d’être connectée à la société, en phase avec une époque. Mon challenge est de rendre facile et esthétique la tech, l’incorporer dans des looks. Ce qui compte pour moi c’est la mode d’abord, la tech vient en “bonus”.

Robe silver en fil de lurex-élasthane, intérieur coton recyclé. Veste en toile phosphorescente. Défilé Avantex LaFashionTech Runway ©Noemie Devime. Photo ©Jeff Masfoto

Robe silver en fil de lurex-élasthane, intérieur coton recyclé. Veste en toile phosphorescente. Défilé Avantex LaFashionTech Runway ©Noemie Devime. Photo ©Jeff Masfoto

L’écologie est un enjeu très important pour toi, comment l’intègres-tu à tes créations ?

Je m’intéresse par exemple à des modèles de distribution plus lents, plus locaux. Je m’interroge aussi sur l’innovation en terme de matières premières, en considérant les tissus synthétiques non comme une contre-pratique en soi par exemple. Il faut bien se rappeler que certaines matières naturelles, le cotons en tête, sont des hérésies écologiques. L’innovation tech en ingénierie textile est une alternative possible à la surconsommation de textiles et aux dommages collatéraux de l’exploitation agricole de certaines matières premières soumises à une très forte demande de la part de l’industrie de la mode.

De ce que je perçois,  les consommateurs sont pro tech ou pro écologie. En terme de distribution, c’est souvent séparé, pour ma part, je souhaite allier les deux, car cela me semble indissociable.

Quand on parle technologie on pense aussi batterie, matières premières rares, polluantes, comment arrives-tu à mixer écologie et tech dans cette perspective ?

Concernant mes créations, cela reste presque impossible de réaliser un produit parfait, mais déjà le fait de produire en petite quantité et localement c’est écologique. À ce titre  j’avais d’ailleurs participé à l’évènement « La Mode pour le climat » à la Cop 21. D’ailleurs, lors de cette conférence, il avait été souligné que les tissus synthétiques sont aujourd’hui de plus en plus le résultat de la récupération de la seconde main du pétrole. Ils ne sont pas nécessairement les plus polluants, ils sont aussi un moyen de recycler les rebuts du pétrole. Or, j’en utilise de plus en plus.

On a beaucoup d’a priori en matière de textile. Par exemple, l’indigo c’est une teinture qui consomme beaucoup d’eau, tout comme la culture du coton et pourtant ce sont des matières naturelles, et des techniques artisanales.

Même si je privilégie le lin, on voit bien qu’il n’y a pas (encore) de matière idéale (rires). Du coup j’aime lier des matières très tech et des matières bios pour contrecarrer cette image soit complètement hightech soit complètement bio.

Je veux parler au consommateur de 2017 et d’après.

Veste High Visibility coté toile phosphorescente - Collection Incunabula ©Noemie Devime. Modèle Tasha. Photo ©Virgile Reboul.

Veste High Visibility coté toile phosphorescente – Collection Incunabula ©Noemie Devime. Modèle Tasha. Photo ©Virgile Reboul.

Comment cela se traduit concrètement dans tes créations ?

J’attache beaucoup d’importance au fait d’interroger de nouvelles approches du textile. Je fais beaucoup de recherche concernant le développement de tissus innovants. J’envisage notamment de contre-coller des tissus de facture artisanale et des tissus tech. J’aime la portée conceptuelle de ce mélange car c’est une mise en valeur des propriétés des deux. En prenant une jupe boule, ou la veste double face de la collection Incunabula par exemple, imagine la puissance technique et esthétique d’un néoprène associé au bleu profond et à la noblesse d’un coton indigo ;  il n’est pas possible d’obtenir les mêmes propriétés sculpturales d’un néoprène avec une toile de coton et pourtant si l’on associe tradition et modernité la magie opère! C’est ma vision de l’innovation dans la mode.

Veste High Visibility Coté toile de parachute jaune fluo, collection Incunabula ©Noemie Devime Modèle : Ruby Soho. Photo ©Alexandra Mocanu

Veste High Visibility Coté toile de parachute jaune fluo, collection Incunabula ©Noemie Devime Modèle : Ruby Soho. Photo ©Alexandra Mocanu

Plusieurs de tes créations jouent avec la lumière, peux-tu nous en parler plus précisément ?

C’est vrai qu’en terme de tech je peux surtout parler de la lumière et notamment de la rémanence lumineuse.  La veste « High Visibility » est le fruit du détournement de textiles très techniques, de la toile de parachute jaune fluo notamment, d’une doublure phosphorescente de chez Schoeller, et d’une technologie spécialement pensée pour ce modèle.

Ce vêtement est réversible : le jour elle se porte du côté de la toile de parachute qui jaune fluo et qui donne un maximum de visibilité. La nuit on la retourne du côté phosphorescent et on obtient une présence lumineuse dans l’obscurité. Un panneau solaire placé dans le dos, côté jaune fluo, se charge la journée. Cette énergie alimente des LEDS, connectées par des fils électriques, placés dans des tubes en néoprène enfermés dans les coutures intérieures entre le tissu et la doublure. Ainsi la doublure phosphorescente émet une douce lumière la nuit. Sans effet extraterrestre  je précise!! L’intérêt de cette technique n’est pas seulement esthétique. Elle élude le problème des piles et une partie du problème de rechargement de la batterie. En effet, ce système lumineux marche en auto-suffisance. Il y a bien une batterie mais elle n’a pas besoin d’être recharger sur secteur, le Soleil s’en charge, nous pouvons donc parler de rémanence lumineuse. Il y a toujours un côté incertain dans la tech, panne de piles, panne de batterie…

Il y a toujours un côté incertain dans la tech, panne de piles, panne de batterie. La « rémanence lumineuse », pour reprendre les termes de Florence Bost au vu du prototype lors du défilé Avantex, s’en débarasse. Et puis c’est beaucoup plus écologique! C’est plus “soft technologie”.

Et c’est peut-être également plus simple à laver non ? Car c’est souvent le problème dans la fashion tech…

Oui car le système est très simple à enlever! Tout le dos est en fait une poche et tous les fils sont cachés à l’intérieur, ils rentrent dans les coutures intérieures. J’ai cousu les fils avec une double couture qui forme une gaine pour le système d’alimentation depuis le panneau solaire.

Body en néoprène de cachemire et jupe en résille de nylon transparente. Collection Incunabula ©Noemie Devime. Modèle Charlie. Photo ©Virgile_Reboul.

Body en néoprène de cachemire et jupe en résille de nylon transparente. Collection Incunabula ©Noemie Devime. Modèle Charlie. Photo ©Virgile_Reboul.

Qui sont tes partenaires pour développer ce genre de produits ? Ton parcours est très orienté mode, as-tu autour de toi des ingénieurs textiles ou des entreprises partenaires ?

Les fabricants textiles sont mes premiers partenaires. J’adore travailler avec eux. Il y a Schoeller Textil qui m’accompagne depuis que je suis étudiante et je commande régulièrement chez eux. Plus récemment et grâce au salon Avantex, je me suis intéressée à d’autres fabricants dont la proposition est plus créative. Je me concentre essentiellement sur les tissus phosphorescents, réfléchissants, les impressions sur nylon, les matières iridescentes, des secondes peaux membranes qui permettent la respiration et la transparence, des résilles 3D en polyesthère assez volumineuses…

Je garde également un oeil sur le nord de la France, et les japonais.

Je cherche aujourd’hui de nouveaux moyens de combiner des tissus techniques et des tissus traditionnels. En trouvant un biais pour sublimer ou contourner la contrainte technique par exemple, car aujourd’hui ces tissus se séparent au lavage… mais ça vous le verrez dans une prochaine collection, patience!

Cette démarche est seulement esthétique ou a-t-elle une portée plus conceptuelle comme allier la tradition avec l’avancée technique par exemple ? Ou est-ce le rendu final du tissu qui t’intéresse car il facilite ou inspire ton modélisme ?

Un peu des deux. Chaque textile a ses propriétés mais les tissus naturels ont des textures et des couleurs qui se retrouvent difficilement dans des tissus techniques. J’aimerais mettre en valeur les propriétés de chaque tissus. Avec les matières naturelles je manque de volume et parfois avec des tissus tech j’ai le sentiment que l’on a un rendu plus froid, plus “chimique” et que l’on perd en beauté naturelle.

C’est un choix esthétique mais c’est avant tout pour réaliser des silhouettes actuelles.

Je trouve intéressant de surprendre un client. J’ai en tête l’exemple d’un jupe boule contre-collée avec du lin indigo et du néoprène en dessous. J’aime raconter l’histoire cachée du tissu. On voit d’abord une jolie jupe bleue mais en s’approchant le tissu est révélateur de tendance.

Veste membrane en silicone et corde de coton. Collection Incunabula ©Noemie Devime.Modèle Tasha. Photo ©Virgile Reboul.

Veste membrane en silicone et corde de coton. Collection Incunabula ©Noemie Devime.Modèle Tasha. Photo ©Virgile Reboul.

Rien n’est donné à voir sur le moment, il faut aller plus loin pour percevoir  la singularité du vêtement…

Oui d’autant plus que je suis convaincue que le tissu est le vecteur principal du style d’un vêtement. Je suis attachée à des coupes simples et minimalistes, le plus réside dans la matière choisie. Elle révèle la profondeur d’un modèle. Je place moins ma réflexion du côté de la coupe, et de la forme du vêtement mais bien plus du côté de l’innovation textile.

Pour développer le panneau solaire de ta veste réversible tu as bénéficié de l’aide de Claire Eliot, comment perçois-tu ton mode de création dans l’écosytème fashiontech ?

Je ne suis “simplement que styliste”, j’ai besoin de m’appuyer sur des gens qui ont des connaissances techniques. Je m’entoure autant que possible de personne à l’avant-garde.  Donc beaucoup de gens de la Fashiontech, Alice de Data Paulette spécialisée dans le tissage par exemple. On fonctionne comme une communauté où chacun s’apporte.  Pour faire de la recherche je laisse ça aux gens dont c’est le métier! Mais c’est encore un milieu sattelisé, il manque de repères et de cohésion. Certes les choses bougent mais pas assez vite à mon goût! La mode pour moi c’est un réseau, c’est quelque chose de vivant, on a tous besoin les uns des autres…

Est-ce que tu rencontres un public qui achète tes pièces en France ou tu es obligée d’exporter ?

À une époque j’ai été distribuée dans des pop-up stores au coeur de Paris mais aujourd’hui je prends le temps de travailler sur la partie marketing de la collection. Aujourd’hui je veux choisir plus précisément les boutiques où je serai distribuée, les fabricants que je choisirai. Je suis en pleine réflexion quand au développement de ma marque et je souhaite appuyer sur la slow fashion et une éthique de production tournée vers le respect de l’environnement et du travailleur. Je préfère prendre le temps de développer. Avec soin et en adéquation avec ma vision de la mode…

L’innovation ne se résume pas pour moi à mettre des détails tech dans un vêtement, cela amuse voire impressionne mais ne refonde pas réellement notre mode de pensée et d’approche de la mode. L’innovation doit dépasser la pure forme pour réinventer profondément la mode.

C’est d’autant plus judicieux que tes modèles exigent de grosses contraintes de la part des façonniers, on est plus sur de la petite série ou de la pièce unique !

Oui les pièces sont numérotées pour mettre l’accent sur les petites séries. Pour les pièces les plus tech je suis en train de négocier avec des fabricants mais je me laisse le temps et le choix pour produire proche, durable et qualitatif.

Il y a tout un nouveau marché à éduquer avec une approche plus normalisée de la  slow fashion, une réduction de la taille des collections, de leur rythme.

Aujourd’hui le consommateur est perdu. On lui brouille les pistes. Je souhaite à travers mes collections amener un retour à la transparence et à une certaine lenteur, pour plus de qualité et de sincérité dans le produit final.

Robe Rétroréfléchissante et harnais en coton indigo.Avantex LaFashionTech Runway ©Noemie_Devime. Photo ©Jeff Masfoto

Robe Rétroréfléchissante et harnais en coton indigo.Avantex LaFashionTech Runway ©Noemie_Devime. Photo ©Jeff Masfoto

Quel est ton point de vue de créatrice sur la Fashiontech en France ?

Je pense que l’innovation est dans le textile. Il y a une grande vivacité créative dans ce domaine, appuyée sur notre passé industriel dans le textile avec notamment de gros pôles de compétitivité autour de Lyon et à Lille. Je pense également au CETI à Roubaix. La fashiontech en France souffre surtout de la perte de la chaîne de production, mais de mon point de vue et c’est paradoxal, la tech pourrait raviver l’industrie textile. Elle constitue un levier de développement intéressant et plein d’avenir. Nous avons les écoles, les créateurs et les ingénieurs!

Au contraire de l’Asie, la France n’investit pas le champs du tissu tech du point de vue de la grande distribution et le mass market. Les productions restent très qualitatives bien que parfois confidentielles. On reste chics et discrets. La fashiontech fait peut-être plus de bruit ailleurs mais sont-ce vraiment des créateurs de mode, ou des prototypistes tech ? J’ai le sentiment qu’en France ça a tout de suite un aspect mode. La tech en France est plus intégrée et discrète, elle paraît plus show-off à l’étranger.

J’ai sentiment qu’on a dépassé déjà un peu le côté show-off de la tech pour vraiment l’intégrer au design.

Concentrée sur le développement de sa marque  et actuellement en pleine préparation d’un voyage au Bénin pour développer sa technique des Indigos, Noémie Devime sera néanmoins aux principaux événements Tech à venir tels Futur en Seine, le Wear it Festival de Berlin, Avantex et bien sûr La Fashion Tech Week.

Julie Pont
Styliste et historienne de la mode passionnée par la FashionTech, j’aime savoir comment on créait hier pour comprendre ce qui se fera demain.