Le jeune Lucas Meyer, étudiant de l’école de mode à l’Atelier Chardon Savard exploite la question de la masculinité et de cette binarité homme-femme à travers la collection « Smalltown Boy » que nous avons eu le plaisir de découvrir lors d’un événement organisé par le collectif « Les nouveaux créateurs » , qui promeut la jeune génération de créateurs. Il nous fait part de ses pensées les plus intimes. Celles qui lui ont dicté l’inspiration de cette collection de fin d’étude mêlant questions de genre, explorations sexuelles et folklore alsacien :

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Pouvez-vous nous expliquer votre parcours ?

« J’ai fait une licence de Design à l’Université de Strasbourg un peu par dépit, mais qui s’est avérée être très utile puisqu’elle m’a permis de me construire une solide culture générale autre que le vêtement et la mode. Ce qui est drôle c’est qu’en Design, la mode n’est pas reconnue comme faisant partie de cette branche et dans le domaine de l’Art, la mode n’est pas reconnue comme de l’art. C’est un peu la fille mal aimée dont personne ne veut. C’était assez compliqué d’aborder la mode à cette période de ma vie. J’ai du en parallèle de mes études de Design, travailler sur des collections personnelles. C’était de toutes petites collections de 5 ou 6 pièces que je coupais dans du tissu que je récupérais chez ma grand-mère. Le folklore alsacien était déjà très présent, puisque je travaillais avec des chutes de tissu traditionnelles. Par la suite j’ai intégré l’école de mode Atelier Chardon Savard et au début je faisais de la femme. Cette question de la masculinité dans ma démarche artistique est vraiment récente. Elle est apparue lors de ma dernière année d’étude de mode. »

Pourquoi avoir choisi « SMALLTOWN BOY » comme intitulé ? A t-il un lien majeur dans le processus créatif de votre collection ?

« Le titre de la collection fait référence à la chanson du même nom du groupe Bronski Beat, qui a été remixé pour le film « 120 battements par minute ». Néanmoins, la collection de fin d’études n’est en aucun cas une référence directe à ce dernier.  C’est une réflexion sur la masculinité, une façon de représenter les garçons différemment. Je m’en suis servi comme d’un support d’expression. C’est une collection très intime, par et pour des garçons avec une masculinité alternative, différente. C’était important pour moi que les mannequins soutiennent le propos, qu’ils soient sensibles au message de la collection. »

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Votre collection est très emprunt du vestiaire folklorique féminin. Comment l’avez-vous intégré à votre collection et pourquoi avez-vous fait le choix de les faire porter par des hommes ?

« Quand on est intérieur à cette culture, on remarque tout de suite toutes ces petites références au vestiaire folklorique féminin dans ma collection : ces blouses très amples, ces corsages qui sont en faite des harnais qui sur la silhouette, marquent de la même façon qu’un corset. De voir ces alsaciennes incarnées par des hommes était une espèce de pied de nez à cette culture cloisonnée, à la fois très belle, légère et délicate, mais aussi très complexe et avec des conventions très marquées notamment sur le genre, le sexe. »

Lorsque nous nous sommes rencontrés, vous m’aviez expliqué qu’il y avait une forme de dualité entre deux folklores qui coexistent dans votre collection : le folklore alsacien et le folklore de la masculinité . Qu’entendez-vous par folklore de la masculinité ?

« Un folklore de la masculinité puisque c’est une culture à part entière qui est tout autant régie par un type de pratiques, de manières d’agir , de codes visuels, d’attitudes et de manière de parler. La masculinité se manifeste par des codes vestimentaires très précis. C’est la raison pour laquelle j’aborde ce contraste entre le folklore alsacien et le folklore de la masculinité. On a d’un côté le folklore alsacien qui représente cette époque lointaine, révolue, qui a vécu son âge d’or au début XIXème et à côté de cela, on a ce folklore de la masculinité représenté par ces vestes d’hommes qui restent une forte valeur symbolique de la société contemporaine. »

Comment abordez-vous la question de la masculinité aujourd’hui ?

« La masculinité est un concept dont on peut facilement démontrer les limites. Il y a pleins d’hommes qui se revendiquent fièrement être masculins et qui sont en fait des personnes qui lorsqu’on les met face à leurs contradictions en leur expliquant que la définition de la masculinité n’est pas figée et qu’il n’y a pas de réels moyens de la définir, s’énervent très vite et se braquent. Et pourquoi? Parce qu’on leur a démontré que le concept auquel ils s’attachent le plus, encore plus qu’une religion ou qu’une revendication politique, leur virilité, leur masculinité n’est basée sur rien. Cette veste par exemple, ( PROTOTYPE N°1 – veste Prada, taille fendue ) représente un peu tout ça. Les deux parties peuvent se porter indépendamment. On a cette taille très marquée qui dévoile le bas du ventre, les hanches, la taille. Cela dévoile toute cette partie du corps de l’homme qui est quand même très fragile, vulnérable . L’abdomen d’un point de vue anatomique est une partie quand on l’atteint avec une arme, provoque une mort certaine. De l’exposer comme cela , visuellement, pour la personne qui regarde comme pour la personne qui porte la veste, met en exergue cette sensation de vulnérabilité et de fragilité. C’est une collection presque du domaine de la performance artistique, qui expose une nouvelle dimension de la masculinité, et force à admettre qu’elle est beaucoup plus fragile que ce qu’elle laisse paraître. L’idée était également de réveiller quelque chose de plus sensuelle. Cette veste estrouillée dévoile une épaule nue qui renvoie au code de la féminité. C’est très délicat et très féminin selon la représentation normée d’une attitude féminine. Le retrouver sur un vêtement qui est l’archétype de la masculinité, c’est une façon de rajouter quelque chose de beaucoup plus sensible à ce vêtement qui est si formel qu’il en est presque froid. »

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Pourquoi avoir choisi de retravailler le costume ?

« J’ai choisi d’exploiter le costume, mais dans d’autres archétypes de la virilité j’aurais pu choisir d’exploiter le sport, le survêtement, ou bien de travailler des références à des ouvriers professionnels de chantiers, enfin des choses très viriles, très masculines. J’ai choisi le costume parce que je me dirige spontanément vers le tailleur, par pure affinité. Les premières vestes de la collection sont des vestes de friperie que j’ai taillé et retravaillé. Le travail de découpe sur cette veste qui incarne la masculinité conventionnelle était l’expression d’un renouveau. Je retravaille la masculinité, en taillant ces vestes j’élimine les normes qui ne me correspondent pas. C’est une manière de rompre avec le masculin dans ce qu’il a de plus typique. C’était une manière de révéler des parties du corps qui étaient très fragiles, très délicates, à travers cette veste qui d’habitude donne de l’ampleur de la solidité au corps de l’homme. »

Qu’en est-il de cette énorme assiette alsacienne fragmentée ?

« Le défilé commence avec cette assiette alsacienne fragmentée, façonnée à la main à Obernai, porté sur ces vestes de friperies retravaillées. Cet objet typiquement alsacien est utilisé de manière plus abstraite en tant que concept dans les vêtements. C’était une espèce de catharsis. Je l’ai brisé au sol pour en faire des morceaux et pour reconstruire des silhouettes comme je l’entendais. C’est en fait détruire pour se donner les moyens de reconstruire par la suite. Ce principe de morcellement, de fragmentation est vraiment devenu le processus créatif de toute la collection. »

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Pour vous, cette nouvelle forme de masculinité est-elle plutôt une tendance dans l’ère du temps ou relève t-elle d’un bouleversement social ?

« Tout sauf une tendance, c’est un phénomène qui fait échos à un bouleversement social. Les notions de masculin-féminin sont en train d’être remises en cause dans leur légitimité. Est-ce que ça vaut le coup de perpétuer ces définitions qui font plus de victimes que d’heureux ?

Au même titre que la femme qui a depuis connu une émancipation, bien qu’il y ait encore beaucoup à faire, la communauté LGBT est en voie de mener une révolution bien plus impactante. Par ce que cette révolution en term de représentation,  la place de l’homme évolue aussi. Et je crois que nous avons cet ennemi commun qui est l’homme hétérosexuel, blanc et viril : tout ce qui représente le modèle social d’aujourd’hui. Et je pense que cet « homme » est très inquiet de voir la masculinité remise en question. Il est à la fois un oppresseur, un ordre dominant qui s’enferme dans ses propres codes mais aussi une victime de sa propre masculinité. Et si l’homme hétéro et masculin n’a pas envie d’être masculin ? Cela peut-être la source d’une grande frustration. Il y a énormément d’hommes et de femmes qui se reconnaissent dans ce type d’archétypes et c’est très bien. L’erreur c’est de vouloir l’imposer à tout le monde, même à ceux qui ne se reconnaissent pas dans ces archétypes. »

Et maintenant ?

« J’aimerais travailler à l’élaboration d’une collection qui soit à la fois pour l’homme et pour la femme. L’essentiel ce serait peut-être la question de la représentation. Finalement un défilé de mode c’est un peu comme une pièce de théâtre, on représente l’être humain. C’est une façon d’extérioriser ce qu’on aimerait voir dans le monde. C’est très important de montrer ces garçons dans des tenues féminines ( référence au travail de Palomo Spain ). Beaucoup leur reprocherait de ne pas être portable, mais là n’est pas le souci. Ce qui est intéressant dans ce travail de déconstruction, c’est de montrer des garçons qui vivent une masculinité différente ou qui vivent sans masculinité du tout et je pense que c’est tout aussi important d’habiller des gens que de représenter des minorités. Peut-être même que c’est encore plus important. »

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Des questionnements qui mettent en exergue une nouvelle forme de masculinité et remettent en question les codes et normes sociales voilà ce que l’on peut lire dans les créations de Lucas Meyer. Cependant pour le reste de la société, ces raisonnements persistent dans leur forme la plus binaire . De la révolution sexuelle des années 60 , à la mise en pratique dans la musique, l’art et la mode des années 80, jusqu’à l’apparition du métrosexuel des années, la masculinité a fait objet de nombreuses mutations et changements de perception. Aujourd’hui le débat serait de savoir si l’on décide de poursuivre dans cette définition cloisonnante homme, femme ou bien de tendre vers une société plus inclusive et nuancé sur la question de genre ? On nous reproche de privilégier l’individu plutôt que la société,de verser dans l’individualisme. Mais qu’en est-il de toutes ces personnes qui souffrent de ne pas pouvoir exister comme elles l’entendent ? 

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Crédits photos : Benoît Auguste

La collection  » Smalltown boy  » c’est ici