1789 Vues |  J'aime

Les textiles intelligents : une source d’inspiration pour la mode

Qu’est-ce qu’un textile intelligent ?

Smart textiles, e-textiles, textiles intelligents ou multifonctionnels : de nombreuses appellations sont employées pour désigner ces textiles qui en font un peu plus que les autres. Mais au fond, qu’est-ce qui distingue un textile intelligent d’un textile plus traditionnel, et quelles sont les tendances dans ce domaine ? Retour sur près de trente ans d’innovations, du MIT à nos penderies.

De manière générale, un objet est qualifié d’intelligent lorsqu’il est capable de s’adapter à une situation, c’est-à-dire de détecter et de réagir à un stimulus (signal électrique, mais aussi variation de température, contrainte mécanique ou information chimique). On distingue différents niveaux, avec :

  • Les structures intelligentes passives, capables de détecter un stimulus
  • Les structures intelligentes actives, capables d’y réagir d’une manière pré-programmée
  • Et enfin les structures intelligentes adaptatives, possédant une capacité d’apprentissage capable de s’adapter à la situation

Les textiles et en particuliers les vêtements offrent des supports de choix pour l’innovation et de nombreuses expérimentations ont été menées depuis la fin du XXe siècle, avec plus ou moins de succès, pour transformer les textiles traditionnels en structures intelligentes passives, actives ou adaptatives.

Du wearable computing aux smart textiles

Une première méthode pour intégrer de l’intelligence à un textile consiste à lui adjoindre des composants électroniques. Dans les années 1990, un département du MIT (Massachusetts Institute of Technology), porté par Steve Mann, développe le concept de wearable computing. Steve Mann, lui-même parfois qualifié de cyborg en raison de la caméra perpétuellement fixée à son crâne, définit le concept de wearable computing comme l’action de porter un ordinateur sur le corps. Fantaisiste au moment de sa création, ce concept semble se rapprocher de nous un peu plus chaque jour, à l’heure du quantified self.

Après plusieurs expérimentations imposant le port de composants de plastique et de métal à même la peau, d’autres chercheurs du MIT ont considéré la possibilité d’intégrer l’ordinateur dans un support souple, confortable, respirant et déjà en contact avec le corps au quotidien.

Ces travaux ont mené le département textile, porté par Maggie Orth, à poser au début des années 2000 les bases des textiles électroniques. Les prototypes développés employaient des fils textiles conducteurs, brodés ou tissés au sein de l’étoffe, afin de relier entre eux différents composants électroniques (capteurs, LED, cartes électroniques, mini-batteries). Certains d’entre eux sont extraordinaires de poésie, telle cette Firefly Dress : deux épaisseurs d’organza en fils métalliques, séparés par un voile de nylon qui supporte quelques dizaines de LED. Lorsque le corps bouge, les extrémités des LED entrent en contact avec l’organza conducteur et s’illuminent, formant un motif sans cesse changeant et toujours nouveau. On imagine la minutie nécessaire à cette création ! Portés par leur enthousiasme, ces jeunes chercheurs avaient-ils conscience qu’ils créaient un nouveau champ de recherche, qui inspirerait des milliers d’autres chercheurs et créateurs pour les décennies à venir ?

firefly_dress

Firefly Dress

De l’aveu propre de Maggie Orth, leurs premières créations étaient longues et fastidieuses, puisque cousues et brodées à la main. Rapidement, le département des textiles intelligents du MIT a donc cherché à automatiser le processus de réalisation, en travaillant sur la e-broderie, c’est-à-dire la commande numérique de brodeuses pour fixer des fils métalliques conducteurs. Ces travaux d’automatisation de la création en e-textiles allaient permettre, presque vingt ans plus tard, la réalisation de vêtements connectés visant à être commercialisées : on peut penser en particulier au projet Jacquard. La veste connectée née des efforts conjoints de Google et de Levis devrait être commercialisée cette année. Les dernières annonces laissent même présager une sortie au printemps 2017, pour un coût n’excédant pas 400 euros. Cette veste en jean permet à son porteur d’interagir avec son smartphone, grâce à un denim connecté intégrant des fils métalliques conducteurs, des capteurs et un système de communication Bluetooth. Des travaux intéressants ont été effectués concernant l’intégration de la technologie au textile, notamment en travaillant sur la souplesse du denim, sur le tissage des fils connectés et sur la lavabilité de l’ensemble. Cependant il semble que beaucoup de composants essentiels restent des puces et des circuits électroniques, rigides, fixés en surface de la veste. En cela, la veste Jacquard développée par Levis est l’héritière directe des premiers travaux sur les wearables et les e-textiles initiés au MIT.

Jacquard_1

Des créateurs français s’approprient les e-textiles

Presque immédiatement après l’apparition de ces e-textiles dans des laboratoires de recherche, des créateurs s’appropriaient ces nouveaux matériaux afin d’en exploiter les possibilités créatives. C’est le cas en particulier de deux créateurs, qui ont montré pendant tout leur parcours une véritable passion pour les technologies innovantes : Elisabeth de Senneville et Olivier Lapidus.

https://www.instagram.com/p/BGyiHCEJN-v/?taken-by=edesenneville

Elisabeth de Senneville, créatrice d’avant-garde depuis toujours fascinée par les matériaux futuristes, a sans cesse su extraire des innovations des laboratoires et des industries où elles étaient cloisonnées : fibre d’aluminium découverte à la NASA puis employée par elle pour concevoir des robes, neoprène jusqu’alors réservé aux usages sportifs, nontissé Tyvek utilisé pour le packaging industriel ou impression d’hologrammes. Après s’être intéressée ainsi aux textiles techniques, son regard se tourne vers la possibilité de connecter des textiles. Elle fait défiler au Louvre, en 1999, des robes brodées de fibres optiques et des chemises équipées de capteurs d’humidité réagissant à la météo. Elisabeth de Senneville apparait aujourd’hui comme une précurseure des e-textiles dans la mode.

senneville

Elisabeth de Senneville

Quelques mois plus tard, dans son défilé haute couture pour l’été 2000, Olivier Lapidus présentait une robe vidéo incluant un écran plat, une robe musicale équipée d’un téléphone, d’une radio et d’un haut-parleur, des broderies de fils électroluminescent alimentés par batterie, des tailleurs fournis en énergie par des rubans solaires et enfin une robe de mariée en Jacquard de fibres optiques, entièrement éclairée, présentée dans le noir. Une version inspirée de cette robe de mariée est d’ailleurs exposée depuis 2014 au Musée lyonnais des Confluences, réalisée comme la première par l’entreprise lyonnaise Brochier Technologies mais dessinée cette fois par Mongi Guibane. Formée d’un bustier associé à un jupon, cette pièce de collection associe tradition lyonnaise et modernité en entremêlant la soie au polyester, au polyamide et aux fibres optiques, tissés par méthode Jacquard. La lumière sans cesse mouvante de la robe est contrôlée par 108 LED blanches, commandées indépendamment.

robe_Confluences_1

Olivier Lapidus

La nouvelle génération de créateurs de e-textiles

Hussein Chalayan et Cute Circuit, dont nous vous parlions ici ces derniers jours, sont les dignes héritiers de ces précurseurs du e-textile et de la fashiontech. En particulier, la Galaxy Dress de Cute Circuit et ses 24 000 LED pourrait bien être inspirée par la Firefly Dress développée par Maggie Orth au MIT ! Quant à la veste connectée « Jacquard » développée par Google et Levis, sa sortie prochaine pourrait apporter un immense coup de projecteur à ces wearables plus souples, plus légers et plus confortables.

A l’avenir : des matériaux plus souples et moins d’électronique

L’inclusion de capteurs, de fils conducteurs, de batteries et de réseaux de LED dans les vêtements permet une nouvelle gamme d’expression pour le créateur. Initié par des chercheurs-designers dans les années 1990, ce genre continue toujours de s’exprimer aujourd’hui, et pourrait même aboutir à quelques commercialisations. Afin d’apporter « l’intelligence » au textile, des composants électroniques sont fixés en surface de l’étoffe. Cependant, l’électronique appliquée au textile a ses limites, et celles-ci sont bien souvent le confort du porteur, la légèreté et la lavabilité. Pour répondre à ces problématiques, une nouvelle génération de smart textiles fait son apparition, en choisissant d’exploiter les propriétés innovantes de matériaux adaptatifs, intrinsèquement capables de modifier leurs propriétés : changement de couleur ou de forme, émission de parfum ou conduction électrique variable.

constance
Constance est ingénieure et docteure en textiles intelligents. Passionnée par les smart textiles, elle s’efforce de mettre en lumière les dernières innovations, que ce soit en présentant sa thèse en 180 secondes ou en écrivant pour Modelab.