Valérie Moatti avec la chaire Mode et Technologie de l’ESCP Europe a été pionnière sur le domaine de la Fashiontech. C’est pourquoi, nous avons décidé de la rencontrer afin d’en savoir un peu plus sur le fonctionnement de la chaire et la manière dont elle contribuait à l’innovation mode.

ML : Bonjour Valérie, pouvez-vous vous présenter ?

Valérie Moatti : Je suis diplômée d’ESCP Europe. J’ai commencé ma carrière de façon assez traditionnelle : chez Procter & Gamble puis chez PPR à l’époque, devenu Kering aujourd’hui. Je travaillais déjà sur des sujets d’innovation : j’étais chargée de la société capital-risque du groupe et de tous les projets de créations en interne, de nouveaux concepts de magasins mais aussi d’investissement dans des startups innovantes pour le domaine de la distribution et les services. 

Ensuite, je me suis reconvertie dans l’enseignement et la recherche en faisant un doctorat à HEC. Au moment où j’ai effectué ma reconversion, des expertises dans des domaines liés à la stratégie et au supply chain management étaient en plein essor, grâce au développement d’internet et du e-commerce, au renouvellement des modes d’organisation.

Petit à petit, j’ai poursuivi ce développement d’expertise. J’ai eu la chance d’être professeure visitant au MIT, dans le célèbre Center Transportation and Logistics (CTL) où ils sont particulièrement avancés en terme de supply chain management et aussi sur l’interface entre différents types d’expertises : ingénierie, design avec le Media Lab. D’ailleurs, j’ai eu la chance de rencontrer Merry Oxman qui travaille entre le design, l’ingénierie et l’architecture. Elle conçoit des objets et des vêtements en essayant de reproduire des éléments naturels.

Valerie MoattiAujourd’hui, je co-dirige la Chaire Lectra – ESCP Europe avec Céline Abécassis-Moedas, professeure à l’école de commerce Catolica à Lisbonne. Nous travaillions sur le projet depuis 2013, puis nous l’avons lancé officiellement en 2014. Il est né dans la continuité d’un projet qui préexistait sur l’innovation. Nous avions un institut (qui n’existe plus aujourd’hui) nommé I7. Il était le fruit lui-même d’une étude commanditée par Christine Lagarde où elle était alors ministre de l’économie et des finances auprès de notre directeur général de l’époque : Pascal Morand.

Ce dernier, avec ma collègue Delphine Manceau, a répondu à cette étude pour Christine Lagarde avec les conclusions suivantes : l’innovation est protéiforme, alors qu’en France nous avons trop tendance à penser qu’elle est uniquement dans la technologie. L’innovation représente également des business modèles, des méthodes marketing… L’étude ayant eu beaucoup de répercussions, ils ont décidé de créer cet institut pour l’innovation et la compétitivité. Daniel Harari, CEO de Lectra, a fait partie de l’institut dès sa création.

Le jour de l’inauguration, il y avait évidemment Lectra mais également Pierre Bergé que Pascal Morand avait invité pour échanger. Au bout de deux ans de travail au sein de cet institut, Daniel Harari a énoncé le fait qu’il voulait faire plus avec l’école. De là est né l’idée de la chaire. Au départ, celle-ci était de réaliser un partenariat au sujet de l’innovation entre Lectra et ESCP Europe. Cependant la thématique n’était pas très claire. Nous y avons réfléchi durant l’année 2013 pour ensuite lancer la chaire en 2014. Ainsi, nous sommes arrivés ensemble à cette terminologie de « Mode et technologie » qui à l’époque était particulièrement novatrice.

L’idée originale consistait à développer des connaissances dans le domaine, des évènements et des cours bien évidemment.

La chaire a été lancée autour de trois grandes missions. Premièrement, l’enseignement : créer un ou plusieurs cours dans le domaine avec une association de partenaires légitimes du secteur mode. Par exemple, nous sommes en train d’en finaliser un avec La Fabrique et un avec l’IFM. Il s’agit également de sensibiliser les étudiants issus d’autres types de programmes à la mode et à son business, mais aussi à la technologie particulière portée par Lectra.

La deuxième mission qu’on qualifie d’évènementiel est la communication. La FashionTech Week est assez représentative de ce que nous réalisons. Nous avons toujours été associés et ce depuis le début. Nous avons également fait partie des jurys de la Fashion Pitch Night. Cette année, nous poussons ce partenariat encore plus loin. Il y a à la fois la table-ronde d’ouverture à l’école et également la Fashion Tech Expo, l’exposition de jeunes créateurs, qui aura lieu à l’ESCP.

Valerie Moatti
Première table ronde d’ouverture de la Fashion Tech Week Paris, le 4 mars 2015.
« L’influence des technologies sur les business modèles de la mode » avec Loic Bocher, Co-fondateur et Directeur Général – Collector Square / Annabelle Nahum, Co-Fondatrice – MyCoutureCorner / Nicolas Petitjean, Directeur Innovation – DBApparel Europe / Philippe Ribera, Directeur Marketing Software – Lectra.

La troisième mission est la création de connaissances. Cela représente les recherches que nous menons de notre côté. Durant les trois premières années de la Chaire, elles portaient sur le choix de localisation des entreprises de mode européenne. Et ce en sachant que nous partions du buzz médiatique sur la relocalisation, notamment sur le fait que les pays asiatiques n’étaient plus compétitifs. Notre étude terrain montre que c’est un effet de manche et qu’il n’y a eu que peu de concrétisation. L’étude a montré qu’il y avait une vraie réflexion sur l’omnishoring, c’est-à-dire un ensemble de plusieurs stratégie d’approvisionnement sélectionnées en fonction des produits et de leur degré d’innovation. Par exemple, les prototypes peuvent être réalisés en Europe puis fabriqués industriellement en Asie.

Tous les ans, nous tentons de faire travailler les étudiants sur leur mémoire de recherche avec la plus grande variété de sujets possibles, tels que la personnalisation des vêtements, la stratégie d’internationalisation des marques de mode… En somme, ils s’interrogent sur le fait de savoir si la technologie y joue un rôle ou non, découvrir le rôle du big data sur les bureaux de style par exemple.

ML : Vous avez été assez précurseurs sur la mode et l’innovation. Aujourd’hui, je vois arriver d’autres écoles comme l’INSEAD ou Mines Paris Tech qui s’intéressent au sujet Fashiontech. Quelle réflexion avez-vous par rapport à cela ?

Valérie Moatti : Je pense tout d’abord à l’antériorité et à la spécificité de notre démarche. Par exemple, l’INSEAD était déjà tournée vers la mode. Ces autres écoles ont profité de la montée en puissance des technologies dans le secteur de la mode pour y ajouter ce pan là. De notre côté, nous faisons un peu l’inverse, du fait de l’activité très spécifique de Lectra qui est vraiment depuis longtemps un acteur phare des technologies dans la mode. Ainsi, nous nous sommes directement positionnés là-dessus. D’ailleurs, cela est très important pour Lectra. C’est à dire que nous voulions créer une option mode à l’école pour ouvrir des portes à nos étudiants. Mais finalement, cela n’intéresse pas tellement Lectra car ce n’est pas assez spécifique. Ils veulent vraiment se positionner sur la technologie dans la mode et pas la mode en général, aussi que la technologie soit un sujet parmi d’autres.

Jusqu’ici, j’ai parlé de la première phase de la Chaire. Celle-ci s’est renouvelée en 2017 et perdurera jusqu’à fin 2019. Nous avons encore affiné ses thématiques. Ce qui était au départ axé sur la mode et les technologies tourne désormais autour de l’industrie 4.0 appliquée au secteur mode. Pour répondre à la question, je pense que l’entrée est un peu différente.

ML : La vraie différence est que vous avez une Chaire. L’école des Mines est très axé sur la recherche et l’INSEAD crée du réseau. Il y a peut-être des partenariats à réaliser ?

Valérie Moatti : En effet, le partenariat entre écoles est très intéressant. Tous les ans, nous organisons un projet à la fois pédagogique et créateur de contenu : nous formons des équipes de deux, constituées d’un de nos étudiants et un issu de l’Université Catolica à Lisbonne. Ils travaillent ensemble pendant 6 semaines chez Lectra pour une mission de conseils.

Cette année, nous lançons une nouvelle étude dans le cadre de la Chaire qui porte sur l’évolution de la relation entre donneurs d’ordres et sous-traitants, sur les activités de création et de fabrication liées à l’évolution des technologies de l’industrie 4.0. (intelligence artificielle etc). Nous avons donc commencé par traiter le sujet en amont, puis les étudiants vont prendre le relais pendant 6 semaines cet été pour creuser davantage, afin de pouvoir présenter les premiers résultats de cette étude d’ici début 2019.

Concernant les liens avec d’autres écoles et notamment avec les écoles de mode, nous avons établi des partenariats avec l’IFM et La Fabrique qui est le plus ancien. Elles ont été très enthousiastes quant à la réalisation de projets communs, bien qu’elles possèdent chacune une structure singulière.

L’IFM m’a fait intervenir dans un cours et diffuse les annonces de nos conférences. Nous nous sommes mis d’accord sur le fait de mettre en relation des étudiants issus de l’IFM et de ESCP Europe. Le but est que des étudiants de notre établissement fassent un trimestre à l’IFM et vice versa. Pour l’année prochaine, nous souhaiterions développer la mise en place d’un double diplôme. Mais c’est un projet encore en gestation.

Depuis 2 ans maintenant, la Fabrique nous envoie chaque année quelques étudiants sur la base du volontariat. Ils assistent à notre cours électif crée dans la Chaire. Nommé « Fashion and Technology », cet enseignement en anglais traite de toutes les facettes, tout au long des maillons de la chaine, sur tous les aspects : création, fabrication, supply chain, distribution marketing. Les étudiants sont sélectionnés par rapport à leur niveau de langue comme le cours est dispensé en anglais. Ces volontaires donnent vraiment une bonne dynamique au cours.

Nous organisons un cours à La Fabrique, ce qui nous permet de changer de cadre et ainsi visiter leurs ateliers (notamment les machines). L’année dernière, nous avons également monté un séminaire dans le cadre de l’option Innovation dispensée en 3ème année, pour les étudiants qui s’intéressent à l’innovation en général. Il est tripartite : la Fabrique, L’ESCP Europe et une école d’ingénieurs en électronique de commerce qui s’appelle l’ESIEE. L’idée est d’associer des équipes mixtes sur un projet en un temps donné. Un commanditaire donne les consignes aux étudiants par rapport à un projet de vêtements connectés qui doivent y répondre à partir de la méthodologie du « design thinking ». Cela fonctionne très bien car ils travaillent sur un projet très concret. Le séminaire est construit de façon à ce qu’il y ait une phase de brainstorming entre eux, puis des conférences sont organisées pour alimenter le sujet. Ils sont ensuite envoyés sur le terrain pour interroger des consommateurs.

Valerie Moatti
Séminaire Smart Clothes & Connected Objects, février 2017. Le séminaire de design thinking regroupant les étudiants ESCP Europe, ESIEE Paris et La Fabrique.

ML : Pouvez-vous nous parler de vos projets en cours ?

Valérie Moatti : Je ne vais pas revenir sur l’étude et je vais plutôt aborder les conférences. La prochaine est le 6 juin à 18H à l’école sur « L’impact des réseaux sociaux dans la mode : nouvelles stratégies et success stories » (pour s’inscrire c’est par ici). Il s’agit en fait de la suite du projet sur lequel nous avons fait travailler les étudiants lors du cours « Fashion and Technology ». Il a été possible grâce à l’idée et à l’intervention de Ooshot (images, sourcing) durant laquelle Thierry Maillet a monté ce cours avec nous. L’idée était que les étudiants travaillent par petits groupes et tentent d’analyser la stratégie Instagram de toute une série de marques de mode diverses (Nike, Chanel, Amazon..). À partir de cela, nous sommes en train de finaliser un article pour The Conversation, un média nous utilisons pour synthétiser certains axes des études que nous menons. Le 6 juin, nous réunissons Adrien Boyer, DG Pinterest France + Europe Sud + Benelux; Fabien Le Roux, Directeur de la stratégie et de la stratégie digitale, BETC Luxe; Thierry Maillet, co-founder & COO, OOSHOT; Philippe Ribera, Directeur Innovation, Lectra; Nicolas Santi Weil, DG, AMI; Charline Goutal, fondatrice et présidente, Ma P’tite Culotte et Elisabeth Teixera, influençeuse, @unemorueaparis.

Valerie Moatti
La conférence « L’impact des réseaux sociaux dans la mode » sera présentée le 6 juin 2018.

En septembre, nous organiserons un évènement autour de l’ouvrage de Emanuelle Léon et de Cécile Dejoux intitulé « Métamorphose des managers : à l’ère du numérique et de l’intelligence artificielle ». Expertes dans le management et les ressources humaines, elles montrent comment ces technologies renouvellent le rôle du manager, les lieux, les pratiques collaboratives. Elles ne sont pas en lien avec le secteur de la mode mais il semblait tout de même intéressant de les inviter à présenter leur livre et leur étude sur le sujet, parler du management 4.0 et faire réagir des acteurs de l’industrie de la mode par rapport à ça : est-ce que cela résonne ou pas ? Cela devrait bousculer les entreprises qui n’ont pas l’habitude de ce nouveau management.

En octobre, la Chaire organise la conférence d’ouverture de la FashionTech par la Chaire (tous les ans depuis 2015) et pour la première fois ESCP accueille la Fashion Tech Expo, l’exposition des jeunes créateurs de la FashionTech. Le sujet concernera les avancées de l’industrie 4.0 mais n’est pas encore définitivement fixé, cela reste encore en working in progress. Nous y travaillons actuellement et certains exemples comme la marque de chaussures Mi Mai et Bouton Noir, une start-up émanant du groupe Auchan qui propose des collections pour femme dans une démarche de production de proximité et de personnalisation. La fondatrice souhaite que son magasin soit également son usine, son atelier. On retrouve la même démarche chez Adidas avec la Speedfactory et ces logiques renforcent l’attractivité des territoires.

ML : On constate qu’il n’y a pas encore d’acteurs qui émergent véritablement, pour l’instant ce sont des petites entreprises qui proposent des produits innovants mais ne créent pas de modèles solides.

Valérie Moatti : Pour 2019, nous prévoyons de publier les résultats de notre étude sur l’évolution des relations entre donneurs d’ordre et sous-traitants. Il y a une autre Chaire à l’école qui porte sur l’usine du futur. Les partenaires de cette Chaire sont Safran et Michelin, des industriels purs et durs qui n’ont rien à voir avec la mode. Cependant, eux aussi ont comme préoccupation l’industrie 4.0 et plus spécifiquement les modifications du travail qui en découlent : en quoi le travail a évolué dans les usines, le fait de mettre en place l’usine du futur, de quelles compétences va-t-on avoir besoin. Nous avons pour projet d’organiser un évènement en commun sur la question des compétences, de l’évolution des savoir… afin d’intégrer le secteur de la mode par rapport à l’idée commune de base qui est l’usine du futur.

En 2018, nous avons aussi collaboré avec la Chaire Leclerc présidée par Michel Edouard Leclerc sur le commerce 4.0. Le premier mercredi de chaque mois, il y a un petit déjeuner sur une thématique différente. Début mars, le thème était « R&D et l’industrie 4.0 : influences sur la distribution ». Parmi quelques intervenants d’excellence, le PDG de Lectra, Daniel Harari et un membre de Techshop ont partagé leur vision.

ML : Avez-vous quelque chose à ajouter ?

Valérie Moatti  : Nous avons rencontré Benjamin Cabanes de l’école des Mines, et nous sommes très motivées pour collaborer avec lui. Nous serons d’ailleurs présentes au workshop du 22 juin ! La Chaire va être associée à cette expérience qui semble vraiment intéressante mais très différente de ce qu’on fait. Curieuse de voir ce que cela peut donner ! Je trouve ça intéressant de faire travailler des gens issus de domaines différents, c’est là qu’il y a le plus grand potentiel !