Parmi les designers présentés lors du Festival State of Fashion se trouvait Yuima Nakazato. J’avais aperçu pour la première fois son travail lors de la Semaine de la Couture Automne-Hiver 2016.  Déjà, sa collection entre technologie de pointe et artisanat délicat m’avait interpellée. Bien qu’à l’époque son esthétique très futuriste m’avait peu touchée, force était de constater qu’il posait un regard nouveau sur la notion de luxe et de haute couture. Deux ans plus tard, c’est avec un intérêt d’autant plus grand que j’ai eu la chance de croiser à nouveau la route de ses créations.

Yuima Nakazato
Yuima Nakazato – Couture Automne/Hiver 2017-18 – Crédits Yuima Nakazato Official Website

 

Yuima Nakazato est originaire de Tokyo et est sorti diplômé de l’Académie Royale des Beaux-Arts d’Anvers en 2008. Il est alors le plus jeune diplômé japonais (il est né en 1985) et sa collection de fin d’étude est récompensée d’un prix de l’innovation par Ann Demeulemeester. Il a aussi remporté un prix au International Talent Support pour des chaussures qui ont rejoint la collection permanente du MoMu à Anvers.

Il lance sa marque dès 2009 et propose son premier défilé masculin à Tokyo l’année suivante.  Il réalise alors des costumes pour des stars de la pop telles que Lady Gaga. Fort de cette visibilité internationale, il affirme son esthétique et se fait un nom dans la mode avant-gardiste.

Sa garde-robe, de prime abord relativement classique, se décline en manteaux, blousons, tuniques, pantalons et robes évasées fabriquées entièrement à partir de matières recyclées issues de l’univers industriel (toile de parachute, tissu plastifié pour airbag, suède, toile utilisée pour les indications autoroutières au Japon, etc.) et récupérées partout dans le monde. Bien que le travail de recherche se fasse de manière traditionnelle à partir de toiles et des dessins, tous les vêtements sont construits à partir de morceaux de tissus, découpés sans les règles habituelles du modélisme. Lamelles, carrés, rectangles et même parfois triangle sont assemblés par de minuscules agrafes en plastique, mises au point par Yuima Nakazato et imprimées en 3D. Ce patchwork permet de former la pièce pratiquement sans fil ni aiguille. Cependant le bien-aller et le tomber sont bluffant.

« Ces attaches sont mâles et femelles et peuvent s’adapter à toutes les épaisseurs du tissu. Cela permet de remplacer les traditionnelles coutures et ainsi modifier une seule partie du vêtement en cas de besoin, sans avoir à tout défaire et recoudre », explique le styliste de 32 ans, qui veut mettre les nouvelles technologies au service de la couture du futur.

 

 

Autre point essentiel de sa création qu’il convient de souligner : sa conception du sur-mesure et le système pensé par le créateur-inventeur pour rendre cela possible. « Il s’agit d’un scanner 3D, qui permet de prendre les mensurations exactes du client. Les données sont ensuite transférées à une machine dotée d’un cutter au laser, coupant directement les différents morceaux de tissus à assembler. ». Là où les machines de découpe laser actuelles découpent des panneaux de manches, des dos ou tout autres « morceaux » d’un vêtement, la solution de Yuima programme la découpe en prévoyant le nombre de carrés (ou rectangles) nécessaire à la réalisation de la pièce ainsi que leurs dimensions. Le progrès ne s’arrête pas là car si l’on en croit le site de Yuima Nakazato, le dispositif peut se déplacer facilement et offre ainsi la possibilité d’aller à la rencontre des clientes. Le salon de haute couture devient mobile.

« Il s’agit d’une « mobile factory », une mini-usine mobile que l’on peut déplacer facilement d’un lieu à l’autre, dans un showroom ou un pop-up store, consentant aux clients de venir se faire faire sur place leur tenue sur mesure » explique Yuima Nakazato.

 

 

On imagine aisément le bénéfice de la technique d’assemblage de Yuima Nakazato pour la mise en place, à plus grande échelle, d’un système d’up-cycling des chutes de matières de l’industrie de la mode. Sans parler de l’optimisation de la matière que permet son scan 3D par la prévision précise de son métrage en fonction de la corpulence de sa cliente.

Sa force réside surtout dans le fait qu’il ne cède en rien à la facilité d’une esthétique had oc et parvient à plier aux exigences d’une mode désirable, sa technique. On notera d’ailleurs avec amusement son hommage au tailleur bar de Dior. Haute couture et technologie semblent s’entendre à merveille dans ces créations. Yuima Nakazato, sans plonger dans un futurisme un peu vain, propose une nouvelle lecture du luxe qui se départit de la valeur intrinsèque de l’objet (ici fait de chutes de tissus) pour la réinjecter dans un savoir-faire non seulement inédit mais extrêmement qualitatif et exigeant de technicité.

Il y a fort à parier que ce créateur inspirera de nombreux autres, en tout cas nous l’espérons, tant il semble avoir compris comment allier son côté visionnaire à une sensibilité et un savoir-faire rare.

 

Yuima Nakazato
Yuima Nakazato – Couture Automne/Hiver 2017-18 – Crédits Yuima Nakazato Official Website

 

Yuima Nakazato

@yuimanakazato

 

 


Julie Pont
Julie Pont

Styliste et historienne de la mode passionnée par l'innovation, j'aime savoir comment on créait hier pour comprendre ce qui se fera demain.

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