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Avenir de l'industrie textile; entretien avec Christine Browaeys

Nous parlons souvent du point de vue des créateurs sur les textiles innovants mais rarement de celui des ingénieurs et des industriels. Quels sont les enjeux pour l'industrie textile aujourd'hui ? Comment ouvrir une industrie traditionnelle aux nouvelles technologies ? Un sujet que Christine Browaeys connaît bien. Ingénieure textile « texturgiste », issue du monde des technologies de l'information et de la communication (TIC), elle a fondé en 2009 T3Nel, un bureau d'étude et de consulting qui exerce dans le secteur des textiles et matériaux innovants. Elle nous parle dans cet entretien de son métier, des nouvelles orientations de l'industrie textile et des challenges à relever dans un secteur en plein bouleversement.

Modelab : Quel est votre travail au quotidien?

Christine Browaeys : Je travaille à la fois sur des projets dans le long terme qui peuvent être commandés soit par des institutions comme des pôles de compétitivité, soit par des institutions qui ne relèvent pas forcément de la technique et qui sont plutôt spécialisées en design. Je fais également beaucoup de B2B, en tant que facilitateur de rencontres entre des compétences. Je travaille par exemple en ce moment avec une entreprise qui a des procédés de tricotage assez pointus en trois dimensions, et nous cherchons ensemble des débouchés et des partenaires pour développer ce procédé et faire en sorte qu'il puisse être utilisé et valorisé.

Je travaille donc essentiellement dans deux domaines : celui de croiser des compétences en travaillant avec des gens qui n'ont rien à voir avec le textile et leur donner envie de se lancer, et de l'autre côté travailler avec des industriels du textile qui cherchent à se diversifier. Les débouchés ne sont pas toujours évidents. Je suis là pour leur donner des idées, faciliter des rencontres avec les bonnes personnes.

Ce qui me tient à cœur dans mon métier, c'est de ne pas s'enfermer dans cette matière textile mais de montrer qu'aujourd'hui, de par son affinité et toutes ses propriétés, elle est un substrat pour beaucoup de nouveaux matériaux.

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Christine Browaeys devant l'ARBA, à Bruxelles en mars 2016 (photo T3Nel)

Vous êtes l'auteure de « Les enjeux des nouveaux matériaux textiles » publié en 2014 aux éditions EDP Sciences. Pouvez-vous nous parler de ce livre ?

CB : Il s'adresse à un public qui s'intéresse déjà aux matériaux, et de fait, il a trouvé acquéreur surtout, et c'était le but, dans les milieux universitaires ; il est d'ailleurs pratiquement dans toutes les universités françaises. L'idée était de décloisonner, d'éveiller la curiosité des personnes qui s'intéressent aux matériaux, des étudiants, des chercheurs, des ingénieurs, et de leur montrer ce qui se passait dans le secteur textile aujourd'hui, la diversité de ses applications, et également de parler de l'évolution de la filière.

J'utilise le mot « Texturgie » et « ingénieure texturgiste » justement pour faire passer ce message, me positionner, car de mon point de vue, le mot « textile » est aujourd'hui un peu réducteur.

On l'associe trop souvent uniquement à l'habillement. Les textiles sont aujourd'hui utilisés dans divers domaines d'activités comme l'aviation, l'automobile, l'agriculture. Il faut que le textile sorte de ses habitudes de débouchés, ce qui est un changement de culture qui n'est pas forcément évident. Parce que la culture des gens qui sont dans le prêt-à-porter depuis des générations n'est pas du tout la même que quand vous travaillez dans l’aéronautique, dans l'automobile, dans le médical. C'est dans ce but que j'ai écrit ce livre, pour susciter cette prise de conscience.

Ce qui est souvent un handicap chez les textiliens, c'est qu'ils ont souvent une habitude d'évolution très linéaire, une habitude de travailler essentiellement dans leur filière. Quand on regarde l'industrie dans le nord de la France, par exemple, elle n'a pas été très diversifiée au 20ème siècle. Quand il y avait du textile, il n'y avait pratiquement que du textile, et il n'y avait pas forcément de curiosité de la part des textiliens pour aller voir ce qui se passait ailleurs. Quand j'ai sorti ce livre, ça ne les a pas toujours enthousiasmés, car tout le monde n'est pas conscient que l'on peut aller très très loin dans les matériaux textiles, même les matériaux composites et les matériaux hybrides, qui sont selon moi l'avenir de la filière. Donc j'espère que ce livre fera office de référence et qu'il y aura d'autres livres qui le suivront pour aller plus loin.

Est-ce que l'on peut parler de révolution en cours dans l'industrie textile ?

CB : Oui, on peut vraiment parler de révolution. Ce qui est très nouveau et dont on parle beaucoup en ce moment ce sont tous les textiles connectés et intelligents. Il y a des produits qui commencent à devenir durables aussi bien en termes d'utilisation qu'en termes d'exploitation, en termes d'environnement durable. Il y a une vraie révolution aussi bien au niveau des matières et des fibres développées dans les laboratoires qui permettent de fabriquer des fils de plus en plus sophistiqués, bi-composants, tri-composants, c'est-à-dire qu’ils vont avoir plusieurs fonctionnalités qui vont s'agréger dans une même fibre. Au niveau des matières, la façon de les structurer, les techniques de tissages et de tricotage ont considérablement évolué, avec des possibilités de travailler en trois dimensions, des possibilités d'extensibilité, de drapabilité qui se sont beaucoup développées.

Pour moi les matériaux composites, les matériaux hybrides sont vraiment des matériaux d'avenir.

Donc oui, il y a beaucoup de recherche dans l'industrie textile, c'est l'un des secteurs où il y a un le plus fort taux de recherche. En France, les industries dans les textiles techniques exportent énormément, et donc consacrent beaucoup de budget en recherche et développement pour rester compétitifs.

Quelles sont les difficultés auxquelles est confrontée l’industrie pour développer des textiles innovants ?

CB : Dans le domaine des nouveaux textiles, avec des débouchés marché qui sont très différents, il y a souvent des réticences, mais aussi un manque de temps. Ces industriels sont souvent des PME qui n'ont pas forcément la disponibilité ou les ressources à consacrer à la recherche et au développement. Il y a aussi un côté un peu protectionniste ; « on sait faire ça, on a toujours fait comme ça, on ne veut pas s'ouvrir car on veut protéger notre savoir-faire ». La méthodologie, la façon de travailler peut parfois aussi être un frein.

L'industrie textile est une industrie très ancienne, les méthodes de travail collaboratif, comme cela existe dans les filières technologiques, ne se sont pas forcément bien déployées.

En effet, dans les filières technologiques l'esprit collaboratif, « open source », l'idée de partager son savoir pour aller plus loin, est quelque chose qui existe depuis toujours. Mais ce n'est pas parce que l'on travaille en mode collaboratif que l'on ne peut pas protéger son cœur de métier. Et ça, c'est quelque chose qui culturellement n'a pas encore fait son chemin dans une grande partie de l'industrie textile. Les choses progressent, l'outil digital y aide beaucoup, mais je pense qu'au départ il y a un très fort aspect culturel et sociologique qui est un frein pour aller vers de la co-création avec tous les autres métiers qui sont concernés. Les textiles connectés vont beaucoup changer les choses notamment en termes de conception mais aussi en termes de marketing et de service après-vente. Car ce sont des produits qui une fois qu'ils sont achetés sont voués à évoluer, de nouvelles fonctionnalités impliquent de nouvelles mises à jour, comme sur un smartphone par exemple. Je pense que l'industrie textile n'est pas culturellement prête à ce grand changement.

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"Animation de gouttes sur tulle", Futurotextiles MIX, Bercy, décembre 2013 (photo T3Nel)

Comment font les industriels du textile pour s'adapter au système mode qui inclut toujours plus le consommateur dans des processus de co-création et qui a besoin de toujours plus d'immédiateté ?

CB : Il y a pas mal d'entreprises, par exemple Faurecia ou Décathlon, qui travaillent beaucoup avec leurs usagers. Pas toujours avec le consommateur final, mais l'usager intermédiaire, le grand donneur d'ordre qui va lui travailler de près avec les utilisateurs. Ce sont des entreprises qui ont déjà assimilé dans leur organisation ce que j’appellerais un "design intégré", c'est-à-dire que la conception et la création se font avec l'utilisateur, avec le designer, avec le marketing, et bien sûr avec les techniciens et les ingénieurs, ce qui fait qu'ils pensent "usage", ils pensent "durée de vie du produit", "distribution du produit", ils pensent aussi "service après-vente". Donc il y a des entreprises qui sont déjà bien armées par rapport à cette approche consommateur. Prenez par exemple Adidas, qui va ouvrir cette année une usine en Allemagne qui sera entièrement robotisée. Cela permettra des délais de production très rapides, pour être au plus près du consommateur. En parallèle, ils développent des outils pour que les gens puissent personnaliser leurs commandes et puissent avoir exactement la matière et le coloris qu'ils désirent. Ce sera possible grâce à des outils très modulaires et très adaptables par rapport à la demande. Si on veut vraiment que le consommateur soit inclus dans la chaîne de production et être au plus près de la demande c'est un peu du donnant donnant.

La co-création avec l'utilisateur induit des changements dans les procédés de production.

Le shopping en ligne ayant explosé, il faut que les outils suivent, à l’échelle industrielle, avec la possibilité d'avoir une bonne réactivité par rapport aux commandes. Ce qui a toujours été compliqué dans l'industrie textile c'est que les investissements sont très lourds pour les machines et donc un industriel ne peut pas se permettre de s'équiper avec de nouvelles machines s'il n'est pas sûr de pouvoir par la suite écouler sa production sur des marchés qui soient stables.

En informatique on a vu les machines et les technologies évoluer de façon beaucoup plus modulaire, et de façon à s'adapter à la charge qu'elles pouvaient connaître. On appelle cela le "load balancing". On a la possibilité de répartir la charge entre plusieurs serveurs pour répondre à la demande. Aujourd'hui ce même type de procédés se met en place au niveau industriel. Les technologies et le digital évoluent à un rythme extrêmement rapide quand l'industrie textile est logiquement beaucoup plus lente à opérer certains changements.

Cette différence de rythme pose-t-elle problème pour la bonne collaboration de ces deux secteurs ?

CB : Pas forcément. Je trouve la rencontre de ces deux secteurs très intéressante.

Le monde des technologies digitales est totalement immatériel et je trouve que le textile peut contribuer à « rematérialiser » tous les services qu'il propose aujourd'hui.

Un smartphone est par exemple un objet assez froid, en plastique et en métal, qui au niveau des sens n'est pas très stimulant. Je pense que dans l'avenir le textile se prêtera très bien à embarquer des fonctions et permettra d'aller beaucoup plus loin du fait de sa proximité sensuelle. Avec les technologies actuelles, on ne peut échanger qu'au niveau visuel et sonore. On ne peut pas avoir la même perception que si on était dans le même espace de proximité. L'industrie textile est ce qu'elle est, mais c'est quand même une industrie de l'humain. De tout temps le textile est très en lien avec le rythme du temps, le rythme du tissage par exemple, et a accompagné l'homme dans toutes ses activités, pas seulement l'habillement ou l'habitat. Donc l'industrie textile est peut-être lente à évoluer, mais c'est aussi celle qui a un lien continu avec le début de l'humanité. Ce qui n'est pas le cas des nouvelles technologies. Je pense que le textile peut être un « garde-fou » par rapport à l’excès d’immatérialité qu'impliquent les nouvelles technologies aujourd'hui.

Quelles solutions aujourd'hui pour faire évoluer l'industrie textile et ses métiers ? Comment faire travailler les différents corps de métier entre eux ?

CB : C'est une problématique qui n'est pas propre à l'industrie textile. J'aime sensibiliser les gens de l'industrie textile en leur disant de regarder ce qui se passe dans l'ensemble des matériaux. Dans mon livre, un chapitre intitulé « la lutte des classes de matériaux » aborde ce sujet. Dès que l'on regarde les filières du papier, des plastiques ou encore des céramiques, dès que l'on regarde les autres classes de matériaux, on s'aperçoit que la problématique aujourd'hui est la même pour tous, c'est-à-dire aller vers toujours plus de fonctionnalités dans le matériau. Donc, on a des céramiques, des papiers intelligents, des bois interactifs. Ce n'est pas quelque chose qui est propre au textile.

Je pense que non seulement il faut rapprocher les technologies high-tech du textile, mais il faut aussi que cette dynamique soit multi-matériaux et que le textile soit pensé comme « matériau souple ».

Car il ne faut pas oublier que c'est le propre du textile d'être flexible, c'est son principal atout. On est dans un héritage de filières en silos, avec des habitudes de travail bien ancrées, parce qu'il y a de grandes fédérations qui cloisonnent un peu les métiers. Donc je pense que l'avenir, ce sera d'aller vers des structures qui permettent d'être très ouverts par rapport à cette approche matière, de décloisonner, ce qui est d'ailleurs indispensable pour le recyclage. Il y a de belles perspectives pour l'industrie textile. Je pense qu'on est à une époque intéressante, une période charnière.

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Faut-il revenir vers une approche artisanale pour faire évoluer les techniques industrielles ?

CB : Le propre de l'artisanat, c'est de relier le geste et la pensée. Il y a des mouvements de réflexion sur ce thème comme par exemple le " slow made", on revient sur cette notion de temporalité, un travail au rythme de l'humain. Alors que dans l'industrie, comme dans les nouvelles technologies, c'est l'homme qui est obligé de s'adapter au rythme de la machine. Donc je pense effectivement que l'optique de réinscrire la production au niveau de l'humain, et donc de se poser la question du sens de ce que l'on produit, c'est l'artisan qui peut le faire. Je pense que ce serait une façon raisonnable de repenser l'industrie, surtout par rapport aux excès de consommation et de gaspillage, et de retrouver une relation au temps plus équilibrante et plus rassurante.

Christine Browaeys donnera une conférence lors des Fashion Tech Days de Roubaix au CETI (29-30 septembre), et également lors du salon Expoprotection à Paris (7-9 novembre). 


co-creation

Création collective - quelles perspectives pour la mode ?

Les 9 et 11 juin derniers se sont déroulés à Marseille trois journées de conférences organisées autour du texte "Anti-Fashion", publié par Li Edelkoort en 2015. Véritable coup de pied dans la fourmilière, ce manifeste, loin de condamner la mode à une mort certaine, s'interroge sur les limites du système actuel, ses dysfonctionnements. Les dernières actualités du monde de la mode (valse des directeurs artistiques d'une maison à l'autre, burn-out... chutes significatives des ventes dans le prêt-à-porter...) témoignent d'un système à bout de souffle qui court à sa perte. Li Edelkoort, en grande amoureuse de la mode, n'a pas pour volonté d'établir un constat pessimiste du milieu, mais celle de fédérer et de sensibiliser son lectorat aux notions de travail collectif, fait avec passion et selon des valeurs humaines. Face à des savoir-faire qui se sont transformés à la période industrielle, où la machine prend plus de place que l'artisan, tout l'enjeu de ce manifeste consiste à redonner du sens à la mode.

Li Edelkoort
Li Edelkoort

D'un côté, Li Edelkoort souligne le phénomène des créateurs broyés par ce système qui sont victimes de la pression que l'on fait reposer sur leurs épaules; et de l'autre, celui d'une génération de créateurs en plein ego trip et en quête de reconnaissance, à qui on a appris dès l'école à travailler de manière individualiste. Ce double constat vient s'ajouter à une perte d'identification du consommateur à un modèle qui ne lui correspond plus et dans lequel il a de plus en plus la volonté de s'investir directement. Comme le souligne Li Edelkoort, le collectif est essentiel et doit être enseigné dans les écoles de mode, le plus tôt possible. L'économie collaborative a déjà touché de nombreux secteurs de notre société et la mode, pourtant historiquement avant-gardiste, semble avoir pris du retard sur ce sujet. Aujourd'hui sur Modelab, nous-nous posons donc cette question : la création collective est-elle le futur de la mode ?

Des marques de mode se construisent autour d'un collectif

Lors de sa conférence, Li évoque les génériques de film qui citent et remercient l'ensemble des personnes qui ont travaillé sur le projet, du réalisateur, aux maquilleurs en passant par les figurants... Mais pourtant, ce constat ne s'applique pas dans le milieu de la mode où le nom de la marque, et celui du créateur, occultent le reste. Pourtant, on constate actuellement l'émergence de modèles atypiques, autres que celui d'un créateur tout puissant, qui tendent à valoriser le travail d'une communauté ou d'un collectif. Récemment, c'est le collectif new-yorkais V-Files qui s'est illustré dans cette démarche. Cette communauté en ligne a pour volonté de faire défiler à la New York Fashion Week chaque année de jeunes marques préalablement choisies par les internautes via un système de votes. La marque encourage sa communauté à prendre le pouvoir en ayant un impact direct sur l'organisation de ses événements.

A lire aussi sur V-Files: Une nouvelle vague de créateurs New-Yorkais s'empare de la  FashionTech

Demna Gvasalia pour Vetements
Demna Gvasalia pour Vetements

Derrière ce nouveau modèle ne se cache pas une nouvelle lubie marketing, mais une réelle volonté de bouleverser les codes établis. Dès lors, les mérites ne reviennent plus à un individu, mais à une communauté. Certains créateurs poussent cette démarche plus loin en s'effaçant afin de maintenir l'attention uniquement sur les vêtements. Le ou les créateurs disparaissent au profit d'une communauté anonyme, laissant au spectateur tout le loisir de se concentrer sur le produit. Le précurseur dans ce domaine est Martin Margelia qui, dès le début de sa carrière, a travaillé sur la notion d'anonymat, aussi bien le concernant que pour les mannequins qu'il faisait défiler. Cette idéologie se retrouve récemment chez le collectif Vetements, composé de personnalités anonymes, excepté Demna Gvasalia qui fait office de porte-parole du collectif, et qui a notamment travaillé 4 ans chez Margiela. Vetements bouleverse les codes de l'industrie, et sa démarche plaît, c'est la marque dont le nom est sur toutes les lèvres. Son nom lui-même agit comme une provocation, et annonce la couleur: chez Vetements, vous allez uniquement voir des vêtements. Ce positionnement, on peut le supposer, vient en réaction à cette culture du personal branding et ce culte de la personnalité. La mode doit se (re)penser différemment et faire à nouveau la part belle au produit.

Maison Martin Margiela FW 2014
Maison Martin Margiela FW 2014, les mannequins sont eux aussi anonymisés, au bénéfice du vêtement.

L'intégration du consommateur dans le processus créatif

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Les chaussures communautaires de la marque Rooy

Notre société a de plus en plus recourt à l'économie collaborative (Airbnb, Blablacar, Uber en sont les exemples les plus parlant) qui se base sur la mutualisation des biens et prône une hiérarchie horizontale. La continuité de cette démarche est d'atténuer le rapport hiérarchique entre le consommateur et la marque afin que ce dernier se la réapproprie. La marque de chaussures coréenne Rooy, a basé tout son concept sur l'intégration du consommateur au processus créatif en faisant participer les internautes à des concours afin de créer des sneakers, puis en produisant les modèles qui obtiennent le plus de votes. Rooy arrive ainsi à faire collaborer toute une communauté de passionnés de sneakers autour de son projet. La marque pionnière en matière de travail collectif en France est La Boutonnière qui permet de mettre en relation des marques et des consommateurs afin de co-créer des collections. Ce modèle séduit, car, comme l'explique la marque sur son site:

"Les consommateurs veulent interagir avec leurs marques et leurs produits, ils veulent faire partie de l’aventure et vivre une expérience."

La co-création selon la Boutonnière
La co-création selon la Boutonnière

Après des années de sentiment de délaissement, le consommateur a la volonté de s'impliquer dans les produits qu'il consomme et dans la création de ces derniers afin de redonner du sens à l'acte de consommation lui-même. Le Studio Mazé un "collectif pluridisciplinaire" selon leurs propres mots, affirme quant à lui que le prêt-à-porter est mort, au profit du prêt-à-composer. La marque, qui a actuellement un pop-up store à Paris, ne jure que par le collectif et la communauté: il y a une volonté des marques d'éduquer et de sensibiliser le consommateur afin qu'il reprenne le pouvoir et se réapproprie le vêtement.

Studio Mazé
Studio Mazé

A lire aussi sur la boutonnière : La mode collaborative existe enfin !

Cette démarche d'intégration du consommateur au processus créatif passe aussi par des opérations de personnalisation des produits par le client. Surfant sur la tendance du DIY qui consiste à fabriquer soi-même ses propres produits, les marques s'emparent du phénomène en proposant à leurs clients de customiser des vêtements et accessoires, à l'image de Gucci qui a lancé en mai dernier son Gucci DIY. Selon Alessandro Michele, directeur artistique de la maison, ce service de customisation permet de stimuler l'esprit créatif de la cliente, mais également de rendre hommage à la culture punk.

Gucci DIY
Gucci DIY

La crise identitaire que traverse la mode actuellement n'est que le reflet de la crise identitaire que traverse notre société. Le modèle industriel, notamment appliqué à la mode, a contribué à déshumaniser ce système. Face à un modèle à bout de souffle, de plus en plus d'initiatives à contre-courant ont émergé afin de proposer des alternatives plus centrées autour de valeurs humaines. Le collectif et le modèle d'économie collaborative apparaît comme une des solutions qui contribue à faire changer de manière positive un système depuis trop longtemps auto-centré. C'est tout le processus de consommation qui est remis en cause, comme le souligne Li Edelkoort dans son manifeste:

"Les gens n’ont plus envie de posséder, ni de consommer les vêtements en flux. Nous entrons dans une ère où la possession n’a plus d’importance. La location, le partage, le troc, les achats collectifs sont les nouvelles manières de consommer."

Si vous voulez en apprendre plus sur les trois journées de la conférence  Anti-Fashion, n'hésitez pas à lire le compte-rendu de Sophie Abriat. 


Noa Raviv

Noa Raviv

Les créations de Noa Raviv nous ont tapé dans l'œil, comme vous l'aurez remarqué avec le couverture du n°2 du magazine Modelab !
Aujourd'hui, à l'occasion de l'exposition Manus X Machina au Metropolitan museum of art (MET) de New-York, nous avons interviewé Noa, pour en savoir plus sur son travail !

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Modelab est en vente à la boutique du MET museum à New-York !

Modelab : Depuis quand es-tu à New-York, et pourquoi avoir quitté Tel Aviv ?

Noa Raviv : Je me suis installée à New-York en septembre 2015, pour lancer ma propre marque. Tel Aviv est vraiment ma ville préférée au monde, mais je sentais que New-York serait plus adaptée à ma marque, c'est une ville avec tant de possibilités ! Depuis, je suis toujours convaincue de la pertinence de ce choix.

Noa Raviv au Met Museum pour l'exposition #manusxmachina
Noa Raviv au Met Museum pour l'exposition #manusxmachina

Tu as participé à beaucoup de belles expositions et d'événements passionnants cette année, afin de présenter ton travail, quel est ton souvenir le plus marquant ?

NR : L'Alaska a été un moment vraiment particulier, j'étais invitée pour une conférence au musée Anchorage, c'est un endroit magique, surréaliste ! J'y ai rencontré tellement de personnalités intéressantes, je suis vraiment impatiente d'y retourner.

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Noa Raviv à l'école d'art de Glasgow

Ta collection "Hard Copy" a attiré l'attention de nombreux médias et professionnels de la mode et du textile, dont Modelab ! Peux-tu nous en dire plus sur ce projet ?

NR : Le point de départ pour « Hard Copy Collection » était la sculpture classique, et son évolution.
La sculpture grecque classique avait pour aspiration un idéal de beauté, qui a énormément été copié et reproduit à travers l'histoire, jusqu'à perdre son sens originel pour ne devenir qu'une répétition vide de style et d'expression.
Aujourd'hui nous vivons dans un monde où tout est facilement répliquable, alors quelle est la valeur de l'objet original ?

J'ai délibérément créé des images digitales défectueuses, en utilisant un logiciel de création d'images 3D. Les déformations ont été créées par une commande que le logiciel ne pouvait pas exécuter. Ces objets ne peuvent pas être imprimés, ni produits dans la réalité. Ils n'existent que dans l'espace virtuel.

C'est la tension entre le réel et le virtuel, entre la 2D et la 3D qui m'a inspiré cette collection.
J'ai moi-même développé la plupart des textiles utilisés pour « Hard Copy », en plus d'avoir collaboré avec Stratasys, un des plus grands fabricants d'imprimantes 3D dans le monde. Ils ont produit les pièces qui sont imprimées en 3D.

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Les foulards Noa Raviv disponibles à la boutique du MET, et bientôt sur son e-shop ! Modèle Sarah Gullixson, photographie Paolo Massimo Testa.

Tu as produit des pièces pour l'exposition en cours au MET Museum, peux-tu nous en dire plus ?

NR : J'expose deux pièces au MET, créées en 2014 et appartenant à la collection « Hard Copy ». Je suis ravie et honorée qu'elles fassent partie de l'exposition.
Pour la boutique du MET, j'ai également créé deux foulards, qui sont vendus dans un espace shopping spécial, intégré à l'exposition.

Où peut-on trouver tes créations ?

NR :  Pour le moment, sur l'e-shop du MET et dans la boutique H.Lorenzo à Los Angeles. Pour l'Europe on verra plus tard, nous allons étape par étape ! Je travaille actuellement à la création de mon e-shop, où je proposerai bientôt des écharpes et des accessoires.

Comment s'est mise en place cette collaboration avec H Lorenzo ?

NR : Leur acheteuse m'a approché l'année passée, en me proposant de réaliser une collection capsule spécifiquement pour eux. Elle m'a influencé car à cette époque, je ne savais pas si j'étais prête à lancer ma propre marque. Cette expérience m'a beaucoup apporté, et j'apprécie le résultat !

Les frontières entre art et mode sont souvent troubles, comment te vois-tu ?

NR : Je suis fashion designer, mais aussi tout le reste !

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Il est difficile de deviner comment sont fabriquées tes créations, de distinguer les parties imprimées en 3D des autres...Était-ce un choix de faire douter l'observateur ?

NR : Exactement, je voulais flouter les frontières entre le réel, le virtuel, les 2es et 3es dimensions.

Tu utilises des technologies de pointe et pourtant, ton esthétique n'est ni futuriste, ni particulièrement technophile. Comment considères-tu la relation entre la technique et l’esthétique ?

NR : Pour moi, tout doit être esthétique. Ça ne veut pas forcement dire joli ou beau, mais je dois apprécier les formes. La technologie, comme les autres techniques, sont le moyen pour moi de parvenir à un certain résultat.

Pour en savoir plus sur Noa Raviv : www.noaraviv.com.


revue de presse mai

Revue de presse - Mai

Chaque mois, Modelab reprend dans sa revue de presse l’actualité qui a marqué la FashionTech et la mode. Start-ups, évènements, applications : voici un récapitulatif des articles qui nous ont le plus marqué ces dernières semaines de mai !

Modelab présent au MET de New York !

https://youtu.be/PgYmwRgnBjs

C'est une tradition, tous les ans le MET (Metropolis Museum of Art) met en scène une exposition et son célèbre gala autour d'un thème choisi avec soin. Depuis le 2 mai, le prestigieux musée New-Yorkais accueille l'exposition "Manus x Machina, Fashion in Age of Technology", qui retrace la relation entre processus de création et technologie à travers 120 pièce de prêt-à-porter et de Haute Couture. A cette occasion, le n°2 de Modelab a été choisi par le musée sous la forme d'une commande d'une centaine de numéros pour venir enrichir la bibliographie de l'exposition !

Une combinaison qui transforme votre sueur... en eau potable !

La combinaison de Kamilla Sadol qui recycle l'eau de votre corps
La combinaison de Kamilla Sadol qui recycle l'eau de votre corps

Non, vous ne rêvez pas ! Inspirée par les tenues d'astronaute, la jeune designer danoise Kamilla Sadol a réussi à créer une combinaison qui recycle votre sueur en la purifiant à travers des tubes placés dans la combinaison, afin de donner une eau potable qui est récupérée dans un petit sac situé à l'arrière de la tenue. De quoi offrir de nouvelles perspectives dans le monde du textile !

Le dernier défilé Louis Vuitton placé sous l'égide futuriste

Collection Louis Vuitton Croisière 2017 à Rio de Janeiro
Collection Louis Vuitton Croisière 2017 à Rio de Janeiro

Pour son défilé croisière 2017, Nicolas Ghesquière le nouveau Directeur Artistique de Louis Vuitton, a décidé de faire défiler ses mannequins dans une ambiance futuriste en choisissant le MAC (Museu de Arte Contemporânea) fondé par Oscar Niemeyer à Rio de Janeiro. La structure en forme de soucoupe volante vient souligner l'envie du créateur de s'inscrire dans le futur. Et Nicolas Gesquière n'en est pas à son premier essai...

A lire aussi: Louis Vuitton choisi un personnage de Final Fantasy comme égérie dans la Revue de Presse de décembre 2015

Et sinon, quoi de neuf en mai ?

Rihanna collabore pour la deuxième fois avec la Maison Dior afin de proposer une collection de six paires de lunettes de soleil au look très rétro-futuriste (années 2000, bonjour !). Si les photos de la campagne sont déjà sorties, il faudra attendre le début du mois de juin pour pouvoir débourser la jolie somme de 840 dollars et acquérir une de ces pièces...

Le célèbre concours de mode ANDAM Prize qui a déjà récompensé Iris Van Herpen ou encore Maison Martin Margiela, vient d'annoncer ses 12 finalistes. Ce tremplin pour les futurs grands créateurs est notamment connu pour son avant-gardisme. Wanda Nylon, Aalto, Koché, Jacquemus, Tim Coppens, OAMC pour le ANDAM Grand Prix; Atlein, Kenta Matsushige, Harmony Paris pour le First Collection Prize; et Amélie Pichard, Hugo Matha et Tomasini Paris pour le Fashion Accessories Prize. Surveillez bien ces noms, vous pourriez en entendre parler rapidement...

Comme un concours n'arrive jamais seul, le mois de mai était aussi l'occasion pour le WGSN Futures Awards de récompenser 14 créateurs/designers qui feront la mode de demain. Le Special Award revient à Alexandra Shulman, le prix Best Digital Innovation à Scotch & Soda x Airbnb, le prix Best New Retail Concept à The Store X Soho House Berlin, le prix Best Store à RYU Apparel, le Best E-Store à Farfetch, le Innovation Design à The Unseen, le Best Multichannel Business à John Lewis, le Best Marketing Initiative à Kate Spade, le Best Start-Up à Hill & Friend, le Sustainable Design Team à Timberland, le Emerging Brand à Mimi Wade, le Breakthrough Footwear & Accessories Design à Richard Braqo, le Breakthrough Menswear Design à Baartmans and Siegel et le Breakthrough Womens Diary à Isa Arfen.

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