revue de presse

L'Université ArtEZ : le textile au centre de la création

Lors de notre séjour à Eindhoven, nous avons découvert leurs écoles de design, dont la Eindhoven Design Academy dont on vous parlait il y a peu. Cette fois ci, c'est l'université ArtEZ que nous voulons mettre en avant et particulièrement ses étudiants en mode très talentueux qui présentaient leurs collections de fin d'année en juin dernier. On vous présente trois de leurs collections inspirantes et innovantes autour de la création textile.

Un(Bound) par Joosje Werre / Quand des techniques artisanales rencontrent des matières innovantes.

Joosje Werren © PHOTO PETER STIGTER ARTEZ 2016 / université ArtEZ
Joosje Werre © PHOTO PETER STIGTER ARTEZ 2016

Joosje Werre a présenté en juin dernier sa collection de fin d'année Un(Bound), collection de mode homme qui interroge la garde-robe masculine entre vêtement traditionnel et vêtement moderne. Pour cette collection elle s'est inspirée d'images et d'objets collectés durant ses voyages à travers la Mongolie, l'Inde, l'Indonésie. Dans son travail elle utilise des techniques traditionnelles et anciennes qu'elle a rencontrées là bas, comme le tissage, le tricotage, le nouage ou bien le crochet. Elle transforme ces techniques artisanales à travers l'utilisation de matériaux non-traditionnels.

Joosje Werre © PHOTO PETER STIGTER ARTEZ 2016 / université ArtEZ
Joosje Werre © PHOTO PETER STIGTER ARTEZ 2016

L'un des matériaux qu'elle utilise et qui est particulièrement intéressant est le feutre dont elle a fait un long manteau et une ceinture découpée au laser. Cette matière non-tissée habituellement constituée de laine agrégée est ici fabriquée à partir de textiles recyclés. Joosje a travaillé en collaboration avec l'entreprise hollandaise I-did Slow Fashion qui recycle les vêtements usagés pour en faire des objets et des accessoires en feutre. Ici, ce sont les stock usés de vêtements de l'armée hollandaise que Joosje utilise, ce qui confère au feutre cette coloration kaki propre au camouflage militaire. Ce feutre n’est pas uniquement composé de laine, mais d’un mélange de tous les textiles qu’on retrouve dans les vêtements de l’armée, ce qui le rend unique et lui confère une texture plus solide et plus ferme que le feutre classique. Une matière fabriquée à partir d'un procédé ancestral, le feutrage, mais qui en propose une utilisation innovante.

Biophilic par Laudy Verschuren / Quand la mode propose un retour à la nature

Laudy / université ArtEZ
Laudy Verschuren © PHOTO PETER STIGTER ARTEZ 2016

La collection de Laudy Verschuren nous parle d'un futur proche où l'humain et la nature tentent de se reconnecter dans un univers urbain. Elle s'est inspirée du monde de l'architecture qui dans une démarche plus durable et écologique, cherche à utiliser de plus en plus des matériaux et des formes organiques pour s'éloigner peu à peu du modèle béton/ gratte ciel et ainsi offrir un espace urbain plus proche de la nature. Mais Laudy pense que ce mouvement d'urbanisme éco-responsable, qui chercher à minimiser l'impact environnemental de l'urbanisation n'inclue pas suffisamment l'humain et sa volonté de renouer avec la nature.

Laudy Verschuren / université ArtEZ
Laudy Verschuren

Elle décide de réfléchir sur ce lien entre l'humain et son environnement urbain à travers le vêtement. Sa collection Biophilic propose un travail du textile qui recherche ce contraste entre matériaux rigides et matériaux souples, entre la silhouette organique et statique. Elle utilise des découpes laser sur plusieurs couches, du tricotage et de l'impression en sérigraphie sur des matériaux complètement différents ce qui donne une large variation de textures et d'effets visuels. Elle utilise également la fibre de verre et de la résine moulée pour créer ses accessoires, toujours dans cette idée de jouer avec les contrastes des matières souples et rigides, organiques et urbaines.

Disrupt Disturbance par Marina Van Dieren /Quand le glitch rencontre le jacquard

Marina Van Dieren / université ArtEZ
Marina Van Dieren © PHOTO PETER STIGTER ARTEZ 2016
La collection de Marina Van Dieren s'inspire de l'imperfection. Dans un monde où tout le monde vise la perfection tant au niveau de son apparence que de sa vie personnelle, elle interroge la notion d'erreur. Que se passe-t-il lorsqu'on lâche prise, qu'on devient spontané, qu'on n'hésite plus à faire des erreurs ? A en juger par la collection Disrupt Disturbance de Marina, que du bon !
Sa collection homme est composée de pièces en jacquard à l'effet glitché. Elle a travaillé en collaboration avec le tisseur EE Exclusives basé à Heze, près d'Eindhoven. Avec les motifs complexes de Marina et l'expertise technique de EE Exclusive, ils ont réussi à donner vis à un projet textile impressionnant.
Marina Van Dieren Liv Ylva / université ArtEZ
Marina Van Dieren © PHOTO Liv Ylva
Marina a réalisé ses motifs à la main à partir de collages d'images, qu'elle explique avoir travaillés de façon très spontanée. Quant à cet effet glitché numérique, il vient contre toute attente d'une simple photocopieuse ! Elle a manipulé ses collages dans la photocopieuse ce qui produit des perturbations, des erreurs, des imperfections dans l'image.  Un gros travail a ensuite été réalisé avec EE Exclusive ainsi que le Knitwear Lab (pour les pièces tricotées) pour retranscrire ce motif dont la multitude de couleurs ont du être retranscrites en couleurs de fils. En résulte un magnifique jacquard 8 couleurs composé de différents fils dont des fils de lurex.
L'université ArtEZ est une école dont les élèves expérimentent avec le design textile et la matière et qui ont la chance de collaborer avec des entreprises locales innovantes au savoir-faire unique. Une approche qui ne peut déboucher que sur des collections actuelles et pertinentes. Impressionnant !

wair

Wair invente le foulard anti-pollution

En ce mois de novembre marqué par l'élection de Donald Trump, il convient de se réconforter un peu (même beaucoup). En effet, depuis son élection surprise de nombreuses rumeurs font état d'une sortie probable des USA de la COP21 😿

Afin de me rassurer sur l'état de notre monde, j'ai eu le plaisir d'échanger avec Caroline de WAIR qui a décidé de créer le premier foulard antipollution connecté.

Pour accélérer leur développement, ils viennent de lancer une campagne de prévente via un crowdfunding sur Ulule.

Fabrice JONAS (FJ) : Salut Caroline, pourrais-tu te présenter et nous expliquer ton parcours ?

Caroline Van Renthergem (CVR) : Je suis la Fondatrice de WAIR le premier foulard anti-pollution intelligent.

Avant, j'étais étudiante à science-po avec une spécialité en marketing. Ensuite, pendant 5 ans, j'ai travaillé pour le Who's Next.

Pendant cette période, j'ai eu l'opportunité d'accompagner des jeunes créateurs. Ainsi, j'ai pu créer "The Future of Fashion Program" qui permet comme son nom l'indique d'aider de jeunes talents à se faire connaître. Ainsi, il consiste à un accompagnement sur toute la chaîne de valeur (marketing, produit, juridique...).

Grâce à cette expérience au cœur de l'industrie mode, je me suis interrogée sur le sens de renouveler saison après saison ses vêtements. Pourquoi, une telle frénésie d'achat ?

Ensuite, je me suis lancée comme Free-lance sur le "brand developpement" pour des marques européennes.

wair

FJ : Mais comment en es-tu arrivée à l'idée de développer un foulard anti-pollution ?

Et bien, lorsque j’habitais Paris, il m'est arrivé une drôle d'histoire. Ainsi, je me déplaçais en vélo. Et un jour, j'ai eu des problèmes respiratoires.

Mon médecin m'a expliqué que cela était dû tout simplement à la pollution. Comme je ne souhaitais pas arrêter de me déplacer avec mon fidèle destrier j'ai décidé de me protéger. À la pharmacie du coin, j'ai trouvé mon bonheur avec un masque en néoprène.

Malheureusement, au bout de quelques minutes d'utilisation, je n'arrivais plus à respirer et mon maquillage était ravagé.

À la place, j’ai utilisé mon foulard, beaucoup plus pratique. En revanche, mon médecin m'a expliqué que  cela ne servait à rien.

Bref, je me suis dit qu'il y avait quelque chose à réaliser.

wair

En outre, si l'être humain a pu envoyer un vaisseau spatial sur la lune, il pouvait également créer un foulard anti-pollution pour monsieur et madame tout le monde.

FJ : Je te sens extrêmement préoccupée par la santé des gens et de notre planète...

En effet, en portant ce foulard, je voulais aussi alerter l'opinion publique sur les dangers de la pollution. Ainsi, plus des gens portent notre foulard plus nous aurons du poids pour changer les choses.

Par ailleurs, chez WAIR, nous avons développé une application qui alerte les utilisateurs en zone de pollution : SUPAIRMAN by WAI.

Elle a pour but de donner de la cohérence à notre produit puisque avant de porter des foulards anti-pollution il faut savoir que la pollution de l’air en ville est dangereuse pour notre santé et il faut savoir quand et où se protéger !

Cette application pourra, dans une version ultérieure, être connectée au foulard afin d’améliorer l’expérience d’utilisation, d’être plus précis sur les alertes… tout ça est en préparation mais comme toute innovation il faut un peu de temps et d’argent, d’où cette campagne !

FJ : Caroline, je  comprends parfaitement ton positionnement relatif à la santé cependant tu t'attaques également au secteur de la mode. Comment, envisages-tu la création d'un produit qui se veut un objet utile et design .

CVR : Effectivement, je ne me sentais pas forcément légitime pour créer une marque de mode. En revanche, je me sens complètement légitime sur le vêtement pour la fonctionnalité et le bien-être.

Ce qui m'intéresse c'est réellement l'innovation. Si on s'intéresse au secteur de la mode, les coupes de vêtements datent du début du siècle, cela me semble tellement aberrant qu'il n'y ait pas plus de personnalisation.

Ainsi, chez WAIR, nous essayons de créer une synergie entre l'innovation et la mode.

wair

FJ : Dans l'écosystème Fashiontech, je te vois également énormément présente. Par exemple, tu as participé à l'organisation de la dernière Fashiontech week.  Quel est ton avis sur notre écosystème ?

CVR : Je me souviens qu'en présentant WAIR lors de la Fashiontech night de 2015, je suis rentrée dans le petit monde de la fashiontech.

Lors de cette soirée, j'ai pitché pour la première fois : un souvenir incroyable.

Concernant l'écosystème Fashiontech, ce qui nous anime c'est la fin de la fast fashion et le développement d'une industrie mode plus responsable. En effet, ce phénomène de production de masse et de consommation de masse n'est plus tenable.

À mon avis, l’industrie de la mode va devoir muter pour s'adapter aux nouvelles demandes du consommateur qui se veut dorénavant acteur d'une mode plus transparente.

Enfin, faire partie d’un courant qui tend à se développer me paraît hyper-excitant. Nous sommes  au début d’un grand truc.

Nous sommes en quelque sorte des pionniers 😀

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Design Academy Eindhoven

La Design Academy Eindhoven, le design au service du vêtement

À la fin du mois d'octobre avait lieu la Dutch Design Week à Eindhoven. L'équipe de Modelab est allée à la rencontre des designers néerlandais pour mieux comprendre leur rapport à la mode et son lien avec le design. Eindhoven est considérée comme la capitale du design aux Pays-Bas, au départ poussée par l’entreprise Phillips. Établie dans le monde de l’innovation et du design, la ville a vu naître la première académie de design Hollandaise. La Design Academy Eindhoven, aujourd’hui mondialement reconnue, présente chaque année lors de la Dutch Design Week les productions de ses derniers diplômés. Pour cette édition 2016 intitulée « In Need of ... », 171 jeunes designers  présentaient des travaux résolument engagés. Tournés vers le changement, persuadés qu’une meilleure consommation et production est possible, leurs créations proposent des solutions, techniques et poétiques, et interrogent entre autres sujets le vêtement et l’industrie de la mode. Nous vous proposons une sélection de 5 projets autour du vêtement et du textile.

"Digital Anatomy" par Fabian Briels / Repenser la conception du vêtement

Pour Fabian Briels, cela fait trop longtemps que l’industrie n'a pas changé de façon de faire. Les vêtements sont en effet confectionnés de la même façon depuis des centaines d’années. Il a donc ambitieusement décidé de repenser tout le processus de conception d’un vêtement à travers son projet « Digital Anatomy ». Il remplace ainsi le fil par du silicone, l’aiguille par un laser. Un motif est gravé dans une feuille plastique puis le silicone est injecté dans ces rainures. Sortie du moule, cette structure de silicone devient une sorte de textile qui peut être drapé et utilisé pour créer un vêtement. Effet saisissant et zéro déchet !

Design Academy Eindhoven
"Digital Anatomy" - Fabian Briels

"Bolt Powerparka" par Thom Kool / Le vêtement du nomade connecté

Design Academy Eindhoven
"Bolt Powerparka" - Thom Kool

Bolt est une parka destinée à l’urbain nomade et connecté. Elle permet d’avoir sur soi smartphone, tablette et ordinateur portable et de pouvoir les recharger à tout moments grâce à deux batteries intégrées. Une « colonne vertébrale » intégrée à la parka permet de distribuer le poids de ces différents appareils sur le corps. Pour recharger la batterie de cette veste ? Il suffit de la mettre sur son cintre ! Petit plus, deux LED permettent à la fois d’être visible de nuit mais aussi d’indiquer le niveau de charge de vos appareils. Thom Kool explique « Nous facilitons une façon de vivre dynamique pour des personnes toujours en mouvement. Ce projet répond à un problème de notre quotidien moderne. Nous voulions créer un produit qui rend la vie digitale plus facile.» Thom Kool redonne au vêtement sa fonction première d'objet technique, conçu et dessiné pour répondre à un besoin spécifique. Le vêtement redevient un objet fonctionnel.

"Flight Mode" par Theresa Bastek / Créer un espace hors connexion grâce au textile

Theresa Bastek veut nous faire réaliser qu’il n’y a pas que les radiations du soleil dont nous devons nous protéger, il y a aussi celles de nos appareils électroniques, ordinateurs, téléphones et autres tablettes. Si mettre de la crème solaire est devenu un automatisme lorsque l’on s’expose aux radiations UV, c’est sans aucune protection et quotidiennement que nous faisons face aux radiations électromagnétiques. A partir de ce constat, Theresa Bastek nous présente "Flight Mode", un projet qui propose à la fois un indicateur du niveau des radiations et un moyen de s’en protéger. Sa gamme de produits va du panneau textile au vêtement d’intérieur en passant par le plaid. Ces objets textiles sont composés de fils « bouclier » qui permettent d’absorber les ondes, créant un espace de repos et un moment pour récupérer.

Design Academy Eindhoven
"Flight Mode" - Theresa Bastek

"Regen" par Wendy Andreu / Un nouveau procédé de création textile

 

Design Academy Eindhoven
"Rengen" - Wendy Andreu

Wendy Andreu est une française expatriée à Eindhoven qui a inventé un nouveau système de création de matière textile waterproof. Le vêtement qu’elle conçoit ne comprend ni coutures ni patron. Cette matière, appelée "Regen" est constituée d’un côté de latex de l’autre de corde en coton. Wendy Andreu enroule cette corde autour d’un moule en métal puis la recouvre de latex noir. Le latex passe par endroits à travers la corde et crée ainsi un motif noir et blanc lorsque le vêtement est retourné, rendant chaque vêtement unique. Elle crée ainsi une technique artisanale et totalement innovante pour concevoir le vêtement dans sa forme, sa fonction et son esthétique, entièrement par le travail de la matière, et de la manière.

Distilled Wardrobe par Julia Bocanet / Optimiser le vêtement par la forme

 

Distilled Wardrobe - Julia Bocanet
"Distilled Wardrobe" - Julia Bocanet

Julia Bocanet fait un constat simple : l’industrie de la mode sur-produit. Avec son projet "Distilled Wardrobe", elle propose une solution : moins de vêtements, mais avec plus de fonctionnalités. Sa collection se compose de pièces classiques dont la forme peut se transformer, une jupe devient ainsi un pantalon, un t-shirt col V devient un t-shirt col rond, simplement en ajustant les bretelles. Le vêtement transformable est un sujet qui a été beaucoup travaillé et souvent considéré comme gadget, mais Julia Bocanet donne à ce concept une nouvelle dimension, questionnant à la fois l’industrie de la mode et notre façon de porter le vêtement.

"Uncertainty of the Contemporary" par Christian Heikoop

Après la surproduction, Christian Heikoop questionne la fast fashion. Le mouvement de consommation "see now buy now" impose une temporalité de plus en plus courte et un rythme de plus en plus élevé à la mode. Christian Heikoop ne propose pas, comme beaucoup, de ralentir le rythme, ce qui semble aujourd’hui très difficile. Il propose une solution directe qui reconsidère et actualise les techniques de production. L’idée ? Gagner en temps, en main d’œuvre et en matière ! Avec "Uncertainty of the Contemporary", il explore la création de vêtements « ready made » directement depuis le métier à tisser. Il repense le patron classique et tisse sur plusieurs couches. Le vêtement entier peut ainsi être fabriqué en quelques minutes et de cette technique découle une esthétique à part entière.

"Uncertainty of the Contemporary" - Christian Heikoop
"Uncertainty of the Contemporary" - Christian Heikoop

La Dutch Design Week a été l'occasion non seulement de découvrir le travail de designers établis, mais aussi et surtout de découvrir les designers de demain.  Le vêtement était au centre de nombreux projets, et l'industrie de la mode risque d'être chamboulée par ces créateurs ambitieux. Leur vision de la mode ne se laisse pas limiter par des tendances ou des traditions. Ils réinventent le faire, le savoir-faire et le porter. En attendant que le changement opère, nous suivrons de près le parcours de ces designers du vêtement.