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Ying Gao

Ying Gao est designer de mode et elle vit à Montréal. Elle exerce aussi comme professeur de mode à l’UQAM (dont fait partie l’école de mode de Montréal) ainsi qu’à la HEAD (à Genève). Elle est connue pour son travail de création qui a été relayé dans de nombreux magazines et à travers de multiples expositions (récemment au salon Première Vision à Paris par exemple). Elle cherche à travers ses créations à comprendre la signification du vêtement et intègre à ses projets de la technologie sensorielle ainsi qu’une critique sociale. Son travail oscille entre la mode et l’art conceptuel, et elle crée des vêtements cinétiques qui expriment une relation idéalisée entre le vêtement et son environnement.

Elle travaille sur deux types de créations ; des projets de vêtements interactifs, et des collections de prêt-à-porter. Comme elle enseigne la mode, elle ne veut pas présenter un travail uniquement conceptuel à ses étudiants. Elle réalise donc des collections de prêt-à-porter. Nous allons nous m’intéresser plus particulièrement à la première catégorie de créations, celle qui regroupe les projets interactifs.

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Le concept

Ying Gao cherche à remettre en question la notion même du vêtement en proposant une nouvelle approche à la croisée de plusieurs domaines : l’architecture, l’urbain et le média interactif se mêlent dans ses projets. Elle s’inspire des transformations de l’environnement urbain, considère le design comme un média en amenant une technologie sensorielle qui va donner au vêtement une valeur ludique et participative. Les contours physiques du vêtement sont en général transformés par une interférence extérieure. Elle s’interroge à la fois sur le statut de l’individu, la fonction du vêtement et sur les mutations de l’univers dans lequel nous vivons. Son concept est porteur d’une dimension critique radicale qui dépasse le domaine de l’expérimentation technologique.

La matière est toujours au coeur du travail de Ying Gao, elle est le point central d’un travail réussi. La créatrice n’hésite jamais à faire le tour du monde afin de trouver la matière la plus adéquate à ses projets.

Les questions qui reviennent le plus souvent dans ses créations sont celles de la présence et de la disparition, et celles de l’expérience du clair-obscur, qui se vit à travers un regard incertain. Les robes créées font toujours référence à une certaine forme d’utopie. La métaphore est très importante dans le travail de la designer car elle laisse la réflexion au spectateur.

Afin de pouvoir représenter ou créer l’effet ou l’émotion désirée, Ying Gao collabore principalement avec Simon Laroche qui est designer en robotique. Cette inter-discipline lui permet d’avoir deux approches différentes dans ses projets et de représenter les émotions qu’elle souhaite faire passer avec le plus de réalisme possible.

Ying Gao essaie de rendre visible l’aura. Ses vêtements révèlent toujours les intentions de celui qui les porte, ou les intentions du public, en produisant des effets qui semblent évoquer les sentiments et les pensées. Elle met en lumière les réseaux immatériels à travers une relation qui se crée dans ses projets, entre la matière et l’invisible.

Les tenues se comportent toujours de manière autonome, totalement indépendamment du corps sur lequel elles évoluent. L’animation confère une nouvelle existence au vêtement car elle permet un dialogue avec le spectateur. La relation que l’usager entretient avec le vêtement n’est plus la même, car il n’est plus un objet familier et usuel dont la première fonction est celle de la protection.

Les créations de la designer font toujours preuve de légèreté, et confère un aspect vivant à la matière presque fragile. Les textiles sont souvent transparents et laissent passer la lumière à travers leur armure. L’habit n’assure plus simplement sa fonction première de protection de l’individu. Il est beaucoup plus que cela.

La créatrice tente aussi de rendre tous les mouvements de ses tenues poétiques, pour que les textiles émerveillent le spectateur. Elle tente de sculpter l’immatériel. L’importance d’un son, d’une pensée ou d’un regard est souvent négligée et pourtant essentielle. L’immatérialité contribue à sortir du monde de la mode, à voir les choses sous un nouvel angle et à mettre en avant les éléments intangibles de l’environnement.

La lumière est aussi une notion clé chez Ying Gao. C’est un élément immatériel qui donne une aura spécifique à la tenue sur laquelle elle est présente. Quand on regarde la lumière dans les villes, elle n’est jamais semblable et elle va créer une atmosphère bien spécifique à chacune d’entre elles. Cet apport de lumière est primordial car il permet de captiver le spectateur. Le vêtement va rayonner de lui-même comme s’il était vivant : une entité pleine de vie et d’énergie. Il devient alors une telle source d’émerveillement et d’exaltation qu’il éclipse même la personne qui le porte comme si dorénavant, le plus important était le vêtement et non plus le corps.

Ying Gao utilise l’air, la lumière, le mouvement comme des matériaux à part entière. Elle cherche, par ses créations, à parler de la relation entre le réel et le tangible par rapport à ce qui est illusoire. L’air, la lumière, le mouvement rendent ses créations interactives. De la même façon qu'Hussein Chalayan, elle utilise les technologies pour fabriquer des vêtements qui deviennent « une partie du monde qui les entoure ».

Le vêtement de la designer est parfois un peu « rebelle » comme s’il refusait d’être vu ou touché, comme s’il contestait la réalité ou qu’il voulait absolument une reconnaissance. Il communique sa propre histoire pour surprendre et toucher le public et on peut avoir l’impression qu’il essaie même de faire passer ses propres idées. Il y a une tension très envoûtante qui se crée quand on observe les vêtements de la créatrice. Dans une exposition, on passe devant rapidement la première fois, puis une deuxième avant de s’arrêter pour prendre le temps de vraiment l’observer. Une fois en arrêt, on a du mal à passer à une autre création tant celle qui est devant nous, nous passionne.

« La plupart des gens les considèrent comme des gadgets ou comme art, mais je veux que les gens comprennent que mes vêtements sont de la mode conceptuelle et ce que cela signifie. Je dois explorer les frontières entre idées et réalité. » Ying Gao

Les projets :

En mettant en parallèle différents projets interactifs de Ying Gao, on peut comprendre l’influence des technologies sur son processus créatif et son travail.

(No)where (Now)here

La collection (No)where (Now)here est composée de deux robes interactives.

Ying Gao, Montréal 2013, Super organza, fils photoluminescents, PVDF, composants électroniques

Ce duo de robes est inspiré de l’essai Esthétique de la disparition qui traite de la perception consciente ou inconsciente, d’apparitions fugaces et des dimensions de l’univers. C’est surtout cette phrase, tirée du livre qui reflète tout le projet : « L'absence survient fréquemment au petit déjeuner et la tasse lâchée et renversée sur la table en est une conséquence bien connue. L'absence dure quelques secondes, son début et sa fin sont brusques. Les sens demeurent éveillés mais pourtant fermés aux impressions extérieures. Le retour étant tout aussi immédiat que le départ, la parole et le geste arrêtés sont repris là où ils avaient été interrompus, le temps conscient se recolle automatiquement, formant un temps continu et sans coupures apparentes. ». C’est l’idée d’absence qui est explorée dans ce projet car s’il n’y a pas de spectateur, les robes restent immobiles. Un peu comme si le spectateur gâchait une photographie trop parfaite en regardant ces robes.

Quand on observe ces robes, on est fasciné par la grâce de leurs mouvements, comme si un ballet silencieux avait lieu devant nos yeux. La douce lumière bleutée qui s’en dégage lumières éteintes nous transporte dans les fonds sous-marins comme si de majestueuses méduses nageaient sous nos yeux.

Les robes sont composées d’une sorte de coque en plastique spécifique qui diffuse la lumière dont le développement provient de la société Sefar en Suisse. Par-dessus sont fixées une vingtaine de pièces de « super-organza » blanc, l’une des matières les plus fines et les plus légères au monde. Chaque pièce d’organza a ensuite été brodée avec de nombreux fils électroluminescents en provenance du Japon. Grâce à ces fils, les robes deviennent lumineuses quand la lumière est éteinte. La matière est extrêmement importante pour la créatrice et elle n’hésite pas à faire des milliers de kilomètres, voire le tour du globe, afin de trouver la meilleure. Ses projets existent par la matière qui est l’élément central de son processus de création.

Il y a, à l’intérieur des créations, un mécanisme électrique qui est relié à certaines pièces de tissu et qui permet de les faire bouger. C’est un détecteur qui utilise la technologie oculométrique qui est à la source du mécanisme électrique et qui décide du moment où les mécanismes vont s’animer. Les composants électro-mécaniques, qui permettent le mouvement, sont fixés sur une sorte de ceinture intégrée dans la tenue sous les multiples couches qui la composent.

C’est le regard du spectateur qui va activer le mouvement des robes. Plus le regard va se faire insistant, plus les mouvements vont augmenter.

Dans ce projet, nous sommes confrontés à un nouveau type de technologie qui exige non seulement un modèle mais aussi un public.

L’immobilité des mannequins contraste avec le mouvement des robes et le rend encore plus saisissant. Les robes semblent dépasser le domaine du possible, elles sont très oniriques, tellement légères qu’elles paraissent irréelles.

Afin de mettre en place ce projet, Ying Gao a travaillé en collaboration avec un designer spécialisé en robotique : Simon Laroche. En effet, elle n’avait pas des connaissances suffisantes en mécanique pour pouvoir réaliser son projet toute seule. Grâce au travail de Simon Laroche, le projet peut fonctionner correctement et avec fluidité. Elle a aussi travaillé avec l’aide de deux de ses élèves qui ont pu effectuer les tests, sélectionner les meilleures solutions afin que les mouvements soient les plus fluides possible.

Au final, il a fallu près d’une année de recherche et de développement pour arriver à la phase finale de ce projet. Les mécanismes ont dû être testés au fur et à mesure, afin de mesurer leur résistance en situation, et l’esthétisme du rendu. Les matériaux n’ont pas été simples à travailler et à concilier les uns avec les autres ; cela arrive souvent dans les projets de ce type en raison des propriétés très différentes des matières utilisées. Le plastique Sefar n’a pas pu être découpé au laser, car il était trop rigide, et les broderies en fils électroluminescents ont dû être réalisées à la main sur chaque échantillon d’organza. De nouvelles solutions ont été trouvées en phase avec les contraintes fixées par les matériaux.

L’ennoblissement d’une seule pièce d’organza demande environ huit heures de travail, broder la quarantaine de pièces de tissu a nécessité beaucoup de temps.

Incertitudes

Le projet «Incertitudes» est composé de deux vêtements interactifs.

Ying Gao, Montréal 2013, Robe 2, « Super organza » et épingles de couturières
Ying Gao, Montréal 2013, Robe 2, « Super organza » et épingles de couturières

Ce projet s’articule autour d’un concept clé de la créatrice, celui de l’incertitude. Elle s’inspire d’une citation de Lipovetsky : « Moins le futur est prévisible, plus il faut être mobile, flexible, réactif, prêt à changer en permanence, super moderne, plus moderne que les modernes de l’époque héroïque». Dans notre société de zapping, l’individu est toujours pressé, ne prend jamais le temps de faire les choses, passe d’une chose à l’autre sans aller au bout de ses réflexions. L’individu n’est jamais chez lui, passe son temps dans des espaces de transit, ne sait pas ce qu’il va faire demain, le futur devient incertain. Tout doit être fait dans l’immédiateté, toujours plus rapidement, sans réfléchir. En y repensant, on regrette, on a l’impression d’avoir manqué quelque-chose, on est dans le flou.

« L’homme hypermoderne est un être de l’ici et maintenant, pressé par la logique urgentiste, angoissé par le futur. » Ying Gao

Les deux tenues de la série incertitudes ont, de la même façon que pour le projet (No)where (Now)here, une base en plastique spécifique et utilisent une ceinture composée des éléments électro-mécaniques qui contribuent au mouvement des tenues. Deux tissus différents recouvrent cette armature plastique. Le tissu blanc n’a pas de fonction principale mais le tissu argenté est capable de détecter la voix de l’utilisateur ou du spectateur. Des milliers d’aiguilles de couturières sont fixées dans le tissu blanc de façon à ce que les pointes jaillissent vers l’extérieur.

Ces tenues sont en interaction avec leur environnement. Quand un son est produit, les petites broches réparties à l’intérieur du tissu argenté sont en mesure de détecter les fréquences particulières de la voix humaine et de se déplacer en réponse au son. Le mouvement généré par le son va créer une ondulation dans le vêtement et va le faire se contracter ou s’étendre en fonction de la fréquence sonore. Comme si le vêtement pouvait être acteur d’une conversation.

Ying Gao, Montréal 2013, Robe 1, « Super organza » et épingles de couturières
Ying Gao, Montréal 2013, Robe 1, « Super organza » et épingles de couturières

Les aiguilles bougent en suivant le mouvement du tissu et perturbent le spectateur comme si l’univers qui entoure les tenues n’est plus réel. Les aiguilles créent une illusion d’optique et donnent une aura mystérieuse aux tenues. On a l’impression que les tenues sont vivantes et qu’elles respirent. Les pièces ressemblent à des créatures sous-marines, des costumes dignes de science-fiction ou des architectures étranges. Le spectateur est engagé dans une conversation conceptuelle aux multiples facettes avec la tenue, qui dégage de l’incompréhension et de l’incertitude.

Playtime

Le projet Playtime propose de s’interroger sur l’impact de la technologie sur l’évolution de la vie privée. Il se compose de deux robes.

Ying Gao, Montréal, 2011, robe 2, « super organza » et composants électroniques
Ying Gao, Montréal, 2011, robe 2, « super organza » et composants électroniques

Ces tenues sont inspirées du film Playtime, qui invite le spectateur à réfléchir aux apparences et à la perception des objets dans l’espace urbain. Le film présente un monde où l’architecture super-moderne et la surveillance sont omniprésentes grâce à des procédés de trompe-l’oeil et de miroirs. Le projet de Ying Gao explore la métamorphose de façon critique et ludique. La société décrite dans Playtime se rapproche beaucoup de celle illustrée dans Metropolis ou dans 1984.

Quand une personne essaie de prendre une photo de la robe, le vêtement se transforme et déconstruit l’image. Par exemple, lors d’un défilé, il est impossible de prendre la pièce en photo ou en vidéo : l’image sera vague ou floue. Dans le cas de la première robe, celle-ci va bouger d’une façon insaisissable et sera donc floue sur l’image. Elle se camouflera elle-même sur l’image. La deuxième robe, produit des flashs lumineux si un appareil photo ou une caméra tente d’enregistrer un support visuel. Ces flashs lumineux intermittents vont venir altérer l’image numérique et la robe disparaitra dans un halo lumineux.

67 Playtime Le projet Playtime propose de s’interroger sur l’impact de la technologie sur l’évolution de la vie privée. Il se compose de deux robes. Ying Gao, Montréal, 2011, robe 1, « super organza » et composants électroniques
Ying Gao, Montréal, 2011, robe 1, « super organza » et composants électroniques

Pour arriver à ce phénomène, les robes sont équipées d’une structure plastique (comme les précédentes) qui contient des microprocesseurs. Des capteurs sont placés dans le tissu, sur le devant de la tenue et permettent de détecter si un appareil photo ou une caméra est pointé sur le modèle. Dans ce cas-là, des petits moteurs électriques se mettent en route et déclenchent le mouvement ou le flash lumineux.

Cette robe « n’est pas un projet anti-paparazzi » mais un projet de design expérimental.

Les techniques utilisées par cette créatrice

La technologie à capteurs

Ying Gao utilise de nombreux capteurs sensitifs qu’elle « cache » dans le tissu de ses robes sur la partie avant. En captant des changements dans l’environnement, ces capteurs activent les micro-processeurs.

Le cas de l’oculométrie

Un type de capteur qui revient souvent dans ses créations et un capteur oculaire ou « oculométrique ». Ce capteur permet d’analyser les mouvements oculaires. Plusieurs techniques peuvent être utilisées en fonction de la précision souhaitée. Il est possible de placer des électrodes ou des lentilles autour des yeux de la personne, ce qui n’est pas le cas dans le travail de Ying Gao car la robe est indépendante.

Le procédé qui a été probablement utilisé est un système de réflexion infrarouge : de petites diodes envoient de la lumière infrarouge au centre de la pupille. Cette lumière n’est pas visible à l’oeil nu et est donc indétectable. De petites caméras infrarouges captent le reflet infrarouge renvoyé par la cornée de l’oeil et communiquent l’information à un processeur qui actionne des petits moteurs. Ces derniers se mettent en fonctionnement et font bouger la tenue.

Le cas des capteurs qui détectent le souffle

Dans d’autres projets, la créatrice utilise des capteurs qui sont capables de ressentir le souffle d’une personne. Il peut donc y avoir deux types de capteurs utilisés. Dans un premier cas, des microphones sont cachés à l’avant de la tenue. Dans le second, un capteur enregistre les ondes provoquées par une respiration dans l’air. Dans ces deux éventualités, les capteurs identifient une variation, ils transmettent l’information à un processeur qui va déclencher un moteur.

Les microprocesseurs

Un microprocesseur est un processeur dont tous les composants ont été miniaturisés. Ils peuvent tous tenir dans un seul boitier. Le but d’un microprocesseur est de traiter les données de programmes et d’exécuter des tâches.

Ce qui est intéressant avec ce type de processeur, c’est sa taille, car il peut être intégré facilement et discrètement dans un ensemble ou un vêtement par exemple. De plus, ils sont en mesure d’analyser et de traiter des informations comme pourrait le faire un ordinateur et de déclencher une suite d’action en réponse à un stimulus.

Dans le cas de Ying Gao, les microprocesseurs sont insérés dans la chaine de fonctionnement du vêtement entre le capteur et les microcomposants comme le moteur. Les batteries sont nécessaires à l’ensemble du dispositif capteurs-microprocesseurs.

Les flèches représentent le transfert d’informations.
Les flèches représentent le transfert d’informations.

 

 

 

L’électroluminescence

L'électroluminescence (EL) est un phénomène optique et électrique dans lequel un matériau émet de la lumière en réponse à un courant électrique qui le traverse, ou à un fort champ électrique. Dans le cas du projet « (No)where (Now)here », il y a des batteries présentes sur les ceintures de microcomposants qui vont envoyer un courant électrique dans les fils électroluminescents après la commande des microprocesseurs.

A l’intérieur du fil, les électrons vont s’exciter de façon à combler des trous électroniques dans le matériau principal. Celui-ci est généralement semi-conducteur. Les électrons excités vont libérer leur énergie, afin de rester stables, sous forme de photons : c’est-à-dire de la lumière.

Ce qui est intéressant dans ce procédé, c’est qu’il fournit un éclairage avec une consommation relativement faible d’énergie électrique. Par contre, la tension appliquée doit être assez élevée. Dans le cas de Ying Gao qui utilise des batteries, la tension doit être générée par un circuit convertisseur interne qui produit généralement un bruit assez désagréable. Les robes de la créatrice sont pourtant extrêmement silencieuses, elle a donc dû trouver un moyen pour les insonoriser.

Les fils ou les procédés électroluminescents peuvent être de n’importe quelle couleur, ce qui est un gros avantage pour l’utilisation textile. En raison du pic de sensibilité de la vision humaine, les couleurs les plus souvent utilisées sont les couleurs bleues-vertes. Choisir ces couleurs permet d’avoir l’intensité lumineuse la plus forte avec le plus faible apport de puissance électrique possible.

La lumière dégagée par ces composants est très bien perçue par l’oeil humain car son spectre est très étroit. De plus elle est monochromatique (c’est une lumière d’une seule fréquence), parfaitement régulière (il n’y a pas de changement dans l’intensité lumineuse qui peut perturber le regard humain) et est visible de loin de façon nette et précise.

De plus, les composés électroluminescents peuvent prendre de nombreuses formes. Ils peuvent par exemple être sous forme de feuilles qu’il est possible de découper avec une simple paire de ciseaux ou bien de fils, dont les diamètres sont très diversifiés : extrême finesse à diamètre plus grossier.

Dans son projet, Ying Gao a utilisé des fils électroluminescents tellement fins qu’il lui a été possible de les broder. Cette technologie est donc parfaitement adaptée au projet « (No)where (Now)here » de la créatrice car il regroupe toutes les caractéristiques utiles à son projet.

En quoi ces technologies influencent la créativité de Mme Ying Gao.

Le textile comme un média

Dans ses projets, Mme Ying Gao remet en question la notion même de vêtement. L’animation va conférer une nouvelle existence à la création et va créer un dialogue avec le spectateur. Le vêtement va rayonner et bouger comme s’il était vivant. Cela lui donne une véritable identité. Le spectateur ne va pas arriver à le considérer comme un vêtement. De par ses mouvements, il sera forcément quelque-chose de plus intéressant, de plus important, qu’un simple habit.

Le vêtement permet de communiquer son histoire et de faire passer ses idées aux spectateurs, il est une interface géante. Les vêtements de ce type sont rares et nouveaux. Ils attirent forcément le public qui va s’arrêter devant eux pour prendre le temps de les observer et de les contempler. Ils seront forcément créatifs car ils remplissent deux des principales caractéristiques : la rareté et la nouveauté.

Travailler l’immatériel

La créatrice, peut grâce à ses créations, travailler des éléments immatériels comme la lumière, la pensée ou le regard par exemple. Ils deviennent les matériaux de sa création. Avant l’apparition de la technologie, l’immatériel ne pouvait pas être travaillé. Depuis, cela a permis de travailler de nouveaux matériaux jusqu’alors impensables. L’ajout de ces matériaux dans le processus ajoute forcément des possibilités et donc des possibilités de créativité.

L’échange et les découvertes

La créatrice travaille en collaboration avec un designer en robotique, elle arrive à créer des vêtements qui sont le miroir de ses idées grâce au mélange de leurs compétences. L’application de ce genre de procédés est nouvelle dans le domaine du vêtement. Il n’y a donc pas de plan de travail défini ni de convention qui bloquerait la création. Au contraire, le champ est libre pour la recherche.

Grâce à ses assistantes, La designer peut se permettre de tester énormément de solutions afin de ne conserver que les meilleures. La fluidité des mouvements des tenues donne une ambiance poétique, très gracieuse. Cela permet de tendre vers la perfection et donc la créativité.

Le guidage par la contrainte

Les matériaux que la créatrice utilise ne sont pas traditionnels. Ils demandent chacun de trouver des techniques adaptées pour les travailler. Il faut donc qu’elle s’adapte et qu’elle trouve des solutions afin de travailler un ou plusieurs matériaux. Chaque matériau a ses contraintes et les concilier les unes avec les autres n’est pas toujours simple. Mais ces obligations permettent de guider la créativité.


textiles intelligents

Les textiles intelligents : une source d'inspiration pour la mode

Qu'est-ce qu'un textile intelligent ?

Smart textiles, e-textiles, textiles intelligents ou multifonctionnels : de nombreuses appellations sont employées pour désigner ces textiles qui en font un peu plus que les autres. Mais au fond, qu'est-ce qui distingue un textile intelligent d'un textile plus traditionnel, et quelles sont les tendances dans ce domaine ? Retour sur près de trente ans d'innovations, du MIT à nos penderies.

De manière générale, un objet est qualifié d'intelligent lorsqu'il est capable de s'adapter à une situation, c'est-à-dire de détecter et de réagir à un stimulus (signal électrique, mais aussi variation de température, contrainte mécanique ou information chimique). On distingue différents niveaux, avec :

  • Les structures intelligentes passives, capables de détecter un stimulus
  • Les structures intelligentes actives, capables d'y réagir d'une manière pré-programmée
  • Et enfin les structures intelligentes adaptatives, possédant une capacité d'apprentissage capable de s'adapter à la situation

Les textiles et en particuliers les vêtements offrent des supports de choix pour l'innovation et de nombreuses expérimentations ont été menées depuis la fin du XXe siècle, avec plus ou moins de succès, pour transformer les textiles traditionnels en structures intelligentes passives, actives ou adaptatives.

Du wearable computing aux smart textiles

Une première méthode pour intégrer de l'intelligence à un textile consiste à lui adjoindre des composants électroniques. Dans les années 1990, un département du MIT (Massachusetts Institute of Technology), porté par Steve Mann, développe le concept de wearable computing. Steve Mann, lui-même parfois qualifié de cyborg en raison de la caméra perpétuellement fixée à son crâne, définit le concept de wearable computing comme l'action de porter un ordinateur sur le corps. Fantaisiste au moment de sa création, ce concept semble se rapprocher de nous un peu plus chaque jour, à l'heure du quantified self.

Après plusieurs expérimentations imposant le port de composants de plastique et de métal à même la peau, d'autres chercheurs du MIT ont considéré la possibilité d'intégrer l'ordinateur dans un support souple, confortable, respirant et déjà en contact avec le corps au quotidien.

Ces travaux ont mené le département textile, porté par Maggie Orth, à poser au début des années 2000 les bases des textiles électroniques. Les prototypes développés employaient des fils textiles conducteurs, brodés ou tissés au sein de l'étoffe, afin de relier entre eux différents composants électroniques (capteurs, LED, cartes électroniques, mini-batteries). Certains d'entre eux sont extraordinaires de poésie, telle cette Firefly Dress : deux épaisseurs d'organza en fils métalliques, séparés par un voile de nylon qui supporte quelques dizaines de LED. Lorsque le corps bouge, les extrémités des LED entrent en contact avec l'organza conducteur et s'illuminent, formant un motif sans cesse changeant et toujours nouveau. On imagine la minutie nécessaire à cette création ! Portés par leur enthousiasme, ces jeunes chercheurs avaient-ils conscience qu'ils créaient un nouveau champ de recherche, qui inspirerait des milliers d'autres chercheurs et créateurs pour les décennies à venir ?

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Firefly Dress

De l'aveu propre de Maggie Orth, leurs premières créations étaient longues et fastidieuses, puisque cousues et brodées à la main. Rapidement, le département des textiles intelligents du MIT a donc cherché à automatiser le processus de réalisation, en travaillant sur la e-broderie, c'est-à-dire la commande numérique de brodeuses pour fixer des fils métalliques conducteurs. Ces travaux d'automatisation de la création en e-textiles allaient permettre, presque vingt ans plus tard, la réalisation de vêtements connectés visant à être commercialisées : on peut penser en particulier au projet Jacquard. La veste connectée née des efforts conjoints de Google et de Levis devrait être commercialisée cette année. Les dernières annonces laissent même présager une sortie au printemps 2017, pour un coût n'excédant pas 400 euros. Cette veste en jean permet à son porteur d'interagir avec son smartphone, grâce à un denim connecté intégrant des fils métalliques conducteurs, des capteurs et un système de communication Bluetooth. Des travaux intéressants ont été effectués concernant l'intégration de la technologie au textile, notamment en travaillant sur la souplesse du denim, sur le tissage des fils connectés et sur la lavabilité de l'ensemble. Cependant il semble que beaucoup de composants essentiels restent des puces et des circuits électroniques, rigides, fixés en surface de la veste. En cela, la veste Jacquard développée par Levis est l'héritière directe des premiers travaux sur les wearables et les e-textiles initiés au MIT.

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Des créateurs français s'approprient les e-textiles

Presque immédiatement après l'apparition de ces e-textiles dans des laboratoires de recherche, des créateurs s'appropriaient ces nouveaux matériaux afin d'en exploiter les possibilités créatives. C'est le cas en particulier de deux créateurs, qui ont montré pendant tout leur parcours une véritable passion pour les technologies innovantes : Elisabeth de Senneville et Olivier Lapidus.

Elisabeth de Senneville, créatrice d'avant-garde depuis toujours fascinée par les matériaux futuristes, a sans cesse su extraire des innovations des laboratoires et des industries où elles étaient cloisonnées : fibre d'aluminium découverte à la NASA puis employée par elle pour concevoir des robes, neoprène jusqu'alors réservé aux usages sportifs, nontissé Tyvek utilisé pour le packaging industriel ou impression d'hologrammes. Après s'être intéressée ainsi aux textiles techniques, son regard se tourne vers la possibilité de connecter des textiles. Elle fait défiler au Louvre, en 1999, des robes brodées de fibres optiques et des chemises équipées de capteurs d'humidité réagissant à la météo. Elisabeth de Senneville apparait aujourd'hui comme une précurseure des e-textiles dans la mode.

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Elisabeth de Senneville

Quelques mois plus tard, dans son défilé haute couture pour l'été 2000, Olivier Lapidus présentait une robe vidéo incluant un écran plat, une robe musicale équipée d'un téléphone, d'une radio et d'un haut-parleur, des broderies de fils électroluminescent alimentés par batterie, des tailleurs fournis en énergie par des rubans solaires et enfin une robe de mariée en Jacquard de fibres optiques, entièrement éclairée, présentée dans le noir. Une version inspirée de cette robe de mariée est d'ailleurs exposée depuis 2014 au Musée lyonnais des Confluences, réalisée comme la première par l'entreprise lyonnaise Brochier Technologies mais dessinée cette fois par Mongi Guibane. Formée d'un bustier associé à un jupon, cette pièce de collection associe tradition lyonnaise et modernité en entremêlant la soie au polyester, au polyamide et aux fibres optiques, tissés par méthode Jacquard. La lumière sans cesse mouvante de la robe est contrôlée par 108 LED blanches, commandées indépendamment.

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Olivier Lapidus

La nouvelle génération de créateurs de e-textiles

Hussein Chalayan et Cute Circuit, dont nous vous parlions ici ces derniers jours, sont les dignes héritiers de ces précurseurs du e-textile et de la fashiontech. En particulier, la Galaxy Dress de Cute Circuit et ses 24 000 LED pourrait bien être inspirée par la Firefly Dress développée par Maggie Orth au MIT ! Quant à la veste connectée « Jacquard » développée par Google et Levis, sa sortie prochaine pourrait apporter un immense coup de projecteur à ces wearables plus souples, plus légers et plus confortables.

A l'avenir : des matériaux plus souples et moins d'électronique

L'inclusion de capteurs, de fils conducteurs, de batteries et de réseaux de LED dans les vêtements permet une nouvelle gamme d'expression pour le créateur. Initié par des chercheurs-designers dans les années 1990, ce genre continue toujours de s'exprimer aujourd'hui, et pourrait même aboutir à quelques commercialisations. Afin d'apporter « l'intelligence » au textile, des composants électroniques sont fixés en surface de l'étoffe. Cependant, l'électronique appliquée au textile a ses limites, et celles-ci sont bien souvent le confort du porteur, la légèreté et la lavabilité. Pour répondre à ces problématiques, une nouvelle génération de smart textiles fait son apparition, en choisissant d'exploiter les propriétés innovantes de matériaux adaptatifs, intrinsèquement capables de modifier leurs propriétés : changement de couleur ou de forme, émission de parfum ou conduction électrique variable.


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Cute Circuit

CuteCircuit est une maison de mode crée en 2004 qui travaille essentiellement la technologie portable. Cette marque introduit de nouvelles idées dans le monde de la mode en intégrant l’esthétisme et la fonctionnalité dans ses produits.

Le siège social de l’entreprise se trouve à Shoreditch, un quartier artistique londonien. Deux personnes sont à la tête de cette entreprise qui utilise des textiles intelligents, des nouvelles technologies et de la micro-électronique. Il s’agit de Mme Francesca Rosella, la directrice artistique et de M. Ryan Genz, le PDG.

A l’origine Mme Francesca Rosella était designer au sein de la maison de couture Valentino. En 1998, elle a proposé de réaliser une robe de soirée brodée avec des fils électroluminescents qui s’allumeraient en réaction au mouvement de l’utilisateur. L’entreprise n’a pas voulu expérimenter quelque chose d’aussi novateur à l’époque. La designer s’est sentie limitée dans sa création et a démissionné. Elle reçoit alors une bourse pour intégrer l’IDII (Interaction Design Insititute Ivrea) en Italie, un centre de recherche qui explore les manières dont la technologie peut influer sur la vie des gens. L’un de ses principaux sujets de recherche a été l’intégration de la mode et de la technologie. C’est dans cet institut qu’elle rencontre M. Ryan Genz avec qui elle fonde par la suite CuteCircuit.

Bien que le duo à la tête de CuteCircuit soit des designers, ils sont souvent pris pour des ingénieurs : les croquis qu’ils réalisent sont élaborés du point de vue technologique. Au début de l’aventure, les deux designers travaillaient en collaboration avec des ingénieurs, mais les projets n’ont pas fonctionné correctement et ils se sont sentis frustrés de ne pas pouvoir faire exactement ce qu’ils voulaient. Ils ont donc décidé de travailler seuls et d’apprendre à concevoir les circuits électroniques.

CuteCircuit est un pionnier dans le domaine de la technologie portable et crée des modèles novateurs de vêtements interactifs qui combinent les dernières technologies avec les tendances actuelles. La marque lance ses premières collections de prêt-à-porter en 2010. Le nom de cette marque souligne la combinaison parfaite des innovations : des circuits qui créent des motifs qui semblent magiques, des dispositifs connectés qui permettent de modifier les vêtements. Les circuits électroniques intégrés dans les textiles sont vraiment légers et flexibles : ils sont forcément beaux (« cute » en anglais).

Le concept

Les créateurs s’inspirent des pionniers de la mode comme Gabrielle Chanel (1883- 1971) et Elsa Schiaparelli (1890-1973) et ils mélangent les technologies avec les techniques de couture.

Pour la marque CuteCircuit, les tenues conçues avec des technologies portables doivent être des vêtements esthétiques qui permettent sur le corps humain de devenir une interface, une deuxième peau. Les habits doivent permettre de communiquer avec l’autre, de refléter nos pensées, d’exprimer notre humeur du jour. Les vêtements donnent au spectateur un aperçu de notre personnalité. Le corps humain est au centre du concept de CuteCircuit. Il faut que la technologie amplifie tout ce que les usagers font, pour pouvoir repousser les limites de la communication.

Les matières qui composent le vêtement sont choisies avec soin, le design est réalisé à Londres et la fabrication aux Etats-Unis, en Angleterre et en Italie pour que les pièces soient de bonne qualité et qu’elles durent longtemps. Les méthodes de fabrications choisies, respectent l’environnement, les travailleurs ainsi que le futur porteur du vêtement. Le produit doit être aussi beau dedans que dehors.

CuteCircuit crée des vêtements qui ont l’air spectaculaires et magiques. La marque repousse les limites de ce que devrait signifier la mode au XXIème siècle.

« La mode rend les gens heureux et la technologie devrait rendre la vie plus facile. Les deux combinés sont merveilleux ». Mme Francesca Rosella.

Le processus créatif de Cute Circuit

L’intégration de la technologie n’est pas toujours quelque chose d’évident à réussir. Assembler des pièces textiles avec de la microélectronique est un vrai casse-tête et un défi à relever. Les matières ne sont pas forcément compatibles les unes avec les autres et n’ont pas les mêmes contraintes. Les créateurs sont donc obligés de faire des expérimentations, de tester les solutions, d’améliorer ce qui a déjà été fait et de créer la prochaine innovation.

Quand la marque a été lancée, en 2004, la plupart des matériaux que ces créateurs utilisaient n’existaient pas. Ils ont donc dû les inventer, démarcher des fabricants afin que ceux-ci les aident à développer ces matières encore inexistantes.

Pour imaginer une tenue, les créateurs commencent par réaliser des croquis. Ils dessinent de manière scientifique, très précise en ajoutant un maximum d’informations et d’annotations. Ces croquis vont servir de base par la suite

Les collections

Le projet Galaxy Dress

Ce projet est la pièce centrale de l’exposition « Fast Forward : Inventing the Future » qui fait partie de la collection permanente du Musée des Sciences et de l’Industrie de Chicago car elle est la première robe du monde à pouvoir changer de couleur.

Cette robe est l’un des projets haute couture de l’entreprise et a été créée en 2009.

Cette tenue a un effet complètement fabuleux et envoûtant car elle est brodée avec vingt-quatre mille micro-voyants de couleur (des sortes de LED), faisant de ce projet, le plus grand écran portable au monde. Elle utilise les LED les plus petites du monde, qui sont fines comme une feuille de papier et qui ne mesurent que deux millimètres carré. Sur la robe, elles ressemblent à des pixels.

Les circuits utilisés pour faire fonctionner la robe sont extra-fins, très flexibles et sont brodés à la main sur une couche de soie. Les « pixels » sont si petits, que même s’ils sont brodés sur le tissu, celui-ci peut bouger normalement tout en légèreté et en fluidité. L’électronique étant extra-mince, elle permet à la tenue de suivre de près la forme du corps comme un tissu ordinaire.

Il y a quatre couches d’organza qui sont placées au-dessus de celle en soie pour permettre une meilleure diffusion de la lumière.

Les LED fonctionnent grâce à un système composé de plusieurs batteries d’iPod. Grâce à cette technologie, la robe consomme très peu d’électricité et ne surchauffe pas. De plus, le porteur de la robe est libre de ses mouvements.

La robe est relativement légère grâce aux microcomposants utilisés. Les quarante couches de soie plissée qui donne la forme au jupon sont responsables du poids de la robe. Ce poids élevé n’est pas dû comme on pourrait le croire, à la technologie. Les zones sans éclairage sont brodées à la main, de plus de quatre-mille cristaux de Swarovski qui rendent la robe lumineuse même lorsqu’elle est éteinte.

La collection haute couture : Pink & Black Collection

Le lancement de cette collection a coïncidé avec le lancement de deux nouvelles saveurs de Glace Magnum, le Magnum Rose et le Magnum Noir. La collection a donc été présentée dans des évènements de mode organisés par la marque de crème glacée : en Italie, en Turquie, à Singapour, en Hongrie, au Mexique... Les robes ont été portées par des mannequins et des actrices du monde entier ce qui a donné une très bonne visibilité à la marque CuteCircuit.

La collection est composée de quatorze tenues dont trois qui utilisent des technologies lumineuses. Ce sont donc celles-ci que je vais analyser par la suite.

Les robes sont des petits joyaux de la couture et ont été coupées dans une très belle mousseline de soie et dans un organza de soie français très fin. Les deux matières ont ensuite été brodées à la main avec des centaines de cristaux de Swarovski dans des teintes rosées, grises et noires. Chaque robe est composée d’un tissu lumineux qui comporte dix-mille micro-LED.

Les animations visibles sur les robes et qui créent des rythmes graphiques, peuvent être contrôlées à distance par les spectateurs du défilé via le réseau social Twitter. Pour interagir avec la robe, les spectateurs doivent utiliser les hashtags #makeitblack ou #makeitpink.

La marque utilise ensuite une application iPhone (nommée « Q by CuteCircuit ») qui permet de compter les tweets postés avec les mots clés. En fonction du nombre de publications, les motifs ou les couleurs de la robe évoluent.

Lors du défilé à Istanbul, le hashtag #makeitpink a été utilisé par la majorité des personnes. Les LED des robes se sont teintées en rose et l’éclairage a lui aussi changé de couleur.

Les batteries des robes, sont celles d’iPods. Elles sont rechargeables via USB et très légères, si bien que les mouvements du mannequin ne sont pas gênés lors du défilé.

Les technologies utilisées par CuteCircuit

La « magic fabric »

La « magic fabric » est le nom donné au textile lumineux utilisé dans la majeure partie des créations de la marque. Il s’agit d’un textile qui a été développé par CuteCircuit et qui est recouvert de milliers de micro LED. Le tissu est parfaitement lisse, sans aspérité et très confortable. Il peut changer de couleur en recevant des informations via une application, lire des vidéos, se connecter aux médias sociaux et même lire les tweets. La matière est alimentée avec des batteries très légères, qui proviennent des iPods et de micro-processeurs qui reçoivent et traitent les informations transmises par l’application. Ces batteries et ces processeurs sont amovibles, ils peuvent être rechargés via USB et la robe peut être nettoyée.

Les LED (Diode électroluminescentes)

Une LED ou diode électroluminescente est un composant électronique capable d’émettre de la lumière quand il est traversé par un courant électrique. La particularité de cette petite lampe, est qu’elle laisse passer le courant dans un seul sens (le sens passant, alors que l’autre est le sens bloquant). Elle peut produire un rayonnement monochromatique (dont le spectre a un rayonnement d’une seule fréquence) ou polychromatique (dont le spectre a un rayonnement de plusieurs fréquence). Elle passe de l’un à l’autre de ces rayonnements en fonction de l’énergie électrique du courant qui la traverse.

Les LED utilisées par CuteCircuit sont fines comme une feuille de papier et sont minuscules : environ deux millimètres carré. Elles sont aussi très souples et se marient bien avec la matière textile. Elles s’intègrent donc parfaitement à la « magic fabric ».

L’application « Q by CuteCircuit »

Cette application est une application développée sur iPhone qui permet aux porteurs des robes de pouvoir contrôler la couleur des LED et les motifs réalisés sur la « magic fabric ». L’interface de l’application est à priori simple d’utilisation mais je n’ai pas pu le constater par moi-même car l’application n’est pas (ou plus) disponible sur l’Apple Store. Je suppose qu’il faut donc acheter un produit pour recevoir l’application.

L’application permet aussi de traiter des publications portant des hashtags spécifiques sur les réseaux sociaux. En fonction d’un algorithme de calcul développé par la marque, les robes changent de couleur et de motifs en fonction du nombre de publications sur les réseaux.

Les aspects des médias sociaux dans la fonctionnalité du vêtement permet d’amplifier les relations humaines et permet la création d’une technologie qui nous rapproche.

La marque utilise donc des technologies connectées.

En quoi la technologie influe sur la créativité de ce studio

Echanger et découvrir

Les créateurs de la marque ont tenté de faire des collaborations mais celles-ci n’ont pas fonctionnées. Ils n’arrivaient pas à faire passer leurs idées aux équipes de designers avec qui ils travaillaient et n’étaient pas pleinement convaincus par le résultat. Ils ont donc décidé de se former et de mener leurs expérimentations seuls. Au début, cela a été compliqué car ils n’avaient pas les connaissances suffisantes dans le domaine mais peu à peu, ils ont réalisé leurs tests. Comme le domaine des technologies était entièrement nouveau pour eux, ils n’ont pas forcément raisonné de la même façon qu’une personne qui connaît trop bien ces systèmes. Ils se sont fait leur propre opinion et n’ont pas été bloqués par des convenances.

Apprendre par eux-mêmes leur a ouvert de nouvelles voies et a donc développé une part de leur créativité.

Le textile comme média

Pour les deux designers, le textile n’est plus uniquement un « tissu » mais devient une interface grâce à la technologie. Il peut permettre de communiquer avec l’autre, de communiquer notre humeur, de refléter nos pensées intimes … Le textile permet de donner des informations, de refléter notre personnalité. Ces fonctionnalités étaient impossibles sans la technologie.

Les créations de la marque en haute-couture proposent en général au public de participer. Les vêtements sont donc très bien perçus par les spectateurs, en partie à cause du côté spectaculaire. Le public juge ces créations créatives donc elles le deviennent par leur jugement.

De nouvelles possibilités

Certains des matériaux utilisés seraient in-créables sans la technologie. Ce sont eux qui donnent la personnalité et la profondeur au projet. S’ils n’existaient pas, les créateurs ne pourraient pas communiquer leur concept au public.

De plus, grâce à l’innovation, les composants créés sont de plus en plus petits. Les textiles, même ceux qui intègrent de la technologie, se comportent comme des textiles ordinaires. Ils arrivent à garder le même confort, la même souplesse, tout en proposant des fonctionnalités en plus.

Cute Circuit est précurseur, ses projets ont marqué les esprits et inspirés de nombreuses autre créations  "fashiontech".


chalayan

Hussein Chalayan - retour sur un précurseur

Hussein Chalayan est un créateur de nationalité turque né en 1970. Il s’installe en Angleterre avec sa famille à l’âge de huit ans. Il fait ses études à Chypre puis s’établit à Londres où il obtient en 1993 le diplôme de la très réputée Central Saint Martins School. Il fonde sa maison l’année suivante. Il est reconnu dans le monde de la mode pour ses créations expérimentales, conceptuelles et pluridisciplinaires. Il mélange l’architecture, le design, le textile, la mode, les critiques sociales et les nouvelles technologies et parfois même la vidéo. Hussein Chalayan est considéré comme un « OVNI » de la mode à cause de ses approches conceptuelles et à son nombre de domaines de référence. Il est reconnu comme l’un des créateurs les plus avant-gardistes de la mode britannique.

Le concept d'Hussein Chalayan

table skirt chalayan

Le designer pense le vêtement comme un objet modulable, sculptural et dynamique. Le vêtement ne doit pas être inerte mais actif et animé. Il va jouer avec les matières et les volumes pour donner des pièces uniques qui feront toujours des vagues auprès de la sphère sociale. Il peut donner un caractère utilitaire ou fonctionnel à l’habit et lui donne en général une toute autre fonction que celle de protéger le corps (une de ses robes peut se transformer en table par exemple). Ses créations racontent toujours des histoires fantastiques et elles étonnent toujours par leur singularité de concept. Les matériaux travaillés sont toujours étonnants, l’imagination du créateur paraît sans borne tant ses créations sont originales. Son univers est très riche et exprime son intérêt pour la relation entre le corps et la forme du vêtement. Il n’est pas intéressé par la mode au sens général du terme, mais se préoccupe de l’évolution et des relations entre le corps humain et son enveloppe. On sent d’ailleurs les constructions architecturales dans chacune de ses pièces. Il revendique le caractère conceptuel de ses créations, qui sont difficilement portables, et les place dans une démarche très proche de celle de l’art contemporain.

Il est très engagé sur de grands sujets de société et, plutôt que de dénoncer, il cherche à faire réfléchir les gens. Chaque défilé est une proposition d’une nouvelle vision de la société.

Les grands thèmes qui reviennent souvent dans son travail sont ceux de l’identité, de l’isolement, du déplacement et de l’oppression qui font partie de son vécu. Il traite aussi les questions de la guerre, de la diaspora, de la liberté et du voile islamique. Il puise ces idées dans ses origines multiculturelles, dans ses voyages et dans ce qui le touche particulièrement. Ses collections vont raconter une histoire, un témoignage du passé pour certaines, un vécu personnel pour les autres.

Between chalayan SS1998

La mode fait partie du domaine de la culture et ne peut pas être vue comme une barque isolée. Comme la culture, la mode travaille sur la création de l’image de l’homme, de l’image du corps tout en prenant en compte ce qui se passe autour dans le monde mais sans pour autant forcément le refléter.

La particularité de ce designer est qu’il va utiliser les technologies (qui peuvent être lumineuses, mécaniques, …) dans ses créations. Ses vêtements lui servent de vecteurs pour présenter sa vision futuriste et innovante de la mode. Il est l’un des premiers créateurs à aborder la question de l’innovation en intégrant directement la technologie dans le vêtement.

Son processus créatif et ses inspirations 

Pour créer ses collections, M. Hussein Chalayan dessine énormément. Il a des milliers de croquis dans des classeurs et il les garde précieusement pour pouvoir s’en inspirer pour de futures créations. Il collectionne les photos de famille, des souvenirs personnels qu’il consulte régulièrement pendant sa phase de création. Il a des photos de ses ascendants pour ne pas oublier son histoire, des photos et ses anciens portraits qui lui rappellent qui il est : M. Hussein Chalayan s’inspire de son histoire personnelle. Il conserve précieusement des oeuvres d’art qu’il a lui-même réalisées à un moment de sa vie (et en particulier quand il étudiait à la Saint Martins School, ces dernières l’inspirent pour réaliser des croisements entre l’art et la mode). Il propose aussi des installations, des sculptures, des vidéos qui vont enrichir son processus créatif.

L’actualité fait partie intégrante des inspirations de M. Hussein Chalayan, même si elle n’influence pas son travail directement mais inconsciemment, car les horreurs du monde le touchent personnellement et cela se ressent dans ses oeuvres. Il propose des créations sincères, non détachées de l’environnement dans lequel elles évoluent et qui obligent le spectateur à les observer sans voyeurisme et à se poser les bonnes questions.

La logique et les mathématiques guident la création d'Hussein Chalayan. Elles changent la façon de percevoir les choses et sont présentes en continu autour de nous. Dans les proportions de ses dessins et dans la nature, cette logique est toujours présente.

Hussein Chalayan parle beaucoup de son travail et de ses inspirations mais assez peu du processus créatif car il considère que ses clients ne sont pas intéressés par ses recherches. Il expérimente beaucoup. Il travaille en collaboration avec d’autres designers ou avec des personnes de domaines différents (architecture, technologie). Il explore de nouvelles frontières et de nouvelles perspectives pour son travail comme pour celui d’autres créateurs. Ces idées influencent d’ailleurs les tendances et le monde de la mode.

Hussein Chalayan différencie l’acte de la conception et de la recherche à celui de la culture mode. Les deux n’interviennent pas en même temps dans son travail puisque c’est vraiment la culture mode et les recherches préliminaires qui vont nourrir la conception.

Le design de ses pièces est toujours travaillé avec précision et l’ajustement est très important. Le design doit interagir avec le corps, le compléter. Le mouvement est une notion fondamentale pour Hussein Chalayan. Pour bien comprendre le corps, il faut d’abord comprendre son mouvement. L’habit doit fonctionner avec le corps comme s’ils étaient complètement fusionnels. Il faut que le vêtement laisse le corps libre.

Les essentiels d'Hussein Chalayan sont donc la conception, la forme, la conscience du corps et la qualité.

Enfin, Hussein Chalayan a peur de l’ennui. Il ne veut pas que la vie soit terne alors il essaye de la rendre plus intéressante et crée donc sa propre vision du monde, un peu comme un enfant qui laisserait parler son imagination. Il décide d’utiliser la technologie pour ajouter un peu de couleur et de nouveauté dans la vie. C’est aussi l’aspect nouveau de la technologie qui l’intrigue et l’intéresse car il faut expérimenter pour trouver des solutions et réaliser des produits conceptuels et techniques.

Dans son laboratoire, M. Hussein Chalayan réalise des expériences pour appliquer la technologie à la mode traditionnelle. Ce qu’il attend avant tout de la technologie, c’est qu’elle produise un effet dans le vêtement (en général du mouvement). C’est le rendu final qui a de l’importance et non pas la technique utilisée. La quête du style est une priorité et la technologie est l’outil qui permet de l’obtenir. La technologie fait partie de son processus de création et de réflexion, répond à un besoin et permet la mise en place d’idées qui étaient auparavant impensables.

« Etre capable de faire un vêtement qui a été très soigneusement pensé avec une seule pièce de tissu, est, pour moi, autant technologique qu’une robe avec des moteurs intégrés ». Hussein Chalayan,

Etude de six modèles de la collection printemps/été 2007 : « One Hundred and Eleven ».

La première partie du défilé présente des modèles qui n’utilisent pas les nouvelles technologies alors que les six derniers modèles sont évolutifs et vont changer de forme au cours du défilé grâce à un système mécanique. Je vais donc parler plus précisément de ces six derniers modèles.

Les explorations de M. Hussein Chalayan traitent du corps et du mouvement. Cette collection est donc parfaitement à la frontière de ces deux notions et permet de mettre en évidence la fascination de ce créateur pour la forme et le processus.

chalayan Ambimorphous 2002
Ambimorphous (automne-hiver 2002)

Dans ces modèles, c’est le concept du « morphing » qui est utilisé. Le « morphing », qu’on pourrait traduire par « «morphose » en français est un effet spécial applicable à un dessin. Cet effet spécial va fabriquer une animation qui va transformer une image initiale en une image finale de la façon la plus naturelle et la plus fluide possible.

Dans cette collection, le designer pousse le concept plus loin et l’intègre au domaine de la mode en créant une série de robes mécaniques qui passent d’une époque à une autre en se métamorphosant stylistiquement. C’est au final une rétrospective de l’histoire de la mode sur plus d’un siècle. Avec ses six robes « morphing », il passe de décennies en décennies et saute de silhouettes iconiques en silhouettes iconiques avec une vision extraordinaire de la mode et de son vocabulaire. Il commente ainsi l’histoire de la mode.

La scénographie est plutôt minimale, les modèles défilent sur un podium dont le sol est constellé de petites tâches de lumière. Au centre, juste devant l’entrée des coulisses se trouve une horloge carrée à taille humaine. Celle-ci est rétroéclairée et ses aiguilles se trouvent toujours à l’opposé l’une de l’autre (quand l’une est sur le chiffre six, l’autre est sur le douze). Pendant tout le défilé, elles vont tourner dans le sens des aiguilles d’une montre de façon régulière comme si le temps s’écoulait.

La musique quant à elle est très étonnante. Elle parait composée de sons bruts comme si des fragments sonores avaient été compilés ensemble : des bruits de bombardements aériens, de conversations radio, de fusillades, de moteurs à réaction, des fragments de musique du XXe, de la guerre des tranchées, des extraits de discours d'Hitler et des battements de rotors d'hélicoptères.

Elle est très perturbante, dérangeante, prenante. Par moment les bruits, qui font penser à des cliquetis, s’arrêtent et laissent place à un silence agréable, reposant mais toujours de courte durée. Le son est inquiétant, angoissant, il ralentit, comme pour laisser un peu de répit, puis repart, plus rapide. Les silences sont comme des respirations, des moments où on ose enfin reprendre son souffle. Avant que les six robes « morphing » ne défilent, le volume de la bande son gagne en intensité durant deux secondes avant que le silence ne se fasse. Comme si le créateur annonçait la fin du défilé. On sent le public fébrile, prêt à applaudir mais les « cliquetis » reprennent. Les bruits s’enchainent rapidement, faisant remonter la pression et une nouvelle robe fait son entrée. C’est la première de la série morphing. Quand le mannequin s’arrête sur le podium afin de permettre à la robe d’effectuer sa transformation, la musique change et devient presque mystique comme si un miracle allait se produire. C’est à ce moment-là que la robe commence à changer de forme.

Au début, le défilé ne se différencie pas vraiment d’un autre et les tenues se succèdent les unes aux autres. C’est la deuxième phase de ce défilé qui est spectaculaire et inattendue. Au début, le public est plutôt calme et applaudit peu entre les différentes tenues. Quand la première robe « morphing » commence à évoluer, on a l’impression que toutes les personnes présentes retiennent leur souffle. Les flashs des appareils photos se mettent à crépiter plus rapidement que pour les tenues précédentes, et on entend des exclamations en provenance du public suivies d’un tonnerre d’applaudissements. Pour les robes suivantes, on sent que le public retient son souffle, il est dans l’expectative et attend avec impatience la transformation de cette pièce. Ces transformations ont un côté magique, elles font rêver les spectateurs, les interpellent et les intriguent. Il y a un vrai côté spectaculaire dans ce défilé : les robes sont de vraies interfaces dynamiques entre le corps et l’environnement qui les entoure.

Le spectacle permet d’attirer du monde, de surprendre, de provoquer et de donner une sensation viscérale à son auditoire. Dans ce défilé, ce n’est pas uniquement la métamorphose des vêtements qui donne des frissons mais la bande son qui agit comme un ancrage à la réalité. Si la musique n’avait pas été présente dans ce défilé, celui-ci serait resté au stade du divertissement enfantin. C’est grâce à la bande son qu’il acquiert toute sa profondeur.

Les cinq premières robes présentées traversent chacune trois décennies et se succèdent comme une frise chronologique les unes avec les autres.

La première robe « morphing » qui apparaît sur le podium est une silhouette victorienne à col haut qui date des années 1906. Elle se transforme une première fois en une robe plus ample qui s’arrête au mollet dans le style des années 1910 (précisément de 1916) avant de se métamorphoser en une tenue garçonne caractéristique des années 1920 (précisément de 1926). Entre les différentes époques que la tenue traverse, la robe se contracte, se déplace et se reconfigure : le col s’ouvre, la veste se retire, l’ourlet grossit.

Hussein Chalayan One Hundred and Eleven
Hussein Chalayan, Londres, SS2007, One Hundred and Eleven, Tenue numéro 28, 1ère robe morphing.

La seconde robe est composée de plusieurs épaisseurs les unes au-dessus des autres. Quand la robe se met en mouvement, les couches remontent les unes sur les autres en dévoilant les jambes du mannequin. La robe nous fait traverser la mode de 1926 à 1946.

Hussein Chalayan One Hundred and Eleven 2
Hussein Chalayan, Londres, SS2007, One Hundred and Eleven, Tenue numéro 29, 2ère robe morphing

Le look de la troisième robe nous fait penser aux années 1946, puis la jupe remonte et augmente en volume, nous rappelant le New Look et l’année 1956. Enfin la dernière phase de cette robe nous fait penser à Paco Rabane et à sa collection de 196616 en partie grâce aux nombreuses plaques argentées qui font leur apparition. Le chapeau se rétracte jusqu’à prendre l’aspect d’une casquette futuriste avec une visière transparente.

Hussein Chalayan One Hundred and Eleven 3
Hussein Chalayan, Londres, SS2007, One Hundred and Eleven, Tenue numéro 30, 3ère robe morphing

Le col de la quatrième robe fronce entre le début et la fin de la transformation, la jupe devient plus volumineuses et des franges viennent s’ajouter au bas de la tenue. C’est un bond de 1966 à 1986 que la robe nous fait vivre.

Hussein Chalayan One Hundred and Eleven 4
Hussein Chalayan, Londres, SS2007, One Hundred and Eleven, Tenue numéro 31, 4ère robe morphing

La cinquième robe est plus déstructurée, asymétrique et transparente que les précédentes. Elle fait penser à une combi-short ou à la fameuse robe « salopette » des années 1990. La robe remonte et fronce sur les côtés alors que les manches deviennent plus volumineuses et se mettent à couvrir les épaules. C’est un voyage entre 1986 et 2006/2007.

Hussein Chalayan, Londres, SS2007, One Hundred and Eleven, Tenue numéro 32, 5ère robe morphing
Hussein Chalayan, Londres, SS2007, One Hundred and Eleven, Tenue numéro 32, 5ère robe morphing

La dernière robe présentée finit complètement aspirée dans le chapeau qui se trouve sur la tête du mannequin, la laissant complètement nue sur la scène. C’est le retour à la réalité à la fin du défilé car la seule vérité présente est le corps. Mais on peut se demander : et après comment la mode va-t-elle évoluer ? C’est la critique sociale d'Hussein Chalayan dans ce défilé : « la mode n’est-elle pas sa propre négation ? »

Hussein Chalayan, Londres, SS2007, One Hundred and Eleven, Tenue numéro 33, 6ère robe morphing
Hussein Chalayan, Londres, SS2007, One Hundred and Eleven, Tenue numéro 33, 6ère robe morphing

Les passages d’une époque à l’autre sont très subtils. Lorsqu’on est en train de regarder un déplacement qui se produit au niveau de la taille, on est déjà en train de louper un mouvement au niveau de l’épaule.

Cette collection peut être perçue comme la révélation du processus créatif du créateur car les robes évoluent d’une conception à l’autre de façon transparente directement sous les yeux de l’assistance. Le public du défilé a sûrement ressenti quelque chose d’étrange, comme une rencontre surréaliste qui aurait lieu dans un autre monde.

Dans cette collection, le créateur ne se voit pas comme un conteur mais comme quelqu’un qui crée des mondes car il conçoit entièrement le son, les déplacements des modèles dans l’espace (à la manière d’une chorégraphie) et les vêtements. Il n’est pas le conteur mais serait plutôt l’auteur.

Même si Hussein Chalayan aime faire des défilés spectaculaires, ce n’est pas pour autant qu’il faut le voir comme un homme du spectacle. Il aime faire de belles tenues, esthétiques, d’une grande précision et d’une qualité technique irréprochable. Le côté spectaculaire et les technologies viennent s’additionner à la technique de ce créateur et c’est ce qui fait la richesse des pièces.

Les technologies utilisées par M. Hussein Chalayan.

Afin d’arriver à la création de ses six robes, il lui a fallu beaucoup de recherches et de développement.

Le fonctionnement global et la structure

Les robes fonctionnent grâce à des microcomposants électroniques qui peuvent être contrôlés à distance. A l’intérieur des robes, il y a des structures particulières, qui ressemblent à des corsets, sur lesquels sont accrochés des sortes de mini-conteneurs. Ces derniers rassemblent les microcomposants électroniques : des micro-batteries, qui contrôlent les puces des microcontrôleurs, ainsi que les motoréducteurs (un composant avec un réducteur –une poulie- et un moteur couplés). Tous les composants électroniques sont placés sur le bas du dos du corset. Les moteurs utilisés sont minuscules et mesurent environ un tiers de la taille d’un crayon pour neuf millimètres de diamètre. Chaque moteur est relié à une poulie elle-même attachée à un fil mono-filament (ou fil nylon) qui passe dans de très fins tubes en plastiques cousus sur le corset de la robe. Ce dispositif évite que les fils ne s’emmêlent les uns avec les autres. Parfois, certaines poulies sont reliées à plusieurs fils différents.

Certains corsets sont très compliqués : trente à quarante petits tubes sont cousus partout et chacun transporte plusieurs petits câbles. Chaque fil mono-filament fait son travail, comme soulever des parties de la tenue vers le haut (la robe numéro un par exemple) ou libérer des petites plaques métalliques (robe numéro trois). Pour arriver au mouvement final des robes, il y a une quantité énorme d’actions qui a lieu sous le tissu.

Explications détaillées de quelques mouvements

Sur une robe (la quatrième robe morphing), la fermeture à glissière sur le devant du corsage se ferme automatiquement. Pour réaliser ce prodige, M. Hussein Chalayan et ses collaborateurs ont tout simplement placé un aimant dans la doublure de la robe, le long de la fermeture à glissière. Cet aimant relié à un motoréducteur par un fil mono-47 filament, se trouve dans le dos de la robe. Le fil chemine donc dans la doublure, il passe par l’épaule puis sort par le dos.

Sur une autre robe (la robe numéro trois), des petites plaques en plastiques se redressent puis se retournent pendant le défilé laissant voir leur face cachée, argentée. De la même façon que pour les autres robes, ce sont des fils qui soulèvent les plaques de plastique. Le mouvement quant à lui est préréglé sur un microcontrôleur. Une fois que le modèle est sorti des coulisses et qu’il est en place au centre du podium, il suffit d’appuyer sur le bouton « On » d’un commutateur. Les panneaux sont donc libérés au moment opportun.

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Inertia - printemps été 2009

Les différents composants électroniques et le magnétisme

Les microcontrôleurs

Le microcontrôleur est un circuit intégré qui rassemble tous les éléments essentiels d’un ordinateur. C’est-à-dire qu’il comprend des processeurs, des unités périphériques, des interfaces d’entrée et de sortie et bien sûr des mémoires : la mémoire morte qui permet de faire fonctionner le programme et la mémoire vive qui permet de traiter les données. Ces composants ont l’avantage de consommer très peu d’énergie, d’être miniaturisés et extrêmement légers. Ce type de composants est régulièrement utilisé dans les systèmes embarqués.

Les motoréducteurs

Ce sont des moteurs couplés avec un réducteur. Ce dernier est une sorte de poulie qui grâce à une rotation permet une traction. Dans le cas du travail d'Hussein Chalayan, ces motoréducteurs sont minuscules.

Les commutateurs

Dans le cas du défilé d'Hussein Chalayan, le commutateur est un système qui permet d’envoyer une information à un autre composant par une transmission d’ondes. Pour ce défilé, il semble qu’il ait fallu un commutateur par robe. Chacun d’entre eux devait donc être réglé sur une fréquence différente afin de ne pas produire d’interférences, d’altérer l’information et de provoquer une catastrophe lors du défilé. Ceux utilisés lors du spectacle étaient équipés d’un bouton « ON » qui permettait de lancer le processus de « morphose ».

Le magnétisme

D’après la définition, le magnétisme est « un ensemble de phénomènes physiques dans lesquels des objets exercent des forces attractives ou répulsives sur d’autres matériaux. » Dans le cas du défilé de Chalayan, ce procédé est employé pour fermer une fermeture à glissière. Comme cette fermeture est métallique, l’aimant exerce une force attractive et l’attire vers lui. L’aimant étant tracté par un fil relié à un motoréducteur, le curseur de la fermeture à glissière le suit et remonte tout en fermant la robe.

Le processus de fonctionnement :

Pour résumer le fonctionnement d’une robe d'Hussein Chalayan, j’ai réalisé ce schéma. Les petits cadres au-dessus des flèches expliquent la nature de l’information qui circule entre les composants.

hussein chalayan processus

L’influence des technologies sur la créativité de M. Hussein Chalayan

Tendre vers la vérité

Un des concepts du designer consiste à véhiculer ses idées à travers ses créations. Ses tenues sont des vecteurs et représentent sa propre vision du monde. La technologie aide à l’expression puisqu’elle lui permet de créer des tenues qui s’expriment seules.

chalayan 2000
Before Minus Now Printemps Eté 2000

Le créateur est toujours à la recherche de l’esthétisme pour que ses vêtements soient le plus conformes possibles à son idée originelle. Grâce à la technologie, il peut atteindre un nouvel esthétisme, celle du mouvement. D’une part ses créations bougent avec fluidité et amènent de la poésie, d’autre part, les robes peuvent traverser plusieurs époques et donc retranscrire plusieurs idéaux de beauté. Cela aurait été impossible sans dispositifs mécaniques.

La qualité des créations est travaillée avec beaucoup de soin pour éviter des erreurs de synchronisation lors de la transformation des tenues. Les réglages sont précis, les ajustements parfaits. Le créateur est obligé, à cause de la technologie, d’être encore plus rigoureux et de tendre vers un idéal de perfection.

Une plus grande richesse dans les créations

De nombreuses expérimentations ont été réalisées pour tester plusieurs systèmes mécaniques et définir lequel convenait le mieux au défilé de Chalayan.

L’assemblage de la technologie et de la couture classique, voire du « costume d’époque », rend la création plus riche car le contraste entre les deux domaines est extrême. L’émerveillement créé est donc d’autant plus grand.

De l’échange et de la découverte

Le designer a travaillé en collaboration pour cette collection avec le studio 2D3D qui est spécialisé dans la création de solutions innovantes pour les designers. L’échange de connaissances et de compétences a permis de créer des produits dont le fonctionnement est le plus optimal. Les deux partenaires se sont nourris de l’un et de l’autre afin d’être les plus performants et les plus créatifs possibles. Ils ont ainsi pu explorer de nouvelles frontières et développer des produits de la plus grande perfection.

chalayan Readings SS2008

Le côté spectaculaire des défilés de M. Hussein Chalayan.

La technologie permet au designer de créer son propre univers. Sans technologie, les robes « morphing » n’auraient jamais pu exister. Quand elles apparaissent sous les yeux du public et qu’elles se mettent à se métamorphoser, elles créent l’émerveillement et donc la reconnaissance. Le jugement est très important dans la créativité car s’il n’y a pas de jugement positif, il ne peut y avoir de créativité. Comme les robes sont perçues comme magiques, surprenantes et spectaculaires, le créateur est jugé comme protagoniste et acteur d’une grande créativité.