Le WORTH Partnership Project

Les 3 et 4 février derniers, nous avons eu la chance d'assister à la sélection des finalistes du WORTH Partnership Project à Madrid, où nous avons pu découvrir la crème de l'innovation européenne dans la mode. Nous vous ferons le portrait de certain des lauréats dans de prochains articles, mais tout d'abord qu'est-ce donc que le WORTH Partnership Project ?

L'assemblée des participants au WORTH Week-end dans l'auditorium de l'IED Madrid.

Le WORTH Partnership Project est une initiative financée par le programme de l'Union Européenne COSME (Competitiveness of Enterprises and Small and Medium-sized Enterprises) rattachée à l'ambitieux Horizon 2020 dédié à la recherche et l'innovation.

Le WORTH Partnership Project a pour objectif de faire émerger des collaborations transnationales sur le sol européen. Spécialisée dans les domaines de la mode, du textile, du cuir, de l'accessoire et du lifestyle, la plateforme web permet la mise en contact de partenaires potentiels. L'idée est de rassembler autour d'un même projet des créatifs : stylistes, designers, concepteurs et des experts de la fabrication : artisans, façonniers, usines de production ou des technologies.

En dotant les projets sélectionnés d'une bourse de 10 000 euros (pouvant aller jusqu'à 12 000 euros pour les projets nécessitant la mise en oeuvre de gros moyens techniques ou technologiques) ainsi que d'un suivi personnalisé, le WORTH Partnership Project permet à des créateurs indépendants, de petites ou moyennes entreprises d'innover. Entre 2013 et 2015, le concept a été testé avec un projet pilote qui a impliqué 79 entreprises et a abouti a la création de 34 projets collaboratifs allant de la preuve de concept à la commercialisation de nouveaux produits.

Bas Froon présentant son projet lors du WORTH Week-end à Madrid le 3 Février 2018.

Pour ce premier appel à projets officiel, qui a été clôturé le 31 décembre 2017, les organisateurs ont reçu 111 candidatures. Les 41 finalistes se sont ensuite retrouvés les 3 et 4 Février 2018 pour un week-end exceptionnel d'échanges à l'IED Madrid. Le premier jour, les participants devaient pitcher leur idée devant l'assemblée et les membres du jury avant de présenter une vidéo explicitant leur projet. La seconde journée, ils étaient auditionnés par les membres du jury qui challengeaient l'ensemble du projet afin d'en tester tant le caractère innovant que le potentiel de commercialisation ou la justesse du choix des partenaires.

Table ronde avec les membres du jury le 4 Février 2018.

Pendant ces entretiens, nous avons pu assister à des conférences données par certains des experts et mentors qui assisteront par la suite les équipes sélectionnées. Les membres du jury ont également donné leur vision de l'évolution du secteur lors d'une table-ronde en fin de journée. Ce week-end a surtout été l'occasion pour tous les participants de découvrir et de s'inscrire dans un réseau européen de petites et moyennes entreprises souhaitant innover ensemble dans le domaine de la mode.

Deux semaines après les 27 équipes lauréates ont été dévoilé. Elles rassemblent 60 entreprises différentes réparties dans 20 pays de l'Union Européenne. Les projets présentés par les partenaires sélectionnés ont désormais 9 mois d'accompagnement pour se concrétiser. S'ils se concentrent principalement dans le textile et la mode, il faut noter que 3 d'entre-eux concernent l'accessoire, 2 le bijoux, 2 la chaussure, 3 l'ameublement.

Le second appel à projet devrait ouvrir en Mai, alors si vous souhaitez participer à cette belle aventure européenne, vous pouvez dès maintenant créer votre profil ici pour rejoindre le réseau et commencer à chercher un partenaire pour votre projet.

Enfin, si vous voulez en savoir plus sur le travail d'Elisabeth comme designer c'est par ici.


Dubaï à l'heure FashionTech

Modelab est entrain de vous concocter un évènement FashionTech aux Emirats arabes unis en collaboration avec l'INSEAD Moyen-Orient. Il est maintenant temps d'en découvrir plus sur l'Arab Luxury World avec Katia qui a accepté de répondre à nos questions.

Dubaï

Katia, tu es basée entre Londres - Paris - Dubaï, pourrais-tu nous en dire un peu plus sur ton parcours ?

J'ai débuté ma carrière dans la finance à Londres. Passionnée par le secteur du luxe et l'innovation technologique, j'ai ensuite effectué un MBA à l'INSEAD afin d'affiner mon approche de l'univers de la distribution dans le luxe et de l'aborder d'un point de vue plus business.

Après mon MBA, j'ai travaillé pour des projets internationaux du développement business des boîtes fashion et luxury tech, entre Paris, Londres et Dubaï, où j'ai rencontré le co-CEO de l'Arab Luxury World.

Nous sommes partenaires de l'évènement qui aura lieu à Dubaï et au Campus de l'INSEAD a Abou Dhabi, pourrais-tu nous préciser en quoi il consiste ?

L'idée nous est venue l'année dernière, lors d'une étude de cas sur une montre connectée réalisée avec Jean-Claude Biver et Felipe Monteiro de l'INSEAD. Nous nous sommes dit que nous pourrions initier un évènement plus important et impactant sur le même modèle.

En résultante nous organisons cette année une compétition de startups qui appliquent la tech à l'univers du retail, de la mode, du luxe ou de l'art de vivre. L'objectif de l'Arab Luxury World est de sélectionner des startups européennes souhaitant développer leurs activités au Moyen-Orient et dont l'offre correspond aux besoins des consommateurs de cette région. Nous souhaitons par la suite les aider à s'implanter grâce à la création de partenariats avec des locaux ou par l'accompagnement dans la recherche de fonds.

Peux-tu expliquer à nos lecteurs qui souhaiteraient participer comment procéder ?

Les pré-sélections auront lieu à Paris et Londres. Ensuite les startups finalistes seront invités à tester leur business models durant deux jours de bootcamp à Dubaï, le 8 et 9 mai, organisé en coopération avec l'INSEAD Moyen-Orient campus d'Abu Dhabi.

Nous collaborons avec l'accélérateur Lafayette Plug and Play des Galeries Lafayette pour la pré-sélection des startups en France. Cette dernière se déroulera le 27 Mars prochain dans leurs locaux. Si vous êtes intéressés, n'hésitez pas à postuler ici.

Cet évènement ouvert au public va rassembler non seulement des startups, mais aussi des professionnels du luxe français qui ont réussi leur carrière dans les grands groupes et qui cherchent à utiliser leurs compétences pour promouvoir l'innovation en tant que non executive boards des startups tech dans les domaines créatifs.

Intéressé pour assister à la sélection, vous pouvez vous inscrire.

Peux-tu nous dire pourquoi vous avez également prévu une conférence sur les FashionTech lors de cet évènement ?

L'idée est d'inviter des institutionnels, des influenceurs ainsi que des startups pour interroger ensemble les liens et les échanges qui se tissent désormais entre les centres historiques de la mode comme Paris, Milan et Londres avec de nouveaux hubs tels que Berlin, Dubaï ou Copenhague.

 

 


Wylde : le no-gender comme étendard

Wylde, la marque éco-responsable qui combine le "no gender" et la volonté de soutenir un système plus vertueux et novateur.

Bonjour Clarissa et Marylène, pouvez-vous tout d'abord vous présenter ?

Je m'appelle Clarissa Acario, je suis d'origine brésilienne. Mais je vis en France depuis déjà une dizaine d'années. Je suis la créatrice de Wylde.

Pour ma part, je suis Marylène Magnaud, l'associée de Clarissa depuis 2016. Je m'occupe du développement commercial de la marque ainsi que de la communication.

Wylde
Capsule No Genre / Crédit : Nafissa Harvoire

Justement, qu’est-ce que c’est exactement, Wylde ?

C.A. : Wylde c'est une marque de prêt-à-porter éco-conçue et fabriquée en France. Nous l'avons crée pour transmettre nos valeurs et nos engagements. Mais c'est aussi une marque qui cherche à créer des liens et faire tomber des barrières.

M.M. : Cela semblait une véritable évidence pour nous. Bien loin du positionnement purement marketing. La mode est un secteur extrêmement polluant, désastreux aussi bien pour l'environnement que pour l'humain. Nous avons voulu démontrer qu'il était possible de faire autrement. C'est pourquoi nous travaillons à l'échelle de la France, en circuit court. L'idée est de prouver que l'on peut créer du vêtement sans les travers que nous lui connaissons. Comme l'a dit Clarissa, on créé du lien parce que nous prenons soin de la planète.  Mais également parce que ce vêtement peut se transmettre de l'homme à la femme sans trop de distinction.

C.A. : Pour moi, le vêtement permet également d'exprimer sa personnalité. Au-delà du style, c'est aussi dans ce sens là que notre marque créé du lien.

À Noël vous avez présenté votre collection  sous une forme un peu particulière à l'Hôtel Pigalle, pouvez-vous nous en parler ?

C.A. : Nous avons fait un évènement un peu expérimental. On avait envie de quelque chose de plus artistique, avec un véritable décor, des tableaux...  C'était une sorte de parcours sensoriel mettant en avant la démarche engagée de Wylde. Nous souhaitions renoncer aux sempiternelles présentations de type showroom sur cintres et portants. Dans ce cadre atypique, nous avons utilisé à la place les meubles de l'hôtel Pigalle pour présenter nos vêtements et des bustes en plâtre pour les montrer portés.

M.M. : Nous avons essayé de décloisonner au maximum le rapport du consommateur au vêtement. Il fallait que cela devienne une véritable expérience, mais pas une expérience de vente en tant que telle. En effet, ce qui nous intéressait c'était plus l'idée que le client puisse de suite s'approprier le vêtement, le toucher, l'essayer. Pour ce faire, il y avait cette grande cabine d'essayage dans l'espace pole dance. Pour les clients un peu plus réservés, nous avions également une petite chambre à l'étage.

C.A : Pour avoir un espace plus cosy et que les gens se sentent comme chez eux. Nous voulions qu'ils s'imaginent dans leur propre chambre d'hôtel, avec une garde-robe complète à essayer. Nous sommes vraiment ravies de cet évènement, nous avons senti que les clients accueillaient très bien la démarche.

M.M. : D'ailleurs, petite anecdote, quand nous sommes arrivées pour tout installer, il y avait une de nos clientes dans l'Hôtel. Nous ne connaissions pas, mais elle était habillée en Wylde ! C'était une  surprise de bonne augure, parce qu'à notre échelle, nous ne rencontrons pas souvent nos clients par hasard. 

Wylde
Capsule No Genre / Crédit : Nafissa Harvoire

Vous avez évoqué tout à l'heure le "no gender" - qui s'appelait encore unisexe il n'y a pas si longtemps - comment s'est-il imposé dans votre démarche  ?

C.A. : C'est venu très naturellement pour nous. En effet, au départ je faisais beaucoup d'upcycling. J'adorais chiner chez les hommes, surtout pour les chemises, les jeans et les blousons. Vu que ce sont des formes très classiques de la garde-robe, cela ouvrait beaucoup de possibilités de transformations. Sans parler du fait, que personnellement, j'ai toujours aimé porter des choses amples. J'ai d'ailleurs une fâcheuse tendance à voler les chemises de mon conjoint (Rires). Nous avons aussi remarqué que nous avions de plus en plus de clients qui achetaient ensemble ou de couples qui essayaient tous les deux le même vêtement. Du coup, nous nous sommes dit qu'il fallait développer ces vêtements no gender ou unisexe - peu importe comment on les appelle. Surtout parce qu'ils nous permettent de partager notre garde-robe avec notre moitié. 

M.M. : D'autant plus qu'en partageant sa garde-robe, on a aussi une démarche éco-responsable !

C.A. : Et même éco-frugale ! (Rires)

M.M. : Oui, parce qu'en partageant, on consomme moins.

C.A. : Ça permet aussi de s'autoriser des achats coup de coeur. Chez Wylde, c'est beaucoup le cas; les pièces ont un style fort donc on aime ou on aime pas. Et souvent, quand les clients craquent, ils se disent que c'est une pièce qui va être portée par les deux personnes. Alors elle sera largement rentabilisée et ils peuvent se permettre de se faire plaisir.

Clarissa Acario - Marylène Magnaud

Au début du mois, vous avez également été invité sur l'espace Jean-Louis du Salon Première Classe Tuileries, comment cela s'est-il passé ?

M.M. : Nous avons été très touchées par cette invitation. C'est vraiment une grande chance d'avoir pu participer à ce concept test où le grand public côtoie les professionnels de la mode. Ce mélange des genres sur un temps fort comme la fashion week c'était très amusant et plaisant à voir. Nous aimons rester au contact direct du consommateur donc ce format nous convenait bien.  Cela a été aussi été l'occasion pour nous d'enregistrer des pré-commandes. Les clients ont découvert de façon inédite la collection de l'hiver prochain et ont pu par là même nous flécher les pièces qui fonctionnent le plus. Et puis il y avait une super sélection de créateurs, nous étions bien entourées !

C.A. : En plus, il y avait une vraie recherche sur l'expérience client avec des vélos-smoothie où les gens pédalaient pour faire leur propre smoothie ou l'espace conférence avec des lits où les gens pouvaient aussi se reposer... Cette volonté de tester de nouvelles manières de faire des évènements nous correspondait bien, car nous cherchons toujours à concevoir des nouvelles formes de rencontres avec le clients, dans des cadres plus cosy et intime. Et la sélection de créateurs était très pointue.

M.M. : C'est Patricia Lerat de PLC Consulting qui nous a coachée ces derniers mois, qui nous a permis d'être ici. C'est une femme géniale et nous sommes contentes qu'elle nous ait placé dans un univers qui nous ressemble. Elle nous a ouvert des portes très chouettes.

C.A. : Là, on cherche à faire des évènements moins B2B, à moins grande échelle. Ça nous fatigue moins et nous convient mieux.

M.M. : En effet, nous sommes clairement noyées dans la masse des grosses marques implantées depuis longtemps. Même si les clients ont envie de voir de la jeune création, ils restent submergés par des marques qu'ils connaissent par coeur mais qui les rassurent. Du coup ils ont moins de disponibilités en terme de curiosité et de budget pour nous. C'est pour cela que c'est bien aussi qu'on soit visible dans d'autres cadres.

C.A. : C'est aussi pour ça qu'on a fait les Tranoï Weeks en janvier. Nous avons beaucoup aimé, je pense que nous allons prolonger là-bas et si possible au Jean-Louis également qui nous a vraiment plu.

Wylde
Marylène Magnaud - Clarissa Acario

Quels sont vos projets ?

C.A. : Le futur de Wylde sera comme toujours plein de surprises ! Nous avons un tout nouveau site internet avec un e-shop disponible depuis peu. Nous allons aussi préparer une pré-commande de la collection hiver 2018 pour nos clients directs. 

M.M. : Et sortir une petite ligne d'accessoires ! Ça c'est une exclu, nous n'en n'avions pas encore parlé ! Ce travail d'accessoires est dans l'optique d'amener plus facilement les gens dans notre univers. Une sorte de travail d'apprivoisement que l'on fait aussi en développant un discours de marque assez poétique et léger. Le but est de sensibiliser les gens à la "fashion conscious" au travers de produits très accessibles et faciles à porter...

Cette conscience de plus en plus exacerbée des marques prend également forme grâce à des marques éco-responsables comme The Matter dont nous avons réalisé une bien belle interview à lire ici.


The Chinese Pulse : la Chine Autrement (2/2)

La semaine dernière, j'avais commencé une discussion passionnante sur la Chine contemporaine avec Juliette Duveau, co-fondatrice de The Chinese Pulse, que je poursuis cette semaine.

The China Pulse

Modelab : dans notre précédente discussion tu nous expliquais comment les chinois avaient intégré la fashiontech dans leur quotidien. Pourrais-tu nous en dire un peu plus sur le côté tech ?

Il faut savoir que pendant très longtemps, la Chine s’est fermée. Le blocus politique et la censure ont fait que ni les Google ni les Facebook n’étaient vraiment autorisés en Chine, et les Chinois ont développé dans ce même temps leurs propres outils. Au départ, c’était plus ou moins de la copie des outils existants. WeChat, au début, c’était un peu l’équivalent d’un WhatsApp pour les Chinois, ils s’y inscrivaient pour communiquer entre eux. Mais il y a eu là aussi une accélération extrêmement rapide des outils digitaux chinois : aujourd’hui leurs apps sont peut-être cinq ans en avance sur ce que nous avons aujourd’hui en terme de technologie ! Pourquoi ? Parce que WeChat aujourd’hui, ce n’est plus juste une appli pour discuter : c’est un régisseur de vie. On fait tout sur WeChat. On paye ses factures, on peut recevoir son salaire, on paye son café dans n’importe quel café ou restaurant, tout est payable en ligne directement via l’application avec le système de QR code. Mais ce qui est intéressant, c’est qu’on n’est pas juste dans quelque chose de très tech qui serait un petit peu à part : c’est extrêmement utilisé par tout le monde en Chine, que ce soient les plus jeunes, les plus vieux… Dans la rue, même les petits vendeurs ont tous leur WeChat Pay, ils sont tous connectés. Et c’est ça qui est intéressant avec ce pays : c’est que la technologie est vraiment tout de suite adoptée par les utilisateurs.

Il y a d’autres apps qui sont intéressantes à connaître : Weibo, qui est le Twitter chinois où sont tous les influenceurs, il y a des applis dédiées au live streaming dont on parlait juste avant, comme Meipai… Il y a tout un tas d’outils : la Chine a construit son propre écosystème d’outils digitaux qui ne sont pas ceux que l’on connaît en Occident et qui ont leurs propres modes de fonctionnement. Quand on veut faire du business avec les Chinois, il faut les connaître ! Il faut savoir ce qu’il se passe et savoir les utiliser.

En ce qui concerne spécifiquement la fashion tech, ce que j’ai pu voir, c’est que je ne pense pas que ce soit le pays n°1 en terme d’avancées là-dessus. Pour autant, ça bouge, et là aussi, comme la Chine va très, très vite, c’est intéressant de regarder maintenant ce qui s’y passe. La première Fashion Tech Week a été organisée à Shenzhen en juin dernier et des médias comme TechCrunch y étaient présents. Il y avait aussi un bel éventail de start-ups chinoises, pas forcément dans l’univers de la fashion mais qui venaient quand même intervenir sur l’univers de la tech. Tout ça, ça se passait à Shenzhen qui est la Silicon Valley chinoise.

Il faut suivre ce qui va se passer dans les mois à venir, parce qu’aujourd’hui, ce qu’on a pu voir et qui est intéressant sur le côté fashion, c’est tout ce qui est wearable techs. C’est un marché qui se développe très vite. Je crois que les ventes d’outils, de montres connectées, etc., se comptent déjà en millions ! Le contrôle de la santé, du sport, sont des tendances qui sont vraiment adoptées par les Chinois et notamment les nouvelles générations de Chinois d’aujourd’hui. Le fait de pouvoir contrôler son exercice, son poids et son activité, ce sont des choses qui se développent beaucoup en Chine. On peut imaginer que le textile suivra demain.

Côté retail, il se passe beaucoup de choses chez Alibaba et les géants du web en Chine. Alibaba est en train de développer le « new retail », c’est-à-dire une fusion complète du online et du offline. L’idée n’est même plus de différencier les deux : l’expérience d’achat doit vraiment fusionner online et offline.

Par exemple, dans le dernier concept Starbucks ouvert à Shanghai par le DG de Starbucks et par Jack Ma, le patron d’Alibaba, ils ont vraiment croisé ce côté très tech et tout l’expérientiel qu’on peut retrouver en physique. Il y a les grandes machines, les filtres à café sont visibles, on peut faire de la VR en magasin, voir des choses qui apparaissent, scanner des codes qui nous donnent plus d’informations sur le café qu’on est en train de boire, commander son café via son téléphone et puis se le faire livrer directement au bon endroit. On est vraiment sur de l’expérientiel tout à fait croisé O-to-O, et cela s’applique dans le retail mode avec des nouveaux concepts qui croisent vraiment la traçabilité produit.

Sur le côté tech, Google est en train d’ouvrir en Chine tous ses laboratoires de recherche sur l’intelligence artificielle. Je trouve ça assez significatif qu’ils choisissent la Chine pour aller s’implanter, sachant que Google est toujours banni en Chine et qu’on ne peut pas y accéder. Même les géants américains se disent qu’il se passe des choses en Chine. Alibaba aussi a prévu de mettre pas loin de 15 milliards de dollars d’investissement dans toute la recherche autour de l’intelligence artificielle. C’est la nouvelle obsession de ces géants du web chinois, de réinventer ce qu’on va pouvoir faire avec ces nouvelles technologies.

the chinese pulse

Modelab : Si j’ai bien compris, la France est en retard sur la Chine au niveau des technologies. Par exemple, dans le domaine des avancées sur l’Intelligence Artificielle, comment ça se traduit ? Est-ce qu’il y a quand même des domaines dans lesquels nous sommes plus en avance ? Comment comparerais-tu les deux pays au niveau technologique ?

Juliette : En effet, on est en retard sur la façon dont les technologies sont adoptées en Chine. On a peut-être plus de freins à l’adoption de certains outils, de certaines techs. Ça met plus de temps à être admis. On parlait du paiement tout à l’heure : aujourd’hui, en France, on ne paye pas avec son téléphone. On reste encore dans une culture de carte bleue, de cash, mais le téléphone en est encore à ses balbutiements.

En Chine, la technologie s’est développée à la vitesse de l’éclair. Il y a trois ans, il ne se passait rien, et on retourne en Chine six mois après et tout le monde paye déjà avec son téléphone absolument partout.

Je pense qu’il y a deux aspects : d'une part les Chinois ont de l’argent pour investir et ils investissent vite dans leurs acteurs du digital. Donc ces acteurs qui ont pu grossir vite et se développer en conséquence. D'autre part on constate que les freins consommateur qu’on peut avoir en France, sont complètement levés côté chinois puisqu’ils sont dans cette logique d'habitude au changement. Ils sont habitués à adopter de nouvelles choses. Leur façon de vivre fait que la technologie est adoptée de façon beaucoup plus facile et en tout cas beaucoup plus rapide.

Modelab : En Chine, auparavant, il n’y avait pas de classe moyenne, on était soit riche, soit pauvre. Il y a quelques années, la Chine a connu l’émergence d’une classe moyenne.  On voit qu’il y a une vraie volonté du peuple chinois d’accéder à la consommation et d’accéder au bonheur par l’hyper-consommation. Comment cela est-il géré par l’État communiste ?

Juliette : Il y a des choses qui existent en Chine en terme de protection sociale, mais qui ne sont clairement pas celles que l’on peut connaître en France, on en est très loin. Ce que je trouve intéressant quand on regarde tout ce niveau sécuritaire en Chine, c’est le rôle que joue la famille, au niveau social et clanique. Les générations plus âgées investissent dans leurs enfants. Ça a longtemps été lié à la politique de l’enfant unique. On n’avait qu’un enfant, donc il fallait qu’il ait absolument tout pour être heureux, s’épanouir, etc. Même les familles de cette classe moyenne économisaient beaucoup pour le bien-être de leur enfant pour lui acheter un appartement et une voiture. C’était les deux choses à avoir en Chine. Ce sont des générations qui ont été protégées financièrement par leurs parents et qui encouragent cette surconsommation.

Par exemple, il y a quelques années, une jeune femme qui avait un premier job dans une entreprise, peu importe son salaire, son loyer ou son appartement étaient payés par ses parents. Elle pouvait dépenser tout l’argent qu’elle gagnait pour elle, pour s’acheter un sac de luxe, ou des habits pour sa consommation propre. Tous ses besoins primaires étaient pris en charge par les parents.

Après, si on réfléchit un petit peu en prospective, on peut imaginer que ça va être amené à changer. Ces générations sont des générations d’enfants uniques qui vieillissent, et qui sont soumises à une grande pression parce que leurs parents vieillissent et qu’ils sont tout seuls pour les prendre en charge. Là, en effet, il faudrait regarder d’un petit peu plus près les politiques qui sont mises en place au niveau étatique. En tout cas, cela représente une grosse source de pression pour ces jeunes, à la fois financière et en terme de présence physique. J’ai pu rencontrer des amis chinois qui ont entre 30 et 35 ans, qui vivent à l’étranger, qui développent leur vie à l’étranger, mais ils disent bien qu’il va quand même falloir qu’ils rentrent s’occuper de leurs parents dans quelque temps, et ils n’auront pas vraiment le choix puisque tout repose sur eux. Donc il y a quand même une forme de pression sociale.

La Chine, c’est une société du pragmatisme. [Dans le mariage, par exemple] c’est pourquoi l’argent rentre beaucoup en ligne de compte. Au Nouvel An, on vous remet votre petite enveloppe rouge avec du cash dedans, quand vous allez à un mariage c’est important de donner une certaine somme d’argent… L’argent fait partie de la société de façon plus développée. La relation à l’argent est totalement différente. Il y a quelque chose d’assez assumé, et une volonté de s’enrichir, et c’est d’ailleurs ce que disaient les politiques au moment de l’ouverture de la Chine : « Enrichissez-vous ! » Il n’y a pas de honte, pas de choses cachées par rapport à ça. Il faut gagner de l’argent, et du coup l’appartement et la voiture sont des éléments-clés. Beaucoup de parents, dans les mariages, s’assurent que le futur gendre pourra apporter ces biens-là.

Modelab : Durant les derniers Jeux Olympiques en Chine, le cabinet d'architecture Herzog & de Meuron ont expliqué qu'heureusement qu'ils étaient en Chine car sinon il n'aurait jamais pu finir à temps. Par rapport à la législation du travail, est-ce que les choses sont en train d'évoluer ? Lors du dernier Who's Next, durant notre table-ronde François-Ghislain, co-fondateur de Veja, a expliqué qu’on avait vu les entreprises changer, devenir plus propres, plus éthiques… Je suppose que tu as visité des sous-traitants chinois : est-ce que tu as observé un changement ou est-ce encore trop tôt pour le dire ?

Juliette : Concernant la première partie de ta question, [le travail 7 jours sur 7 dans des conditions inhumaines] c’est vrai, c’est toujours vrai. Les Chinois sont plus travailleurs que nous parce que ça va avec cette mentalité de pays en développement, en croissance, où les gens ont envie de gagner plus et sont prêts à travailler. Je pense que nous, quelque part, on revient un petit peu de ça en France. On a des Chinois qui sont venus au moment de la fashion week et qu’on a emmenés faire un petit retail tour. C’était un lundi, à 11 h 30 on voulait les emmener à Centre Commercial pour leur faire faire le tour des marques éco-conçues, etc. On arrive devant et le shop était fermé parce qu’il n’ouvrait qu’à 14 h parce qu’on est lundi. Le patron chinois m’a dit : « Ils sont lazy ! »

Forcément, on a cette image-là, parce qu’en Chine tout est ouvert tout le temps, donc ils travaillent tout le temps. Après, c’est quelque chose que je nuancerais pour les nouvelles générations, les millenials. Un petit peu comme chez nous, en France, même des gens qui ont des jobs où ils gagnent correctement leurs vies et  se demandent s’ils ont envie de passer leur vie à travailler pour être riches sans pouvoir en profiter. Et je pense que cette notion de profiter de l’instant, de profiter de vivre dans le moment présent et sans forcément être dans l’épargne de demain, les millenials chinois l’ont aussi. Ils sont beaucoup plus dépensiers dans l’instant, beaucoup moins économes que leurs parents, et avec un rapport au travail qui je pense est un petit peu altéré par rapport à ce qu’a pu connaître la génération précédente. Mais ils travailleront différemment et ils feront les choses différemment, je pense que ça va aussi avec toute cette époque-là. On parle de tech, il y a aussi beaucoup d’outils aujourd’hui qui font qu’on ne fait plus forcément les choses comme avant. En tout cas, il y a une vraie soif de prendre des vacances, de découvrir le monde, de passer du temps entre amis qui n’était pas dans la culture chinoise de l’ouverture.

Modelab : Dernière question, par curiosité : pourquoi une telle fascination pour la Chine ?

Juliette : J’ai une fascination pour l’international de base. J’aime voyager, j’aime découvrir de nouvelles cultures et c’est quelque chose que j’ai toujours fait depuis toute petite. J’ai eu la chance d’avoir des parents qui m’emmenaient partout, et dès 16 ans j’ai enfilé mon sac à dos pour partir découvrir de nouveaux endroits.

La Chine, j’y suis rentrée par la langue, pour apprendre le chinois. J’ai découvert un univers complètement à part, ne serait-ce que par l’écriture. Mes premiers cours de chinois consistaient à apprendre à dire « Je m’appelle Juliette » et c’était déjà formidable !

J’ai trouvé ça absolument fascinant d’être dans un univers si éloigné de nous qu’il donne envie de le découvrir. Ce n’est pas facile de travailler en Chine, ni d’être en Chine, mais par rapport à cette culture, à la façon d’être et à cette dimension humaine qu’on peut retrouver en Chine, il y a quelque chose que je trouve sympathique et finalement assez proche de nous. La dimension famille, qui est très importante, le fait de bien manger, de bien vivre, de trinquer, de partager, les Chinois ont beaucoup d’humour, il y a beaucoup de blagues qui sont faites, ils ont envie de rire ! Ils s’intéressent beaucoup aussi à ce qu’il se passe en dehors de chez eux, il y a une grande curiosité dans cette population. Finalement, c’est un pays dans lequel on se sent bien. Enfin, en tout cas, moi, je m’y sens bien.

The Chinese Pulse, c’est un projet que j’ai monté avec Sophia qui a vécu près de neuf ans en Chine. Elle a plus travaillé dans l’univers de la comm et des relations presse avec des clients chinois, en immersion complète en Chine pendant toutes ces années. Elle aussi, elle a cette expérience du vécu et du partage.

Modelab : Est-ce que tu as quelque chose à rajouter ?

Juliette : On a plein de projets ! C’est encore un peu tôt pour pouvoir vous dire lesquels, mais ce sont des projets liés en partie à la dimension tech. Et puis venez nous voir si vous avez des questions sur la Chine ! Parce qu’on travaille pour des marques de mode, pour des marques de beauté, mais aussi pour du lifestyle, donc on est assez ouvertes, en tout cas à des univers créatifs. Et il faut changer la vision préconçue qu’on peut avoir de ce pays parce que plein de choses fascinantes s’y passent et que ça mérite de s’y intéresser. Et aussi parce que c’est un marché. Pour revenir à une réalité plus business, c’est clairement un marché incontournable aujourd’hui mais également pour demain et je pense que c’est difficile de se projeter dans un avenir sans la Chine et sans les Chinois en tant que marque française.


The Chinese Pulse : coeur de Chine (1/2)

Pendant le dernier salon Who's Next, j'ai animé la table-ronde "Les opportunités de développement commercial pour les marques européennes en Chine", d'ailleurs vous pouvez revoir la conférence ici.

Et à cette occasion, j'ai découvert The Chinese Pulse. Première agence de conseil spécialisée sur la Chine contemporaine.  Après cette table-ronde, j'ai tout simplement voulu continuer ma conversation avec Juliette Duveau, co-fondatrice. En effet, je me suis aperçu que la Chine avait un double visage, à la fois complexe et follement mode.

Attention, je crois que c'est la plus longue interview que j'ai jamais réalisé pour Modelab. Donc, j'ai décidé de la publier en deux partie. Rendez-vous la semaine prochaine pour la suite !

Modelab : Est-ce que tu peux nous rappeler ton parcours ?

Juliette : Je suis passée par les Langues O’ (Institut National des Langues et des Civilisations Orientales, NDLT), en études de langue et de civilisation chinoise pendant trois ans. Après, j’ai fait une école de commerce qui m'a permis d’avoir une vision un petit peu plus business et surtout de savoir comment fonctionne une entreprise aujourd’hui, parce que c’est quand même utile, et ensuite un postgraduate management mode design et luxe à l’IFM.

Suite à ça, je suis passée par les bureaux de tendances : Martine Leherpeur Conseil, qui a une antenne en Chine pour laquelle j’ai travaillé quelques mois à Shanghai, et ensuite Nelly Rodi chez qui je suis restée à peu près cinq ans en tant que chef de projet pour piloter des missions de stratégie de marque, à la fois en France et au niveau international mais aussi beaucoup sur le marché chinois. Je conseillais les entreprises chinoises sur des sujets de branding, de positionnement stratégique, de création de marque.

Après avoir fait le tour de tout ça, j’avais envie d’autre chose. Je sentais qu’il fallait se positionner vraiment comme expert et qu’étant donné la vitesse à laquelle évolue le marché chinois, l’expertise se doit d’être encore plus poussée que ce qu’on pouvait proposer dans un bureau de tendances global. C’est ainsi qu’on a eu l’idée de créer The Chinese Pulse : pour pouvoir passer tout notre temps à regarder ce qui se passe en Chine et à prendre le pouls de la Chine contemporaine,  pouvoir suivre vraiment tout ce qu’il se passe, tout ce qui bouge, tout ce qui évolue.

Avec pour objectif  d'aider les entreprises et les marques avec lesquelles on travaille à mieux cerner ce marché et à mieux anticiper les évolutions pour pouvoir mieux vendre aux consommateurs chinois. 

The Chinese Pulse
Juliette Duveau et Sophia Dumenil, fondatrices de The Chinese Pulse

Modelab : Justement, cette Chine contemporaine, qu’est-ce que tu en penses ?

Juliette : C’est un marché qui est tout à fait fascinant ! C’est un pays qui a l’histoire moderne que l’on connaît : des années de communisme maoïste et de révolution culturelle où le pays était très fermé, avant la réouverture en 1979 avec Xiao Ping. La réouverture des frontières a été suivie par une grande envie de consommer de ces générations de Chinois qui commençaient à entrer dans le développement d’une classe moyenne.

Mais ce qui est intéressant aujourd’hui, c’est la vitesse à laquelle les évolutions se passent dans ce pays. C’est toujours un peu difficile comme ça de s’en rendre compte. C’est un pays qui mérite d’être visité, où il faut aller voir et expérimenter. Je pense que les jeunes générations ont connu un pays en mouvement et en évolution et vivent avec ça. Ils sont plus aptes à adopter de nouvelles choses, à adopter de nouveaux usages, à adopter de nouveaux produits, peut-être même plus encore que ce qu’on ne l’est chez nous.

Dans la mode, ça se traduit par un marché qui était quand même assez en retard par rapport aux grandes tendances internationales il y a quelques années. Aujourd’hui, dans les grandes villes chinoises, vous avez beaucoup de style, beaucoup de looks avec un sens esthétique qui s’est vraiment affirmé, toujours une grande envie de tendances mais ils sont vraiment à la pointe de ce qu’on peut trouver en termes de mode. Pour les vêtements par exemple, Balenciaga est considéré par les Chinoises internationales et modeuses comme ce qui se fait de plus pointu aujourd’hui. Il y a donc vraiment eu un rattrapage des tendances.

En même temps, ces nouveaux consommateurs ont de nouvelles envies : ils sont moins dans la recherche de statut que n’ont pu l’être leurs aînés qui eux, découvraient la consommation et le marché du luxe. Tout le monde voulait le bon sac de la bonne marque ! Finalement, aujourd’hui, les nouvelles générations sont passées au-dessus de ces besoins-là. Ce qu’ils vont rechercher, c’est de plus en plus de style, de plus en plus de créativité, et finalement peu importe que ce soit porté par une marque de luxe ou par une marque créative. Ce qui est important, c’est vraiment la façon dont ça va pouvoir contribuer à leur silhouette, à leur look, à leur attitude et à leur personnalité.

Modelab : C’est comment, la fashion tech en Chine ? Est-ce que ça existe ?

Juliette : Avant de parler de fashion tech, je pense que c’est bien de parler un peu de tech. Les Chinois sont extrêmement connectés, encore plus connectés que nous, c’est pour ça que la dimension tech est vraiment primordiale quand on parle de la Chine aujourd’hui.

Bien sûr, cela se traduit dans le shopping. Il y a tout un tas de technologies qui sont portées par les géants du digital en Chine et qui s’appliquent évidemment au retail. On peut parler d’Alibaba avec TMall, de Taobao, et de tous les outils qu’ils développent. Ce sont des plateformes de vente en ligne, Taobao est en quelque sorte l’Amazon chinois. Mais en Chine, les consommateurs achètent énormément sur mobile : je crois qu’on n’est pas loin de 80 % des achats online faits par téléphone en Chine. Même sans aller en Chine, si on va aux Galeries Lafayette, on peut voir que les Chinois qui consomment ont tous le téléphone à la main : ils pratiquent ce qu’on appelle le live shopping, une tendance qui s’explique par plusieurs raisons.

Modelab : peux-tu juste nous rappeler ce qu’est le live shopping ?

Juliette : Il y a la dimension de l’outil tech, du live, de l’achat en live stream. Ça, ce n’est pas forcément dans un magasin : tu peux être chez toi, et tu as sur l’appli de Taobao un service de live streaming qui te permet d’assister en direct à une présentation de produit.

Modelab : C’est une sorte de télé-achat, en fait.

Juliette : (Rit.) C’est un peu ça, mais c’est un télé-achat participatif. On va pouvoir commenter, liker, on voit tout le feed de la discussion qui est alimenté par les consommateurs ou les personnes qui regardent. C’est quelque chose qui est dans l’instant, dans le partage et dans le communautaire, et qui fait des scores absolument énormes. Par exemple, lors d’une session de live shopping avec la superstar chinoise Angelababy, il s’est vendu 10 000 rouges à lèvres en deux heures !

Les Chinois ont une vraie facilité à utiliser les outils du e-commerce et à utiliser le mobile commerce. Cela fait partie intégrante de leurs habitudes d’achat. Là où nous avons parfois certains freins, notamment les générations les moins jeunes, eux n’en ont pas du tout.

L’autre partie du live shopping concerne plutôt les achats en magasin. Les consommateurs chinois sont très exigeants, ils regardent absolument tout sur le produit, ils veulent être sûrs de ce qu’ils veulent acheter. Du coup, ils vont comparer les prix pendant qu’ils se rendent en boutique, pour être sûrs qu’ils achètent au meilleur tarif.

Beaucoup de Chinois, quand ils voyagent, achètent aussi pour leur famille et leurs amis, surtout dans le shopping de luxe. Ils se connectent en live, dans le magasin, prennent des photos, les envoient, demandent s’il s’agit bien du bon produit, combien en acheter, dans quelle taille ou quelle dimension… C’est ce que j’appelle la deuxième expérience live : il y a vraiment quelque chose qui se passe dans le point de vente via le téléphone et via les outils tech, une connexion extrêmement intense des shoppers chinois.

La suite la semaine prochaine...

 


Daco : l'intelligence artificielle au service du retail

Lors d'une mes nombreuses pérégrinations à Station F j'ai eu le plaisir d'échanger avec Claire, co-fondatrice de Daco, une startup qui mêle intelligence artificielle et mode.

Retour sur un entretien qui met en lumière la manière dont l'intelligence artificielle va aider un secteur quelque peu rigide :-)

Modelab : Est-ce que tu pourrais te présenter ?

Claire : Je suis Claire Bretton, co-fondatrice de Daco. Pour résumer mon parcours en un mot depuis ma sortie de ESCP Europe en 2012, je dirais : la data. J’ai commencé ma carrière chez Emnos, un cabinet de conseil en big data. J’ai passé deux ans à travailler pour le groupe Carrefour, avec comme principale mission l’analyse de toutes les données de la carte de fidélité pour optimiser le mix marketing : l’offre, le prix, le marketing ciblé, etc... Ensuite, j’ai rejoint Advancy, un cabinet de conseil en stratégie, et j’y suis restée quatre ans. J’ai beaucoup travaillé avec les grands acteurs du Retail (prêt-à-porter et cosmétiques) : du mass market avec le groupe Vivarte jusqu’aux maisons de luxe avec la maison Kenzo par exemple. Je les aidais sur des problématiques de category management, de stratégie prix, de plans stratégiques plus globaux ou d’expansion internationale.

C’est dans ce cabinet que j’ai rencontré mes deux associés, Paul et Anis. Tous les trois, on a travaillé sur des problématiques assez similaires et on partageait l’envie de créer et d’entreprendre. On a identifié un besoin, celui des données de l’environnement concurrentiel, et on s’est lancé!

Modelab : Est-ce que tu pourrais nous expliquer ce que fait Daco ?

Claire : On a créé  Daco en septembre 2016.  Daco, c’est une plateforme qui va aider les retailers du prêt-à-porter (pour l’instant) à avoir la meilleure vision de leur environnement concurrentiel.

Le constat est simple : aujourd’hui, il n’y a plus de croissance organique sur les marchés du prêt-à-porter, surtout en France. Si l’on veut croître, il faut prendre des parts de marché à ses concurrents. Et la première étape pour y arriver, c’est de connaître ses concurrents. J’aurais du mal à gagner une course si je ne sais pas où se situent mes adversaires. On s’est rendu compte qu’en interne, il n’y avait que très peu de données, ou alors que la collecte de ces données était effectuée à la main de façon très laborieuse. C’était très artisanal, alors que toute la donnée est disponible en ligne ! Il ne manquait plus que les outils technologiques pour l’extraire et pour l’analyser.

Chez Daco, on fonctionne principalement avec trois technologies : la première est une technologie d’extraction de données. Une fois l’extraction faite, il y a un gros enjeu d’homogénéisation de la donnée, puisqu’en fait, les retailers n’ont pas forcément tous la même façon de définir leurs produits : ce qui peut être classé dans les pantalons chez Zara peut être un jean chez H&M. On a besoin de comparer des choses qui sont comparables, et pour ça, on va faire levier sur la reconnaissance d’image et les technologies d’intelligence artificielle. Ça aide le retailer à aligner les produits de ses concurrents sur sa propre segmentation en interne. On est aussi capable d’identifier les produits similaires : c’est l’un des gros enjeux du benchmark dans la mode. C’est ce que fait l’intelligence artificielle : elle mélange du texte et des images pour trouver un assortiment de produits comparables par rapport à un produit en particulier. Tout cela nous donne un flux de données qui est à la fois exhaustif et homogène, qui va nourrir un ensemble de tableaux de bord.

Daco
Claire BRETTON

On a plusieurs thèmes : on va travailler sur l’offre tout d’abord, on va donner des équilibres d’assortiment par catégorie, par sous-catégorie, par taille, par couleur (ma collection hiver comprend-elle assez de noir ?)... Ces analyses vont permettre d’une part de se rendre compte de ses points de différenciation, mais aussi d’identifier et d’aller chercher des opportunités sur des catégories qu’on ne couvre pas assez. Ensuite, on a un module Prix et un module Promotions. Nos clients vont pouvoir savoir s’ils ont assez d’entrée de gamme, de haut de gamme, s’il va suffisamment loin dans les prix pour entretenir une image plus mode... Sur la promotion, on va chercher à savoir si les promotions sont cadencées intelligemment et avec pertinence. On l’a vu pendant les soldes : tout le monde était accro à ces analyses pour savoir si les promotions proposées avaient été trop ou pas assez agressives sur les différentes démarques.

Ces tableaux de bord sont utilisés par trois types de clients. Il y a, tout d’abord, les retailers classiques qui veulent savoir ce que fait la concurrence. Ensuite, il y a les marques qui ont une approche différente. Elles sont parties du constat qu’aujourd’hui, les marketplaces sont un canal de distribution très important pour elles et elles ont du mal à savoir ce qui s’y passe. Que ce soit Zalando ou Amazon, c’est très fouillis, il y a beaucoup de vendeurs derrière, ce ne sont pas forcément des revendeurs officiels, il y a de la contrefaçon, et les marques veulent maîtriser leur distribution sélective et officielle. Leur but, c’est donc de repérer tous les vendeurs non officiels qui vont entacher leur image de marque et leur voler des ventes, et donc de monitorer leur présence sur les différentes marketplaces qui existent. Enfin, on a des cas qui sont plus ponctuels : on travaille avec des cabinets de conseil qui vont nous demander de la data pour une mission en particulier. Voilà nos trois cas d’usage.

Modelab : Si vous êtes capables de tout quantifier, et donc de tout « prédire », quand on a une stratégie qui est hors cadre ou hors spectre, comment cela se passe ? Par définition, c’est quelque chose que vous ne pouvez pas prévoir. Pour les marques, si j’ai bien compris, le but, c’est de minimiser le risque, d’optimiser les ventes et de cannibaliser son concurrent. Comment faites-vous en cas d’imprévu ? Au bout de combien de temps le réintégrez-vous dans vos calculs ? Comment l’analysez-vous et comment le remettez-vous à jour ?

Claire : C’est un bon point, parce qu’on utilise de l’intelligence artificielle, et il nous faut des données pour l’entraîner. J’ai l’habitude de dire que chez Daco, on développe un outil qui va aider les marques à passer à l’étape d’après.

Modelab : Par exemple, dans « Deep thinking » Garry Kasparov, explique que quand il joue contre Deep Blue, à un moment donné, il n’en peut plus et il joue un coup qui est très mauvais et que la machine ne peut pas gérer parce c’est quelque chose qui n’est pas prévu. Et, elle bug.

Claire : Effectivement, c’est arrivé dans ce cas-la. Mais nous, on est sur un marché sur lequel il y a très peu de coups de ce genre, et si un imprévu arrive, la machine ne saura pas réagir la première fois, mais elle saura réagir la deuxième. C’est un coup qui peut marcher une fois. En fait, on apprend aux machines à réagir au fur et à mesure pour qu’elles soient plus intelligentes. Je vais prendre un exemple tout simple : au début, on a entraîné notre intelligence artificielle sur un set de photos initial. On s’est rendu compte que sur certains sites web, toutes les photos sont stylisées. Il n’y aura jamais un haut tout seul : il sera toujours porté avec une jupe ou un pantalon. Il sera en situation. Et forcément, au début, la machine ne sait pas où regarder. On lui a donc appris à faire un arbitrage pour qu’elle sache regarder au bon endroit. On la rend donc de plus en plus intelligente, mais il y a des coups qu’elle ne peut pas anticiper si on ne lui a jamais appris. C’est comme un enfant !

Modelab : En partant de l’exemple de Deep Blue, j’aimerais dériver sur AlphaGo. Il a été capable d’optimiser le jeu de go à un point que les meilleurs joueurs du monde étaient incapables d’atteindre ; est-ce que c’est quelque chose que vous pourriez atteindre de votre côté ? Optimiser les séances photo, recréer la situation, remettre de la créativité ?

Claire : C’est possible, parce qu’aujourd’hui, ce sont les GAFA qui donnent les règles du jeu de l’intelligence artificielle. AlphaGo, auparavant, est devenu performant en regardant jouer des gens, puis en jouant contre lui-même. La dernière révolution est arrivée avec AlphaGo  qui a été capable d’être performant seulement en jouant contre lui-même. Il n’a plus besoin de données externes pour exceller ! Nous, on pourrait aller beaucoup plus loin que ce qu’on a aujourd’hui. Le but, c’est de construire un modèle et une intelligence artificielle qui est assez flexible pour passer tout de suite à l’étape d’après. Il y a des publications scientifiques qui sortent tous les mois, et le but c’est de l’implémenter le mois suivant, sinon on a un temps de retard.

Modelab : Quel est ton point de vue par rapport à l’écosystème mode français ? Penses-tu que le marché français soit mature en terme d’innovation ?

Claire : Je pense que c’est un secteur assez particulier, assez singulier, pour deux raisons. La première, c’est que c’est un secteur où à la base, c’est un tabou de regarder ses concurrents. Et deuxièmement, c’est un secteur qui fonctionne beaucoup à l’intuition et au produit.

La tech, ce n’est pas quelque chose qu’on peut toucher, les gens en ont peur, ils ont peur que ça mette une distance entre le produit et le consommateur, mais je trouve que peu à peu, les mentalités sont en train de changer.

À  l’Époque, quand je faisais du conseil, je me battais avec les grands retailers parce que beaucoup d’entre eux avaient peur de rater le train du digital et de l’intelligence artificielle, et ils se dirigeaient vers des investissements qui étaient gadgets, qui ne renforçaient pas du tout l’expérience client. Je me rappelle d’avoir eu des séances de travail sur des concept stores où ils voulaient mettre des écrans partout... Je leur disais : « Si c’est pour voir un écran, je suis mieux chez moi dans mon canapé ! ».

Daco
Claire BRETTON - Paul MOUGINOT - Anis GANDOURA

Et je trouve que là, on est en train d’évangéliser le marché et de leur faire comprendre que la grosse innovation tech, celle qui va apporter une vraie valeur ajoutée, c’est quelque chose qui ne se voit pas, c’est du back office. Ce sont des innovations qui vont permettre l’omnicanalité, ce qui permet au client d’avoir un parcours fluide entre chaque canal. C’est quelque chose qu’on ne voit pas forcément, mais qui simplifie la relation avec les clients et surtout, rapproche et intensifie l’expérience. Je crois qu’on est dans la période d’évangélisation. Il y a beaucoup de start-ups qui arrivent et qui vont se charger de fluidifier tout ça. En tout cas, ce serait merveilleux que ça aille dans cette direction ! (Rit)

Modelab : Dans un précédent numéro de Modelab, on évoquait la Corée du Sud, où il est apparemment plus facile de trouver de la 4G qu’une poubelle ! Et les Coréennes qui viennent faire leur shopping en France sont très étonnées lorsqu’elles essayent de scanner les articles en boutique avec leur téléphone et qu’il ne se passe rien... L’expérience client qu’elles ont en Corée du Sud n’a rien à voir avec celle qu’elles peuvent avoir à Paris. Aujourd’hui, les retailers veulent être hyper-connectés, mais dans le même temps, on voit l’apparition du mindfulness, du yoga, de la déconnexion... Finalement, la valeur qui a le plus d’importance, c’est le temps. S’il s’agit simplement de mettre quelques écrans, effectivement, autant rester à la maison. Alors, comment trouve-t-on cet équilibre ? Y a-t-il un choix à faire ou plutôt des choix à faire pour ces fameux retailers ? Finalement, la valeur est-elle sur le produit ? Faut-il mettre beaucoup d’argent dans le retail ? Ou est-ce que les budgets devraient être dédiés non pas à ce que l’on vend, mais à la manière dont on le vend ?

Claire : Personnellement, je mettrais de l’argent sur l’expérience et l’histoire que je raconte. Effectivement, sur le produit en lui-même, le vêtement, le prix, etc... Mais pas seulement. J’aime bien citer l’exemple de Sézane ; je ne sais pas si c’est quelque chose qu’ils ont vraiment pensé et réfléchi, mais c’est ce que j’ai ressenti en tant que cliente. J’ai eu le sentiment qu’ils avaient tout compris.

Prenons l’exemple d’un magasin de prêt-à-porter standard : il y a beaucoup d’espace perdu c’est-à-dire non dédié à l’expérience client (les réserves, les caisses, ...) et 50 % du temps des vendeurs-euses consiste à aller chercher des tailles dans l’arrière-boutique. On ne se concentre pas sur ce qui crée de la valeur. Dans la boutique Sézane, il y a très peu de réserve puisque toutes les tailles disponibles sont sur des racks. Les gens vont essayer des vêtements, ils sont conseillés par les vendeuses, ils reposent les vêtements et ne repartent pas forcément avec : on leur livre ! Ça crée un effet « Waouh » qui est permis par un back-office très efficace, qui fait que le produit va être livré sous quelques heures, et qui permet de tout reconcentrer sur la relation avec la vendeuse qui n’est même plus une vendeuse mais une conseillère. Elle n’est plus du tout en réserve, il n’y a pas vraiment de caisses, tout est centré sur l’humain et le produit. Je trouve ça assez intelligent comme façon de penser. Ça n’est pas une fausse manière de se mettre au digital. C’est beaucoup plus intelligent : on retrouve cette valeur d’humain, de pouvoir prendre son temps et de se concentrer sur ce qui importe vraiment.

Modelab : Le magasin devient un showroom. C’est ce qu’a aussi fait Bonobo sur Fifth Avenue, à New York. Il n’y a pas de stock en boutique, le client essaye, paye et est livré chez lui ou peut repasser plus tard en boutique, ou se faire livrer à un autre endroit, et c’est fait dans les 24 heures. Et comme tu dis, la valeur est remise sur la relation client.

Claire : On travaille pour Bréal actuellement, et à la Villa Bréal, le client peut prendre rendez-vous sur des périodes de 30 minutes à une heure, et il y a vraiment un conseiller qui est là pour l’orienter sur un style. C’est un vrai point de différentiation. Pour moi, on ne doit pas dire non à la tech. Il faut juste qu’elle soit au service de quelque chose de valeur. La tech pour la tech, ça ne sert à rien !

Modelab : Justement, comment penses-tu que la tech va modifier l’univers mode et la relation clientèle sur les cinq ou dix prochaines années ?

Claire : Je pense qu’elle va nous rapprocher. Il n’y aura plus de frottements parasites : on sera au contact de la marque et du créateur sans penser à la relation marchande et dans des moments où cela nous apportera beaucoup plus qu’une pièce de vêtement. Je ne sais pas si on va y arriver, mais c’est la vision que j’ai.

Modelab : Une relation directe entre le client, le créateur et le vendeur, en fait.

Claire : Oui, tout à fait. La question, c’est de savoir comment l’histoire que le créateur nous raconte va au-delà de la pièce de vêtement et du simple discours. Je ne serais pas surprise, par exemple, que certains magasins proposent des cours de yoga, que ce soit répandu et que tout ça forme un énorme écosystème.

Modelab : Du coup, on dépasserait le côté de la mode et on dériverait vers le lifestyle avec un côté nature, healthy, yoga... Ça reprend un peu ce que fait Agnès.b : c’est complet sur l’art contemporain également, tout son univers de marque se déploie.

Claire : J’espère qu’on va arriver à ça !

Modelab : Et pour finir, Daco, c’est quoi en ce moment ?

Claire : Daco, ça se passe très bien ! On a fait partie du programme Lafayette Plug & Play l’année dernière (pour lire notre article sur cet incubateur c'est par ici), c’était la grosse étape de l’année 2017, on est rentré en mars et sorti en juin. Juin, c’était aussi le mois de la sortie de notre première plateforme, ce qui a boosté le côté commercial. Ensuite, on a été sélectionnépour rejoindre Vente Privée Impulse en novembre 2017, c’est un partenariat très stratégique pour nous, et être à Station F, c’est assez magique et ça donne un souffle assez particulier à une start-up.

L’étape 2018 est importante pour nous : on veut grossir encore plus vite. On teste aussi d’autres applications dont je ne peux pas encore parler, mais la donnée concurrentielle est un terreau immense pour créer beaucoup de valeur. On a lancé notre plateforme sous la forme que l’on souhaitait en janvier, on a changé toute la charte graphique et visuelle en même temps. Maintenant, on veut devenir référent sur le marché du prêt-à-porter, et commencer à aller sur d’autres marchés retail (cosmétique, déco, ...). Je pense aussi qu’on ira très vite aussi sur d’autres pays, toujours sur le prêt-à-porter, pour nos clients qui souhaitent avoir cette donnée sur plusieurs pays.