La délicatesse de l'homme Saint Sernin à l'épreuve des préjugés

Cette semaine thématique avait pour vocation de questionner les termes de la masculinité contemporaine et l'implication des designers de mode dans les représentations qui s'y rattachent. Nous avons pour conviction que le vêtement dépasse dans sa fonction la simple praticité. S'il n'y a rien de révolutionnaire dans cette posture, ceux qui l'embrassent pleinement et se servent du vêtement comme vecteur de pensée le sont bien souvent. De nombreuses fois, les articles de Modelab ont défendu l'idée que l'innovation dans la mode ne se résume pas à la simple incorporation de technologie dans le textile, le processus de création , d'industrialisation etc... Innover dans la mode commence dès l'instant où l'on pense le vêtement et son porteur différemment. Contredire les clichés sur la masculinité, interroger la notion de genre et les supposées caractéristiques qui s'y rattachent, c'est déjà être innovant. Aujourd'hui, la mode commence à s'éveiller à ses raisonnements, et même si les prises de position restent parfois encore à la marge, les choses bougent. Pour terminer cette semaine placée sous le thème de la masculinité, nous vous proposons aujourd'hui un focus sur Ludovic de Saint Sernin. À sa manière ce jeune créateur bouleverse les codes du masculin, mais aussi du féminin. Brouillant les pistes avec élégance, il révèle combien notre perception se construit sur des paradigmes culturels arbitraires.

 

 

Regarder, étudier une collection de Ludovic de Saint Sernin s'est faire la rencontre d'un réel amoureux du vêtement et du corps masculin. Avec la délicatesse d'un admirateur secret, le nouveau venu sur la scène mode fraîchement récompensé par un prix de l'ANDAM, déshabille les corps autant qu'il les pare. Et l'on peut entendre cette phrase au sens propre comme au figuré. Ludovic de Saint Sernin joue énormément avec les œillets, les rivets, les boutonnières et les laçages en tout genre, dans une sorte de sublimation du corps, mais par ce biais "déshabille" sa mode de toutes les impressions de déjà vu et de toutes les conventions lié au genre masculin.

Diplômé de l'école Duperré, il fonde en 2017 sa propre marque après avoir officié auprès d'Olivier Rousteing chez Balmain. De ce passage par la prestigieuse maison Parisienne il aura gardé sûrement un goût assuré pour les corps sexualisés et la mise en scène de ces derniers. Puisant son inspiration du côté notamment du photographe Robert Mapplethorpe il propose une vision de la mode masculine non seulement osée car très référencée queer et très suggestive, mais surtout à contre sens des normes sociales connues et reconnues. Tant dans ces vêtements que dans la manière de les mettre en scène, Ludovic de Saint Sernin dévoile une vision de l'homme qui fait la part belle à la délicatesse, à l'alanguissement et à la sensualité. Autant d'attributs normalement réservés au genre féminin.

Que l'on aime ou que l'on déteste, Ludovic de Saint Sernin a le mérite de faire sa mode comme il l'entend, sans soucis de tendance ou du qu'en dira-t-on. On qualifie ses silhouettes d'efféminées, il rétorquera surement que l'élégance ne se loge pas que dans l'épaisseur des muscles, ni dans la virilité inculquée par la culture du plus grand nombre. L'élégance c'est avant tout le tombé d'une manche, le secret d'un trench noué nonchalamment et surtout, l'assurance de porter haut une certaine forme de beauté. Si les convictions pour une mode différentes sont bien là, cela doit se faire par le biais d'une esthétique léchée, d'un sens du vêtement maîtrisé, le designer y tient:

“Given all the recent controversy, I wanted to address that in an elegant way. It’s important to remember that things can be handled tastefully.”

Ludovic de Saint Sernin

 

Chez de Saint Sernin la célébration du corps masculin se fait à travers un vestiaire chic qui fait fi des codes traditionnels du genre et une inflexion naturelle vers un minimalisme piqué d’érotisme. Savant équilibre entre élégance et sexualité à peine révélée, c'est sans ostentation pour l'ostentation que le jeune ouvre de nouvelles perspectives pour la mode. Chaque pièce dire à celui qui la regarde :

" Pourquoi un home ne pourrait-il pas porté une brassière? Un pantalon ouvert et échancré? Un dos nu? Pourquoi l'érotisation du corps de la femme passe systématiquement par la révélation de la chair et celle de l'homme par son enrobement ? "

Il est intéressant de noter que pour une fois le vestiaire masculin se nourrit du vestiaire féminin et non l'inverse. On ne cherche nullement chez Saint Sernin une masculinité commune à de nombreuses autres maisons : muscles, tailleurs, sneakers, force, domination, puissance. Ici l'homme est un être délicat et sensuel, et joue avec les codes queer sans s'y enfermer. Il n'en reste pas moins éminemment sexuel et paradoxalement viril.  Mais là où Ludovic de Saint Sernin réalise un tour de force, c'est dans sa capacité de faire de cette collection si singulière un centre d'attraction pour les femmes. Lorsqu'il s'est décidé à lancer une ligne femme, cette dernière ne s'est pas simplement calquée sur la ligne homme avec une même proposition de forme et de style. Elle a repris les modèles point par point.

" J'aime aussi l'idée qu'une femme puisse regarder l'un des garçons de la présentation et se dire que son look lui irait bien à elle aussi. Cette collection représente pour moi une coming of age story. "

Paroxysme du no gender ? Sûrement, d'autant que chacun s'accorde à dire que l'élégance et la beauté des pièces sont au rendez-vous tant sur les corps masculins que féminins.         " Bien que présentée sur des garçons, la collection est aussi bien destinée aux hommes qu'aux femmes ", concède-t-il en interview. "Facile, direz-vous, les femmes empruntent depuis des décennies des vêtements aux hommes!" Pourtant que dire de sa collaboration avec Repetto pour une série de chaussons lacés? De ses décolletés? De ses fentes qui font leur apparition aussi bien sur les manteaux que sur les pantalons? Non vraiment, Ludovic de Saint Sernin semble avoir trouvé le dosage idéal pour qu'un jour nous puissions toutes réellement piocher dans la garde de robe de notre amoureux/ meilleur ami/frère/père. Le modélisme semble même avoir été pensé pour un corps dont les caractéristiques sexuelles biologiques des deux genres auraient été réduites à la portion congrue.

 

Ludovic de Saint Sernin

Peut-être que la meilleure clef de lecture pour aborder la mode de Ludovic de Saint Sernin serait de considérer qu'il fait des vêtements avant pour des êtres humains. De Saint Sernin habille des corps avant d'habiller des êtres sociaux. Bien sûr l'univers est très gay, très sexualisé et pour autant ce n'est pas ce que l'on retient en dernier lieu. Après tout, il est bon de voir que les poses lascives et suggestives ne sont pas réservées aux mannequins femmes et aux back-rooms. Peut-être est-ce là que Ludovic de Saint Sernin initie son innovation dans la mode ; en considérant qu'il n'y a pas qu'une forme de désirabilité des corps. Il ouvre la voie à une mode plus tolérante dans ses représentations et moins enferrée dans des représentations soit obsolètes, soit étrangères à certaines sensibilités. Peut-être qu'enfin hommes et femmes ont trouvé un créateur qui les met réellement sur un pied d'égalité, chacun étant tour à tour proie et prédateur d'une certaine séduction suggestive sans qu'aucun ne se fige dans un rôle pour ne plus jamais en sortir.

 

Crédits photos : Hunter Abrams

Découvrez la collection ici !


Quand un "smalltown boy" interroge la notion de masculinité, rencontre avec Lucas Meyer

Le jeune Lucas Meyer, étudiant de l'école de mode à l'Atelier Chardon Savard exploite la question de la masculinité et de cette binarité homme-femme à travers la collection « Smalltown Boy » que nous avons eu le plaisir de découvrir lors d'un événement organisé par le collectif « Les nouveaux créateurs » , qui promeut la jeune génération de créateurs. Il nous fait part de ses pensées les plus intimes. Celles qui lui ont dicté l'inspiration de cette collection de fin d'étude mêlant questions de genre, explorations sexuelles et folklore alsacien :

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Pouvez-vous nous expliquer votre parcours ?

« J'ai fait une licence de Design à l'Université de Strasbourg un peu par dépit, mais qui s'est avérée être très utile puisqu'elle m'a permis de me construire une solide culture générale autre que le vêtement et la mode. Ce qui est drôle c'est qu'en Design, la mode n'est pas reconnue comme faisant partie de cette branche et dans le domaine de l'Art, la mode n'est pas reconnue comme de l'art. C'est un peu la fille mal aimée dont personne ne veut. C'était assez compliqué d'aborder la mode à cette période de ma vie. J'ai du en parallèle de mes études de Design, travailler sur des collections personnelles. C'était de toutes petites collections de 5 ou 6 pièces que je coupais dans du tissu que je récupérais chez ma grand-mère. Le folklore alsacien était déjà très présent, puisque je travaillais avec des chutes de tissu traditionnelles. Par la suite j'ai intégré l'école de mode Atelier Chardon Savard et au début je faisais de la femme. Cette question de la masculinité dans ma démarche artistique est vraiment récente. Elle est apparue lors de ma dernière année d'étude de mode. »

Pourquoi avoir choisi « SMALLTOWN BOY » comme intitulé ? A t-il un lien majeur dans le processus créatif de votre collection ?

« Le titre de la collection fait référence à la chanson du même nom du groupe Bronski Beat, qui a été remixé pour le film « 120 battements par minute ». Néanmoins, la collection de fin d'études n'est en aucun cas une référence directe à ce dernier.  C'est une réflexion sur la masculinité, une façon de représenter les garçons différemment. Je m'en suis servi comme d'un support d'expression. C'est une collection très intime, par et pour des garçons avec une masculinité alternative, différente. C'était important pour moi que les mannequins soutiennent le propos, qu'ils soient sensibles au message de la collection. »

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Votre collection est très emprunt du vestiaire folklorique féminin. Comment l'avez-vous intégré à votre collection et pourquoi avez-vous fait le choix de les faire porter par des hommes ?

« Quand on est intérieur à cette culture, on remarque tout de suite toutes ces petites références au vestiaire folklorique féminin dans ma collection : ces blouses très amples, ces corsages qui sont en faite des harnais qui sur la silhouette, marquent de la même façon qu'un corset. De voir ces alsaciennes incarnées par des hommes était une espèce de pied de nez à cette culture cloisonnée, à la fois très belle, légère et délicate, mais aussi très complexe et avec des conventions très marquées notamment sur le genre, le sexe. »

Lorsque nous nous sommes rencontrés, vous m'aviez expliqué qu'il y avait une forme de dualité entre deux folklores qui coexistent dans votre collection : le folklore alsacien et le folklore de la masculinité . Qu'entendez-vous par folklore de la masculinité ?

« Un folklore de la masculinité puisque c'est une culture à part entière qui est tout autant régie par un type de pratiques, de manières d'agir , de codes visuels, d'attitudes et de manière de parler. La masculinité se manifeste par des codes vestimentaires très précis. C'est la raison pour laquelle j'aborde ce contraste entre le folklore alsacien et le folklore de la masculinité. On a d'un côté le folklore alsacien qui représente cette époque lointaine, révolue, qui a vécu son âge d'or au début XIXème et à côté de cela, on a ce folklore de la masculinité représenté par ces vestes d'hommes qui restent une forte valeur symbolique de la société contemporaine. »

Comment abordez-vous la question de la masculinité aujourd'hui ?

« La masculinité est un concept dont on peut facilement démontrer les limites. Il y a pleins d'hommes qui se revendiquent fièrement être masculins et qui sont en fait des personnes qui lorsqu'on les met face à leurs contradictions en leur expliquant que la définition de la masculinité n'est pas figée et qu'il n'y a pas de réels moyens de la définir, s'énervent très vite et se braquent. Et pourquoi? Parce qu'on leur a démontré que le concept auquel ils s'attachent le plus, encore plus qu'une religion ou qu'une revendication politique, leur virilité, leur masculinité n'est basée sur rien. Cette veste par exemple, ( PROTOTYPE N°1 – veste Prada, taille fendue ) représente un peu tout ça. Les deux parties peuvent se porter indépendamment. On a cette taille très marquée qui dévoile le bas du ventre, les hanches, la taille. Cela dévoile toute cette partie du corps de l'homme qui est quand même très fragile, vulnérable . L'abdomen d'un point de vue anatomique est une partie quand on l’atteint avec une arme, provoque une mort certaine. De l'exposer comme cela , visuellement, pour la personne qui regarde comme pour la personne qui porte la veste, met en exergue cette sensation de vulnérabilité et de fragilité. C'est une collection presque du domaine de la performance artistique, qui expose une nouvelle dimension de la masculinité, et force à admettre qu'elle est beaucoup plus fragile que ce qu'elle laisse paraître. L'idée était également de réveiller quelque chose de plus sensuelle. Cette veste estrouillée dévoile une épaule nue qui renvoie au code de la féminité. C'est très délicat et très féminin selon la représentation normée d'une attitude féminine. Le retrouver sur un vêtement qui est l’archétype de la masculinité, c'est une façon de rajouter quelque chose de beaucoup plus sensible à ce vêtement qui est si formel qu'il en est presque froid. »

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Pourquoi avoir choisi de retravailler le costume ?

« J'ai choisi d'exploiter le costume, mais dans d'autres archétypes de la virilité j'aurais pu choisir d'exploiter le sport, le survêtement, ou bien de travailler des références à des ouvriers professionnels de chantiers, enfin des choses très viriles, très masculines. J'ai choisi le costume parce que je me dirige spontanément vers le tailleur, par pure affinité. Les premières vestes de la collection sont des vestes de friperie que j'ai taillé et retravaillé. Le travail de découpe sur cette veste qui incarne la masculinité conventionnelle était l'expression d'un renouveau. Je retravaille la masculinité, en taillant ces vestes j'élimine les normes qui ne me correspondent pas. C'est une manière de rompre avec le masculin dans ce qu'il a de plus typique. C'était une manière de révéler des parties du corps qui étaient très fragiles, très délicates, à travers cette veste qui d'habitude donne de l'ampleur de la solidité au corps de l'homme. »

Qu'en est-il de cette énorme assiette alsacienne fragmentée ?

« Le défilé commence avec cette assiette alsacienne fragmentée, façonnée à la main à Obernai, porté sur ces vestes de friperies retravaillées. Cet objet typiquement alsacien est utilisé de manière plus abstraite en tant que concept dans les vêtements. C'était une espèce de catharsis. Je l'ai brisé au sol pour en faire des morceaux et pour reconstruire des silhouettes comme je l'entendais. C'est en fait détruire pour se donner les moyens de reconstruire par la suite. Ce principe de morcellement, de fragmentation est vraiment devenu le processus créatif de toute la collection. »

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Pour vous, cette nouvelle forme de masculinité est-elle plutôt une tendance dans l'ère du temps ou relève t-elle d'un bouleversement social ?

« Tout sauf une tendance, c'est un phénomène qui fait échos à un bouleversement social. Les notions de masculin-féminin sont en train d'être remises en cause dans leur légitimité. Est-ce que ça vaut le coup de perpétuer ces définitions qui font plus de victimes que d'heureux ?

Au même titre que la femme qui a depuis connu une émancipation, bien qu'il y ait encore beaucoup à faire, la communauté LGBT est en voie de mener une révolution bien plus impactante. Par ce que cette révolution en term de représentation,  la place de l'homme évolue aussi. Et je crois que nous avons cet ennemi commun qui est l'homme hétérosexuel, blanc et viril : tout ce qui représente le modèle social d'aujourd'hui. Et je pense que cet « homme » est très inquiet de voir la masculinité remise en question. Il est à la fois un oppresseur, un ordre dominant qui s'enferme dans ses propres codes mais aussi une victime de sa propre masculinité. Et si l'homme hétéro et masculin n'a pas envie d'être masculin ? Cela peut-être la source d'une grande frustration. Il y a énormément d'hommes et de femmes qui se reconnaissent dans ce type d'archétypes et c'est très bien. L'erreur c'est de vouloir l'imposer à tout le monde, même à ceux qui ne se reconnaissent pas dans ces archétypes. »

Et maintenant ?

« J'aimerais travailler à l'élaboration d'une collection qui soit à la fois pour l'homme et pour la femme. L'essentiel ce serait peut-être la question de la représentation. Finalement un défilé de mode c'est un peu comme une pièce de théâtre, on représente l'être humain. C'est une façon d'extérioriser ce qu'on aimerait voir dans le monde. C'est très important de montrer ces garçons dans des tenues féminines ( référence au travail de Palomo Spain ). Beaucoup leur reprocherait de ne pas être portable, mais là n'est pas le souci. Ce qui est intéressant dans ce travail de déconstruction, c'est de montrer des garçons qui vivent une masculinité différente ou qui vivent sans masculinité du tout et je pense que c'est tout aussi important d'habiller des gens que de représenter des minorités. Peut-être même que c'est encore plus important. »

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Des questionnements qui mettent en exergue une nouvelle forme de masculinité et remettent en question les codes et normes sociales voilà ce que l'on peut lire dans les créations de Lucas Meyer. Cependant pour le reste de la société, ces raisonnements persistent dans leur forme la plus binaire . De la révolution sexuelle des années 60 , à la mise en pratique dans la musique, l'art et la mode des années 80, jusqu’à l'apparition du métrosexuel des années, la masculinité a fait objet de nombreuses mutations et changements de perception. Aujourd'hui le débat serait de savoir si l'on décide de poursuivre dans cette définition cloisonnante homme, femme ou bien de tendre vers une société plus inclusive et nuancé sur la question de genre ? On nous reproche de privilégier l'individu plutôt que la société,de verser dans l'individualisme. Mais qu'en est-il de toutes ces personnes qui souffrent de ne pas pouvoir exister comme elles l'entendent ? 

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Crédits photos : Benoît Auguste

La collection " Smalltown boy " c'est ici


Nouvelle esthétique et question de genre chez Palomo Spain

La petite robe en soie rouge vin et les longues cuissardes épousant l'élégante silhouette de l'homme Palomo, entendent bien bousculer les codes de la masculinité. La jeune griffe espagnol fondée par Alejandro Gomez Palomo, s'inscrit dans la tendance d'un nouveau genre qui propose à l'homme de se défaire de ces codes devenus trop étriqués pour la croissance créative et sexuelle du corps masculin. Entre broderies, dentelles et coupes affriolantes, les collections Palomo Spain se parent d'extravagance empruntée à l'univers Queer, se mêlant aux influences ibériques du créateur. Elles s'émancipent de toutes convenances sociales pour réformer une bonne fois pour toutes, l'univers tant créatif que réglementé de la mode. En ouverture de notre semaine de questionnement sur la masculinité nous vous proposons de découvrir ce jeune designer aussi insolite que novateur.

Palomo Spain

Palomo Spain

Originaire de Còrdoba, province situé au sud de l'Espagne, Alejandro Gomez Palomo part faire ses armes à Londres et intègre la London College of Fashion à tout juste 18 ans. En 2015, son défilé de fin d’études, intitulé Je T’aime Moi Non Plus, coïncide avec le lancement de sa marque, Palomo Spain. Pour cette dernière, le créateur n’hésite pas à s’inspirer de son propre parcours de jeune prodige de la mode pour livrer des collections d'un nouveau genre où se bousculent style Haute Couture et modernité. Par la suite, il présente en Février 2016, sa toute première collection automne-hivers qu'il intitule « Orlando » en référence à l'un des personnages littéraires de Virginia Woolf, un jeune noble anglais qui change de sexe et vit 300 ans.

La jeune marque gagne en visibilité et commence à se faire connaître, si bien qu' à la suite de la Fashion Week 2017 de Moscou pour laquelle il présenta sa deuxième collection intitulé « Boys Walks In An Exotic Forest », l'équipe de la styliste et ancienne directrice de Vogue Paris, Carine Roitfeld passe commande auprès du jeune créateur pour utiliser ses créations lors de ses productions. En Juillet 2017, l'esprit queer chic à la Palomo Spain fait de nouveau parler de lui, puisque c'est au tour de Queen Bey de s’intéresser au précoce de la mode. La chanteuse à la renommée internationale dévoile la naissance de ses jumeaux en postant à ses 116 millions de fans sur Instagram une photo d'elle vêtue d'un long manteau couleur lavande, issu de la ligne printemps-été 2017 du créateur. Il est intéressant de s'apercevoir comment une marque à destination des hommes, sera d'abord mise en lumière par des femmes, pour ensuite devenir le symbole d'une nouvelle ère masculine décomplexée, où le décloisonnement règne en maître ultime.

Palomo Spain

Palomo Spain

En seulement trois saisons, la marque Palomo Spain est devenue un incontournable, une mode aux allures féminines, qui décloisonne les vestiaires et brise les frontières entre vestiaires masculin et féminin en créant des collections hybrides. A ce titre, la collection automne-hiver 2018 de la maison espagnole le démontre bien. Emprunt de symboles Queer, le créateur de mode pour homme décide de faire défiler les deux sexes féminins et masculins. Il mets en scène des corps de femme plantureuses et des hommes à la silhouette plus féminine que masculine. Il s'inspire de ses idoles de toujours, Yves Saint Laurent et John Galliano en matérialisant la sensualité et l’exubérance de ces deux mastodontes de la mode à travers des défilés piqués de fantaisie et de théâtralité. On en oublierait presque la « déconvenue sociale » de ses modèles homme qui se pavane en robe à froufrous , les jambes à l'air et les traits criants de féminité, tant le message véhiculé ouvre sur de nouvelles perspectives et aborde une plus grande tolérance.

Palomo Spain

Palomo Spain

" Esthétiquement et sexuellement, je n'ai jamais senti qu'il devrait y avoir des distinctions claires entre la masculinité et la féminité. " _ Alejandro Gomez Palomo

Pour Alejandro Gomez, le genre est de l'histoire ancienne et le vêtement, un témoignage des mouvances de la société. Des créations qui voyagent dans le temps, offrant une certaine idée du romantisme et de l'érotisme, comme la collection automne-hiver 2018 « the hunting », présentée à l'occasion de la semaine parisienne. Sous la soie et le velours, le créateur réinvente la silhouette masculine, plus gracieuse et affriolante. Du pantalon à pressions au niveau des fesses, à la culotte en soie dévoilant les jambes interminables des modèles hommes, la collection est une rencontre entre les corps fantasmatiques de Tom Forddans une version post-moderniste du mouvement queer.  La sexualité y est assumée et le casting est à la beauté rachitique, frôlant l’indécence . Les discours de normalisation des identités sexuelles subissant une forme de mutation au contact de la mondialisation et du capitalisme contemporain, remettent le mouvement "queer" au goût du jour. Le corps devient le premier réceptacle de ce renouveau, là où l'individu passe avant le sujet (féminin ou masculin). Quels sont les enjeux de ces transformations et que révèlent t-elle de notre société ?

Entre épilations intégrales et tenues moulantes, les hommes sont de plus en plus nombreux à s'emparer des codes réservés à la gente féminine. Simple tendance esthétique ou profonde mutation sociale ? La marque dont le fond de commerce repose sur la revendication d'une nouvelle politique de genre, pose les bases de la discussion en contestant les catégories usuelles : homme, femme, gay, trans. Les nouveaux corps du jeune créateur espagnole, redessine les contours d'une société en pleine mutation, qui s’inscrirait dans un au-delà de la binarité sexuelle et dans l'abandon de toute référence identitaire.

Crédits photos : Alejandro Gomez Palomo

Découvrez les collection Palomo Spain   Ici !


La tendance Pichardise est à pied d'oeuvre !

Amélie Pichard c'est une personnalité singulière qui transparaît à travers des choix esthétiques très affirmés et pour le moins rupturistes. C'est une oscillation entre  le passé et présent . Elle se balade à travers les époques entre les années 40, au règne de l'ultra-féminité et de la customisation où il est de bon ton d'adapter soi-même ses tenues à son rythme de vie. Jusqu'aux années 90, rythmées par les sons pop des Spyce Girls et fortement marquées par les séries cultes américaines Beverly Hills . Elle aime les persans, est fan de Pamela Anderson et écoute du Lou Reed. L'univers poudreux et décalé de la marque s'amuse des codes stylistiques et compose ses silhouettes dans un esprit rétro-kitsch savamment dosé et extrêmement rafraîchissant . Ses clientes ? Toutes des « pichard-girls » ultra-urbaines et respectueuses de la nature, qui aiment les choses simples, les animaux et les sacs poilus vert émeraudes. Amélie Pichard c'est un univers fantasque et teinté de contrastes qui vend des produits chargés d'histoires, tout en introduisant des idées créatrices et des actions impactantes au sein d'un système obnubilé par le profit.

Amélie Pichard

Amélie Pichard

«Mes chaussures sont légèrement peu orthodoxes mais portables, sexy mais décontractées, vintage mais indubitablement urbaines». Amélie Pichard.

Après des années passées à travailler au services de plusieurs grandes marques dont la ligne homme de Sonya Rykiel ainsi que Dice Kayek pour laquelle elle travaillera pendant 5 ans en tant que directrice studio, la jeune parisienne, originaire de Chartres se met en tête de vouloir créer sa propre marque. Ce qu'elle souhaite avant tout c'est pouvoir « créer des produits qui ne soient plus de la mode, mais des produits qui racontent des choses, et qui font avancer le monde à leur échelle . »

La qualité et l'authenticité des pièces Pichard affleurent en plein cœur du quartier Belleville à l'atelier Germaine, une fabrique de chaussures du 20e arrondissement, véritable vestige de la période d'après-guerre jusqu'aux années 80. Cette rencontre décisive avec madame Germaine, dernière fabricante de souliers de Paris, confirmera son envie de concevoir des chaussures et c'est au bottier orthopédique Eric Lomain qu'elle remet le soin de lui apprendre les ficelles du métier pendant 6 mois. En 2009, elle remporte « le concours de chaussures BATA pour jeune designer » et lance une première collection qu'elle intitulera « American Girl ». L'esthétique ultra-girly et très hardi des chaussures marquera le début de l'ère Pichard .

Ce qui compte pour Amélie, ce n'est pas seulement le produit, mais aussi les histoires qu'il raconte. Elle parvient ainsi à insuffler une force d'âme à chacune des pièces qui compose ses collections, qu'elle empreinte tantôt dans la ville de Paris où elle a joué avec Barbie jusqu'à l'âge de 14 ans, tantôt dans la campagne où elle se forge un esprit de guerrière aux allures de garçons manqué. Cet attrait pour les inspirations plus rétro que modernes et les petits détails teintés d'humour et de folles contradictions, la femme Pichard en fait son fond de commerce. Elle propose des collections toujours plus singulières avec un savant mélange de coupes vintage, de matières inattendues associées à des couleurs audacieuses. Les trois collections qui suivront, «New Wave », « Mystery Girl », « Rimmel Melancholic » traverseront les époques avant d’atterrir en 2012 sur les étalages du Bon Marché, qui sera le premier magasin à présenter ses collections.

Amélie Pichard

Amélie Pichard

Pour mettre en scène l'univers fantasque et délirant de la marque, la chartraine joue à fond la carte de l'ambiance très kitsch et colorée des années 90', empruntée aux vieux feuilletons télé américains qui ont bercé son enfance. La femme Pichard pose en maillot de bain flashy, elle s'offre quelques  bains de soleil en plein désert. Elle s’effondre de chaleur au bord d'une piscine, son sac Raphia vert matelassé et ses bb slingback en tissu jaune et motifs marins toujours à portée de main. Pour la collection 2018 la femme Pichard prends le temps de ne rien faire , mange des moules et faits de longues balades sur un port de mer au soleil couchant.

La femme Pichard c'est une personne engagée mais seulement dans le fond, car si il y a bien une chose qui caractérise l'esprit Pichard c'est cette volonté de ne surtout pas s'enfermer dans une case et d'éviter le cloisonnement. Sans forcément communiquer sur le caractère eco-friendly de certaines de ses collections, elle souhaite avant tout donner le choix à ses clients et faire du mouvement végan et éco-responsable un non-objet. En 2017, la jeune femme rencontre son idôle de toujours Pamela Anderson, et ensemble elles se lancent dans la création d'une ligne de chaussures et d’accessoire sur le thème du végétalisme et des sex-symbols des années 90 dont une partie des bénéfices seront reversées à la Fondation Pamela Anderson approuvée par PETA. La campagne orchestrée par David LaChapelle met en scène une Pamela Anderson ultra-sexy, révélant une plastique de rêve et des chaussures aussi sensuelles et glamour que le décors dans lequel elle pose. Entre patchwork en jean, escarpins fluffly et couleurs pétantes, les deux associés ont voulu apporter une nouvelle image à la mode durable et déconstruire cette vision terne et déprimante des produits vegan ancrée dans  l'imaginaire collectif. Pari gagné !

Amélie Pichard

Amélie Pichard

« Nous aimons l’idée qu’un produit ait plusieurs vies. Il a été pensé, fabriqué, puis désiré, porté, usé, réparé, encore porté… et échangé. Notre conviction étant d’améliorer le cycle de vie de nos produits » _ Amélie Pichard

Amélie Pichard ce n'est pas seulement un univers contrasté et des produits végan. La jeune femme s'est également attaquer à l'industrie de la mode en refusant de se plier aux règles imposées par l'actuel fashion system. En 2015, elle arrête le commerce wholesale traditionnel et ouvre sa première boutique à rue de la Pappe pour se retrouver au plus proche de ses clientes. Elle aimerait revenir à une époque où l'acte d'achat avait un sens, remettre au goût du jour l'artisanat et insuffler de nouvelles valeurs éthiques et économiques dans les pratiques commerciales. En se rendant sur son site, on y trouve "les petites annonces", un espace dédié au recyclage des articles Amélie Pichard, favorisant ainsi l'économie circulaire. Afin d'encourager ses clientes à utiliser ce système de consommation, la créatrice va jusqu'à offrir un bon d'achat de 50 euros pour chaque vente effectuée sur le site.

Et si derrière cet univers « hickster » des années 90' teintées de grandes revendications pile-poils dans l'air du temps et de ses collaborations remarquées et remarquables, on ne se ferait pas avoir une énième fois. Qu'à cela ne tienne ! La force de persuasion et la communication signée Amélie Pichard fonctionne et permet à un nombre grandissant d'adhérer à un modèle économique éthique et plus responsable. Pourquoi se priver ? Laissez-vous Pichardiser !

Crédits photos : Bertrand Le Pluard 

Retrouver les collections Amélie Pichard  Ici !


Atelier Bartavelle : Méditerranée et itinérance, quand la mode marche au rythme du sud.

Basée entre Marseille et Paris, Atelier Bartavelle est une jeune marque qui prend racine dans la culture méditerranéenne. Fondée par Alexia Tronel, spécialisée dans le développement durable, et Caroline Perdrix, diplômée de la Chambre Syndicale de la Couture Parisienne, Atelier Bartavelle propose une vision de la mode engagée, pleine de sens et ancrée dans un territoire. Il ne s'agit pas de faire d'une situation géographique un axe de commercialisation ou de communication. L'essence de l'Atelier Bartavelle se trouve dans les collines surplombant la Méditerranée comme l'indique le nom, référence au livre de Marcel Pagnol et à la tant convoitée perdrix "Bartavelle". À distance des clichés sur les cotonnades provençales Alexia et Caroline proposent une mode actuelle, des pièces dans l'air du temps dont la simplicité permet à chacune et chacun d'imaginer leur vêtement prendre place dans son vestiaire. Nous avons eu le plaisir d'écouter Caroline Perdrix présenter l'Atelier Bartavelle lors d'un fashion MeetUp organisé par l'IFM à Station F et nous décidons aujourd'hui de mettre en lumière cette très belle marque.

 

Atelier Bartavelle

 

Atelier Bartavelle est avant tout une histoire d'engagement et de valeurs :

  • des circuits courts et locaux,
  • une interrogation ininterrompue sur le sens de la mode,
  • une mise en valeur des savoir-faire invisibilisés par le système actuel et la grande distribution,

Avec leur marque, les deux créatrices souhaitent montrer "une nouvelle voie pour un nouveau luxe" portée par des valeurs sociales, le souci de la qualité et de l'héritage. Chez Atelier Bartavelle on conjugue sans faux-semblants modèle de création engagé, vision de la mode durable et produit désirable. Avec des collections au nombre de pièces rationalisé, raisonné, le principe des éditions limitées et attendues par la clientèle pilote toute l'offre de la marque. À l'heure actuelle, si vous cliquez sur la partie e-shop de leur site, vous êtes accueillis par un simple :

 

"OUT OF OFFICE

Nous revenons en septembre pour vous présenter la prochaine édition.

Dans le cadre du projet associatif ITINERANCE, on vous fabrique tout l'été des pulls avec les Yayas de l'île de Tinos."

 

Voici l'esprit ; il faut savoir attendre les bonnes choses, savourer la patience de celui qui sait que quelque de chose de bon récompensera le temps. Atelier Bartavelle remet au centre de la marque, de la fabrication d'un vêtement,  la valeur du temps. Trop souvent laissé pour compte dans la mode, le temps ici impose son empreinte et on joue le jeu avec plaisir. Loin de la frénésie parisienne et des rythmes de collection, Atelier Bartavelle nous propose, sans cliché, la douce nonchalance de la Méditerranée. Et par la même démontre que vider la mode de son essence de savoir faire et de la patience nécessaire pour ce faire, est délétère.

Le projet est soutenu par les Ateliers de Paris depuis son lancement. En 2016, elles sont lauréates du Mediterranean Fashion Prize. Entourées par d’autres jeunes créateurs, elles sont membres du label «une autre mode est possible» depuis 2017. Elles figurent également parmi les initiatives sélectionnées par le ministère de la Culture pour une aide au développement en juin 2018.

 

Atelier Bartavelle

 

La force de la marque, c’est aussi ses collaborations avec des créatifs, artistes plasticiens, designers, écrivains, danseurs... qui viennent affirmer son ADN de collectif et enrichir son histoire. Ce caractère collectif fait également écho au projet Itinérance. Cette initiative associative dont les deux co-fondatrices de l'Atelier Bartavelle sont à l'origine. À partir de 2018 et sur une durée de 2 ans Alexia et Caroline (entourée d'une équipe) vont parcourir le bassin méditerranéen pour réaliser 5 éditions limitées de vêtements en collaboration avec des acteurs locaux de la mode. Cinq pays ont été sélectionnés : la Grèce, la Tunisie, le Liban, le Maroc et la Turquie. Ce projet a pour vocation de mettre en lumière toutes les " initiatives méditerranéennes positives et engagées, porteuses de sens et de dialogue pour conserver des savoir-faire uniques qui répondent aux enjeux environnementaux, économique et sociaux contemporains" (site internet de la marque). 

Sans jugement de valeur, il s'agit de montrer par l'exemple et l'usage que l'interrogation sur le sens de la mode peut donner lieu à des initiatives simples. Il est possible de travailler avec des ressources locales. Le circuit court peut se construire sur la base de relations humaines sans ambages et avec bienveillance. Communiquer  les savoir-faire artisanaux locaux et valoriser la place de chaque acteur dans le processus de création et de production fait appel au bon sens.

Du bon sens on en trouve aussi dans le choix géographique de ce projet. Bien sûr connaissant l'Atelier Bartavelle, son image et son récit la Méditerranée apparaît comme une évidence. Cependant si l'on pousse la réflexion plus loin, la Méditerranée est le creuset d'un patrimoine millénaire et unique mais également le théâtre d'enjeux déterminants tant sur les plans économiques et sociaux qu'environnementaux. Zones de conflits, pression démographique, drame migratoire, batailles pour la liberté (et notamment des femmes) la Méditerranée ne bénéficie pas toujours d'une mise en lumière bienveillante. Le projet Itinérance balaie les préjugés et pose sur cette région le regard bienveillant de ceux qui savent regarder au-delà des préjugés et des stratégies pseudo humanitaires condescendantes. Il n'y a pas de patos à faire des pulls avec des yayas grecques. Il n'y a qu'une histoire d'humains qui décident de collaborer par delà la mer, les frontières, les cultures et la langue.

Atelier Bartavelle

 

Les sceptiques et les mauvaises langues diront sûrement : "encore une initiative de quelques rêveurs sans perspective tangible de viabilité", " des européens qui font de la récupération culturelle et se donnent bonne conscience en appelant cela initiative sociable". Pourtant si ces mauvaises langues prenaient seulement le temps de lire ou d'écouter Alexia Tronel et Caroline Perdrix, leur conviction tranquille, leur absence d'ambiguïté sur leur ambition, la simplicité de leur vision de la mode et de l'humain, alors peut-être qu'ils se rendraient compte de leur erreur.

L'Atelier Bartavelle et le projet Itinérance sont les preuves concrètes qu'une autre mode est possible, qu'une autre manière de produire et de collaborer est possible, que prendre le temps de faire et d'écouter ne donne lieu qu'à de belles choses. Et cela n'a rien à voir avec le marketing et les paillettes.

Pour devenir partenaire du projet Itinérance c'est par ici !

Toutes les images proviennent du site Atelier Bartavelle et sont propriété de la marque.

Instagram : @atelierbartavelle

 


" Keef Palas ? C'est une réflexion sur le temps, un peu comme une poésie visuelle."

Les bijoux éphémères de la marque Keef Palas, se présentent comme faisant partie des initiatives allant à l'encontre du système économique dominant, fondé sur la recherche de profit et de rentabilité. Créé en 2016 par le duo espagnole, Claire O'keefe et Eugenia Oliva, Keef Palace est un concept qui dénonce une société d'hyper-consommation engluée dans le modèle impitoyable de la fast fashion. La marque propose des bijoux qui invitent au dialogue et à la réflexion sur les rouages d'un système économique axé sur le profit et la société générique des temps modernes.

Keef Palas

Keef Palas

L'idée un peu folle de se lancer dans la vente de bijoux éphémères composés principalement de plantes, de fruits et de légumes s'est imposée comme une évidence pour les deux associées. Ayant travaillées dans l'industrie de la mode pendant de nombreuses années - Oliva dans la vente et le marketing chez Elie Saab et O'Keefe en tant que styliste et photographe de mode - elles partagent maintenant leur temps entre Barcelone, Espagne, Majorque et Paris.

C'est en se rendant au mariage d'un ami dans les îles Baléares à l'été 2016, que l'ancienne chargé de marketing, Eugénia Oliva, repère des seaux de fleurs remplis de branches d'olivier. Elle les ramène à Barcelone en guise de souvenir. Frappée par la beauté éphémère du bouquet flétrie par le temps, elle contacte O'Keefe avec l'idée d'en faire des boucles d'oreilles. Parées de leur premières créations, les deux jeunes femmes sillonnent les rues de la capitale et se font interpellées par des passants intrigués par l'originalité des bijoux. La petite affaire suit son cours dans le cercle familial et amical des deux jeune femmes, puis gagne peu à peu en notoriété.

Keef Palas prends ainsi racine loin des systèmes protocolaires et autres modèles d'entreprises traditionnels. Le concept et l'esthétique très atypique des collections continuent de séduire de plus en plus. La marque finit par attirer l'attention de nombreux stylistes et éditeurs et en Avril 2018, Keef Palas compte parmi les marques finalistes du 33ème festival International de Mode et de Photographie de Hyères.

Keef Palas

Keef Palas

Keef Palas c'est quoi ? Une ligne de bijoux et d'accessoires artisanaux qui utilisent des matières brut dont le caractère organique transforme et fait évoluer le produit au file du temps. Le duo espagnole privilégie les produits locaux et laissent la nature décider de l'esthétique final du produit. Elles peuvent aussi bien utiliser la fleur d'immortelle en hommage au peintre Salvador Dali, que de l'ail, du piment, mais aussi la feuille de magnolia pour la manière dont elle évolue au contact du temps : un vert mate qui deviendra brun-gris avec un dos légèrement velouté. Les boucles d'oreilles avoine et blé font partie de la collection Intolérante de Keef Palas.

Les bijoux sont fabriqués sur commande et emballés sous vide avant expédition. Ils sont réfrigérés et se conservent pendant trois mois avant l'ouverture de l'emballage et l'utilisation du produit. Une fois « consommées » ces parures fraîches n'ont qu'une durée de vie d'une dizaine de jours et ne se conservent pas plus de quinze jours au frigo.

« On ne fait absolument rien pour les préserver : c'est là toute l'idée. Nos bijoux sont éphémères, ils ne durent que pour une période donnée. On ne les traite pas pour qu'ils durent, on aime le fait qu'ils se transforment, qu'ils évoluent, qu'ils changent de couleur et de texture - même qu'ils pourrissent ! C'est une réflexion sur le temps, un peu comme une poésie visuelle. » _ KP

Entre objet de mode et performance artistique, Mère nature est soutenue par un réglage en laiton ou en argent et se monnaye au prix de 55 euros. L'entreprise décrit ses produits comme un raisonnement par contraposition à la fast-fashion, qui s'oppose au consumérisme. L'idée même de mettre en scène la nature dans un environnement commercial ayant constamment besoin de se renouveler, rend compte de l'inconséquence du système industriel, qui s'emploie chaque jour à piller les ressources naturelles de la terre pour en faire des « natures mortes », toxiques et impérissables. L'hyper-consommation conduirait inéluctablement à une forme d'hyper-destruction de la planète. Cependant, dans l'esprit des consommateurs, cette notion de destruction n'existe pas, seules celles du renouvellement et du plaisir y sont présentes.  Ainsi une mauvaise habitude de consommation non prise en compte est peut-être celle qui entraînera de proche en proche une variation, évoluant vers une tendance exponentielle de la dégradation de l'écosystème. 

bijoux éphémères

bijoux éphémères

Keef Palas se considère comme étant à la marge de ce système néolibéral et va jusqu'à pratiquer une économie informelle pendant un certain temps, en vendant volontairement sa ligne de bijoux uniquement dans les rues ou en ligne. Aujourd'hui les produits sont expédiés à l'international et stockés à Paris à Villa Rose, un magasin d'articles ménagers dans le neuvième arrondissement, et chez À Rebours des Galeries Lafayette, le concept store galerie du grand magasin, où le stock Keef Palas est affiché dans un réfrigérateur. Combien sommes nous prêt à monnayer pour nos convictions ? La nature ne serait-elle pas en train de devenir la nouvelle frontière d'un marché en pleine expansion ?

Il existe néanmoins quelques dichotomies chez Keef Palas. Car s'il est vrai que vendre une plante à 55 E ne résoudra en rien notre système industriel, il n'en demeure pas moins que le caractère paradoxal qui en découle, en dit long sur notre mode de consommation. Aujourd’hui, les consommateurs n’achètent plus de produits pour leur qualité, leur performance, et encore moins pour des raisons fonctionnelles. Ils achètent des idées, une expérience, un concept par lesquels ils entendent satisfaire leur besoins. Les bijoux méditerranéens de la marques Keef Palas servent à ce titre de piqûre de rappel en nous mettant face à notre propre conditionnement à la surconsommation. Ces parures végétales questionnent notre rapport à l'objet mais également notre crédulité face aux discours martelés par les géants de la fast-fashion. Acheter une gousse d'ail sous-vide n'est-il pas la meilleure métaphore à la fast-fashion ?

Crédits photos : Ana Sting  | Morgan Hill Murphy  | Rafa Castells

Découvrez la collection en ligne ici


Le catwalk est-il le meilleur endroit pour avoir une opinion politique ?

Le vêtement de mode, tel qu'il existe depuis des décennies, participe grandement à notre construction sociale, de nos revendications. De l'avènement de l'aristocratie au port du jean dont l'image est légitimement associé à la toute puissance américaine, les nouvelles tendances se créent dans le sillage des bouleversements socio-politiques. On entend par là, les subcultures et non pas ces collections pré-mâchés par les bureaux de conseils, puis digérées par l'industrie. Autrement dit, le vêtement de mode est un patrimoine culturel qui découle de la société, qui est elle-même modeler par des décisions politiques. Aujourd'hui, il est de plus en plus courant d'observer dans les défilés de mode, une pléiade de créateurs dont les collections prennent forme sous couvert de revendications politiques et sociales.

revendications

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Le dernier en date, la collection printemps-été 2019 du créateur géorgien Demna Gvasalia qui dénonce la colonisation de Sokumi par l'URSS. Le prodige de la mode nous livre une partie de son existence et nous confie des souvenirs d'enfance passée dans sa ville natale qui était à l'époque sous occupation russe. Avec un casting composé d'une quarantaine de jeunes Géorgiens hors-agences, dénichés dans les rues de Tbilissi, Demna nous emporte vers une société criblée de normes restrictifs et de violences. Les mannequins défilent dans une ambiance pesante, mettant en scène des pièces martelé d'insultes en cyrillique, d'emblèmes soviétiques, de pièces ultra-branchées et d'hommes masqués. Le vêtement de mode ne se perçoit plus uniquement sous sa dimension mercantile, mais également sous une forme d'expression où les créateurs mettent en exergue les problématiques liées à la société.

Autre démarche plus militante, à New York, la créatrice franco-algérienne Myriam Chalek, spécialiste des défilés « à contre-courant », dénonce la misogynie ambiante de la société dite « moderne » et fait défiler des jeunes femmes victimes de harcèlement sexuel, d’agression sexuelle ou de viol. Un défilé printemps-été 2018 plus engagé que glamour, rythmé par quelques témoignages poignants, le tout agrémenté de quelques masques de porcs. Une forme de défilé-tribune où les vêtements passent au second plan espérant libérer la parole au bout du podium. Le catwalk, permettant de bénéficier d'une grande visibilité, confère au vêtement de mode un pouvoir décisionnel sur l'opinion politique à suivre.

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S'habiller devient alors un acte politique comme nous le démontre Sarah Burton, responsable des collections femme pour la marque Alexander McQueen. Le prêt-à-porter Automne-hiver 2018 était sous le signe de « l'empowerment » . La créatrice britannique qui souhaite « donner du pouvoir aux femmes, sans renoncer à leur féminité », fait défiler ses modèles dans des vestes structurées, légèrement over-size et aux épaules très marquées. L'ambiance y est stricte et le pas des mannequins aux visages fermés se fait pressant. Les teintes sombres et le style très formel de la collection fait référence au courant vestimentaire des années 80, époque durant laquelle la condition féminine connaît de profonds bouleversements, notamment dans le milieu du travail. L'adoption du vestiaire masculin par la femme s'inscrit dans la tendance en réaction aux révolutions féminines. Car aujourd'hui, si la représentation des femmes augmente aux postes de dirigeant, l'univers reste majoritairement masculin à mesure que le niveau de responsabilité augmente. Le vêtement devient alors pour ces femmes, une manière d'asseoir leur statut social, en combinant des éléments collectés selon certaines règles, dans un réservoir limité.

Un vent de contestation souffle également chez les marques émergentes. Les changements opérés par la mondialisation apportent leur lot de contestations : la surpopulation, la pauvreté, et les désastres environnementaux sont les nouveaux désordres socio-politiques auxquelles la nouvelle génération devra faire face. Le duo néerlandais Rushemy botter et Lisi Herrebrugh, lauréats du grand prix de la mode du festival international de Hyère et sur lesquels nous avons déjà écrit un article, a mis le cap sur le problème des flux migratoires des colonies néerlandaises vers les pays développés et de la pollution des océans avec la collection « fish and fight ». La collection faite à partir de filets de pêche recyclés, de sacs en plastique noués autour du cou, revendique un changement de paradigme profond qui va bien au-delà du vêtement. En plus de dénoncer les méfaits de l'activité humaine sur la planète, le couple introduit la notion d'upcycling en créant des pièces avec des matériaux existants et en détournant des objets de leur fonction initiale.

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La créatrice Ester Manas quant à elle, s'insurge devant les discriminations morphologiques de l'industrie qui impose la minceur comme un critère incontestable de beauté aux femmes. Avec sa collection « Big Again », elle cherche à célébrer la beauté féminine sous toutes ses formes. Un « empowerment » nouvelle génération allant du 34 au 50 et un casting grande taille vont donner raison à la jeune femme qui se fait remarquer lors de son passage au 3ème festival de Hyère.

Les personnes qui consomment la mode prennent-ils réellement conscience des enjeux mis en avant par les créateurs ? Ces enjeux sociaux ne font-il pas simplement l'objet de stratégie marketing ? Autant de convictions qui défilent sous nos yeux pleins de revendications et d'espoir qu'un jour les choses changent. Qu'un jour l'impact soit réel. Les marques de mode font parler, questionnent notre réalité, puis transforme nos valeurs et notre indignation en une redoutable stratégie marketing qui fait vendre. Et puis plus rien, jusqu'aux prochaines fashion-weeks, au prochains concours de mode permettant de grappiller à nouveau  un peu de visibilité . Les mannequins resterons minces, les femmes cantonnées à des rôles subalternes et la guerre et les rapports de forces continueront de modeler notre société. Le formidable lieu de revendication qu'est la mode ne se départit jamais tout à fait de son fond de commerce : vendre. Et le consommateur soit ne voit même pas l'esbroufe, soit se fait de plus en plus désabusé et méfiant. S'il faut se tenir vent debout contre les problèmes, les injustices et les incohérences, sommes-nous toujours  légitimes lorsque nous nous rendons coupables des mêmes incohérences? À méditer...


Le défilé Casa 93 fait la part belle à l'audace.

Hier soir la rédaction Modelab a eu l'honneur et le plaisir d'être conviée au défilé de la première promotion de l'école Casa 93.  Qu'est-ce que Casa 93 ? Sûrement pas une école comme les autres. Basée sur la notion d'égalité des chances, son concept est importé du Brésil et se calque sur le modèle de la Casa Geração Vidigal fondée en 2013, pour les jeunes du quartier de Vidigal, à Rio de Janeiro. Nadine GOnzales, cofondatrice du projet est à l'initiative des deux écoles chapeautées par l'association ModaFusion.

Casa 93, c'est une formation professionnelle proposant une méthode pédagogique innovante. c'est une école qui choisit de se tourner vers ceux que l'on oublie souvent trop facilement comme sa grande soeur de Rio de Janeiro. Fondée sur des valeurs bien trop souvent oubliées par nos entreprises et notre système d'éducation, elle fait la part belle à l'audace et au "pourquoi pas moi?".

Casa 93

"La mode aujourd’hui est un secteur d’activité exclusif peu durable socialement, culturellement, en terme créatif… Pour nous la mode de demain se doit d'être inclusive et créative. J’ai toujours trouvé dans la banlieue une inspiration puissante, à ce titre je suis pour un Grand Paris Créatif, et les projets de Casa 93 pourront contribuer à son émergence. C’est en assumant, sans la dévoyer, ses influences et sa diversité que la périphérie pourra continuer à se réinventer et se renouveler. Au delà de la formation et de l’insertion professionnelle, mon ambition est que la Casa 93 devienne un laboratoire / observatoire de l’esthétique de la périphérie dans chaque métropole en mutation."

Nadine Gonzalez, cofondatrice du programme Casa 93

Casa93 offre l'opportunité à un plus large panel de profils d'accéder aux formations de mode. Combien de talents qui s'ignorent n'oseront jamais poussé les portes des grandes écoles de mode ? Combien n'en auront même jamais l'idée par auto-censure ou par simple désinformation? Combien n'en ont tout simplement pas les moyens matériels?

Quel manque à gagner pour un secteur qui appelle le changement et l'innovation. Casa93 a pour vocation de révéler ceux qui ont perdu confiance, ceux qui sont convaincus que le milieu de la mode et de la création est inaccessible pour les jeunes issus des zones prioritaires. Pour ceux qui se sont perdus en chemin. Pour ceux que l'on a persuadé de choisir une route qui n'était pas la leur.

Le pari est osé mais nécessaire. Dans une industrie qui s'appuie encore malheureusement beaucoup sur le travail gratuit, l'exploitation des talents, des rapports de forces délétères qui épuisent les équipes, poser au centre d'un projet pédagogique l'épanouissement personnel, l'intégration sociale et l'insertion professionnelle par la créativité est un véritable bond en avant. En identifiant, formant, et promouvant les jeunes talents des périphéries sur le marché du travail, Casa93 rebat les cartes et change les paradigmes. L'entre-soi bien huilé du monde de la mode dans le viseur, cette nouvelle école casse les codes et affirme : "le talent est partout et surtout là où l'on ne l'attend pas". Vent de nouveauté dans les salons feutrés parisiens, il ne s'agit pour autant pas d'un nouveau microcosme underground, à la marge du système. Casa 93 bénéficie de parrainages solides et influents (notamment les fédérations du Prêt-à-Porter et de la Couture et de la Mode pour ne citer qu'eux), d'intervenants et de professeurs bénévoles, acteurs prépondérants du secteur (entre autres Dianes Pernet, Maroussia Rebecq, Jérôme Dreyfuss, Patricia Lerat...). Pour infiltrer et modifier un système mieux vaut en connaître les rouages...

 

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Sans restriction de diplômes ou de moyens, Casa 93 accueille ses étudiants selon les critères de sélection suivants :

  • la passion de la mode,
  • la créativité,
  • le talent,
  • la motivation.

Le processus sélectif se fait à travers un formulaire d’inscription, un entretien individuel et collectif. Une prépa de trois mois de septembre à décembre permet d'effectuer un premier tri parmi les admis et vérifier l'engagement et les capacités de réussite des élèves. S'en suivent une formation intensive de six mois puis à partir de juin une cession de coaching avec des professionnels prépondérants du secteur, pour ceux qui souhaitent entreprendre, mais également pour ceux qui souhaitent (re)commencer leur vie active sur le marché de la mode. Cette formation professionnelle gratuite s'adresse prioritairement aux jeunes talents issus des quartiers politique de la ville, de 18 à 25 ans mais fait de l'élève l'acteur de son parcours avec un système de paiement/remboursement des frais de scolarité en fonction de l'assiduité, du sérieux de l'étudiant et de son respect du règlement intérieur.

 

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"Je souhaite devenir créatrice de mode. J'ai choisi de travailler dans le studio de création, le journalisme ainsi que l'événementiel.
J'ai pris conscience de l'impact de la mode sur l'homme et l'environnement. Je souhaite que la casa me donne suffisamment d'armes pour être une actrice pertinente du changement."

Doris Traore, élève de la Casa 93.

Une école pour rompre avec les modèles en place et formé une nouvelle génération de professionnels, alertes et pertinents sur les nouveaux enjeux de la mode. Pourquoi on y croit ? Pour changer la mode, la prmeière clef d'entrée est l'éducation et la formation des futurs professionnels. Comment innover et rompre la chaine de la répétition des schémas si l'on reproduit au sein des écoles les lacunes du système professionnel et ses discriminations? D'où viendra le souffle nouveau si tout le monde est formé à penser sur les modes et est élevé dans les mêmes milieux ?

Caroline Hammelle rapporte dans son article du 18 janvier dernier les propos échangés en classe entre Alexandre Kourilsky (professeur) et l'un de ses éléves :

"_ Sérieusement, si on veut revisiter le sac de Jérôme Dreyfuss, il va falloir qu'on montre un peu qui on est"

Une sacoche Louis Bidon, ce qui représente la banlieue, c'est un faux sac de marque. Les grandes marques font bien des tenues de racailles pour Parisiens".

Touché. En réalité, ici, on est dans le temple d'inspiration de la mode", conclut le prof dont le but est d'aider ces jeunes à prendre confiance en eux et à démonter les clichés."

Le décor est planté. Ici pas de faux semblants, ni de fausse créativité de la rue. Ici chacun vient avec son vécu, son franc-parler ou sa timidité, ses attaches et ses blocages mais surtout avec son talent et son intelligence. Car c'est ce qui transparaît dans cette première présentation de la Casa 93. Beaucoup de spontanéité, des idées et une franche débrouillardise.

 

Casa 93

 

Pour présenter leur collection upcyclée où se mélangent les influences et les techniques (plastiques crocheté, broderies silliconées, superposition de tissages aux formes organiques, vestes déstructurées, jeu de transparence et silhouettes modulables), les élèves de la Casa 93 ont imaginé quatre tableaux suivant quatre stations de la ligne 13 à Paris.

Suivant cette mise en scène, les jeunes créateurs posent les jalons d'une reflexion limpide sur notre société, ses enjeux et leurs interrogations à eux, premiers acteurs d'un futur parfois incertain. Dans un quotidien fait d'attentes, de répétitions et de frustrations symbolisé par les couloir de la ligne 13, ces jeunes ouvrent une brèche le temps d'un défilé qui n'a de défilé que le nom. Les modèles, amis bienveillants et investis pour la plupart, marchent, dansent, se touchent, explorent les vêtements qu'ils portent et les habitent avec naturel. Les corps sont ceux de tout le monde, on a laissé  les diktats au placard. Personne ne marche droit devant soi avec le regard vide en mettant consciencieusement un pied devant l'autre. On exhibe tatouages, maquillage, piercing, cellulite, genoux cagneux, tétons, petits boutons, cheveux lisses, crépus, rasés... la rue est vraiment là. Pas de posture de studio, de version fantasmée de la banlieue, de ses habitants, de ses codes. Place de Clichy, on rêve les yeux ceint de perles. Métro Garibaldi la Nature se fait protéiforme et investit chaque partie du vêtement, comme poussent les plantes entre deux plaques de bétons. Métro La Fourche on réinvente les formes du vêtement comme on se fraie un chemin dans la vie, chacun avec ses codes.  À la station Gaité on évoque le paradis artificiel, ce besoin parfois éprouvé de se divertir, de se diversifier, faire de soi un autre. Se fuir soi-même.

Avec simplicité et sans faux semblants, ces jeunes talents nous balancent à la figure leur mode sans nos clichés. Leurs vies sans les regards parfois condescendants des autres. Une altérité fraiche et pleine de potentiel.

Article rédigé à quatre mains avec Doris Eliot.

 

 

Crédits photos :

Photo de couverture : Bruno Lévy pour Libération

Instagram Casa 93 :  @casageracao93

Bruno Lévy pour le blog Bobines : http://bobines.blogs.liberation.fr/

Instagram de Mathilde Rousseau : @mathilde.rousseau

Instagram IFM Alumnis : @ifm_alumnis

Instagram Sarah El Kho : @saraelkho


La ligne Self-Assembly s'enfile, sans fil !

Une fois de plus, la nature se met au service de la mode et permet d'apporter des solutions alternatives aux problèmes liés à l'industrie. Une nature de plus en plus présente dans le processus de création des fashion designers. Pour le créateur de mode Matti Liimatainen, la nature entre en interaction directe avec sa propre perception du vêtement qu'il considère comme étant une extension du corps biologique . Il propose une déconstruction totale du vêtement, au sens propre comme au figuré et un retour à sa fonction première. Avec sa technique d'auto-assemblage il permet aux acquéreurs d'être acteurs de leur propre consommation et de donner du sens à l'acte d'achat.

auto-assemblage

Spécialisé dans le design conceptuel et computationnel, Matti Liimatainen a mis au point une technique d'auto-assemblage permettant de créer des vêtements de manière totalement autonome, sans intervention humaine. Le jeune finlandais diplômé de la prestigieuse Université Aalto depuis 2011, prépare actuellement un doctorat sur l'automatisation de l'industrie de la mode. Il s'inspire de ses recherches et notamment de la morphogenèse, une science qui étudie le développement des formes et des structures d'une espèce vivante, pour créer sa première ligne de vêtement, Self-Assembly.

La marque de kits de fabrication ready-to-assemble, a des allures de D.I.Y nouvelle génération. Et pour cause, son créateur, Matti Liimatainen a imaginé une collection avec une couture spéciale qui permet de les assembler à la main, sans outils ni machines. Ce processus d'assemblage ne nécessite donc d'aucun mécanisme et ne requiert aucunes compétences préalables. Les produits sont livrés sous forme de composants malléables et plats, qui doivent être assemblés avant d'être prêts à être portés . Pour le créateur, la partie la plus essentielle de S-A est le bon équilibre entre le design du produit et le processus d'assemblage. La durée de vie du vêtement est au cœur de la phase de conception. Celle-ci a été pensée pour offrir l'expérience la plus agréable possible, avec un assemblage relativement facile, sans jamais compromettre la qualité et l'esthétique du vêtement une fois assemblé. Par ce jeu de construction-déconstruction, le designer Matti Liimatainen ouvre la champ des possibles vers un processus créatif qui respecte la qualité et la durée de vie du produit.

auto-assemblageauto-assemblage « Je suis très inspiré par les processus qui créent des formes dans la nature : évolution, morphogenèse, réaction-diffusion, fractales, dynamique des fluides, etc. Je trouve particulièrement fascinant qu'il y ait des formes universelles qui se répètent dans des domaines totalement différents. » _ Matti Liimatainen

S'inspirant directement de la nature, Liimatainen utilise l'univers de la morphogenèse pour mettre en place des changements de forme de plus en plus complexe. Cela nécessite l'interaction de milliers de micro-calculs, nécessaire à la réalisation du vêtement. La conception de la collection S-A a été pensé pour être quasi-autonome afin d'optimiser le temps de travail lors de sa mise en œuvre. Ainsi le créateur ne propose pas seulement une nouvelle manière de consommer le vêtement, mais également d'améliorer le processus de fabrication au développement du produit textile et de la coupe du modèle, jusqu'à la production. Il souhaite à ce titre, rendre la production complètement autonome, grâce à l'intervention de nouvelles technologies numériques qui permettront de consacrer plus de temps aux parties les plus créatives. Un dispositif qui pourrait bien aider à minimiser la perte de tissus lors de la confection.

Si la technologie peut en effet faire partie de la solution, elle ne saurait être considérée comme la seule option, sachant par exemple qu’il est à l’heure actuelle impossible de recycler les vêtements à 100 % : certaines matières textiles dont la qualité et la toxicité sont irrécupérables, provoquent de sérieuses complications. Le problème étant d'ordre social, Liimatainen souhaite à travers sa collection, donner du sens à l'acte d'achat qui, sous-tendu par la nouvelle religion de l'amélioration continuelle des conditions de vie, est devenu une passion de masse. Dans une certaine mesure la marque Self-assembly contribue à lutter contre l'hyper-consommation, puisqu'il invite le consommateur à prendre conscience de la valeur d'un produit. En étant intégrer au processus de création, le consommateur « donne vie » à la matière textile qui deviendra plus tard « vêtement de mode » . Il instaure un nouveau rapport plus responsable, dont le processus de construction fait partie intégrante de l'expérience.

auto-assemblage

auto-assemblagePour le finnois, une nouvelle révolution industrielle peut commencer par le vêtement et réformer la société actuelle, marquée par le développement de l’hyper-consommation. Une consommation certes moins ostentatoire, ( comme il fut le cas à l'après-guerre ) mais plus fondée sur l'expérience personnelle, sensorielle et avec un goût prononcé pour l'éphémère. Autrement dit, on ne consomme plus pour appartenir à une classe sociale, mais plutôt pour s'affranchir des impositions et rites collectifs. Et c'est bien là le problème, car le vêtement qui autrefois était utilisé de manière plus pratique et fonctionnel, est devenu en quelques années un produit personnel et personnalisé, quitte à multiplier les gammes à destination de segments toujours plus restreints et donc paradoxalement plus conséquentes. Self-Assembly pourrait bien être la nouvelle forme d'alternative vers lequel on devrait commencer par se tourner avant de penser mode responsable. Peut-être devrions nous pour une fois assumer nos actes et accepter de questionner notre société et ses modes de consommation. Revoir ses valeurs matérialistes et se pencher sur son addiction à la consommation. Répondre aux enjeux de notre époque passe ainsi par une réforme de notre modèle de consommation, avant la promotion d’une « bonne consommation », respectueuse de la nature et contribuant au progrès social et à l’élévation des individus.

Crédits photos :

Pour découvrir la Collection Self-Assembly : www.self-assembly.fi

Donner son support : https://self-assembly.tumblr.com/


Sois hors-normes et tais-toi !

Aussi loin que l'on puisse remonter dans l'histoire de la mode, le corps féminin a toujours été placé au cœur de toutes les préoccupations. L'idéal de beauté, largement réfléchi et construit par l'industrie mode, est depuis toujours un but à atteindre au terme d'une longue lutte contre nature. Avec le nouveau marché de la « beauté singulière » largement médiatisé, la féminité tend vers une toute autre perfection corporelle. Certain(e)s y verront une révolution féminine et féministe qui tourne le dos aux vieux diktats de la grande blonde anorexique. D'autres au contraire penseront à une tendance passagère, alimentée par une énième stratégie marketing qui profitera à l'industrie : comme elle l'a toujours fait.

Beauté singulière

Le nouveau marché de la « beauté singulière » prône l'acceptation de soi. Il remet en cause les critères de beauté conduisant la femme à façonner son corps, de manière à l'éloigner de son état naturel ( poils, mauvaises odeurs...ect). La photographe et mannequin suédoise Arvida Byström a d'ailleurs décidé de bousculer les mentalités et de réveiller les consciences à ce sujet, en posant poils aux jambes pour la campagne de pub Adidas Superstar en Septembre dernier. Féministe dans l'âme, l'ancienne égérie de la marque questionne les interdits sociaux et les pensées dominantes qui pèsent sur le corps féminin. Elle se met régulièrement en scène dans des photographies au décors ultra-girly, dévoilant la moindre parcelle de sa féminité qu'elle poste sur les réseaux sociaux. Entendons-nous bien, il ne s'agit pas là de nudité mais simplement d'explorer le thème de la féminité dans toute sa splendeur et sans filtres. Cela passe par l'aspect rugueux des poils pubiens, l’irrégularité d'une peau sujette à la cellulite, jusqu'à les menstruations. L'idée étant de déconstruire les convenances sociales et de rééduquer le regard. Outre le message fort adressé à la gente féminine, la collaboration avec la suédoise Arvida Byström permet ainsi à Adidas de marquer les esprits. En alliant stratégie marketing et tendance anti-conformiste, la marque est parvenue à tirer profit de la situation. Elle utilise la technique du marketing émotionnel qui provoque une réaction censée conférer à l'acte d'achat un sens plus profond, bien au-delà de la simple consommation.

La mode nous raconte à travers ses mannequins « grandes taille » qui posent fièrement à la une des magazines féminins que désormais, plus besoin de modifier sa physionomie corporelle par des exercices physiques, des régimes alimentaires ou l'ajout de maquillage. On s'accepte tel que l'on est.  La mode est au « body positivism », un concept américain célébrant de toutes les morphologies sans discrimination, ni hiérarchisation. A ce titre, les mannequins Tara Lynn, Ashley Graham et la jeune Barbara Ferreira sont celles qui incarnent le mieux cette nouvelle génération de mannequins « plus-size ». Elles continuent de lutter contre les beautés pré-fabriquées et de bouleversent un milieu largement réservé aux silhouettes filiformes. La mannequin grande taille Tess Holliday se joue bien des règles imposées par l'industrie de la mode, qui interdit littéralement aux femmes rondes de porter certaines tenues. La blogueuse américaine s'empare alors du sujet et remet en question l'autorité de l'industrie à travers une série de photos dans laquelle elle porte ces fameux « fashion faux pas » . Barbara Ferreira, ancienne égérie de la marque American Eagle, se pose quant à elle en porte-parole des morphologies généreuses et est devenu un modèle pour les petites filles au corps moins standardisés. Elle pose ainsi en sous-vêtements pour la campagne féministe « American Independant Me & You ». Cette mise en avant d'un mannequin loin des corps idéalisés retient l'attention et pousse à s'interroger sur la représentation des femmes dans le monde de la mode. Seulement voila, à en croire les récents défilés de la fashion week, la route est encore longue. De plus, s'il est condamnable d'encourager la maigreur et les diktats inatteignables, doit-on pour autant encourager d'une certaine manière le surpoids? Même si'l est bénéfique de libérer certaines personnes du regard des autres,et de les amener ainsi sur le chemin du bien-être,  n'oublions pas que chaque extrême est mauvais.

Beauté singulière

Après les corps huilés et glorieux des années 1980, puis l’émergence des corps minces adolescents au tournant des années 2000, nous sommes aujourd’hui en quête d’une beauté non normée. On cherche à déconstruire, à se ré-approprier la beauté. Une nouvelle ère venue supplanter la monotonie des grands courants de mode est en train de se dessiner. Selon Serge Carreira, maître de conférences à Sciences Po, spécialiste de la mode et du luxe « Cette recherche de la différence est intrinsèque à toute quête de beauté dans la mode. C’est un jeu d’attraction-répulsion, toujours profondément anti-establishement, qui permet de se renouveler d’aller de l’avant de façon critique. ». Au-delà de la simple corpulence des femmes ou des hommes jusqu'alors invisibilisés par l'industrie de la mode et ses médias se retrouvent poussés sous la lumière des projecteurs et deviennent des égéries. Albinisme, vitiligo et "weird faces" sont les nouvelles coqueluches du milieu. Thando Hopa, Diandra Forrest, Winnie Harlow, Molly Bair en sont quelques exemples… En faisant appel à ces « nouveaux visage », la mode apporte un peu de relief à l'industrie et répond ainsi à une quête de singularité face à l'uniformisation sous-jacente du secteur. Si l'intention est admirable sommes-nous face à une véritable lame de fond ou une simple passade? Les directeurs de casting pensent-ils "empowerment" ou "buzz"?

Beauté singulière

Le marché de la « beauté singulière » prônant l'acceptation de soi, offre ainsi chaque années toujours plus de nouvelles perspectives aux acteurs de la mode. Tout porte à croire qu'il s'agit d'un marché porteur, en bonne voie pour s'imposer dans le cercle fermé de l'industrie. Les agences spécialisées se démocratisent et semblent tout d'un coup répondre aux problèmes liés à l'industrie de la mode et son manque criant de diversité, tant sur le plan ethnique que corporel. Désormais, les imperfections rendent à la beauté toute sa singularité, à l'instar de l'agence Wanted ! qui se présente comme étant le porte-parole de « tous les mannequins dont les profils physiques ne correspondent pas aux critères habituels des agences standards ». Le concept fait rêver et l'offre marque le point de départ vers un avenir glorieux où la morphologie des femmes est (enfin) respectée et où la beauté est pluriel. Résultat, même les agences de mannequins classiques commence à traquer des profils atypiques de peur que le secteur ne devienne trop encombré.

Beauté singulière

S'il est vrai que l'industrie de la mode semble aujourd'hui pleine de belles promesses concernant les représentations féminines, corporelles et ethniques,  il n'en demeure pas moins que la mode reste un système économique avant tout, qui ne laisse rien au hasard. Cette machine bien huilée, dont le but ultime est la rentabilité financière, la bonne mise en marche des produits et la visibilités, n'a souvent rien de philanthropique. S'il était clair à un moment donné de son histoire que  la mode a eu besoin de corps standardisés, idéalisés pour sa croissance et son développement rapide, aujourd'hui elle se nourrit de beautés singulières pour retrouver une forme paradoxale d'universalité. L'idéal ne fait plus vendre, l'égo oui. Chacun doit se reconnaître dans un discours esthétique pluriel. Et si l'hypersingulier devenait le nouveau diktat à la mode?

Crédits photo : instagram @arvidabystrom | instagram @barbienox | Ben Torms