C’est en  2016 que le projet AIRVEI germe dans l’esprit de Julien Goulard, jeune étudiant d’une école de design industriel parisienne. Julien développe une envie de penser la relation au vêtement de manière différente. Créant des pièces à l’identité forte, il investit  de nouveau la dimension “valeur” du vêtement pour en faire un objet qui perdure dans le temps. Véritable réflexion sur la pérennité des objets, son travail se nourrit de diverses influences et notamment de l’architecture. Ici le tombé d’une épaule rappel l’angle d’un toit, la courbure d’un col celle de la ligne d’un balcon filant. Empreint d’un fonctionnalisme réfléchi, le style AIRVEI interpelle par la pureté de ses lignes et l’ingéniosité de ses coupes et de ses matières. On sent dès le premier coup d’oeil un intérêt particulier pour le mouvement et pour le volume. Tout cela s’agrège avec cohésion autour de l’idée de beauté et de fonctionnalité.

 

 

Modelab : Bonjour Julien, pour commencer peux-tu te présenter ?

Julien Goulard : Je m’appelle Julien Goulard, je suis le fondateur et directeur artistique de la marque AIRVEI. C’est ma première édition de Designers Apartment et je suis ici avec ma deuxième collection.

M : Comment es-tu arrivé à la création d’une marque de mode ? Quel est ton parcours ?

JG : J’étudie le design industriel, donc de fait je ne viens pas du monde de la mode. J’ai créé il y a quelques années un compte Instagram qui répertorie des inspirations, des créateurs et des idées de la rue. C’est ainsi que petit à petit j’ai formé mon oeil.

J’en suis arrivé à faire une première collection qui était plus une ode à ce que j’aimais et à ce à quoi j’aspirais. Pour ma deuxième collection j’ai reçu une invitation de la Helsinki fashion week. C’est une fashion week qui a une forte dominante éco-responsable, donc cette deuxième collection avait un double enjeu ; avoir des vêtements conçus de façon durable, avec des matières respectueuses de l’environnement et une philosophie selon laquelle les vêtements produits s’inscrivent dans la durée. J’ai également inclus plusieurs défis techniques comme la récupération et l’intégration d’airbags.

M : Cette volonté de faire de la mode durable venait de cette forme de commande de la part de la fashion week de Helsinki ou c’est une problématique qui est inhérente à ton travail ?

JG : Non, dès la première collection ils ont du comprendre que j’étais dans une démarche de vêtement durable au sens littéral du terme. Au-delà des matières et des modes de production, je recherche un design intemporel qui me permette de proposer des vêtements durables dans le temps. Je pense que cela a dû les interpeller quelque part. L’idée de matière est venue ensuite avec la curiosité pour les innovations et la conscience qu’en tant que jeune designer il existe comme un devoir d’être les premiers de cordée et de montrer la voie.  En tout cas je suis assez content et fier d’avoir débuté avec la fashion week de Helsinki car j’ai le sentiment qu’avec l’impulsion de sa présidente, Evelyn Mora, ils ont ouvert une voie qui ne se refermera plus.

Airvei

M : Peux-tu nous expliquer ta démarche créative ? Quel est le point de départ de tes collections ?

JG : Je pense que mes études de design industriel alimentent beaucoup ma pratique. Je suis aussi très attaché au tombé du vêtement, à la matière et au confort. Cela ne me viendrait pas à l’esprit de mettre quelque chose dans lequel je ne me sens pas bien. J’aime l’idée du vêtement « d’usage ».

Pour ce qui est de l’iconographie et concernant cette collection, je me suis inspiré de l’architecture et notamment du courant brutaliste. La photo d’architecture est un bon point de départ car l’on peut reprendre les points de fuite, les angles et les lignes pour les incorporer dans le dessin du vêtement. Cette collection se rapproche de l’univers du travail et surtout du travail manuel. Elle parle de processus, de comment l’on passe d’une pierre à une sculpture. Il y a une grosse influence du work wear. Elle peut être perçue comme  une collection d’uniformes pour ces artistes « transformateurs de matière». J’aimerais essayer d’approcher chaque collection de manière différente en gardant la même vision de base. J’aime créer des personnages à chaque collection. J’ai besoin de me projeter de cette façon.

M : Et donc pour cette collection ton personnage est un worker ?

JG : Oui mais un worker différent de la première collection qui était plus brute. Ce personnage  prend davantage le temps de se balader, de porter des détails. C’est plus un artiste.

M : C’est une collection mixte ?

JG : Pour moi ça l’est mais je sais que les gens la perçoivent plus comme destinée à l’homme. Je commence à incorporer des pièces spécifiquement pour les femmes. Cela m’intéresserais vraiment de plonger vraiment dans le vêtement féminin.

M : Quelle est ta vision de la mode, toi qui viens du design industriel ?

JG : Je vois cela comme un énorme champ de possibles qui se nourrirait de plein de discipline à la fois. Je suis très conscient de tout le savoir-faire nécessaire pour réaliser des vêtements et je pense que c’est essentiel de connaître la technique pour avancer dans ce milieu. Cependant je n’y vois pas de contrainte ni de limite mais plutôt un réservoir quasi infini d’influences et d’inspirations.

 

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M : En tant que jeune créateur as-tu un modèle, un maître à penser dont tu t’inspires et qui guiderait l’évolution de ta marque ?

JG : Mon premier contact avec la mode c’est Virgil Abloh (fondateur de ma marque Off-White et directeur artistique de la marque Vuitton pour l’homme depuis deux saisons) et son sweat sérigraphié avec un tableau du Caravage. J’ai aussi beaucoup suivi le travail de Nicolas Ghesquière (directeur artistique de la marque Vuitton pour la femme) à l’époque où il était chez Balenciaga. Il y a également Kostas Murkudis qui travaillait avec Helmut Lang et Rick Owens parce qu’il est resté fidèle à une certaine vision de sa marque et ne cède pas au sirènes marketing.

M : Peux-tu me parler des matières que tu utilises ?

JG : Elles sont toutes sourcées en France sous un label qui certifie leur éco-responsabilité. Je choisis notamment du coton avec une utilisation raisonnée de l’eau ainsi qu’un mélange chanvre armé en jersey. Cela apporte une texture nouvelle, plus naturelle. Même au niveau des teintes je reste très proche de la nature. Pour ce qui concerne l’utilisation d’airbags j’ai travaillé avec une entreprise française qui  fait de la bagagerie avec cette matière. C’est un matériau très hermétique de fait, donc nous l’avons utilisée sur des endroits comme les poches, en détail. J’ai aussi l’idée de travailler avec des filets d’échafaudages. Cela recoupe une certaine idée d’up-cycling. Je pense qu’il y a quelque chose à faire avec ces matières dont personnes ne veut mais qui ont beaucoup de potentiel.

 

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M : Tu penses que ce sont des moyens de faire de la mode qui peuvent passer à l’échelle industrielle ?

JG : Trouver les matières ne serait pas un problème mais c’est vrai qu’au niveau de l’assemblage cela pourrait être compliqué. Après je suis sûr que c’est possible. Ce sont des matières répandues et je pense que l’on pourrait trouver les gens prêts à nous suivre. 

M : Comment vois-tu l’avenir de la mode ?

JG : En ce moment selon moi, l’enjeu majeur c’est vraiment de  trouver un nouveau rythme à ce monde fou de la mode. On a même plus le temps de regarder les défilés… Douze collections Chanel cela devient absurde ! On a seulement l’impression que les grosses marques se plient aux consommateurs, à leur insatiabilité. Je pense que dans dix ans quand on regardera les archives on retrouvera des choses tristes et uniformisés.

M : Le donneur d’ordre a donc changé de camps ? Pour toi, les designers d’aujourd’hui n’ont pas l’aura de ceux d’hier ?

Oui je pense que le pouvoir de décision a changé de camps mais après je crois aussi qu’i y a une sorte d’école française qui émerge, avec par exemple un Nicolas Ghesquière, son ancienne collaboratrice Natacha Ramsay-Levi  l’actuelle directrice artistique de Chloé, Julien Dossena aujourd’hui à la tête du studio de Paco Rabanne, un peu à la façon des 6 d’Anvers. Avec moins de spectaculaire,  les designers rentrent dans l’histoire. J’aime l’idée que le temps de muséification de la mode se raccourcit mais je me demande tout de même ce que l’on gardera de notre époque. Que restera-t-il de cette course effrénée ?

 

Merci à Patricia Lerat CEO de PLC Consulting et directrice du showroom Designers Apartment pour cette rencontre.

Retrouvez la marque ARVEI sur son site et son Instagram.