Fashiontech Berlin

3 designers, 3 facettes de la scène FashionTech de Berlin

Futuriste, biologique, intelligente. Les travaux de Jasna Rok, Yu Han et Lilien Steiglein présentés lors de l'événement-satellite organisé en marge de la traditionnelle Fashion Week de Berlin reflètent trois grandes facettes de la scène berlinoise actuelle.

Jasna Rok, fibre marketing

Jasna Rok

Hauts talons et mèches vert fluo faisant exploser son sage dégradé,  la jeune femme  de 24 ans n'est pas seulement à l'origine du premier studio Fashion Tech en Belgique. Elle en est aussi le mannequin. L'icône, même.

Jasna porte ses tenues aussi ajustées que futuristes à chacune de ses apparitions publiques, apparaît sur tous les visuels qui promeuvent ses dernières créations, et maîtrise comme personne les codes du marketing. Début janvier, elle ouvrait le grand bal de la FashionTech à Berlin en présentant son dernier vêtement "Exaltation", une combinaison munie d'une coque rétractable connectée, qui s'ouvre et se referme devant le visage du propriétaire selon ses émotions et son envie, ou non, de socialisation.

En guise de promotion, une stupéfiante performance scénique multimédia, mêlant défilés, sons techno et hologrammes.  Et des des exemplaires d'un gadget promotionnel - un petit objet triangulaire permettant de découvrir, chez soi,  les hologrammes de ses dernières créations - offert aux spectateurs. Un peu de magie pour un grand bond dans le futur.

Les silhouettes vestimentaires de la designer ne sont pas sans rappeler les costumes tape-à-l'oeil des Cosplays qui déambulent dans les couloirs de la Japan Expo. Mais Jasna Rok s'est donnée pour objectif d'en faire notre quotidien. Ambassadrice de sa propre marque  déambulant dans les salons avec ses créations, armée d'un discours "futurophile" particulièrement enthousiaste, elle veut convaincre du véritable ancrage , à l'ère d'une vie en quatre dimensions, de ses oeuvres. "Il faut balayer notre approche désuète de la mode. Nous vivons aujourd'hui dans un univers digital, ultra-connecté. il faut que la mode suive. Je veux donner une image contemporaine à la mode".

Yu Han, hymne au biotech

Yu Han

À contre-courant de l'univers de Jasna Rok , les travaux de Yu Han, l'une des chercheurs associés au projet The Lab, explorent sans flonflons les potentiels de la matière. Celles qu'on trouve à l'état naturel et en quantité, écologique et durable... Yu Han a regardé un peu plus à l'est. Il y a plus d'un millénaire, les premiers textiles à base de thé fermenté, le kombutcha, voyaient le jour en Chine. Le procédé, qui consiste à faire sécher la bactérie qui se développe sur le thé vert et forme une fine pellicule a été développé pour la première fois à plus grande échelle par Sacha Laurin, une designer des années 90, comme alternative au cuir. Aujourd'hui, Yu Han et son équipe cherchent à améliorer le procédé, à le rendre résistant à l'eau, mais aussi plus séduisant "lorsqu'on explique aux visiteurs que le tissu est fabriqué à partir d'une bactérie, les premières réactions ne sont pas toujours très enthousiastes", rigole Yu Han.

Pour les partisans de la tendance "bio" du mouvement Fashion Tech, le biotech, c'est précisément le futur.  Car il propose une toute autre vision de la mode "qui fait la part belle à la Slow Fashion : le tissu fait à partir de kombutcha prend du temps, il faut laisser la bactérie se développer, respecter le produit, le processus".

Les collaborations entre designers et biologistes se multiplient à Berlin, pour développer des alternatives viables et durables au cuir. L'algue, les bactéries, les écorces de certains fruits... " Ici, les gens sont plus ouverts et il est plus facile de constituer des tandems de recherche avec des spécialistes venus d'horizons très différents", souligne la jeune chercheure.

Lilien Stenglein, le smart textile au service de nos chakras

Lilien Stenglein

Cette jeune designer allemande incarne la tendance qui draine le plus de créateurs aujourd'hui: développer des tenues composées de textiles intelligents, qui accompagnent, soutiennent et surtout améliorent nos performances physiques en tous genres.

La collection "Inforce Yoga" de Lilien a ceci de différent qu'elle s'attaque à la sphère méditative de l'univers des yogis. Le smart textile devient presque poétique, lorsqu'elle intègre une fine bande de tissu intelligent placé à l'exact endroit où notre corps concentre la majorité de ses chakras. "Le tissu permet de réchauffer la zone du corps et aide le yogi a être plus concentré mais aussi  à réaliser plus facilement les postures", explique la designer.

Vendues sur le site Asos, les pièces de Lilien ciblent particulièrement ceux qu'elle considère des "yoginis digitaux", des néophytes qui veulent pouvoir faire appel au high-tech pour améliorer sensiblement et à court-terme leurs performances.

La designer travaille aujourd'hui sur des pièces qui puissent intégrer de l'électronique et qui soient lavables.  Un véritable défi, auquel se heurte pour l'instant les différents courants du mouvement Fashion Tech.


Lisa Lang

Lisa Lang, le trait d'union de la FashionTech berlinoise

Collants assortis à sa mèche rose fluo - couleur de son atelier ElektroCouture - Lisa Lang salue les uns, embrasse les autres, au fil des ses déambulations sans fin dans les couloirs un brin décrépis – "So Berlin !" s’extasiaient des visiteurs outre-manche - de cette vieille bâtisse industrielle du quartier montant de Kreuzberg.

Tandis que les pièces des grands noms de la haute couture allemande défilent sur les catwalks de l’huppée Mitte, au centre-ville de la capitale, Lisa Lang met biotech et textiles intelligents sous les feux de la rampe. L'ancienne ingénieure allemande a lancé, pour la deuxième année consécutive, l’exposition FashionTech Berlin. En marge de la traditionnelle Fashion Week, elle prouve, via sa sélection d'une vingtaine de designers exposants, que la mode combinée à la science « is real and now », affirme-t-elle dans un anglais parfait, tinté d'accent US.

Rencontre avec celle qui incarne l'une des scènes fashiontech les plus renommées d'Europe.

Lisa Lang

Modelab : La FashionTech, pour le public non-averti, se résume à enfiler une drôle de combinaison futuriste… importable ! Comment changer l’image du secteur et montrer au public que la mode technologique, ce n’est plus de la prospection ?

Lisa Lang  : L’idée de la Fashion Tech de Berlin, c’est d'exposer le haut potentiel du domaine. Il y a 2 ans, on a lancé notre événement dans un tout petit coin, aujourd'hui on expose sur 2 étages, dans un quartier influent...  C’est la preuve que la mode technologique se développe à grands pas !
La problématique actuelle, c’est de faire connaître les acteurs du secteur, de créer des rencontres, mettre en place des passerelles entre la mode et la tech. Moi, j'adore la tech, j’adore la mode, pour moi, ça tombe sous le sens que les domaines se rencontrent, se plaisent mutuellement et fassent des bébés (rires). Mais ce n’est pas évident pour tout le monde, pour les entreprises et les designers. Mon rôle c’est d'être entremetteuse.

Comment avez vous sélectionné les participants de cette année, ceux qui font aujourd'hui la vitrine de la FashionTech berlinoise ?


J'ai besoin de sentir une vision et une personnalité artistique dans le travail du concepteur. Les inventions gadget, un peu bordéliques, très gimmicks, très peu pour nous. La FashionTech reste un événement connecté à la Fashion Week, le design est primordial. Dans " Fashion Tech", il y a le mot "Fashion" en premier, d'ailleurs... J'aime les designers qui apportent chaque année de nouveaux projets, qui ne présentent pas toujours les mêmes modèles. C’est eux que je sélectionnent.

Lisa Lang, comment définiriez-vous la FashionTech de 2017 ?


2017 rime avec : " attention, c'est devenu du sérieux!" Le secteur de la mode a enfin réalisé qu’il avait un problème : en ciblant le marché mondial et en ayant pour seul objectif de produire à grande échelle et vite, ils manquent l'aspect innovation. Car innover, ça prend beaucoup de temps ! Il faut parler à des chimistes, à des ingénieurs, c'est long et fastidieux. La mode a toujours été influencée par les innovations technologiques, mais elle a dernièrement oublié de leur prêter attention, obnubilé par la production à toute allure. Cela, le secteur commence à le réaliser. Du côté de la tech, on comprend aussi, de plus en plus, que développer du wearable textile est vain si ça n'est pas "portable". Les nouvelles technologies ont besoin d'une interface qui plaise, qui séduit. Les deux secteurs sont en train de s'en rendre compte progressivement et ont commencé à communiquer très sérieusement.

Lisa Lang

Pourquoi ces dialogues se font mieux à Berlin qu’ailleurs ?


Parce que c’est Berlin, tout simplement ! (rires).  Berlin, pour moi, c'est un atelier créatif à ciel ouvert. La ville attire tellement de talents internationaux, comme Paris ou New York le faisaient autre fois... parce que le coût de la vie est ici moins élevée que là-bas. D'autre part, le courant punk, underground vit encore très fort ici.  La culture alternative est beaucoup plus acceptée, cela fait partie du paysage.  La ville est aussi celle des grandes fêtes, et quoi de mieux pour faire des rencontres ! Comme les conventions sociales sont moins prégnantes, des gens d'univers complètement différents peuvent se rencontrer au même endroit, à la différence des soirées très jet-set  à Paris par exemple. C'est comme si tous les ingrédients étaient réunis à Berlin pour générer de la création.

Quels sont les plus grands défis auxquels les acteurs du domaine doivent à présent faire face ?


Pour les designers, c'est de regarder à gauche et à droite, d'élargir leur spectre ! Il faut sortir de son domaine : allez discuter avec ceux qui produisent vos textiles, allez voir les industriels, essayez de nouvelles collaborations !  Et pour les tech, il faut apprendre à ressentir la mode. Quand je rencontre des ingénieurs,  je leur demande souvent "avez-vous déjà porté une veste ou un T-shirt de très belle qualité ?". Il faut qu'ils soient davantage sensibilisés. La mode, c'est quelque chose de très sensible. Si on ne sent pas les choses, on ne peut pas avancer.
Il faut aussi que les gens se parlent et qu’ils apprennent à comprendre le langage de l'autre. Je me dis même parfois qu'on devraient inventer de nouveaux mots, créer un dictionnaire de la fashiontech, pour que les domaines communiquent mieux, et plus facilement.
Mais je suis très optimiste, je travaille dans ce domaine depuis longtemps maintenant, et ElektroCouture commence à être reconnue, on reçoit des coups de fil tous les jours.
De plus en plus d'entreprises veulent entrer dans la danse, ils ne savent juste pas comment pénétrer l'univers, complexe au premier abord. A moi de faciliter leur compréhension.


design ingénierie

À Berlin, ingénieurs et designers pensent ensemble la mode du futur

Conjuguer mode et pluridisciplinarité. C’est le crédo d’ArcInTexETN - comme Architecture, Interaction et Textile – un réseau épaulé par Horizon 2020, ambitieux programme-cadre pour la recherche financé par l’Union Européenne. Objectif du projet transnational : faire se rencontrer de jeunes chercheurs issus de divers horizons (biologie ou art, chimie ou design) et venus des quatre coins de l’Union, qui questionnent tout ce qui touche à notre environnement et à ses diverses enveloppes, du cocon architectural à l’habillement. Pour renforcer les connexions entre les disciplines, le programme subventionne des ateliers « qui explorent les formes futures de notre quotidien » dixit la présentation du programme.

Comment nous adapter à un mode de vie plus en phase avec notre temps, c’est à dire inévitablement connecté mais qu’il faut aussi réinventer pour être davantage durable ?

FashionTech Berlin

Fashiontech Berlin à l'Universität der Kunste

C’est à l’Universität der Künste de Berlin que cinq doctorants – deux ingénieurs et trois designers – ont été mis au défi de monter un workshop à deux têtes : rencontre entre la mode et la science. Le sujet ? Carte blanche. Seule obligation : collaborer. Un vrai défi selon Angella Mackey, designer canadienne installée en Suède qui esquisse un sourire en coin derrière ses larges lunettes : « nous ne parlons pas la même langue. Combiner la mode et la technologie, c’est faire dialoguer deux personnes aux codes et approches très différentes, qui possèdent des compétences bien spécifiques, parfois difficilement compréhensibles et évoluent dans des mondes opposés ». Le point commun des recherches des uns et des autres n’a malgré tout pas mis longtemps à émerger, raconte la française Marion Bertin, ingénieure basée à Edimbourg où elle s’applique à concevoir un fil à coudre à base de graphène, matière conductible et résistante à la chaleur : «  on s’est rendu compte qu’on était tous fascinés par les nouveaux matériaux et leur impact social. C’est ce qui nous a amené à baptiser notre projet Future ways of wearing et à conceptualiser un vêtement du futur ».

FashionTech Berlin
Angella Mackey est designer canadienne et membre du projet d'ArchInTex

Bleu de travail et astéroïdes

Dans le hall de l’université berlinoise où le groupe a monté son exposition qui clôture le projet, ni mannequin, ni textile, mais un film, projeté sur les hauts murs blancs de la fac. Athi, du nom du personnage principal, une poupée-mannequin virtuelle que les cinq étudiants ont habillé d’une combinaison imaginée tout spécialement pour être adapté à l’activité professionnelle du jeune homme : Athi travaille, chaque jour, à recueillir de l’eau sur les astéroïdes! Nous sommes en 2076 et Athi est le premier homme né dans l’espace. « Pour créer un vêtement du futur, il fallait qu’on imagine à quoi allait ressembler notre monde. On a pensé un scénario un peu noir, certes, mais qui pourrait devenir réel si on ne change pas nos habitudes. La Terre, asséchée par l’activité des hommes est devenue hostile et les êtres humains n’ont plus d’autres choix que de vivre dans l’espace », décrit Angella Mackey. Problèmes de gravité et exposition aux radiations fragilisant son corps : l’homme du futur, en proie à divers problèmes de santé, a besoin d’une combinaison pensée spécifiquement pour lui, que le film raconte sous toutes les coutures.

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Le script du film Ahti détaille le potentiel de la combinaison seconde peau imaginée par les doctorants

 

De la prospective ? « Sans aucun doute », rit Angella. « Mais c’est aussi un sujet très sérieux car il pose des questions essentielles. Il montre que mode et technologie doivent collaborer pour s’adapter à notre environnement, que nous allons être de plus en plus dépendants des nouvelles technologies et que la science peut apporter bien des choses à notre confort »
       Et pour prouver à leur auditoire que les travaux actuels menés dans le très jeune domaine sont on ne peut plus réels, le groupe de doctorants a invité deux designers à découvrir leurs travaux. Becky Stewart et Marina Wilhlem font rimer mode et technologie depuis plusieurs années… et de façon diamétralement opposées. D’un coté, Becky Stewart, chercheure à l’Université Queen Mary de Londres, manie composants et circuits pour imaginer des e-textiles qui habillent des danseurs.

FashionTech Berlin
Becky Stewart présente son dernier projet : un vêtement connecté pour danseurs, contrôlé à distance par le chorégraphe

 "On a besoin d’événements de ce type dans le secteur. Il faut montrer au public que la technologie peut soutenir la création. C’est aussi une façon d’interpeller la fast-fashion et de la faire ralentir un peu en montrant qu’un vêtement peut être utilisé pour différents usages. En concevant une veste qui peut s’adapter aux différentes conditions climatiques ou qui peut changer de couleur, on va créer mieux et moins. La science peut aussi nous aider à trouver des solutions moins coûteuses en matière première particulièrement adaptée à l’univers textile. Le graphène par exemple est très facile à récupérer et coûte peu d’argent, et ses propriétés conductrices sont extraordinaires. La science peut aider le secteur à sortir de la mode jetable", Becky Stewart

De l’autre, Marina Wilhelm, fashion designer low tech, qui ne manie ni moteurs ni circuits, mais conçoit des structures pour créer, chez soi, et sans savoir coudre, son propre vêtement.

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Body Loom System, le prêt-à-coudre en kit individualisé qu'a imaginé Marina Wilhelm.

 

 "Le projet d’Athi a beaucoup de résonances avec mon propre travail, car nous proposons tous, en fait, des modèles alternatifs à l’industrie de la mode. Et ceux qui la produisent aujourd’hui sont doucement en train de réaliser que le vêtement doit être valorisé, estimé. Dès qu’il y a une relation, une histoire, une mémoire, un savoir-faire, on le garde. Une fois, je suis passée devant Primark et j’ai vu des gens avec 5, 6 sacs de shopping. Je voulais comprendre comment ils pouvaient acheter autant. En rentrant dans le magasin, j’ai réalisé que cela s’expliquait par un grand mépris pour le vêtement. Or la nouvelle génération de créateurs veut faire valoir qu’un habit, c’est d’abord une technologie qui a mis du temps à être conçu. C’est comme ça qu’on peut donner une âme aux vêtements et changer notre rapport à ce qu’on porte", Marina Wilhelm.

La pluridisciplinarité, solution au malaise du secteur textile ?

L’approche reste ardue, reconnaît Becky Stewart : « il y a tellement de disciplines engagées dans un vêtement tech ! C’est difficile de devenir expert en matériaux, en électronique, en programmation, etc. Il faut nécessairement à apprendre à collaborer, ce qui prend du temps et beaucoup d’énergie et a déjà découragé plus d’un designer ».