Les Galeries Lafayette et l'évènement "Go for good" : les grands magasins passent à l'heure éco-responsable.

Après le partenariat avec l’accélérateur de startups Plug and Play Fashion For Good en 2017, le groupe Galeries Lafayette semble aujourd'hui vouloir repenser son activité économique, au vu des enjeux environnementaux, avec le lancement de «Go for good» en 2018. Ce projet a pour mission de contribuer à l'émergence d'un commerce plus juste et équitable, en encourageant de nouvelles formes de consommation. Le mouvement «Go for good» parrainé par Stella McCartney, créatrice de mode et pionnière en matière de création textile éco-responsable, s'inscrit ainsi dans la continuité des actions mises en place par le groupe Galeries Lafayette pour faciliter la transition vers son nouveau positionnement commerciale.

Go for good

Les critères qui ont permis à la sélection des 500 marques participantes, s'appuient sur un cahier des charges qui garantit le caractère responsable de chaque produit. Pour rentrer dans la sélection « Go for Good », les produits proposés par les marques doivent remplir au moins un critère qui présenteraient un bénéfice pour l’environnement (utilisation de matières biologiques), le commerce éthique ou la valorisation du made in France. Une zone commerciale de 300m2 située au 2ème étage des Galeries Lafayette Haussmann, nommée le Good Spot, est depuis dédiée à cette opération.

Go for good c'est aussi un ensemble de partenaires comprenant des organisations, des startups et des entreprises qui évoluent dans le domaine du social, de l’environnement, ou encore dans la valorisation des savoir-faire français. Parmi eux, on retrouve l'accélérateur Fashion for Good - Plug and Play qui offre aux startups spécialisées dans la mode responsable un programme d'accompagnement. Les Galeries Lafayette sont également en étroite collaboration avec Emmaüs Défi, un programme de réinsertion professionnelle pour les plus démunis. L' ONG internationale CARE, l'un des plus grands réseaux d'aide humanitaire au monde, ou encore la Chaire RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises) d'Audencia Business School sont également partenaires principaux du programme Go for Good.

Go for good

Go for good

Go for good

Un ensemble d'événements est également proposé par les Galeries Lafayette avec des conférences, des animations et opérations de sensibilisation, et le déploiement de nouveaux services de location, de réparation et de recyclage de vêtements. Outre des pop-up stores consacrés à sa marque et une collection capsule exclusive qui met à l’honneur ses principes en terme de mode et de développement durable, Stella McCartney proposera un espace dédié à la méditation intitulé Century of Stillness et un dispositif de vitrines en partenariat avec la designer Faye Toogood

Go For Good affiche clairement sa volonté de s'inscrire dans une perspective de durabilité, et ce dans l'optique de développer le nouveau commerce de demain. Si la démarche est plus que louable, il n'en demeure pas moins que le chemin emprunté par le groupe Galeries Lafayette mène avant tout vers la pérennisation financière de l'entreprise familiale Lafayette, face aux changements imminents du marché de la mode. Avec un recul de 2,9 % enregistré en juillet 2018 par l'IFM (Institut Français de la Mode), les ventes des distributeurs de mode peinent à retrouver une santé financière descente. Les premières touchées sont les chaînes spécialisées (New Look, H&M, Promod… ), dont la fortune repose entièrement sur le modèle économique de la fast fashion . Aujourd'hui ils font face à une chute de 6,3 % de leurs revenus, tandis que les e-commerçants affichent une croissance de 7 %. Les chiffres ne mentent pas et laissent présager de profondes modifications du secteur avec notamment la mode éco-responsable comme biais. Si aujourd'hui on peut soupçonner un effet d'aubaine et d'opportunisme, il est rassurant de constater que des géants du retail se positionnent sur la question de l'environnement avec des investissements conséquents, des interventions sans ambages et une communication omniprésente. Qu'ils profitent de l'effet de buzz, tant que cela fait du bien à la planète.

Néanmoins, les Galeries Lafayette montrent d'une certaine manière l'exemple et ouvrent la voie vers l'adoption, et nous l'espérons, la généralisation du modèle eco-responsable pour toutes les autres enseignes de mode. C'est également en toute transparence que l'entreprise reconnaît ne pas proposer des produits exemplaires sur toutes les dimensions du développement durable mais simplement d'apporter sa pierre à l'édifice en contribuant à faire évoluer progressivement les modes de consommation et le marché de la mode. On apprécie cet aveu en toute transparence et on salue l'initiative qui nous l'espérons sera suivie de nombreuses autres, jusqu'à la banalisation du concept.

Crédits photos : tous droits réservés au site Go For Good des Galeries Lafayette

Découvrez la plateforme dédiée à ce mouvement ici


Les temps forts de la Fashion Week de New York SS 2019

C'est très certainement la Fashion Week la plus politique de New York à ce jour. Les déclarations ne se limitent plus à un principe général ou à un appel aux armes, mais s'étendent à des campagnes bien spécifiques. La collection de Jeremy Scott comportait un tee-shirt portant la mention «Tell your senator no on Kavanaugh », en référence à sa nomination par Donald Trump pour remplacer Anthony Kennedy à la cours suprême des Etats-unis. Cette nomination doit encore être confirmé par le Sénat. Le designer Christian Siriano profite de la semaine de la mode pour faire la promotion de l'actrice de la série Sex and the city, Cynthia Nixon d'extrême gauche. Cette dernière n'est pas parvenue à  détrôner le ténor le démocrate Andrew Cuomo, lors de la primaire démocrate qui a eu lieu jeudi dernier. La créatrice Maria Cornejo quant à elle, s'est exprimée sur l'importance du vote et combien il est primordial de faire fonctionner la démocratie et par conséquent la liberté de chaque américains. Elle s'est tout particulièrement adressée aux femmes en leur demandant de « se faire entendre ». Serait-ce le signe d'une vraie crispation de la société américaine qui, débordant des seuls médias et talk show politiques aurait transformé le catwalk en véritable concours de plaidoiries cette année ?

A New-York, la politique et la mode n'ont cependant pas attendues 2018 pour se réunir. Bien avant cela, en 1984, Katharine Hamnett portait un t-shirt sur lequel était inscrit « 58% ne veulent pas de Pershing » et cela a scandalisé la sphère de la mode, à l’exception de ceux qui ne savaient pas ce que Pershing voulait dire. Mais ces dernières années les slogans sont plus poignants, moins anodins et désincarnés. Déjà en 2017, le t-shirt «People are People» signé Christiano Siriano, en référence à la politologue Hannah Arendt et son travail sur la théorie politique, n'est pas passé inaperçu. Les casquettes «Make America New York» de la maison Public School, détournant le fameux slogan de campagne de Donald Trump, est probablement le symbole le plus fort, faisant références aux valeurs libérales.

Fashion week

Fashion week

Le défilé le plus remarquable de cette semaine de la mode de New York, en vu de la situation actuelle aux États-Unis pour la communauté noire, est sans conteste celui de Jean Raymond, présenté au Centre culturel de la ville de Weeksville. Le lieu est aussi percutant que pertinent, puisqu'il est le premier quartier ayant vu naître une communauté noire libre, après l'abolition de l'esclavage aux États-Unis. Le lieu a ainsi servi de toile de fond à une collection qui a célébré pleinement la culture noire tout en envoyant un message puissant non seulement à l’industrie de la mode mais au monde entier. Les slogans « See us now », « Stop calling 911 on the culture » témoignent de l'ambiance délétère actuelle du pays de la Liberté, en référence aux nombreuses bavures policières et contrôles au faciès.

Jean-Raymond emporte son message bien au-delà des t-shirts à slogan. Il collabore avec l'artiste Derrick Adams pour la création d'une dizaine de robes et tuniques peintes à la main et ornée de cristaux Swarovski, mettant en scène le quotidien de la communauté noire au États-Unis. En cette période de lutte contre les inégalités raciales, il est heureux de voir défilé les pièces de ce jeune créateur qui se consacre à travers son travail à la diffusion d'un message puissant. Et ce genre d'initiatives, la mode en a bien besoin. Espérons que cette tendance persiste après les fashion week et ne se cantonne pas au catwalk. Puisse les fashionistas garder leur nouvelles bonnes résolutions à l'avenir.

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Pour compléter sa collection, Pyer moss collabore également avec FUBU, l'une des marque pionnière de la tendance streetwear des années 90, fondée par Daymond Johns.

" It is time to deal with this present-day moment of people calling the cops on black men having a barbecue. Tthis is what black American leisure looks like” _ Jean Raymond

A New York, il semblerait que la plupart des marques aient désormais intégré le besoin de plus de diversité sur les podiums, avec des mannequins de toutes origines ethniques et une banalisation croissante des mannequins grande taille ou transgenres. La palme de la diversité est sans doute revenue cette semaine au défilé lingerie de Rihanna pour Savage X fenty. Après s'être attaqué au monde non moins conservateur de la cosmétique, avec une ligne pour toutes les carnations, Rihanna investie le monde de la lingerie avec la même irrévérence. Dans un défilé plus proche de la performance artistique que de la grande messe Victoria Secret,  Savage X Fenty s'adresse à toutes les femmes quelque soit leurs corpulences, leur sexualité, leur genre et leurs origines ethniques. Ne manquait que le corps vieux. Peut-être avons nous là, la prise de position la plus sincère, tant les modèles proposés offrent une large variété de forme, de matière, une véritable réflexion sur comment sublimer le corps avec des dessous. Venant d'une star de la pop hautement sexualisée, on salue son positionnement audacieux et sa prise de risque en terme d'image, véritable manifeste sans fard ni faux semblant.

Fashion week

 

Fashion week

La marque Chromat de la créatrice Becca McCharen n'est pas en reste. Ericka Hart, survivante du cancer du sein, Mama Cax défilant avec une prothèse de jambe, au milieu de dizaine de mannequins noires et métisses aux corps sortant des sentiers battus du mannequinat. On a même remarqué une femme portant un hijab. Un beau melting pot qui démontre au mieux de profond changements dans les castings, au pire un opportunisme assez dérangeant. Si on ne peut nier que la mode doit impérativement se faire le miroir de la société et pour cela inclure toutes les diversités, n'y aurait-il pas un certain malaise à voir une femme tout juste remise d'une double mastectomie exhiber ses cicatrices ? Entendons-nous bien, oui ces femmes doivent être visibles. Oui les corps doivent être acceptés dans toutes leurs différences. Cependant doit-on mettre cela en scène à tout prix ? Où est la spontanéité ?

Fashion week

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Si l'on ne devait retenir qu'une chose de cette Fashion Week new-yorkaise, c'est bien cette prise de conscience et cette volonté de sens qui, à tord ou à raison, jusqu'alors semblait absente. Le geste avant le profit peut-être est-ce le nouveau leitmotiv de la création new-yorkaise. Moins consensuelle qu'hier, New York impose une vision de la mode plus militante que commerçante, plus audacieuse que conforme aux attentes d'un marché frileux. A l'image du duo de créateurs de la marque Eckhaus Latta, qui fait valoir le droit à l'expérimentation au détriment du commercial et à lui seul semble dire : « Aujourd'hui New York est au sommet d'un renouveau créatif ».

Article rédigé à quatre mains avec Julie Pont.

Fashion week

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Formes et courbes s'expriment librement chez Ester Manas

S'il existe une silhouette exclue des normes de beauté et de séduction actuelles, c'est bien le corps jugé comme "gros". Ce corps que l'industrie de la mode s'est jurée d’éradiquer, est le premier pris pour cible par les images médiatiques, les logiciels de retouche photo, les régimes amaigrissants et les salles de sports . Le corps « gros » est marginalisé de fait, et devient symbole de ce qui est différent. Malgré le discours général, il n'est pas admis comme composante de la diversité corporelle.

Fort heureusement, il existe encore quelques acteurs de la mode qui ne l'entendent pas de cette oreille. Âgée de tout juste 25 ans, la jeune créatrice Ester Manas bouscule les codes et s'est fait remarquer avec sa collection « Big again », qu'elle a présenté lors du 33ème festival international de mode et de photographie de Hyères, en mai dernier. Les pièces qui composent la collection « Big again » débordent des moules établis par la société elle-même. À la place, Ester Manas propose un défilé fait de coupes asymétriques, de jeux de volumes, de formes et de courbes voluptueuses. Partons à la rencontre de celle qui s'emploie à déconstruire la perception populaire du corps à travers l'image de mode.

 

 

Ester Manas

 

 

La collection « Big again » que tu as présenté lors du festival de Hyères a été un véritable succès. Quel était ta démarche ?

La collection « Big Again » était à la base une collection de fin d'étude qui a été retravaillée pour le concours du festival de Hyères. L'essence du projet est partie de plusieurs questionnements. Pourquoi les tailles 36 et 38 ont le monopole dans le commerce ? Pourquoi les femmes qui ne correspondent pas aux mensurations dites «standards » sont systématiquement catégorisées et misent de côté ? Pourquoi sont-elles si peu représentées dans le secteur ?

C'est d'ailleurs une réflexion qui date de bien avant mon entrée à la Cambre. J'avais déjà à l'époque, l'envie de proposer des solutions au problème. Pour l'examen d'entrée à la Cambre, nous devions réaliser un magazine de présentation et mon choix s'est tourné vers ce sujet. Le magazine s'appelait « BIG ». C'est donc tout naturellement que j'ai décidée d'appeler la collection « BIG AGAIN ». Et puis faisant moi-même partie de ces femmes aux mensurations « moins standardisées », j'ai toujours eu une approche différente du vêtement, que ce soit lors du processus créatif ou bien tout simplement pour ma consommation personnelle. En général lorsque j’achète un vêtement, je suis assez détachée de « l'objet », puisque je ne parvient pas toujours à me projeter et à m'identifier. Ma famille et mes amis ce sont eux aussi beaucoup questionnés sur le sujet. Ils me demandaient si je ne connaissais pas un créateur qui a été plus loin que ces tailles normées. Le sujet revenait souvent et j'ai donc décidé d'approfondir mes recherches, mais je n'ai trouvé que très peu de propositions venant des créateurs. J'ai donc décidé de m'y atteler.

 

Quels ont été tes Influences ?

Mes inspirations viennent de toutes ces femmes du quotidien que je rencontre dans la rue, au travail, ou dont j’entend parler sur les réseaux sociaux. J'ai été influencée par les personnalités qui ont un corps différent comme Oprah Winfrey ou Beyonce. Ce sont des femmes qui ont une influence certaine sur notre société malgré le fait qu'elles n'aient pas le corps type que l'on pourrait attendre d'une célébrité. Elles restent des femmes de pouvoir auxquelles les jeunes femmes peuvent s'identifier. J'avais envie que toutes les femmes aient elles aussi envie de faire rêver et qu'elles aient le droit à cette assurance que l'on octroie le plus souvent à celles qui rentrent dans ces moules établis par la société.

 

 

Ester Manas

 

Quel a été ton point de départ ? Était-ce le travail du corps ou le travail des volumes ?

Disons que l'un a fini par dicter l'autre. Je suis partie du postulat que c'est le corps qui devait dicter la forme au vêtement. Pour la petite anecdote, on a tous connu ce genre de situation où tu te retrouves devant un article que tu adores, même si tu sais pertinemment que tu ne rentres pas dedans. Tu l'achètes quand même, intimement persuadée qu'un jour cet article t’ira. Tu en fais ton « goal » . Sauf qu'un jour tu te rends compte de la contrainte que représente le fait de se plier aux mensurations parfois déraisonnables de l'industrie. Tu apprends à aimer ton corps et toutes ses transformations, de l'adolescence, à la grossesse, aux tentatives d'amaigrissements et j'en passe. Puis tu laisses tomber toutes ces contraintes. C'est tout naturellement que j'ai d'abord suivi les lignes du corps avant d'aborder le choix des formes, des volumes et des matières qui composent la collection « BIG AGAIN ».

 

Pourquoi avoir choisi de concourir avec une collection qui aborde un sujet aussi épineux ?

J'ai eu quelques appréhensions quant au choix du sujet. Je me demandais si ça n'allait pas me desservir de proposer quelque chose de différent et surtout un regard neuf. Il faut bien comprendre que l'idée était d'aller au-delà de l'aspect visuel et de proposer un véritable travail de fond sur la question. J'ai voulu proposer une réelle démarche autour de la coupe et du patronage. La collection « BIG AGAIN » est le prolongement d'un profond travail de réflexion. J'ai décidé de retravailler cette collection de fin d'année, en imaginant de nouvelles pièces avec l'aide de tous mes partenaires qui m'ont gracieusement offert les tissus, les matériaux et surtout l'opportunité d'aller au bout de mes idées. L'idée de ce projet était de créer un vêtement qui puisse être porté par plusieurs types de morphologies avec un système d'élastiques, de pressions et de cordons. Ainsi un même vêtement peut être porté par quelqu'un qui fait du 34 comme du 50.

 

 

Ester Manas

 

Avec l'accroissement des actions « body positives » et des autres mouvements prônant la diversité corporelle, comment vois-tu la mode se dessiner dans quelques années ?

Je suis très optimiste, surtout depuis que j'ai participé au festival de Hyères. J'ai eu l'occasion de rencontrer des finalistes du concours qui ont tous un regard assez juste et une vision très claire sur le sujet. Certains réfléchissent déjà aux solutions qu'ils pourraient apporter, aux nouvelles manières d'aborder le corps. D'autres réfléchissent en terme de solutions écologiques en privilégiant « l'upcycling » , le cycle de vie d'une matière ou bien le ré-emploie. Chacun essaie de trouver un sens à sa création, pour ne pas faire juste que du beau et que du « bankable ». Si cette nouvelle génération continue dans cette lancée et reste aussi soudée, il n'y a pas de raison pour que cela ne fonctionne pas. Aujourd'hui les designers se consultent énormément, ne serait-ce que pour compléter un process. Le statut de l'illustre designer à la popularité inégalée commence à s'effriter. Aujourd'hui je trouve qu'il y a un côté plus collectif, comme une espèce de cohésion qui se crée. Je trouve cela très réjouissant et intéressant pour la suite.

Penses-tu que le système de gradation et de mensuration est pertinent aujourd'hui ?

À mon avis ce sera assez difficile de faire l'impasse sur ce système de gradation aussi vite. Si l'on se base sur le système que je propose, il faut avouer qu'il restreint quelque peu le processus de création, car je dois tenir compte du processus créatif qui permettrait au vêtement de pouvoir s'étendre. Avec le système de gradation le processus créatif est plus simple, bien que dégradant puisqu'il contribue à la catégorisation des corps. La question mériterait vraiment d'être traitée d'un point de vue commercial et économique.

 

 

Ester Manas

Penses-tu que la technologie puisse être une alternative à la perception du corps féminin ?

Bien sûr. Si l'on souhaite mettre un terme à ce système de gradation, il faut avant tout changer nos habitudes de consommation de manière radicale. La technologie pourrait permettre aux clientes de se familiariser aux techniques de confection et de production en espérant que les outils de confection 3D se démocratisent un peu plus.

Quel sont tes projets futurs ? Vas-tu continuer à défendre une diversité corporelle ou t'attaquer à un autre sujet de bataille ?

C'est un sujet qui me tient à cœur. J'ai vraiment envie d'essayer de faire vivre au maximum cette collection par divers moyens. Je vais bientôt sortir une collection destinée aux galeries Lafayette, je travaille également sur un projet lié à la parfumerie et j'ai aussi une exposition prévue pendant le mois de la mode à Bruxelle, sous le thème de la contestation les 11 et 12 Octobre. J’occuperai le premier espace de la plateforme de mode et design MAD avec une exposition qui sort un peu du vêtement mais qui reste dans la même thématique. Ce sera un travail de moulage partir du corps de neuf jeunes femmes, qui sera recouvert de tous les commentaires négatifs que ces femmes ont pu recevoir à la sortie de ma collection. Je me sers de toute cette agressivité pour créer du beau et mettre sur socle mes neufs vénus 3.0 . 

 

 

 

Ester Manas

 

 

Crédits photos : Ester Manas

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L'innovation textile avant le profit chez le label multiculturel MAP

Chez la marque de prêt-à-porter MAP, la tendance est à un style plus sain, plus actif, plus éthique. Alliant récupération et inventivité, la jeune marque multiculturelle spécialisée dans la création textile, s'inspire librement du quotidien pour imaginer un univers empreint de poésie et d'authenticité. C'est en créant à partir de peu et à travers une certaine sensibilité textile, que la marque a su tirer son épingle du jeu en proposant la collection « ZAJA ». 

Les créateurs Virginie Pitiot, Ricardo Sanchez et Fanny de Ruijter se sont rencontrés, lors de leur passage à la Maison Malhia Kent, une entreprise de tissage connue pour sa production de tweed destinée à la maison Chanel et ses créations textiles alliant le numérique aux techniques de fabrication 100 % made in France. En 2017, le trio de jeunes créateurs lance la marque MAP, avec l'intime conviction de faire de son pluralisme culturel et de sa démarche éthique, une force créative au service d'un renouveau dans l'univers de la mode. Pari gagné avec leur première collection « ZAJA », une interprétation abstraite du film « Captain Fantastic » de Matt Ross qui traduit une véritable réflexion sur la place du conformisme et de la décroissance, tout en développant des méthodes alternatives de consommation durable grâce à l'utilisation de matières recyclées et d'objets du quotidien.

MAP Officiel

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Les pièces qui composent la collection sont faites à partir de matériaux insolites, comme des éponges métalliques pour certaines broderies, des mélanges de matières inventifs et d'imprimés floraux. Chacun apporte sa pierre à l'édifice. Fanny ayant reçue un enseignement à l'AMFI ( Amsterdam Fashion Institute ), partage sa maîtrise du tailoring dans la découpe et la mise en volume des pièces. Le rôle de Virginie s'apparente à celui du designer textile avec le travail des matières et des textures, dont la créativité n'a pour limites que les contraintes liées aux coûts financiers des matériaux et aux procédés de fabrication. Tandis que Ricardo, riche d'une formation de stylisme de mode au studio Berçot ( tout comme Virginie ), se charge de l'aspect visuel de la matière choisie, avec notamment l'application technique de peinture textile.

Entre l'utilisation de matériaux recyclés et de fibres naturelles végétales et animales, la jeune marque s'efforce de conserver une ligne au plus proche d'un idéal éthique et écologique, malgré l'oppressante réalité des contraintes financières et commerciales. Car s'il est vrai que la mode semble subir une transformation drastique portée vers des valeurs plus éthiques, il n'en demeure pas moins que la force de frappe du modèle fast-fashion n'a pas encore perdue de son influence sur le marché de la mode. Sa capacité à pouvoir réapprovisionner les rayons de modèles synthétiques et toxiques plusieurs fois par mois présente des caractéristiques profitables aux géants du textile, d'un point de vu de l'offre et des profits générés. Ce renouvellement incessant fidélise le client et attise son désir d'achat avec une offre plus large, voir personnalisée. C'est ainsi que le modèle économique conserve son statut de modèle standard pour les marques de prêts-à-porter depuis maintenant vingt-cinq longues années. Inutile de citer les conséquences désastreuses de ce type de modèle allant de la perte de valeur des produits consommés, l'accroissement de la pollution textile du aux stocks d'invendus, jusqu'à la baisse de qualité des matières premières et la disparition progressive de la saisonnalité des collections.

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Si ce sujet vous intéresse, n'hésitez pas à lire ou relire nos article à propos de l'innovation dans la consommation de mode et l'économie circulaire. MAP s'inscrit en ce sens dans le sillage de cette mode durable en pleine expansion, basée sur le respect des hommes et de l'environnement. Grâce à l'utilisation de matières naturelles ou recyclées, la jeune marque contribue à réduire l'impact environnemental de ses articles tout au long de leur cycle de vie. Plus créatif que commercial, le jeune trio de créateur souhaite néanmoins à terme voir leur marque de prêt-à-porter se développer et contribuer au changement latent dans la conception du consommateur et son rapport au vêtement, ainsi que l’accroissement de l'utilisation des matériaux à faible empreinte écologique dans l'industrie textile.

Il est heureux de voir que de plus en plus de marques proposent des solutions alternatives à ce problème d'envergure internationale. Ces créateurs qui dédient leur créations à une mode alternative et bienveillantes sont ceux que nous avons à cœur de mettre en lumière chez Modelab. Comme c'est le cas pour les bijoux éphémères de la marque Keef Palace , ces véritables satires politiques qui dénoncent la crédulité ambiante des consommateurs face aux discours martelés par les géants de la fast-fashion. Pour le créateur hollandais Sjaak Hullekes, l'innovation dans la consommation de mode n'a d’intérêt que dans l'économie circulaire. Pour réinvestir du sens dans l'acte d'achat, le créateur imagine une collection faite à partir de tissus de stock et de matériaux chinés. Chaque article est marqué d'une histoire singulière qui est soigneusement retranscrite dans un « passeport » voyageant de main en main. Se tisse alors entre le consommateur et son achat un lien d’extrême proximité. Ainsi chez Hul le Kes les vêtements ont une âme et survivent à toutes les vies.

Tandis que la ligne de vêtement sans coutures Self-assembly du créateur finlandais Matti Limatainen s'inspire de la morphogenèse pour élaborer une technique d'auto-assemblage, permettant de créer des vêtements de manière complètement autonomes, sans outils ni machines. En intégrant le consommateur au processus créatif, Liimatainen souhaite redonner du sens à l'acte d'achat en proposant un autre rapport au vêtement.

Les logiques économiques et stratégiques qui régissent l'univers de la mode ne se sont pas faites en quelques années, mais se sont affinées au fil du temps. La reconnaissance d'une mode durable au près de tous les acteurs du secteur de la mode ne pourra se faire qu'à travers une véritable expansion des bonnes pratiques de production.   Ce sont ces initiatives salutaires qui redessineront à terme, la mode de demain.

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Crédits photos : Philippe Aufort  |  Ching-Fan Yang

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Avatars virtuels et mannequins robotisés : la fashion week de Septembre 2018 s'annonce technologique

Le directeur artistique de la maison Balmain Olivier Rousteing, vient de révéler les visages de ses trois nouvelles égéries Margot, Shudu et Gi conçues par le programme CGI ( Computer- Generated imagery ) . Ces trois mannequins virtuelles sont nées de la collaboration avec le photographe Cameron-James Wilson qui n'est autre que le concepteur de Shudu. En effet, Shudu est la première mannequin créée par le photographe et comptabilise aujourd'hui pas moins de 143000 followers Instagram. Margot et Gi l'ont rejointe à la demande d'Olivier Rousteing, bien conscient de l'opportunité en terme de buzz et de visibilité.

La « Balmain army » jusqu'alors composée de mannequins super star, de chanteuses pop renommées et d'amies « clientes » aux comptes twitter ou instagram bien garnis, est en passe aujourd'hui de faire rentrer la mode dans la quasi science-fiction. Buzz ou réelle tendance ? Réchauffé ou véritable nouveauté ?

mannequin virtuel

On le sait, Olivier Rousteing est un grand adepte des réseaux sociaux et notamment d'instagram. La digitalisation de la mode n'a que peu de secrets pour lui et il sait s'appuyer sur son impressionnante popularité sur les réseaux sociaux. Quoi de plus naturel pour cet « instagramolique » de faire rentrer Balmain dans l'ère du mannequin virtuel et faire leur présentation sur le célèbre réseau social. Des mannequins « sublimes » à disposition et sans fiche de paye, riche idée. Comment exploiter l'image de femme sans rétribuer aucune femme ? Perpétuer des diktats physiques et des clichés misogynes sans qu'aucune femme n'ait à les endosser. Plus d'autorisation, plus de droit à l'image, plus de réglementation des heures de travail, plus d'agents.

Bientôt la fin des agences de mannequins ? Rappelons que le premier avatar virtuel présenté sur instagram n'est autre que « l'influenceuse instagrammeuse » Lil Miquela. Ses créateurs Trevor McMedrief et Sarah Decou l'avaient créée à l'occasion d'un projet d'art digital dès 2016. Si aujourd'hui la jeune mannequin virtuelle comptabilise 1,4 millions d'abonnés, elle n'a pour autant pas encore supplanté, ni fait disparaître les influenceuses de chair et d'os. Néanmoins, on voit que cette « innovation » est déjà vieille de deux ans et s'inscrit dans une plus large tendance au « tout technologique » dans la mode. Pour preuve, le défilé virtuel holographique de Burberry en 2015, la flopée de miroir à réalité augmentée pour le retail, les lourds investissements consentis pour développer les technologies de AR et VR et plus proche de nous, l'annonce d'un défilé de mannequins robotiques dans la fashion week de Londres, les 15 et 16 Septembre prochains au Millenium Gloucester London Hotel.

mannequin virtuel

Organisé par l'entreprise Ohmnilabs pour l'occasion associée à la créatrice Honee, cet événement organisé par House of Icons verra pour la première fois des machines emboîter le pas à des mannequins humains. Intitulé A.I à la fois pour Intelligence artificielle et « amour » en vietnamien et en chinois, ce défilé doit selon le co-fondateur et PDG d'Ohmnilabs Thuc Vu « montrer de quelle manière la robotique et la mode peuvent collaborer créativement ». Comme une référence au défilé Dolce & Gabbana où des drones présentaient des sacs à mains ?

Force est de constater que nous devrons désormais composer avec le digital et la robotisation dans la mode. Néanmoins, il semble que ces avancées ( si tant est que cela en soient ) restent encore limitées et bien en deça de la fluidité d'un textile, le grain d'une peau, l'élégance d'une démarche. Espérons que nous garderons en mémoire l'amour des matières et qu'un jour les spectateurs d'un défilé se concentreront avant tout de nouveau sur la beauté des œuvres mouvantes que sont les vêtements. Si ce sujet vous intéresse et vous souhaiteriez l'approfondir, rendez-vous dans le numéro 6 de Modelab de Mai dernier pour lire le très complet article sur la mode virtuelle, de notre cher Coline Vernay.


"Dream assembly" pose les bases du commerce de demain

Farfetch, la première plateforme en ligne destinée aux produits de luxe a annoncé le lancement de l'accélérateur de start-up « Dream Assembly ». Un programme ambitieux ayant pour objectif d'accompagner les nouveaux projets à caractère innovants dans le domaine du retail. Dream Assembly s'engage ainsi à poser les bases du commerce de demain en garantissant la pérennité des startups les plus prometteuses. Un pari gagnant pour l'ensemble des acteurs du luxe et de la mode, y compris Farfetch, qui sera le premier à bénéficier de l'aide apportée à la prochaine génération de sociétés œuvrant au futur des nouvelles logiques techniques et stratégiques du e-commerce.

Farfetch

Fondé en 2007 par José Neves, Farfetch est la success story d'un jeune entrepreneur qui mise tout sur le domaine du luxe et de la mode , mais surtout sur l'avenir du e-commerce. Avec la vente d'articles provenant de plus de 500 boutiques, Farfetch est devenue la plate-forme technologique mondiale de la mode et du luxe reliant les créateurs, les conservateurs et les consommateurs d'une trentaine de pays à travers le monde. L'entreprise à la prospérité croissante ayant pour seul mantra, l'ultra-personnalisation de ses offres, prépare son introduction en bourse avec une valeur estimé à 4,5 milliards d'euros. Côté partenariat, Farfetch a initié une collaboration avec la marque française Chanel axée sur la recherche dans l'innovation et l'expérience de vente. Le groupe Chalhoub lui permet d’étendre son marché au Moyen-Orient. Le rachat de CuriosityChina, agence spécialisée dans le marketing social renforce la stratégie commerciale de ce géant de la vente en ligne de produits de luxe. Depuis un an, le site compte parmi ses actionnaires majeurs le géant chinois de la vente en ligne JD.com. Au total, Farfetch propose à ce jour les produits de 3200 marques. Le portail revendique désormais quelques 935 000 utilisateurs actifs, chiffre en progression de 40 % par rapport à l’exercice précédent.

Aujourd'hui l'entreprise se lance dans la création d'un accélérateur de technologie dédié à l'innovation dans le domaine du e-commerce. Le programme Dream Assembly a ainsi pour vocation de réinventer l'expérience de vente en intégrant les bases de l'augmented retails ou le commerce connecté. L'appui financier du mastodonte britannique Burberry et la promesse de travailler sur les innovations parmi les plus révolutionnaires au monde, ont suffit à convaincre et rallier au programme l'entreprise « 500 Startups », un fonds d'investissement et un incubateur de startups fondé par Dave McClure et Christine Tsai en 2010. « 500 Startups » s'engage à offrir son expertise aux jeunes entreprises participantes au travers d'ateliers de formation propres à la politique du commerce connecté.

Farfetch

Dream Assembly prendra place dans les bureaux de Farfetch à Lisbonne et comprendra une série de workshops donnant aux startups un accès direct à l'expertise de Farfetch dans l'industrie des produits de luxe et de la technologie sur une période de 3 mois. Le programme prévoit des séances de coaching individuel avec les dirigeants de Farfetch, la mise en place d'un système de réseautage, des réunions de mentorat sur des sujets tels que le commerce électronique, le marketing, la technologie, la mode, la logistique et les opérations stratégiques commerciales. Les startups participantes seront au nombre maximum de 10 et recevront un montant de 30 000 euros pour donner vie à leur projet. De plus, le programme propose deux journées de démonstration (à Lisbonne et Londres), où les participants présenteront leur entreprise à un groupe pré-sélectionné d'investisseurs externes et auront ainsi l'opportunité de bénéficier d'un financement supplémentaire.

En prodiguant à ces jeunes entreprises la meilleure expertise et le meilleur mentorat que possible, Dream Assembly entend bien mettre fin à cet entre-deux transitionnel numérique de l'écosystème du luxe et de la mode, dont la digitalisation est le plus souvent freinée par le manque de formations et les difficultés techniques.

Alors que de plus en plus d'entreprises ont recours aux solutions digitales ( 44 % selon une étude réalisée par KYU lab en 2017 ) pour le fondateur de Farfetch Jose Neves, la digitalisation des points de vente est le signe probant d'une profonde évolution de la culture du luxe et de la mode qu'il convient d'en saisir le sens stratégique, économique et social. Pour Delphine Vitry, spécialiste dans l'expérience client et le retail, le constat reste le même, les maisons ont le devoir d'adapter leur offre à celui d'un client plus exigeant et de trouver une certaine balance entre créativité et stratégie d'offre.

Farfetch

Malgré l'écrasante majorité des personnes en faveur d'un changement de paradigme, il subsiste encore quelques réfractaires au changement qui évoquent des difficultés techniques ( liées à la compréhension ou à l'intégration des nouveaux outils ) mais également à l'avenir du système de production et de distribution. Quelles seront les nouvelles conditions de distribution engendrées par la digitalisation des points de vente ? Existera t-il encore un pouvoir d'achat ou deviendrons-nous tributaires d'un système commercial ayant la main mise sur nos données personnelles ? L'ultra-personnalisation que proposent ces solutions digitales ne risque t-elle pas de provoquer la suppression de toutes formes de créativité spontanée ?

La monétisation croissante des datas loguées (données personnelles) , la plausible disparition de certains métiers de la vente sont les facteurs les plus occultés quant il s'agit d'innovation numérique. Il n'en demeure pas moins que l'impact économique et social engendré par tous ces changements, mériterait cependant que l'on s'y attarde. S'il est vrai que l'évolution a toujours apporter son lot de bouleversements , rien ne garantie en revanche qu'elle soit de bonne augure. En attendant d'avoir le fin mot de l'histoire, il est heureux de voir que de plus en plus d'actions sont misent en place pour permettre le développement et garantir la pérennité de jeunes entreprises prometteuses.

Découvrez le programme "Dream Assembly"  ici

Crédits photos :  Jullian Hobbs 


Quand un "smalltown boy" interroge la notion de masculinité, rencontre avec Lucas Meyer

Le jeune Lucas Meyer, étudiant de l'école de mode à l'Atelier Chardon Savard exploite la question de la masculinité et de cette binarité homme-femme à travers la collection « Smalltown Boy » que nous avons eu le plaisir de découvrir lors d'un événement organisé par le collectif « Les nouveaux créateurs » , qui promeut la jeune génération de créateurs. Il nous fait part de ses pensées les plus intimes. Celles qui lui ont dicté l'inspiration de cette collection de fin d'étude mêlant questions de genre, explorations sexuelles et folklore alsacien :

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Pouvez-vous nous expliquer votre parcours ?

« J'ai fait une licence de Design à l'Université de Strasbourg un peu par dépit, mais qui s'est avérée être très utile puisqu'elle m'a permis de me construire une solide culture générale autre que le vêtement et la mode. Ce qui est drôle c'est qu'en Design, la mode n'est pas reconnue comme faisant partie de cette branche et dans le domaine de l'Art, la mode n'est pas reconnue comme de l'art. C'est un peu la fille mal aimée dont personne ne veut. C'était assez compliqué d'aborder la mode à cette période de ma vie. J'ai du en parallèle de mes études de Design, travailler sur des collections personnelles. C'était de toutes petites collections de 5 ou 6 pièces que je coupais dans du tissu que je récupérais chez ma grand-mère. Le folklore alsacien était déjà très présent, puisque je travaillais avec des chutes de tissu traditionnelles. Par la suite j'ai intégré l'école de mode Atelier Chardon Savard et au début je faisais de la femme. Cette question de la masculinité dans ma démarche artistique est vraiment récente. Elle est apparue lors de ma dernière année d'étude de mode. »

Pourquoi avoir choisi « SMALLTOWN BOY » comme intitulé ? A t-il un lien majeur dans le processus créatif de votre collection ?

« Le titre de la collection fait référence à la chanson du même nom du groupe Bronski Beat, qui a été remixé pour le film « 120 battements par minute ». Néanmoins, la collection de fin d'études n'est en aucun cas une référence directe à ce dernier.  C'est une réflexion sur la masculinité, une façon de représenter les garçons différemment. Je m'en suis servi comme d'un support d'expression. C'est une collection très intime, par et pour des garçons avec une masculinité alternative, différente. C'était important pour moi que les mannequins soutiennent le propos, qu'ils soient sensibles au message de la collection. »

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Votre collection est très emprunt du vestiaire folklorique féminin. Comment l'avez-vous intégré à votre collection et pourquoi avez-vous fait le choix de les faire porter par des hommes ?

« Quand on est intérieur à cette culture, on remarque tout de suite toutes ces petites références au vestiaire folklorique féminin dans ma collection : ces blouses très amples, ces corsages qui sont en faite des harnais qui sur la silhouette, marquent de la même façon qu'un corset. De voir ces alsaciennes incarnées par des hommes était une espèce de pied de nez à cette culture cloisonnée, à la fois très belle, légère et délicate, mais aussi très complexe et avec des conventions très marquées notamment sur le genre, le sexe. »

Lorsque nous nous sommes rencontrés, vous m'aviez expliqué qu'il y avait une forme de dualité entre deux folklores qui coexistent dans votre collection : le folklore alsacien et le folklore de la masculinité . Qu'entendez-vous par folklore de la masculinité ?

« Un folklore de la masculinité puisque c'est une culture à part entière qui est tout autant régie par un type de pratiques, de manières d'agir , de codes visuels, d'attitudes et de manière de parler. La masculinité se manifeste par des codes vestimentaires très précis. C'est la raison pour laquelle j'aborde ce contraste entre le folklore alsacien et le folklore de la masculinité. On a d'un côté le folklore alsacien qui représente cette époque lointaine, révolue, qui a vécu son âge d'or au début XIXème et à côté de cela, on a ce folklore de la masculinité représenté par ces vestes d'hommes qui restent une forte valeur symbolique de la société contemporaine. »

Comment abordez-vous la question de la masculinité aujourd'hui ?

« La masculinité est un concept dont on peut facilement démontrer les limites. Il y a pleins d'hommes qui se revendiquent fièrement être masculins et qui sont en fait des personnes qui lorsqu'on les met face à leurs contradictions en leur expliquant que la définition de la masculinité n'est pas figée et qu'il n'y a pas de réels moyens de la définir, s'énervent très vite et se braquent. Et pourquoi? Parce qu'on leur a démontré que le concept auquel ils s'attachent le plus, encore plus qu'une religion ou qu'une revendication politique, leur virilité, leur masculinité n'est basée sur rien. Cette veste par exemple, ( PROTOTYPE N°1 – veste Prada, taille fendue ) représente un peu tout ça. Les deux parties peuvent se porter indépendamment. On a cette taille très marquée qui dévoile le bas du ventre, les hanches, la taille. Cela dévoile toute cette partie du corps de l'homme qui est quand même très fragile, vulnérable . L'abdomen d'un point de vue anatomique est une partie quand on l’atteint avec une arme, provoque une mort certaine. De l'exposer comme cela , visuellement, pour la personne qui regarde comme pour la personne qui porte la veste, met en exergue cette sensation de vulnérabilité et de fragilité. C'est une collection presque du domaine de la performance artistique, qui expose une nouvelle dimension de la masculinité, et force à admettre qu'elle est beaucoup plus fragile que ce qu'elle laisse paraître. L'idée était également de réveiller quelque chose de plus sensuelle. Cette veste estrouillée dévoile une épaule nue qui renvoie au code de la féminité. C'est très délicat et très féminin selon la représentation normée d'une attitude féminine. Le retrouver sur un vêtement qui est l’archétype de la masculinité, c'est une façon de rajouter quelque chose de beaucoup plus sensible à ce vêtement qui est si formel qu'il en est presque froid. »

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Pourquoi avoir choisi de retravailler le costume ?

« J'ai choisi d'exploiter le costume, mais dans d'autres archétypes de la virilité j'aurais pu choisir d'exploiter le sport, le survêtement, ou bien de travailler des références à des ouvriers professionnels de chantiers, enfin des choses très viriles, très masculines. J'ai choisi le costume parce que je me dirige spontanément vers le tailleur, par pure affinité. Les premières vestes de la collection sont des vestes de friperie que j'ai taillé et retravaillé. Le travail de découpe sur cette veste qui incarne la masculinité conventionnelle était l'expression d'un renouveau. Je retravaille la masculinité, en taillant ces vestes j'élimine les normes qui ne me correspondent pas. C'est une manière de rompre avec le masculin dans ce qu'il a de plus typique. C'était une manière de révéler des parties du corps qui étaient très fragiles, très délicates, à travers cette veste qui d'habitude donne de l'ampleur de la solidité au corps de l'homme. »

Qu'en est-il de cette énorme assiette alsacienne fragmentée ?

« Le défilé commence avec cette assiette alsacienne fragmentée, façonnée à la main à Obernai, porté sur ces vestes de friperies retravaillées. Cet objet typiquement alsacien est utilisé de manière plus abstraite en tant que concept dans les vêtements. C'était une espèce de catharsis. Je l'ai brisé au sol pour en faire des morceaux et pour reconstruire des silhouettes comme je l'entendais. C'est en fait détruire pour se donner les moyens de reconstruire par la suite. Ce principe de morcellement, de fragmentation est vraiment devenu le processus créatif de toute la collection. »

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Pour vous, cette nouvelle forme de masculinité est-elle plutôt une tendance dans l'ère du temps ou relève t-elle d'un bouleversement social ?

« Tout sauf une tendance, c'est un phénomène qui fait échos à un bouleversement social. Les notions de masculin-féminin sont en train d'être remises en cause dans leur légitimité. Est-ce que ça vaut le coup de perpétuer ces définitions qui font plus de victimes que d'heureux ?

Au même titre que la femme qui a depuis connu une émancipation, bien qu'il y ait encore beaucoup à faire, la communauté LGBT est en voie de mener une révolution bien plus impactante. Par ce que cette révolution en term de représentation,  la place de l'homme évolue aussi. Et je crois que nous avons cet ennemi commun qui est l'homme hétérosexuel, blanc et viril : tout ce qui représente le modèle social d'aujourd'hui. Et je pense que cet « homme » est très inquiet de voir la masculinité remise en question. Il est à la fois un oppresseur, un ordre dominant qui s'enferme dans ses propres codes mais aussi une victime de sa propre masculinité. Et si l'homme hétéro et masculin n'a pas envie d'être masculin ? Cela peut-être la source d'une grande frustration. Il y a énormément d'hommes et de femmes qui se reconnaissent dans ce type d'archétypes et c'est très bien. L'erreur c'est de vouloir l'imposer à tout le monde, même à ceux qui ne se reconnaissent pas dans ces archétypes. »

Et maintenant ?

« J'aimerais travailler à l'élaboration d'une collection qui soit à la fois pour l'homme et pour la femme. L'essentiel ce serait peut-être la question de la représentation. Finalement un défilé de mode c'est un peu comme une pièce de théâtre, on représente l'être humain. C'est une façon d'extérioriser ce qu'on aimerait voir dans le monde. C'est très important de montrer ces garçons dans des tenues féminines ( référence au travail de Palomo Spain ). Beaucoup leur reprocherait de ne pas être portable, mais là n'est pas le souci. Ce qui est intéressant dans ce travail de déconstruction, c'est de montrer des garçons qui vivent une masculinité différente ou qui vivent sans masculinité du tout et je pense que c'est tout aussi important d'habiller des gens que de représenter des minorités. Peut-être même que c'est encore plus important. »

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Des questionnements qui mettent en exergue une nouvelle forme de masculinité et remettent en question les codes et normes sociales voilà ce que l'on peut lire dans les créations de Lucas Meyer. Cependant pour le reste de la société, ces raisonnements persistent dans leur forme la plus binaire . De la révolution sexuelle des années 60 , à la mise en pratique dans la musique, l'art et la mode des années 80, jusqu’à l'apparition du métrosexuel des années, la masculinité a fait objet de nombreuses mutations et changements de perception. Aujourd'hui le débat serait de savoir si l'on décide de poursuivre dans cette définition cloisonnante homme, femme ou bien de tendre vers une société plus inclusive et nuancé sur la question de genre ? On nous reproche de privilégier l'individu plutôt que la société,de verser dans l'individualisme. Mais qu'en est-il de toutes ces personnes qui souffrent de ne pas pouvoir exister comme elles l'entendent ? 

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Crédits photos : Benoît Auguste

La collection " Smalltown boy " c'est ici


Nouvelle esthétique et question de genre chez Palomo Spain

La petite robe en soie rouge vin et les longues cuissardes épousant l'élégante silhouette de l'homme Palomo, entendent bien bousculer les codes de la masculinité. La jeune griffe espagnol fondée par Alejandro Gomez Palomo, s'inscrit dans la tendance d'un nouveau genre qui propose à l'homme de se défaire de ces codes devenus trop étriqués pour la croissance créative et sexuelle du corps masculin. Entre broderies, dentelles et coupes affriolantes, les collections Palomo Spain se parent d'extravagance empruntée à l'univers Queer, se mêlant aux influences ibériques du créateur. Elles s'émancipent de toutes convenances sociales pour réformer une bonne fois pour toutes, l'univers tant créatif que réglementé de la mode. En ouverture de notre semaine de questionnement sur la masculinité nous vous proposons de découvrir ce jeune designer aussi insolite que novateur.

Palomo Spain

Palomo Spain

Originaire de Còrdoba, province situé au sud de l'Espagne, Alejandro Gomez Palomo part faire ses armes à Londres et intègre la London College of Fashion à tout juste 18 ans. En 2015, son défilé de fin d’études, intitulé Je T’aime Moi Non Plus, coïncide avec le lancement de sa marque, Palomo Spain. Pour cette dernière, le créateur n’hésite pas à s’inspirer de son propre parcours de jeune prodige de la mode pour livrer des collections d'un nouveau genre où se bousculent style Haute Couture et modernité. Par la suite, il présente en Février 2016, sa toute première collection automne-hivers qu'il intitule « Orlando » en référence à l'un des personnages littéraires de Virginia Woolf, un jeune noble anglais qui change de sexe et vit 300 ans.

La jeune marque gagne en visibilité et commence à se faire connaître, si bien qu' à la suite de la Fashion Week 2017 de Moscou pour laquelle il présenta sa deuxième collection intitulé « Boys Walks In An Exotic Forest », l'équipe de la styliste et ancienne directrice de Vogue Paris, Carine Roitfeld passe commande auprès du jeune créateur pour utiliser ses créations lors de ses productions. En Juillet 2017, l'esprit queer chic à la Palomo Spain fait de nouveau parler de lui, puisque c'est au tour de Queen Bey de s’intéresser au précoce de la mode. La chanteuse à la renommée internationale dévoile la naissance de ses jumeaux en postant à ses 116 millions de fans sur Instagram une photo d'elle vêtue d'un long manteau couleur lavande, issu de la ligne printemps-été 2017 du créateur. Il est intéressant de s'apercevoir comment une marque à destination des hommes, sera d'abord mise en lumière par des femmes, pour ensuite devenir le symbole d'une nouvelle ère masculine décomplexée, où le décloisonnement règne en maître ultime.

Palomo Spain

Palomo Spain

En seulement trois saisons, la marque Palomo Spain est devenue un incontournable, une mode aux allures féminines, qui décloisonne les vestiaires et brise les frontières entre vestiaires masculin et féminin en créant des collections hybrides. A ce titre, la collection automne-hiver 2018 de la maison espagnole le démontre bien. Emprunt de symboles Queer, le créateur de mode pour homme décide de faire défiler les deux sexes féminins et masculins. Il mets en scène des corps de femme plantureuses et des hommes à la silhouette plus féminine que masculine. Il s'inspire de ses idoles de toujours, Yves Saint Laurent et John Galliano en matérialisant la sensualité et l’exubérance de ces deux mastodontes de la mode à travers des défilés piqués de fantaisie et de théâtralité. On en oublierait presque la « déconvenue sociale » de ses modèles homme qui se pavane en robe à froufrous , les jambes à l'air et les traits criants de féminité, tant le message véhiculé ouvre sur de nouvelles perspectives et aborde une plus grande tolérance.

Palomo Spain

Palomo Spain

" Esthétiquement et sexuellement, je n'ai jamais senti qu'il devrait y avoir des distinctions claires entre la masculinité et la féminité. " _ Alejandro Gomez Palomo

Pour Alejandro Gomez, le genre est de l'histoire ancienne et le vêtement, un témoignage des mouvances de la société. Des créations qui voyagent dans le temps, offrant une certaine idée du romantisme et de l'érotisme, comme la collection automne-hiver 2018 « the hunting », présentée à l'occasion de la semaine parisienne. Sous la soie et le velours, le créateur réinvente la silhouette masculine, plus gracieuse et affriolante. Du pantalon à pressions au niveau des fesses, à la culotte en soie dévoilant les jambes interminables des modèles hommes, la collection est une rencontre entre les corps fantasmatiques de Tom Forddans une version post-moderniste du mouvement queer.  La sexualité y est assumée et le casting est à la beauté rachitique, frôlant l’indécence . Les discours de normalisation des identités sexuelles subissant une forme de mutation au contact de la mondialisation et du capitalisme contemporain, remettent le mouvement "queer" au goût du jour. Le corps devient le premier réceptacle de ce renouveau, là où l'individu passe avant le sujet (féminin ou masculin). Quels sont les enjeux de ces transformations et que révèlent t-elle de notre société ?

Entre épilations intégrales et tenues moulantes, les hommes sont de plus en plus nombreux à s'emparer des codes réservés à la gente féminine. Simple tendance esthétique ou profonde mutation sociale ? La marque dont le fond de commerce repose sur la revendication d'une nouvelle politique de genre, pose les bases de la discussion en contestant les catégories usuelles : homme, femme, gay, trans. Les nouveaux corps du jeune créateur espagnole, redessine les contours d'une société en pleine mutation, qui s’inscrirait dans un au-delà de la binarité sexuelle et dans l'abandon de toute référence identitaire.

Crédits photos : Alejandro Gomez Palomo

Découvrez les collection Palomo Spain   Ici !


La tendance Pichardise est à pied d'oeuvre !

Amélie Pichard c'est une personnalité singulière qui transparaît à travers des choix esthétiques très affirmés et pour le moins rupturistes. C'est une oscillation entre  le passé et présent . Elle se balade à travers les époques entre les années 40, au règne de l'ultra-féminité et de la customisation où il est de bon ton d'adapter soi-même ses tenues à son rythme de vie. Jusqu'aux années 90, rythmées par les sons pop des Spyce Girls et fortement marquées par les séries cultes américaines Beverly Hills . Elle aime les persans, est fan de Pamela Anderson et écoute du Lou Reed. L'univers poudreux et décalé de la marque s'amuse des codes stylistiques et compose ses silhouettes dans un esprit rétro-kitsch savamment dosé et extrêmement rafraîchissant . Ses clientes ? Toutes des « pichard-girls » ultra-urbaines et respectueuses de la nature, qui aiment les choses simples, les animaux et les sacs poilus vert émeraudes. Amélie Pichard c'est un univers fantasque et teinté de contrastes qui vend des produits chargés d'histoires, tout en introduisant des idées créatrices et des actions impactantes au sein d'un système obnubilé par le profit.

Amélie Pichard

Amélie Pichard

«Mes chaussures sont légèrement peu orthodoxes mais portables, sexy mais décontractées, vintage mais indubitablement urbaines». Amélie Pichard.

Après des années passées à travailler au services de plusieurs grandes marques dont la ligne homme de Sonya Rykiel ainsi que Dice Kayek pour laquelle elle travaillera pendant 5 ans en tant que directrice studio, la jeune parisienne, originaire de Chartres se met en tête de vouloir créer sa propre marque. Ce qu'elle souhaite avant tout c'est pouvoir « créer des produits qui ne soient plus de la mode, mais des produits qui racontent des choses, et qui font avancer le monde à leur échelle . »

La qualité et l'authenticité des pièces Pichard affleurent en plein cœur du quartier Belleville à l'atelier Germaine, une fabrique de chaussures du 20e arrondissement, véritable vestige de la période d'après-guerre jusqu'aux années 80. Cette rencontre décisive avec madame Germaine, dernière fabricante de souliers de Paris, confirmera son envie de concevoir des chaussures et c'est au bottier orthopédique Eric Lomain qu'elle remet le soin de lui apprendre les ficelles du métier pendant 6 mois. En 2009, elle remporte « le concours de chaussures BATA pour jeune designer » et lance une première collection qu'elle intitulera « American Girl ». L'esthétique ultra-girly et très hardi des chaussures marquera le début de l'ère Pichard .

Ce qui compte pour Amélie, ce n'est pas seulement le produit, mais aussi les histoires qu'il raconte. Elle parvient ainsi à insuffler une force d'âme à chacune des pièces qui compose ses collections, qu'elle empreinte tantôt dans la ville de Paris où elle a joué avec Barbie jusqu'à l'âge de 14 ans, tantôt dans la campagne où elle se forge un esprit de guerrière aux allures de garçons manqué. Cet attrait pour les inspirations plus rétro que modernes et les petits détails teintés d'humour et de folles contradictions, la femme Pichard en fait son fond de commerce. Elle propose des collections toujours plus singulières avec un savant mélange de coupes vintage, de matières inattendues associées à des couleurs audacieuses. Les trois collections qui suivront, «New Wave », « Mystery Girl », « Rimmel Melancholic » traverseront les époques avant d’atterrir en 2012 sur les étalages du Bon Marché, qui sera le premier magasin à présenter ses collections.

Amélie Pichard

Amélie Pichard

Pour mettre en scène l'univers fantasque et délirant de la marque, la chartraine joue à fond la carte de l'ambiance très kitsch et colorée des années 90', empruntée aux vieux feuilletons télé américains qui ont bercé son enfance. La femme Pichard pose en maillot de bain flashy, elle s'offre quelques  bains de soleil en plein désert. Elle s’effondre de chaleur au bord d'une piscine, son sac Raphia vert matelassé et ses bb slingback en tissu jaune et motifs marins toujours à portée de main. Pour la collection 2018 la femme Pichard prends le temps de ne rien faire , mange des moules et faits de longues balades sur un port de mer au soleil couchant.

La femme Pichard c'est une personne engagée mais seulement dans le fond, car si il y a bien une chose qui caractérise l'esprit Pichard c'est cette volonté de ne surtout pas s'enfermer dans une case et d'éviter le cloisonnement. Sans forcément communiquer sur le caractère eco-friendly de certaines de ses collections, elle souhaite avant tout donner le choix à ses clients et faire du mouvement végan et éco-responsable un non-objet. En 2017, la jeune femme rencontre son idôle de toujours Pamela Anderson, et ensemble elles se lancent dans la création d'une ligne de chaussures et d’accessoire sur le thème du végétalisme et des sex-symbols des années 90 dont une partie des bénéfices seront reversées à la Fondation Pamela Anderson approuvée par PETA. La campagne orchestrée par David LaChapelle met en scène une Pamela Anderson ultra-sexy, révélant une plastique de rêve et des chaussures aussi sensuelles et glamour que le décors dans lequel elle pose. Entre patchwork en jean, escarpins fluffly et couleurs pétantes, les deux associés ont voulu apporter une nouvelle image à la mode durable et déconstruire cette vision terne et déprimante des produits vegan ancrée dans  l'imaginaire collectif. Pari gagné !

Amélie Pichard

Amélie Pichard

« Nous aimons l’idée qu’un produit ait plusieurs vies. Il a été pensé, fabriqué, puis désiré, porté, usé, réparé, encore porté… et échangé. Notre conviction étant d’améliorer le cycle de vie de nos produits » _ Amélie Pichard

Amélie Pichard ce n'est pas seulement un univers contrasté et des produits végan. La jeune femme s'est également attaquer à l'industrie de la mode en refusant de se plier aux règles imposées par l'actuel fashion system. En 2015, elle arrête le commerce wholesale traditionnel et ouvre sa première boutique à rue de la Pappe pour se retrouver au plus proche de ses clientes. Elle aimerait revenir à une époque où l'acte d'achat avait un sens, remettre au goût du jour l'artisanat et insuffler de nouvelles valeurs éthiques et économiques dans les pratiques commerciales. En se rendant sur son site, on y trouve "les petites annonces", un espace dédié au recyclage des articles Amélie Pichard, favorisant ainsi l'économie circulaire. Afin d'encourager ses clientes à utiliser ce système de consommation, la créatrice va jusqu'à offrir un bon d'achat de 50 euros pour chaque vente effectuée sur le site.

Et si derrière cet univers « hickster » des années 90' teintées de grandes revendications pile-poils dans l'air du temps et de ses collaborations remarquées et remarquables, on ne se ferait pas avoir une énième fois. Qu'à cela ne tienne ! La force de persuasion et la communication signée Amélie Pichard fonctionne et permet à un nombre grandissant d'adhérer à un modèle économique éthique et plus responsable. Pourquoi se priver ? Laissez-vous Pichardiser !

Crédits photos : Bertrand Le Pluard 

Retrouver les collections Amélie Pichard  Ici !


" Keef Palas ? C'est une réflexion sur le temps, un peu comme une poésie visuelle."

Les bijoux éphémères de la marque Keef Palas, se présentent comme faisant partie des initiatives allant à l'encontre du système économique dominant, fondé sur la recherche de profit et de rentabilité. Créé en 2016 par le duo espagnole, Claire O'keefe et Eugenia Oliva, Keef Palace est un concept qui dénonce une société d'hyper-consommation engluée dans le modèle impitoyable de la fast fashion. La marque propose des bijoux qui invitent au dialogue et à la réflexion sur les rouages d'un système économique axé sur le profit et la société générique des temps modernes.

Keef Palas

Keef Palas

L'idée un peu folle de se lancer dans la vente de bijoux éphémères composés principalement de plantes, de fruits et de légumes s'est imposée comme une évidence pour les deux associées. Ayant travaillées dans l'industrie de la mode pendant de nombreuses années - Oliva dans la vente et le marketing chez Elie Saab et O'Keefe en tant que styliste et photographe de mode - elles partagent maintenant leur temps entre Barcelone, Espagne, Majorque et Paris.

C'est en se rendant au mariage d'un ami dans les îles Baléares à l'été 2016, que l'ancienne chargé de marketing, Eugénia Oliva, repère des seaux de fleurs remplis de branches d'olivier. Elle les ramène à Barcelone en guise de souvenir. Frappée par la beauté éphémère du bouquet flétrie par le temps, elle contacte O'Keefe avec l'idée d'en faire des boucles d'oreilles. Parées de leur premières créations, les deux jeunes femmes sillonnent les rues de la capitale et se font interpellées par des passants intrigués par l'originalité des bijoux. La petite affaire suit son cours dans le cercle familial et amical des deux jeune femmes, puis gagne peu à peu en notoriété.

Keef Palas prends ainsi racine loin des systèmes protocolaires et autres modèles d'entreprises traditionnels. Le concept et l'esthétique très atypique des collections continuent de séduire de plus en plus. La marque finit par attirer l'attention de nombreux stylistes et éditeurs et en Avril 2018, Keef Palas compte parmi les marques finalistes du 33ème festival International de Mode et de Photographie de Hyères.

Keef Palas

Keef Palas

Keef Palas c'est quoi ? Une ligne de bijoux et d'accessoires artisanaux qui utilisent des matières brut dont le caractère organique transforme et fait évoluer le produit au file du temps. Le duo espagnole privilégie les produits locaux et laissent la nature décider de l'esthétique final du produit. Elles peuvent aussi bien utiliser la fleur d'immortelle en hommage au peintre Salvador Dali, que de l'ail, du piment, mais aussi la feuille de magnolia pour la manière dont elle évolue au contact du temps : un vert mate qui deviendra brun-gris avec un dos légèrement velouté. Les boucles d'oreilles avoine et blé font partie de la collection Intolérante de Keef Palas.

Les bijoux sont fabriqués sur commande et emballés sous vide avant expédition. Ils sont réfrigérés et se conservent pendant trois mois avant l'ouverture de l'emballage et l'utilisation du produit. Une fois « consommées » ces parures fraîches n'ont qu'une durée de vie d'une dizaine de jours et ne se conservent pas plus de quinze jours au frigo.

« On ne fait absolument rien pour les préserver : c'est là toute l'idée. Nos bijoux sont éphémères, ils ne durent que pour une période donnée. On ne les traite pas pour qu'ils durent, on aime le fait qu'ils se transforment, qu'ils évoluent, qu'ils changent de couleur et de texture - même qu'ils pourrissent ! C'est une réflexion sur le temps, un peu comme une poésie visuelle. » _ KP

Entre objet de mode et performance artistique, Mère nature est soutenue par un réglage en laiton ou en argent et se monnaye au prix de 55 euros. L'entreprise décrit ses produits comme un raisonnement par contraposition à la fast-fashion, qui s'oppose au consumérisme. L'idée même de mettre en scène la nature dans un environnement commercial ayant constamment besoin de se renouveler, rend compte de l'inconséquence du système industriel, qui s'emploie chaque jour à piller les ressources naturelles de la terre pour en faire des « natures mortes », toxiques et impérissables. L'hyper-consommation conduirait inéluctablement à une forme d'hyper-destruction de la planète. Cependant, dans l'esprit des consommateurs, cette notion de destruction n'existe pas, seules celles du renouvellement et du plaisir y sont présentes.  Ainsi une mauvaise habitude de consommation non prise en compte est peut-être celle qui entraînera de proche en proche une variation, évoluant vers une tendance exponentielle de la dégradation de l'écosystème. 

bijoux éphémères

bijoux éphémères

Keef Palas se considère comme étant à la marge de ce système néolibéral et va jusqu'à pratiquer une économie informelle pendant un certain temps, en vendant volontairement sa ligne de bijoux uniquement dans les rues ou en ligne. Aujourd'hui les produits sont expédiés à l'international et stockés à Paris à Villa Rose, un magasin d'articles ménagers dans le neuvième arrondissement, et chez À Rebours des Galeries Lafayette, le concept store galerie du grand magasin, où le stock Keef Palas est affiché dans un réfrigérateur. Combien sommes nous prêt à monnayer pour nos convictions ? La nature ne serait-elle pas en train de devenir la nouvelle frontière d'un marché en pleine expansion ?

Il existe néanmoins quelques dichotomies chez Keef Palas. Car s'il est vrai que vendre une plante à 55 E ne résoudra en rien notre système industriel, il n'en demeure pas moins que le caractère paradoxal qui en découle, en dit long sur notre mode de consommation. Aujourd’hui, les consommateurs n’achètent plus de produits pour leur qualité, leur performance, et encore moins pour des raisons fonctionnelles. Ils achètent des idées, une expérience, un concept par lesquels ils entendent satisfaire leur besoins. Les bijoux méditerranéens de la marques Keef Palas servent à ce titre de piqûre de rappel en nous mettant face à notre propre conditionnement à la surconsommation. Ces parures végétales questionnent notre rapport à l'objet mais également notre crédulité face aux discours martelés par les géants de la fast-fashion. Acheter une gousse d'ail sous-vide n'est-il pas la meilleure métaphore à la fast-fashion ?

Crédits photos : Ana Sting  | Morgan Hill Murphy  | Rafa Castells

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