Remode : le nouveau rendez-vous américain de l'innovation dans la mode.

En attendant la série d'interviews réalisées sur place, nous vous proposons un rapide retour sur l'évènement Remode auquel nous avons participé en tant que partenaires les 13 et 14 Novembre derniers, à Los Angeles. La première édition de cet évènement a rassemblé plus de 1000 participants, venus de tous les secteurs de la mode incluant des scientifiques de la fashiontech, des chercheurs en biodesign, des CEO de marques influentes, des partenaires financiers, des designers et des startups innovantes. Grâce à un solide réseau composé notamment des écoles les plus en vue de la mode, d'organisations associatives, para-étatiques et d'associations d'anciens élèves, Remode a atteint une audience globale augmentée par la diffusion de l'évènement en live stream. Avec la présence de 115 sponsors et exposants ainsi que d'une centaine de journalistes, Remode se voulait une nouvelle plateforme d'échange et de networking au sein d'une industrie qui nécessite plus que jamais la collaboration de tous ses acteurs. Le pari est relevé haut la main avec plus de 2700 connections et 1600 demandes de rendez-vous enregistrés par l'application mise à disposition des participants qui sont repartis aux quatre coins du monde plein d'une énergie communicative.

Remode
crédits Chrisian Colton pour Remode

Qu'est-ce que Remode? 

Fondé par Pierre-Nicolas Hurstel sous le patronage de UBM, ce nouvel évènement a pour objectif d'aider les professionnels de la mode à s'adapter à un univers de plus en plus complexe. Nouvelles demandes, nouvelles technologies, nouveau défis pour la distribution, les marques et leurs dirigeants sont de plus en plus confrontés à des problématiques de développement complexes. À cela s'ajoute une grande demande des consommateurs sur la transparence et la respectabilité des marques qu'ils achètent. Remode est né de la volonté de mettre à disposition des marques de mode les solutions et les contacts qui permettraient de transformer leur business pour une mode plus durable et responsable.

Comment fonctionnait ce nouveau rendez-vous ?

Remode a la volonté de traiter la question de l'innovation du fil jusqu'au consommateur final. Il s'agit donc de traiter des sujets complexes qui nécessitent donc de la collaboration. L'idée a donc été de créer de quatre piliers dirigeant le discours des conférences : ReMake, ReThink, ReInvest et ReMarket. Chacun de ces piliers avait son propre programme de conférences. Toutes les conférences étaient en continu et en simultané sur trois scènes différentes. Par ailleurs chaque pilier avait également sa propre zone d'exposition où des acteurs en prise direct avec le sujet évoqué étaient présents pour présenter de nouvelles solutions. À titre d'exemple ReThink traitait des nouvelles tendances consommateur et des technologies innovantes appliquée à la mode (blockchain, A.I...). ReMAke s'intéressait davantage à comment imaginer, designer et produire la mode de demain et proposait une série de conférences extrêmement intéressantes notamment sur les innovations matières et les processus d'élaboration de business responsables (notamment des ERP appliqués à la gestion des stock et de la seconde vie des produits). Dans l'espace ReMArket étaient représentées les avancées en matière de retail, de la digitalisation du wholesale en passant par les nouveaux concepts de boutiques et le ecommerce. La partie ReInvest proposait quant à elle de nouvelles perspectives en matière d'investissement et guidait les marques sur les nouvelles manières de gérer des capitaux et des investissements en fonction des nouveaux modèles de la filière (de la levée de fonds jusqu'au parc retail).

Remode
crédits, Christian Colton pour Remode

En clôture de la première journée, les organisateurs ont présenté les premiers ReMode Fashion Awards, récompenses pour les meilleures marques et solutions technologique pour les acteurs de la mode. Les lauréats ont été sélectionné par un jury de professionnels et classés en 10 catégories. Pour remporter le trophée il fallait remplir une grille précise de critères basée sur la créativité, l'expérience client et la caractère "durable" de la solution. Les gagnants 2018 sont :

Best AI Solution: Heuritech
Best Blockchain Technology: .Arianee
Best Cross-Border Ecommerce Solution: Flow
Best Customer Experience Solution: EverThread
Best Design Technology: Euveka
Best Digital Wholesale Solution: INTURN
Best Financing Solution: Affirm
Best Sustainable Manufacturing Solution: Nineteenth Amendment Smart PLM
Best Virtual and Augmented Reality Solution: Allure Systems
Sustainable Brand of the Year: Reformation

Remode
Charlotte Fanneau et Célia Poncelin de la startup Heuritech, lauréates de la Best AI Solution des premiers ReMode Fashion Awards, avec Pierre-Nicolas Hurstel fondateur de Remode, crédits Christian Colton pour Remode

Qu'est-ce qui est différent des autres rendez-vous professionnels du secteur? 

Incontestablement l'énergie décontractée de la Californie ! L'idée, plutôt réussie, était de mélanger des acteurs prépondérants du marché avec les nouveaux venus de taille plus modestes mais non moins efficaces, et les installer dans un rapport de proximité. Plus de 60 startups venues du monde entier étaient présentes et réparties sur les quatre piliers. Et Cocorico ! Les français étaient largement représentés, notamment avec Sébastien Kopp co-fondateur de Veja, Nicolas Santi-Weil CEO de Ami Paris, Nicolas Claquin directeur de Kering Amériques, François Girbaud fondateur de Marithé François Girbaud, Pierre-Arnaud Grenade CEO de Bash, Audrey-Laure Bergenthal CEO d'Euveka, Frédécric Montagnon président de .Arianee  et les équipes de De Rigueur Lab, Endeer (toutes deux invitées par nos soins), Heuritech et Prose Hair (basée à New-York). Les différences de niveau d'influence ou de taille d'entreprise loin d'être un frein aux échanges et aux rencontres ont permis un réel brassage et émulation collective très positive. Entre échange de best practice et exemple par l'action, petits et grands acteurs ont ensemble compris que les chemins vers une mode différentes étaient multiples et que la collaboration s'imposait. Chacun avec leurs enjeux, tous doivent cependant avancer dans la même direction.

En collaboration avec Intheloup.la, une série de dîners était organisée dans plus d'une dizaine de lieux distinct dans Los Angeles. Sous la houlette de ShopifyGlobal Fashion Exchange, MMG ou encore NY Fashion Tech Lab, chaque invité était sélectionné et appairé en fonction des autres participants pour augmenter au maximum les possibilités de synergie. Outre la découverte de la ville, ces dîners étaient l'occasion pour tous les participants de créer des liens dans des cadres plus décontractés. Une véritable bouffée d'air frais lorsque l'on connaît le protocole professionnel habituel.

La prochaine édition est d'ores et déjà annoncée pour les 29 et 30 Octobre 2019. De notre côté le rendez-vous est pris !

Remode
Amber Veletta -Master and Muse- avec Hassan Pierre -Maison de Mode- crédits Christian Colton pour Remode

Retour sur les Fashion Tech Days 2018

Lundi 29 et mardi 30 octobre derniers ont eu lieu l’édition 2018 des Fashion Tech Days de Roubaix. Nous y étions bien sûr présents en tant que co-organisateurs du programme, avec Annick Jehanne créatrice de l'évènement, mais aussi car nous sommes toujours d’insatiables curieux de ce que le monde de la mode et de la tech ont à offrir.

Au terme de ces deux jours, la première idée que l’on retient est que petit à petit la filière s’organise et s’agrège. Si le mot « fashion tech » semble toujours quelque peu galvaudé, ceux qui pensent et envisagent la mode différemment se retrouvent sous cette bannière. À l’image du programme qui englobait des problématiques aussi différentes que la mode responsable, la modification de l’écosystème par la technologie, la prévalence de l’humain pour une mode plus éthique ou encore le bouleversement annoncé par la généralisation de l’intelligence artificielle, les Fashion Tech Days sont bel et bien le rendez-vous de ceux qui pensent une mode alternative sans s'enfermer dans une seule case.

Pour autant, les membres historiques de la filière parfois accusés d’immobilisme et de passéisme étaient présents et ont pris part aux débats avec une énergie et une envie qui affirment que l’avenir de la mode ne saurait être pensé sans le concours de chacun de ses acteurs si antinomiques soient-ils.  Les Fashion Tech Days ont la particularité de mettre autour de la table des personnes ou des structures qui soit n’apparaissent que peu sur la scène médiatique ou qui n’interagissent simplement pas ensemble. Sans verser dans le voeux pieux, il est heureux de constater qu’un Camaïeu puisse remettre en question son système de mass marketeur face à l'urgence décrite par des marques comme Loom ou encore About a Worker. Il y a fort à parier que le changement interviendra lorsque que ces échanges n’attendront plus des évènements ponctuels pour avoir lieu. Cependant admettre que le chemin est encore long c’est déjà commencer à marcher.

 

Fashion Tech Days

 

Déconstruire les préjugés de part et d’autre de ligne imaginaire entre petits et grands de ce monde c’est permettre non seulement le dialogue mais envisager la collaboration. Si un seul mot devait rester de ces deux jours il serait surement « collaboration ». Collaboration des bénévoles de l’association de Nordcréa qui ont accompli sous l’égide de la présidente Annick Jehanne, un travail de coordination et d’organisation impressionnant, mais aussi collaborations de professionnels de tous horizons réunis autour de la même envie de modifier les habitus d’une filière dont le modèle s’étiole et dont l’impact ne cesse de croître tant sur le plan de l’environnement que de l’humain.

On aura de cesse de le rappeler, et au risque d’enfoncer des portes ouvertes, l’échange, le partage d’expérience et le dialogue sont les seuls moyens de progresser vers une mode différente mêlant technologie, respect et raison.

Les victoires de Clothparency lors de la remise du prix des startups et de Redivivus projet étudiant souhaitant réconcilier marques et seconde main pour le hackamode illustrent à merveille cette envie d’une mode qui innove mais sans gadgets et avec un soucis de cohérence et d’efficience toujours plus accru.

Le dialogue entre grands et petits, l'action sur les plus petites choses comme les systèmes les plus établis et inertes, en ce sens le thème "Micro-Macro" de cette édition n'aurait pas pu être mieux choisi. Nous repartons tous avec en tête de nouvelles solutions pour produire, pour créer, des perspectives pour élaborer de nouvelles matières, des mots pour définir à travers le vêtement des approches de la vie, du genre, de la sexualité différentes et rejetées à la marge, une ouverture sur ce géant qu'est la Chine et qui parfois effraie, de nouvelles idées pour inventer les magasins de demain et ce qui s'y trouvera... bref, tout pour inventer le monde d'après.

 

Fashion Tech Days


Au croisement de la mode, le design industriel et l'architecture, la marque AIRVEI.

C'est en  2016 que le projet AIRVEI germe dans l’esprit de Julien Goulard, jeune étudiant d’une école de design industriel parisienne. Julien développe une envie de penser la relation au vêtement de manière différente. Créant des pièces à l'identité forte, il investit  de nouveau la dimension "valeur" du vêtement pour en faire un objet qui perdure dans le temps. Véritable réflexion sur la pérennité des objets, son travail se nourrit de diverses influences et notamment de l'architecture. Ici le tombé d'une épaule rappel l'angle d'un toit, la courbure d'un col celle de la ligne d'un balcon filant. Empreint d'un fonctionnalisme réfléchi, le style AIRVEI interpelle par la pureté de ses lignes et l'ingéniosité de ses coupes et de ses matières. On sent dès le premier coup d'oeil un intérêt particulier pour le mouvement et pour le volume. Tout cela s'agrège avec cohésion autour de l'idée de beauté et de fonctionnalité.

 

 

Modelab : Bonjour Julien, pour commencer peux-tu te présenter ?

Julien Goulard : Je m’appelle Julien Goulard, je suis le fondateur et directeur artistique de la marque AIRVEI. C’est ma première édition de Designers Apartment et je suis ici avec ma deuxième collection.

M : Comment es-tu arrivé à la création d’une marque de mode ? Quel est ton parcours ?

JG : J’étudie le design industriel, donc de fait je ne viens pas du monde de la mode. J’ai créé il y a quelques années un compte Instagram qui répertorie des inspirations, des créateurs et des idées de la rue. C’est ainsi que petit à petit j’ai formé mon oeil.

J’en suis arrivé à faire une première collection qui était plus une ode à ce que j'aimais et à ce à quoi j’aspirais. Pour ma deuxième collection j’ai reçu une invitation de la Helsinki fashion week. C’est une fashion week qui a une forte dominante éco-responsable, donc cette deuxième collection avait un double enjeu ; avoir des vêtements conçus de façon durable, avec des matières respectueuses de l’environnement et une philosophie selon laquelle les vêtements produits s’inscrivent dans la durée. J’ai également inclus plusieurs défis techniques comme la récupération et l'intégration d’airbags.

M : Cette volonté de faire de la mode durable venait de cette forme de commande de la part de la fashion week de Helsinki ou c’est une problématique qui est inhérente à ton travail ?

JG : Non, dès la première collection ils ont du comprendre que j’étais dans une démarche de vêtement durable au sens littéral du terme. Au-delà des matières et des modes de production, je recherche un design intemporel qui me permette de proposer des vêtements durables dans le temps. Je pense que cela a dû les interpeller quelque part. L’idée de matière est venue ensuite avec la curiosité pour les innovations et la conscience qu’en tant que jeune designer il existe comme un devoir d’être les premiers de cordée et de montrer la voie.  En tout cas je suis assez content et fier d’avoir débuté avec la fashion week de Helsinki car j’ai le sentiment qu’avec l’impulsion de sa présidente, Evelyn Mora, ils ont ouvert une voie qui ne se refermera plus.

Airvei

M : Peux-tu nous expliquer ta démarche créative ? Quel est le point de départ de tes collections ?

JG : Je pense que mes études de design industriel alimentent beaucoup ma pratique. Je suis aussi très attaché au tombé du vêtement, à la matière et au confort. Cela ne me viendrait pas à l’esprit de mettre quelque chose dans lequel je ne me sens pas bien. J’aime l’idée du vêtement « d’usage ».

Pour ce qui est de l’iconographie et concernant cette collection, je me suis inspiré de l’architecture et notamment du courant brutaliste. La photo d’architecture est un bon point de départ car l’on peut reprendre les points de fuite, les angles et les lignes pour les incorporer dans le dessin du vêtement. Cette collection se rapproche de l’univers du travail et surtout du travail manuel. Elle parle de processus, de comment l’on passe d’une pierre à une sculpture. Il y a une grosse influence du work wear. Elle peut être perçue comme  une collection d’uniformes pour ces artistes « transformateurs de matière». J’aimerais essayer d’approcher chaque collection de manière différente en gardant la même vision de base. J’aime créer des personnages à chaque collection. J’ai besoin de me projeter de cette façon.

M : Et donc pour cette collection ton personnage est un worker ?

JG : Oui mais un worker différent de la première collection qui était plus brute. Ce personnage  prend davantage le temps de se balader, de porter des détails. C’est plus un artiste.

M : C’est une collection mixte ?

JG : Pour moi ça l’est mais je sais que les gens la perçoivent plus comme destinée à l’homme. Je commence à incorporer des pièces spécifiquement pour les femmes. Cela m’intéresserais vraiment de plonger vraiment dans le vêtement féminin.

M : Quelle est ta vision de la mode, toi qui viens du design industriel ?

JG : Je vois cela comme un énorme champ de possibles qui se nourrirait de plein de discipline à la fois. Je suis très conscient de tout le savoir-faire nécessaire pour réaliser des vêtements et je pense que c’est essentiel de connaître la technique pour avancer dans ce milieu. Cependant je n’y vois pas de contrainte ni de limite mais plutôt un réservoir quasi infini d’influences et d’inspirations.

 

Airvei

M : En tant que jeune créateur as-tu un modèle, un maître à penser dont tu t’inspires et qui guiderait l’évolution de ta marque ?

JG : Mon premier contact avec la mode c’est Virgil Abloh (fondateur de ma marque Off-White et directeur artistique de la marque Vuitton pour l'homme depuis deux saisons) et son sweat sérigraphié avec un tableau du Caravage. J’ai aussi beaucoup suivi le travail de Nicolas Ghesquière (directeur artistique de la marque Vuitton pour la femme) à l’époque où il était chez Balenciaga. Il y a également Kostas Murkudis qui travaillait avec Helmut Lang et Rick Owens parce qu’il est resté fidèle à une certaine vision de sa marque et ne cède pas au sirènes marketing.

M : Peux-tu me parler des matières que tu utilises ?

JG : Elles sont toutes sourcées en France sous un label qui certifie leur éco-responsabilité. Je choisis notamment du coton avec une utilisation raisonnée de l’eau ainsi qu’un mélange chanvre armé en jersey. Cela apporte une texture nouvelle, plus naturelle. Même au niveau des teintes je reste très proche de la nature. Pour ce qui concerne l’utilisation d’airbags j’ai travaillé avec une entreprise française qui  fait de la bagagerie avec cette matière. C’est un matériau très hermétique de fait, donc nous l’avons utilisée sur des endroits comme les poches, en détail. J’ai aussi l’idée de travailler avec des filets d’échafaudages. Cela recoupe une certaine idée d’up-cycling. Je pense qu’il y a quelque chose à faire avec ces matières dont personnes ne veut mais qui ont beaucoup de potentiel.

 

Airvei

M : Tu penses que ce sont des moyens de faire de la mode qui peuvent passer à l’échelle industrielle ?

JG : Trouver les matières ne serait pas un problème mais c’est vrai qu’au niveau de l’assemblage cela pourrait être compliqué. Après je suis sûr que c’est possible. Ce sont des matières répandues et je pense que l’on pourrait trouver les gens prêts à nous suivre. 

M : Comment vois-tu l'avenir de la mode ?

JG : En ce moment selon moi, l'enjeu majeur c'est vraiment de  trouver un nouveau rythme à ce monde fou de la mode. On a même plus le temps de regarder les défilés... Douze collections Chanel cela devient absurde ! On a seulement l'impression que les grosses marques se plient aux consommateurs, à leur insatiabilité. Je pense que dans dix ans quand on regardera les archives on retrouvera des choses tristes et uniformisés.

M : Le donneur d'ordre a donc changé de camps ? Pour toi, les designers d'aujourd'hui n'ont pas l'aura de ceux d'hier ?

Oui je pense que le pouvoir de décision a changé de camps mais après je crois aussi qu'i y a une sorte d'école française qui émerge, avec par exemple un Nicolas Ghesquière, son ancienne collaboratrice Natacha Ramsay-Levi  l'actuelle directrice artistique de Chloé, Julien Dossena aujourd'hui à la tête du studio de Paco Rabanne, un peu à la façon des 6 d'Anvers. Avec moins de spectaculaire,  les designers rentrent dans l'histoire. J'aime l'idée que le temps de muséification de la mode se raccourcit mais je me demande tout de même ce que l'on gardera de notre époque. Que restera-t-il de cette course effrénée ?

 

Merci à Patricia Lerat CEO de PLC Consulting et directrice du showroom Designers Apartment pour cette rencontre.

Retrouvez la marque ARVEI sur son site et son Instagram.


Le géant Vente-privee acquiert la startup Daco.

Le géant Vente-privee annonce l’acquisition de Daco, dont nous faisions le portrait en mars dernier. Cette start-up française accélérée au sein de Vente-privee Impulse, présent à Station F , propose une utilisation de l’intelligence artificielle qui permet l'élaboration de  stratégies concurrentielles pour les marques de mode.

Fondée il y a maintenant deux ans par Anis Gandoura, Claire Bretton et Paul Mouginot, elle représente aujourd'hui l'une des plus belles success story parmi les aventures entrepreneuriales de l'univers de la tech. Désormais les 3 fondateurs de Daco, intègrent les équipes de Vente-privee et c’est ensemble, qu’ils se lancent dans la co-création d’une nouvelle aventure technologique. À travers cette acquisition, les équipes des deux entreprises vont désormais mobiliser toutes les synergies pour exploiter les technologies de reconnaissance d’image de Daco fondées sur l’intelligence artificielle. L’objectif est d’appréhender le marché avec une segmentation particulièrement fine des produits des marques.

« Nous sommes très fiers de voir que cette pépite a tiré le meilleur parti de sa période d’accélération. Nous avons à cœur de tisser des liens durables avec les start-ups, dans notre vision long terme de l’entreprise où nous plaçons l’innovation et la tech au cœur de notre stratégie de croissance » 

Jacques-Antoine Granjon, PDG et Fondateur du groupe vente-privee.

vente-privee

 

Au-delà du succès et du développement inédit de cette startup, Daco représente peut-être le premier rapprochement concret et efficient de la mode et de la tech. En deux ans d'existence et sans levée de fonds, daco est devenu un acteur clé du Retail, en nouant notamment des liens forts avec l'industrie de la mode (Fédération du Prêt à Porter, Fédération de la Haute Couture et de la Mode, DEFI, Institut Français de la Mode, ANDAM) et en développant une méthodologie unique d'analyse de données. Installée à Station F, Daco améliore en continu ses technologies en faisant levier sur les dernières publications scientifiques et mathématiques, ce qui lui a valu plusieurs distinctions, dont le prix Nvidia x ReWork AI en 2018.

« Depuis la création de daco, nous avons développé des liens forts avec des acteurs majeurs du monde de la mode, du retail et de la technologie : aujourd’hui, nous sommes très heureux de marier nos technologies à celles de vente- privee, et de rejoindre cette grande famille experte et passionnée. Nous sommes ravis que la période d’accélération de daco au sein de vente-privee impulse ait pu démontrer l’existence de synergies importantes entre notre jeune entreprise et le groupe. Au sein de vente-privee, nous avons hâte de continuer à faire ce qui nous passionne : résoudre des problèmes complexes, en étroite collaboration avec les métiers. »

Paul Mouginot, Anis Gandoura et Claire Bretton.

Cette équipe d’anciens consultants en stratégie et de spécialistes de la donnée, permet aux marques et aux distributeurs d’avoir une vision à 360° de leur environnement concurrentiel. Pour cela, la start-up a développé des technologies de pointe de reconnaissance d'image, basées sur l'intelligence artificielle et le deep-learning, pour classer automatiquement des dizaines de millions de produits dans des centaines de catégories détaillées, et pour réaliser des analyses poussées sur les assortiments. Les fondateurs de Daco ont su en faire un acteur clef de la stratégie de leurs clients sans pour autant se prévaloir d'une solution miracle. Avec humilité, ils tracent une autre voie de la tech vers la mode et par la même réalise une véritable innovation.

On leur souhaite le meilleur pour cette nouvelle aventure !


Nicolas Lecourt Mansion : Couture et transgression sans concession.

On l'a souvent répété, on ne saurait considérer l'innovation dans la mode comme la seule résultante d'une injection de technologie ou de formes venues d'un futur incertain. Parfois innover s'apparente plutôt à un combat, une lutte pour faire bouger les lignes, changer les mentalités et se tenir debout dans les habits que l'on a décidé de porter. Rencontrer Nicolas Lecourt Mansion c'est se souvenir de cela, de cette conception de l'innovation. C'est ce souvenir que ceux qui font avancer la mode, ne le font pas avec des applications. Ils le font avant tout en se souvenant du pouvoir éminemment social et politique du vêtement. Ils le font avec la conviction que cette carte d'identité textile n'est pas juste là pour enrichir certains ou accroître la popularité d'autres mais bien pour donner de la lumière à ceux qui sont maintenus dans l'ombre et auxquels on refuse le droit du verbe public. Innover nécessite de connaître parfaitement les limites à dépasser et les codes à transgresser. Sans cela, il ne reste que des coups d'épée dans l'eau.

Nicolas Lecourt Mansion fait des vêtements pour tous. Mais pas de ces vêtements informes et gris, sans âmes qui gomment la personnalité, la sexualité et l'histoire. Il crée pour ceux qui veulent porter haut et fort les couleurs de leur esprit et de leurs convictions. Il le fait avec la grâce des vrais amoureux du vêtement, les doigts chargés de l'histoire d'un artisanat qui disparaît sous la pression d'un système fou et la tête pleine de ces réflexions profondes sur le sens de nos actes et de nos choix. Cela manque parfois si cruellement dans la mode que notre interview s'est muée en une conversation passionnée et passionnante.

Modelab : Bonjour Nicolas, merci de nous accorder un moment,  peux-tu te présenter ?

Nicolas Lecourt Mansion : Je m'appelle Nicolas Lecourt Mansion, j'ai 25 ans et je travaille à Paris dans l'atelier Hall Couture. Je fais des vêtements pour "flamboyant people". J'aime l'idée d'habiller les gens qui expriment leur personnalité à travers le vêtement, et ce au-delà de la théorie. Je ne cherche pas des gens qui soient dans la posture mais qui comme moi aient un rapport au vêtement qui influe sur leur bien-être.

M : Justement comment décrirais-tu ton rapport au vêtement ?

NLM : Tu vois par exemple aujourd'hui je porte des chaussures plates et je déteste ça. Je suis dans l'inconfort, ce n'est pas vraiment moi.  J'aime les couleurs, les formes qui mettent en valeur. Cependant je n'élude jamais la question du confort (mais ça ne m'empêche pas non plus d'aimer les corsets...).

M : Tu portes des vêtements qui ne semblent pas venir du vestiaire masculin, serais-tu le premier exemple de ce que laisse transparaître ta marque : le vêtement pour tous ?

NLM : Je n'aime le fait de "genrer" les vêtements. Je trouve qu'on attribue souvent les genres de manière injuste. Je n'ai jamais vraiment compris pourquoi des vêtements conçus sur un buste féminin ne pouvaient pas "in fine" habiller un corps d'homme. Si la taille est bonne, pourquoi mettre une limite? Pourquoi réserver les tailles cintrées et les manches ballons aux femmes ? En terme d'identité et de trans-identité il est difficile pour la communauté transgenre de se retrouver dans ce terme de vêtements genrés. La garde de robe est extrêmement importante car elle fait partie de l'idée de transition que l'on met en image. Je veux garder l'idée que les vêtements n'ont pas de sexe. Je vois une réduction dans le fait créer un département homme, un département femme, un département transgenre. Je fais des vêtements que chacun peut porter comme il le souhaite et quand il le souhaite. Ce sont les racines de ma création.

Nicolas Lecourt Mansion

M : Ce qui est vraiment intéressant dans ta démarche c'est que pour une fois le vestiaire s'ouvre réellement aux deux sexes et à tous les genres. Habituellement, les marques se contentent d'un passage du "masculin" vers le "féminin". Ici le champs des possibles est totalement ouverts.

NLM : Selon moi c'est une manière détournée de poser la question de pourquoi les hommes se censurent autant dans leur vestiaire. En en parlant autour de moi je me suis rendu compte que cette question interpellait énormément. Mon ancienne stagiaire Juliette a fait sa collection de diplôme sur la virilité par exemple. Le rapport au vêtement que ce concept engendre ainsi que que tout l'imaginaire et les références iconographiques qui en découlent frustre et questionne à la fois. De mon point de vue, les théories du féminin ou du masculin, si tant est qu'elles existent, reste des théories et appartiennent dès lors au monde des concepts. À partir de là, pourquoi les gens adhèrent à une idée codifiée qui n'est qu'un reflet socio-politique d'une culture à un instant donné. Je pense qu'en 2018 on est bien moins évolués de ce point de vue qu'à certaines périodes de notre histoire.

M : Il suffit de remonter à quelques siècles...lorsque l'on regarde les vêtements de cour des siècles passés, les hommes n'avaient pas froid aux yeux ! On était même dans la surenchère des formes, des couleurs, des matières et des détails.

NLM : Exactement ! À la différence qu'aujourd'hui la flamboyance n'est plus réservée à une élite. Chacun peut décider de s'habiller comme il le souhaite. Or le vêtement c'est quand même la première chose  que l'on remarque chez une personne, la forme, la coupe, les couleurs...je trouve dommage que les gens se restreignent et ne s'emparent pas de toutes les possibilités offertes par notre époque car c'est la première chose que l'on transmet... Transmettre une idée, un sentiment ne dépend pas d'un corps, d'un sexe ou d'un genre. C'est pour cela que je crée des vêtements avant tout pour des corps, pour des êtres humains, pour des personnes.

Nicolas Lecourt MansionM : Qu'est-ce qui t'a amené à cette réflexion ? Fais-tu de la mode pour défendre un point de vue ou bien est-ce le fait de se confronter à la création d'un vêtement au cours de tes études ou de ton parcours professionnel qui a déterminé ton cheminement? 

NLM : J'ai moi-même le sentiment de ne rentrer dans aucune case. Ce n'est pas la mode qui a développé ça. Je crée par rapport à ce que je ressens et que je connais, or je vis tous les jours avec l'envie d'exprimer ma personnalité en toute liberté et je suis parti du principe que je ne devais pas être le seul. Ce type de personnalités exubérantes, entières, hautes en couleur m'inspirent et nourrissent ma création. Bien souvent je retrouve ce type de positionnement face au monde dans les communautés à la marge, alternatives, underground. J'ai par exemple été totalement absorbé par un documentaire comme Paris is Burning. Je suis nourri par ce que l'on cache ; la communauté gay noire, la communauté transgenre. J'essaie de mettre en lumière des choses que l'on met dans des cases, que l'on catégorise pour souvent mieux les stigmatiser. On impose une norme en rejetant ce qui ne rentre pas dans le sytème de plus grand nombre.NLM :

M: Cela rejoint et irrigue d'autres combats comme le féminisme, la transphobie etc...

NLM : Oui, c'est la même idée. On normalise pour invisibiliser des situations ou des choix de vie. Mais qui sommes nous pour dire à quelqu'un "ne t'habille pas comme cela ce n'est pas correct", pour invectiver un homme qui fait le choix de sortir maquillé ou simplement de porter les cheveux longs, pour interdire à une femme trans ou cis de s'habiller simplement selon son goût ? L'arbitraire ne devrait pas avoir une telle place, et à mon échelle je le refuse dans mes créations.

M :Revenons à ta marque, quand as-tu eu l'idée de la créer ? Comment s'est-elle montée ?

NLM : J'ai créé ma marque l'année dernière et j'ai fait ma première présentation lors d'un défilé en février. Je gère tout seul avec des stagiaires mais ej cherche à m'entourer, cela est nécessaire.

M :Comment définirais-tu ton produit? Est-ce de la corseterie ? De la robe de soirée ?

NLM : C'est un peu de tout ça avec une forte identité couture. Il y a beaucoup de travail à la main, de matières délicates et fragiles ; satin de soie, dentelle de Chantilly en soie, agneau plongé, crêpe de Chine en soie... c'est beaucoup de travail. C'est très soirée même pour le tailleur, il y a beaucoup de ponts avec la lingerie.

M : Au niveau du modélisme, lorsque tu crées, tu penses à un corps féminin ou à un corps masculin ? Parce que tu travailles sur de la bonneterie de la corseterie mais tu t'adresses à tous, comment mets tu au point tes modèles ?

NLM : Je drape sur des Stockman femmes, je travaille donc sur un buste féminin. Je moule et fait mon patronage mais ensuite je l'adapte sur qui veut. J'ai dans l'idée d'élargir ma collection en travaillant également sur un Stockman homme et de voir ensuite comment jouer avec cela.

M :En terme de tailles, tu montes jusqu'à des mensurations d'hommes pour chaque modèle ?

NLM : Je fais du sur-mesure donc chaque modèle est réalisable pour quiconque le choisit. Pour l'instant je ne fais pas de prêt-à-porter surtout parce que je manque de mains pour les gradations mais si je devais le faire, j'offrirai le plus large panel de choix possible en terme de taille.

M :C'est sûr que souvent la taille est  la première forme de discrimination dans la mode...

NLM : Je ne vois pas où est la satisfaction d'habiller un corps mince et facile à mettre en valeur parce que conforme aux attentes prédéfinies d'une société. Je préfère des corps multiples avec des aspérités. On ne peut pas habiller que des filles qui ont 17 ans qui font 1m80 et qui font du 34/36 ! Pourquoi imposer des standards alors que la mode a le pouvoir de transgressions (a priori) qui peut permettre de dépasser les codes?

Nicolas Lecourt Mansion

M : Qui achète et porte tes créations ?

NLM : On ne va pas se mentir, je fais des pièces très niche et difficiles à porter au quotidien. Cependant même si j'adorerais croiser des gens dans la vie de tous les jours habiller en Nicolas Lecourt Mansion, je suis attaché à garder de petites séries. Je veux maintenir le caractère artisanal de ma production et le fait qu'en achetant chez moi, mon client ou ma cliente achète quelque chose d'unique.

Je trouve que l'industrie de la mode produit trop et en dépit du bon sens. Nous n'avons pas besoin d'un tel turn over, d'une telle production qui n'est même plus saisonnière ! D'autant que cela pose d'énormes problèmes écologiques ! On nous assomme avec le problème de la fourrure qui est le premier matériau utilisé pour faire des vêtement dans l'histoire de l'humanité alors que c durable et imputrescible, alors que personne ne pose la question du polyester. On marche sur la tête. Je ne parle même pas de l'effet de l'industrialisation de la mode et du luxe qui nous pousse à des paradoxes absurdes. On vend comme de l'artisanat des produits manufacturés...

Pourquoi faudrait-il être toujours dans le jeu de "hiver/été"? Azzedine Alaïa nous a montré que l'on pouvait innover et augmenter ses propres modèles tout au long d'une vie. Rien n'est plus tourné vers le vêtement. La collection et le défilé sont là pour faire vendre de la cosmétique. Et derrière tout cela l'artisanat disparaît.

M : Comment vois-tu la rencontre entre l'ancien et l'innovation ?

NLM : J'ai fait imprimer en 3D les talons de ma première collection avec deux garçons qui étaient dans mon ancien atelier (Grogamins). On a modélisé une coque que l'on est venu appliquer sur des talons existants. C'était une sorte de bijou en 3D amovible. C'était top. Concernant la découpe laser, je travaille avec Cutter Design et aujourd'hui on a tellement de possibilités ! On peut aller tellement loin en précision...

Cependant une machine ne peut pas avoir le toucher d'une main qualifiée. Ne serait-ce que pour faire du biais, c'est l'expérience de la main qui enseigne le tombé du tissu, son toucher. Faire un vêtement c'est découvrir l'évolution du tissu sur un corps.

M : Et on ne parle même pas des différence de mains...

NLM : Oui c'est comme de l'écriture ou du dessin, en regardant bien aucun des vêtements que nous portons n'est identique. Chacun porte la trace de celui ou celle qui l'a fait. Et ça souvent ceux qui veulent standardiser et  industrialiser la mode l'ignorent ou l'oublient.

M : Un mot de la fin ?

NLM : Il faut avoir une conscience de l'innovation, ne serait-ce que pour nous prémunir que de notre instinct de destruction. Trouver des alternatives de remplacement n'est pas un vain mot lorsqu'il s'agit de l'humain et de la mode...

 

 

Retrouvez le travail de Nicolas sur son site et son Instagram et prochainement lors de l'évènement des FashionTech Days de Roubaix.

Nicolas Lecourt Mansion


Mazarine

Lignes épurées, matières soignées, co-création revisitée, rencontre avec la marque Mazarine.

Mazarine, marque parisienne de prêt-à-porter féminin propose "des silhouettes désinvoltes et réfléchies aux esthétiques structurées" utilisant des "matières couture issues de maisons françaises, italiennes et japonaises" pour une "production française". Lauréate du Grand Prix de la Création de la Ville de Paris 2015 et membre de la Fédération de la Haute Couture et de la mode et de la Fédération du Prêt-à-Porter, résidente pour la cinquième saison du Designers Apartment, la marque Mazarine a été crée il y a deux ans et demi par Hélène Timsit et Quentin Poisson. Son nom est une référence à la bibliothèque Mazarine et au fait que les collections s'inspirent de livres ou de films classiques parmi les grands classiques. Comme un bon film de Buñuel, Mazarine révèle le charme discret d'un vêtement bien fait et démontre que l'on peut allier technologie, savoir-faire et couture sans habiller des cosmonautes.

Si de prime abord Mazarine semble proposer des pièces minimalistes et sobres, rien n'est moins sûr lorsque l'on s'attarde à discuter avec Hélène Timsit qui en est la créatrice. Sous ses airs de jeune fille sage Mazarine cache une audace et un caractère bien trempé ainsi qu'une vision de la mode et de son commerce à contre courant de la frénésie ambiante et des coups de bluff marketing. Sans effet de style, cette encore jeune marque propose une vision simple du vêtement et de la mode sans tomber dans le travers du simplisme. Comme quoi sobriété ne rime sûrement pas avec banal. Rencontre avec la discrétion faite marque.

 

Mazarine

 

Modelab : Bonjour Hélène, merci de nous accorder un moment en cette période Designers Apartment, peux-tu pour commencer nous parler de la genèse de Mazarine ?

Hélène Timsit : Ce n'était pas une idée très structurée au départ. Elle était là dans un coin de ma tête mais elle a mis du temps à germer et à se concrétiser. Et puis on n'ose pas vraiment, on se dit que cela va être compliqué, que l'on va avoir besoin de beaucoup d'argent... Et finalement un jour j'ai fait une petite collection, et une fois cette petite collection réalisée, on s'est dit qu'il fallait en faire un shooting, et puis comme le shooting était réussi,  on s'est dit qu'il faudrait essayer de vendre, et une chose en entrainant une autre je ne me suis plus arrêtée. Je pense que si on réfléchit trop on ne se lance jamais.

M : Ce serait ton conseil pour un créateur sur le point de se lancer ?

HT : Non pas vraiment, je lui dirais de peser le pour et le contre et de surtout trouver de l'argent car on en dépense à chaque étape et souvent dans des proportions que l'on imaginait pas (rires)... En ce qui concerne Mazarine nous avons la chance d'avoir un réseau très actif et aidant dès le départ. C'est un peu cet esprit "bande de potes" qui nous a lancé. Nous avons ensuite eu la chance d'intégrer Designers Apartment (dirigé par Patricia Lerat) et de pouvoir ainsi toucher les acheteurs et la presse. Mais avant cela, il faut bien s'entourer

M : Mazarine est une marque qui semble accessible et  proche de sa clientèle, comment avez-vous construit cette image ?

HT : Les réseaux sociaux sont de gros facteurs de connexion entre acheteurs, consommateurs et marque, ce n'est pas nouveau. Nous les utilisons comme un point de contact avec les gens avec qui nous aimerions travailler, ceux que nous aimerions habiller tout en nous dégageant de l'image de la marque de mode distante et inaccessible. L'intérêt d'une petite marque c'est de pouvoir échanger avec elle en direct. Notre avantage a toujours été la proximité dès nos premiers pop-ups. Au-delà de vendre cela nous a permis de rencontrer les gens qui portent vraiment les vêtements Mazarine et adapter nos collections en fonction de leur perception, de leurs remarques ou tout simplement de leurs coups de coeur. Sans ça, j'ai le sentiment que l'on reste un peu enfermé dans sa tête avec ses dessins. C'était vraiment important pour nous de comprendre ce que venaient chercher ces femmes car même si ce ne sont que des vêtements, les vêtements disent et racontent toujours quelque chose des gens qui les portent. J'estime que c'est important pour un créateur d'avoir le dessous des cartes.

M: Et donc que ressort-il de ces échanges ? Qui est la femme Mazarine ?

On a cherché longuement LA bonne réponse à cette questions mais en fait il n'y en a pas. Elle n'est ni une working girl, ni une femme fatale, ni un Tom boy, ni une Lolita... elle est changeante, et prend un peu de tout partout. En fait c'est une femme normale et dans la vraie vie les femmes ne sont pas juste des catégories. La femme Mazarine n'échappe pas à la règle.

Après nous savons qui nous habillons, mais c'est très divers. Notre clientèle va de 25 ans à 77 ans et nous en sommes très fiers car cela regroupe un panel élargi et différentes approches de la consommation du vêtement. D'ailleurs nos clientes plus âgées reproduisent ce que leurs mères et leurs grand-mères faisaient pour dénicher leurs vêtements, elles viennent nous voir pour un achat personnalisé, localement produit, avec un rapport direct. Cela fait une belle analogie avec notre volonté d'impliquer la cliente dans le processus d'achat via la possibilité de co-création. Sans avoir la prétention de nous mettre au même niveau d'artisanat que les couturières, nous souhaitons mettre au centre de la marque la notion d'échange en réel. Elles viennent chercher ce contact et le conseil.

M : Ces femmes ne sont pas de la génération Instagram... et pourtant elles vous ont trouvés !

HT : Oui et cela fait mentir l'idée qui veut qu'Instagram soit aujourd'hui la règle pour se lancer. Nous les avons rencontrées sur des showrooms, des pop-ups et elles nous permettent de découvrir une autre forme de clientèle, moins dans l'instantanéité. Elles sont exigeantes mais justes et bienveillantes.

Mazarine

M : Comment Mazarine s'inscrit dans l'innovation dans la mode selon toi ?

HT : On s'est vite intéressés à la digitalisation de notre modèle. Dans le prolongement de notre rapport de proximité avec la clientèle, nous proposons des collections capsules à nos clientes sur la base de la personnalisation. Mazarine s'était lancée sur l'idée de co-création mais il s'agissait d'une autre approche à un niveau d'implication différent. Pour faire de cet aspect de notre marque quelque chose de vraiment impactant et de "scalable", la digitalisation devait entrer en ligne de compte. Pour ce faire nous développons un projet depuis plusieurs mois avec l'entreprise Miximaliste.

M : Peux-tu nous en dire davantage ? Comment cela fonctionne-t-il ?

HT : Nous leurs envoyons des patrons digitalisés. À partir de cela et d'échantillons de tissus de format A4, ils parviennent à recréer le vêtement en 3D. Ils peuvent ensuite l'animer puis le présenter en réalité augmentée et en réalité virtuelle.

Grâce à cela nous économisons des budgets de prototypage et nous pouvons présenter à nos clientes un aperçu de ce donnera leur pièce personnalisée après réalisation. En effet la projection mentale que nécessite la co-création est parfois un frein au passage à l'acte d'achat. La pré-visualisation est la clef. Grâce à Miximaliste on parvient à un rendu très qualitatif. Nous devrions pouvoir révélé la version bêta d'ici novembre. C'est un service supplémentaire mais c'est aussi un vecteur de lien et la possibilité d'avoir un feed back sur les goûts de nos clientes. Avoir une idée forte, une identité forte n'empêche pas prendre en compte l'avis de celles qui portent nos pièces.

L'idée est vraiment de faire rentrer la cliente dans le studio avant la production pour faire des pièces fortes, des pièces personnelles et pas un simple ajout de broderies ou un agencement de couleurs. Si elle a le sentiment d'être une cliente couture, qu'elle passe de l'autre côté du miroir, donne son avis et participe à l'élaboration d'une partie d'une produit selon ses directives, notre travail est accompli. C'est une forme de retour aux sources de la mode. Lorsque que le vêtement s'élaborait avec un artisan et que l'on ne se contentait pas seulement d'entrer dans une boutique pour attraper ce qui s'amoncèle sur les cintres.

 

À l'heure où les marques courent après le temps et la visibilité, il est bon de voir que certains prennent un chemin plus sinueux mais à contre courant de la plupart des travers du système de mode actuel. Il est heureux de constater que l'on se préoccupe aujourd'hui de faire des collections "à taille humaine" sans boulimie frénétique de tissu et de pièces, que de jeunes marques savent trouver le chemin de toutes les générations et renouent avec d'anciennes valeurs liées à conception raisonnée du vêtement.

Non pas que tout ait été meilleur avant ou que Mazarine se repaisse d'une nostalgie opportune. Il s'agit pour cette marque de retrouver la simplicité du lien, du temps et du savoir-faire. Puisse-t-elle faire des émules.

Retrouvez Mazarine sur Instagram : mazarine_paris et sur leur eshop www.mazarine.paris.


Quoï Alexander

Quoï Alexander : la mode à la croisée de l'art.

La semaine de la mode est toujours l'occasion de belles découvertes en matière de créateurs. Celle de septembre 2018 n'aura pas échappé à la règle. Pour entamer notre série focus, nous vous proposons de découvrir le travail de Quoï Alexander, présent sur  Designers Apartment, le showroom dédié à la jeune création placé sous l'égide de la Fédération de la Haute Couture et de la Mode et dirigé par Patricia Lerat, fondatrice et CEO de PLC Consulting, qui déniche et accompagne depuis une vingtaine d'années de jeunes designers talentueux.

Échanger avec Quoï Alexander c'est avant tout se rappeler qu'en matière de création il n'y a de règle que l'instinct. C'est également comprendre que les lignes entre les différentes disciplines sont mouvantes et que de tracer sa propre trajectoire peut s'avérer à la fois périlleux et payant. Que l'artisanat ancestral peut venir nourrir une création contemporaine. L'indépendance est mère de toutes les audaces. Les talents bruts tels que Quoï ne se rencontrent que très rarement et sont souvent inclassables. Tant pis, leur voie n'appartient qu'à eux mais trouve toujours le chemin de nos âmes de passionnés.

 

Quoï Alexander

 

Modelab : Bonjour Quoï, peux-tu te présenter et nous résumer ton parcours ?

Quoï Alexander : Je m'appelle Quoï Alexander, je suis originaire de Californie mais j'ai étudié à la Central Saint Martins de Londres et j'en suis sorti diplômé en 2014. Je suis ensuite arrivé à Paris où j'ai travaillé un temps pour Chanel.

M : Que faisais-tu pour Chanel ?

QA : Je travaillais au département des tissus et matières et j'occupais de projets spéciaux. On développait des échantillons exclusifs et des prototypes pour Karl (Largerfeld) pour lui permettre de faire ses recherches d'inspiration. Nous étions vraiment au tout début du process  de collection.

M : Et cela te plaisait de travailler pour une telle maison ?

QA : C'était vraiment une expérience plaisante mais j'ai réalisé par la suite que je voulais  faire les choses pour moi et créer mes propres pièces. C'était ce qui m'apparaissait être le plus important dans la vie. Je n'avais pas vraiment d'argent ni de plan établi mais je me suis lancé et j'ai commencé à travailler seul. Heureusement pour moi, j'ai rapidement eu l'opportunité d'être sélectionné par Designer Apartment qui est un formidable showroom pour débuter et j'ai pu bénéficié de l'aide de la Fédération de la Haute Couture et de la Mode, du DEFI Mode  ainsi que de l'accompagnement de Patricia Lerat. J'ai ainsi pu me construire et grandir pas à pas.

M : Avais-tu entendu parlé de la Fédération de la Haute Couture et de la Mode, du DEFI et de Designers Apartment avant ?

QA : J'ai commencé par un showroom londonien qui avait une antenne à Paris, où j'ai rencontré Clarisse Reille (présidente exécutive du DEFI Mode) qui m'a ensuite présenté Patricia Lerat (experte mode et jeune création depuis 20 ans à Paris, fondatrice de l'agence PLC consulting et project manager pour Designers Apartment). Elle est venue directement chez moi, dans mon appartement qui était à l'époque aussi mon atelier. Elle a aimé mon travail, m'a coaché et m'a aidé à développer la marque. C'était il y a 4 ans. Deux ans plus tard je faisais mes premiers pas à Designers Apartment.

Quoï Alexander

M : Est-ce que cette édition de Designers Apartment a été fructueuse pour toi ?

QA : Eh bien, j'ai vraiment acquis la certitude que mon produit est très "niche" (en français) ! (rires)

Cependant j'ai beaucoup appris sur ma collection, les clients de ma marque et la perception que les gens ont de mon travail. Et c'est très précieux. Certains reviennent d'une année sur l'autre. Je sais que la vente d'une collection est un enjeu crucial pour une jeune marque et nous luttons tous chacun à notre niveau mais après cette édition je suis plutôt optimiste.

M :  Tiens-tu compte de l'avis des acheteurs et des retours qu'ils te font sur la collection au moment de penser à la suivante ?

QA : Pour être honnête, cela me pousse à privilégier encore plus la création et rechercher des projets encore plus spécifiques. Peut-être que la prochaine collection s'éloignera davantage du prêt-à-porter et se placera plutôt du côté de la pièce unique. Je pense que me présenter comme un designer qui fait du prêt-à-porter ne me correspond pas vraiment. Les gens sont beaucoup plus réceptifs lorsque je fais un évènement spécial, hors du calendrier officiel. Lorsque par exemple je présente une dizaine de paires de chaussures que j'ai conçues ou même des meubles.

M : D'où te vient cette pluridisciplinarité ? 

QA : Je pense que ce sont mes études. Lorsque j'étudiais en Californie je suivais les cours de sculptures. C'est par là que j'ai commencé. La mode est en fin de compte arrivée un peu par accident. Je pense que je suis avant tout un artiste tri-dimensionnel. C'est ce qui fait le lien. Je tiens à ce statut d'artiste pluridisciplinaire et même si je sais que je veux continuer à faire de la mode, cela prend énormément de temps. Il faut donc que je m'adapte et que je produise plus lentement, de plus petites collections.

M : Qu'est-ce qui t'a amené à la mode en particulier ?

QA : J'ai grandi dans une famille d'artistes. Ma grande soeur a une compagnie de danse à New-York, ma petite soeur est actrice, mes parents se sont rencontrés dans une école pour acteurs. Depuis tout petit je suis intéressé par les arts visuels. La mode représentait pour moi une combinaison entre la danse, le théâtre, la sculpture, la peinture et la performance. Tout ce qui me parle se retrouve dans la mode. Le plus de la mode c'est qu'elle se nourrit également d'anthropologie et de culture. C'est également un reflet de notre histoire et de l'histoire de l'art.

M : Peux-tu nous en dire plus sur ton processus créatif ?

QA : Je n'ai jamais cousu mes collections et ce dès mes débuts. Ma philosophie c'est de revenir à un sorte de temps rêvé, avant la couture, avant la technique moderne traditionnelle du vêtement. Avant que la révolution industrielle nous montre ce que signifie "le vêtement moderne". Je voulais changer les bases, et coudre apparaît comme étant la base de la création de vêtements. J'ai choisi une voie différente pour obtenir de nouveaux résultats, de nouvelles formes, une nouvelle esthétique. Si j'étais musicien, j'aurais créé mon propre instrument pour en jouer. Je souhaite faire la même chose avec la mode, je veux inventer "un nouvel instrument".

Quoï AlexanderM: C'est très ambitieux !

QA : C'est ce qui me fascine vraiment ! (rires) Chaque saison je m'attache à trouver une nouvelle façon de faire des vêtements. Cela me porte.

M : Parle nous un peu de ta collection actuelle.

QA : Pour cette collection nous avons utilisé un tissu qui se rétracte au contact de la chaleur. C'est ce qui nous a permis de contourner le fait de coudre. Les éléments sont assemblés de cette manière. J'explore à chaque de nouvelles techniques mais ce sont pas nécessairement des innovations technologiques. J'aime parfois utiliser d'anciennes techniques, les remettre au goût du jour ou les détourner un peu. Pour cette saison j'ai beaucoup joué sur les noeuds. Les manches sont nouées, comme au XVIème siècle. Cela n'a rien de nouveau mais c'est l'interprétation que j'en fait.

M : Les tissus que tu crées sont fascinants, comment obtiens-tu ce résultat ?

QA : J'ai élaboré une technique de tissage. J'ai ainsi un contrôle total sur chaque centimètre carré de tissu. Si je veux modifier la forme d'une manche, il suffit que j'augmente ou réduise la tension de mon tissage par exemple. Cette saison j'ai travaillé le plissé. Nous avons choisi des tissus, que nous avons ensuite plissés puis tissés.

M : Où puises-tu ton inspiration ?

QA : Je n'ai pas d'icônes, pas de style révéré. Mon inspiration vient du jeu avec la matière, avec le tissu lui-même. J'aime travaillé en équipe et me nourrir de leurs expérimentations. Cela enrichit considérablement ma réflexion.

M : Comment fais-tu face aux commandes avec une telle technique de production ?

QA : J'ai un employé à l'année, et pour cette saison trois stagiaires. Je travaille avec une usine de tissu en Inde dont je récupère des chutes avec lesquelles je travaille. Lors de mon voyage en Inde j'ai vraiment pris conscience de l'énorme gaspillage de matière et j'ai donc décidé de contacter le plus possible de façonniers, industriels et de maisons susceptibles de me donner des chutes.

M : Est-ce que cela fonctionne en Europe ? Est-ce que des marques acceptent de te donner des chutes de leurs propres tissus ?

QA : Oui, 40 % de nos tissus proviennent de ces dons.

M : Donc tu fais une sorte d'up-cycling "haute couture", est-ce que cette idée est liée à un engagement plus idéologique qu'esthétique ?

QA : Je pense en toute honnêteté que cela vient plutôt de mon côté artiste plasticien. Lorsque je faisais de la sculpture j'avais pour habitude d'utiliser ce qui se trouvait à portée de ma main. Je pense que c'est vraiment important en tant que designer d'être sensible aux questions du gaspillage et de la préservation de notre environnement mais j'essaie de ne pas sacrifier le design sur l'autel de la "sustainability". Si cela va dans ce sens c'est parfait, mais ce n'est pas le point de départ. Il y a toujours moyen de trouver des compromis acceptables en cours de processus. J'essaie toujours de l'intégrer pour me sentir en adéquation avec mon travail.

M : Que penses-tu qu'il va se passer pour le monde de la mode dans les dix années à venir ?

QA : Je pense que la technologie va vraiment changer la donne mais en même temps mon instinct me dit que nous allons assister à un vrai retour aux sources, à quelque chose de plus primaire, dans le bon sens su terme. Je pense que le "green washing" va être de plus en plus évident aux yeux des consommateurs et qu'ils vont se tourner naturellement vers des solutions de "bon sens". J'espère qu'il y aura plus de respect pour l'environnement, pour l'humain, que l'on va reprendre contact avec l'essentiel.

 


Kering

Le groupe Kering et le luxe responsable : rencontre avec Christine Goulay, "sustainable sourcing specialist".

Kering

À l'occasion de l'évènement ChangeNow Summit à Station F nous avons eu le plaisir d'interviewer Christine Goulay, "sustainable sourcing specialist" pour le groupe Kering. Nous avons ainsi pu comprendre comment un groupe de la taille de Kering s'attaque à la question épineuse de la mode durable, quelles sont les mesures à mettre en place pour changer en profondeur les habitudes de création, de production et de distribution de la mode. Si le chemin reste long, le changement est en marche et l'exemple de Kering qui a su prendre le "virage sustainable" il y a maintenant plusieurs années montre qu'un luxe plus raisonnable et respectueux de l'environnement est possible.

Modelab : Quel est votre parcours et qu’est-ce qui vous a guidée jusqu’à la fonction de responsable du sourcing responsable que vous occupez chez Kering aujourd’hui?


Christine Goulay : Je travaille dans le domaine du développement durable depuis près de 15 ans. Après mon MBA à l'INSEAD, j'ai travaillé en tant que responsable du développement commercial chez Edun Live, une marque de mode éthique créée par Ali Hewson et Bono. Ce fut une expérience très enrichissante, durant laquelle j’ai pu appréhender les problématiques sociales et environnementales de l’approvisionnement durable.

Après Edun, j’ai rejoint l'INSEAD au sein du Centre d'entrepreneuriat où j’ai travaillé sur la thématique de l’équilibre entre l’impact social et environnemental et l’impact financier dans les entreprises.

J’ai eu ensuite l’opportunité de rejoindre Kering, dans l’équipe développement durable :  une belle opportunité pour moi de mettre à profit mon expérience « terrain » et mon expérience plus théorique acquise à l'INSEAD.

M : En quoi consiste le sourcing responsable pour un groupe comme Kering ? Quelles sont les solutions qui ont le meilleur impact sur notre planète selon vous ?

CG : Viser un approvisionnement responsable, c’est prendre en compte les aspects sociaux et environnementaux tout au long de la chaîne de valeur, de la conception du produit jusqu'à sa fin de vie. Il s’agit ensuite de s’assurer de la traçabilité des produits en remontant toute la chaîne d'approvisionnement. C’est une démarche de grande envergure et qui prend du temps.

Ainsi, le point de départ de cette démarche, pour une entreprise, est de comprendre/connaître sa chaîne d’approvisionnement et ses impacts. C’est d’ailleurs le sujet que nous avons traité dans le rapport sur lequel Kering a travaillé avec BSR (Business for Social Responsibility) dans le cadre de la Responsible Luxury Initiative (ReLi), intitulé Disrupting Luxury: creating resilient businesses in times of rapid change et publié en juillet 2018. Chez Kering, nous avons développé l’Environmental Profit & Loss (EP&L) et l’avons déployé à l’ensemble du groupe dès 2013. Cet outil pionnier nous permet de comprendre notre impact tout au long de notre chaîne d’approvisionnement et d’identifier où nous devons agir en priorité.

Grâce à l’EP&L, nous avons appris notamment que plus de 70 % de nos impacts se concentraient au niveau de la production de nos matières premières (Tier 4). Nous avons donc initié plusieurs programmes pour améliorer l’amont de notre supply chain, comme une filière de coton biologique en Inde ou encore de cachemire durable en Mongolie. Dans tous les cas, nous travaillons en étroite collaboration avec les fournisseurs et/ou les communautés locales.

M : A l’échelle d’un groupe de cette envergure, comment s’organisent les recherches puis l’intégration de nouvelles solutions ?

CG : La volonté d’intégrer le développement durable dans toutes les activités du Groupe est insufflée directement par François-Henri Pinault, Président et CEO, qui l’a placé au cœur de sa stratégie depuis qu’il a pris les rênes de Kering en 2005.  Avoir un PDG convaincu est un atout considérable pour faire avancer les choses.

Plus prosaïquement, nous avons une équipe de 20 spécialistes basés à Paris qui accompagnent les marques dans la mise en œuvre de la stratégie de développement durable du Groupe. Chaque marque est par ailleurs dotée de responsables développement durable qui à leur tour s’assurent sur le terrain de la bonne application de cette stratégie. En parallèle, notre hub de recherche et de développement de nouveaux matériaux (Materials Innovation Lab) travaille directement avec nos départements de production et nos fournisseurs. Au total, plus de 50 personnes sont donc investies à temps plein sur les sujets de développement durable dans le Groupe.

M : Quel cahier des charges avez-vous développé ?

CG : En janvier 2018, nous avons publié nos Standards relatifs aux matières premières et aux processus de fabrication. Ce document traduit nos objectifs de développement durable en directives opérationnelles pour les marques et les fournisseurs de Kering.

Ces standards englobent les politiques sociales, environnementales, chimiques et de bien-être animal de Kering et informent nos fournisseurs des exigences de Kering en termes d’approvisionnement et de traitement des matières premières. Ils énoncent également les conditions requises pour atteindre les objectifs de notre stratégie à horizon 2025 - comme par exemple parvenir à 100 % de coton biologique dans nos marques ou encore s’assurer de la traçabilité de 100 % de nos matières premières.

KeringM : Pouvez-vous nous décrire une innovation qui vous a récemment interpellée et qui selon vous marquera durablement l’industrie de la mode ?

CG : Il y en a plusieurs – la blockchain transformera, selon moi, définitivement le monde de la mode en même temps que les autres secteurs. Elle permettra notamment d’aider à gérer les enjeux de traçabilité et de transparence qui sont au centre des débats actuels. 

Nous observons en outre de nombreuses innovations dans le domaine de la biotechnologie comme la création de matériaux alternatifs et de colorants écologiques.

Ces changements sont passionnants et il est crucial de les intégrer au secteur du Luxe dès maintenant. 

M : Pouvez-vous nous parler du partenariat avec Fashion For Good ?

CG : Fashion for Good utilise l’innovation comme levier pour rendre le secteur de la mode plus responsable sur la base des « 5 biens » (Good Water, Good Energy, Good Materials, Good Economy et Good Lives ). Notre partenariat nous permet depuis mars 2017 d’appréhender les nouvelles tendances en matière de solutions durable mais aussi d’être en contact avec les startups de demain. Nous échangeons avec les entreprises partenaires (C & A, Adidas, Target, PVH et Zalando) sur leurs priorités en matière d’innovation et pilotons des projets transversaux clés pour l’industrie.
Enfin, Fashion for Good est un catalyseur pour rassembler les collaborateurs de Kering autour du développement durable via le prisme de l’innovation.

Nous nous sommes fixé l’ambitieux objectif de réduire notre EP&L de 40 % à horizon 2025. Les programmes que nous avons déjà mis en œuvre vont nous permettre  de le réduire d’environ 20 %. Mais pour réduire notre empreinte de 20 % supplémentaires, nous avons besoin d’innovations disruptives – des initiatives comme Fashion for Good doivent nous y aider.

M : Comment voyez-vous l'avenir des marques de mode sur le plan de du développement durable ?

CG : Le développement durable va continuer à s’intégrer et à se développer au sein des stratégies des marques, c’est une nécessité !

M : Qu'est-ce qui selon vous fera qu'un jour les critères de développement durable seront totalement intégrés aux habitudes de consommation?

CG : Derrière chaque client/consommateur, il y a un citoyen, et nous constatons déjà, aujourd’hui, que la prise de conscience est de plus en plus grande, dans le monde, et que l’effet de « tendance » qui porte les sujets de développement durable devient une tendance de fond.

Nous savons aussi que la jeune génération, les Millenials, est beaucoup plus sensible à ces sujets, ils sont mieux informés et posent des questions sur la provenance des matières, le bien-être animal... Des études montrent qu’ils sont prêts à payer davantage pour consommer des produits responsables, sur les plans social et environnemental.

Ce sont des signaux positifs et qui montrent que nous avançons sur la bonne voie, qu’il faut aller plus vite et rester optimistes !

 

Merci à Christine Goulay d'avoir pris le temps de répondre à nos questions et à Ambre Bernard pour s'être chargée de la coordination de cette interview.

Pour lire les rapports Kering sur le luxe et l'environnement c'est par ici.


Le défilé Koché : Savoir-faire et street, sans faux-semblants.

Hier se déroulait au siège du Parti communiste français, place du Colonel-Fabien (magnifique bâtiment d’Oscar Niemeyer) le défilé de la marque Koché. Fondée en 2015 par Christelle Kocher, ce label n'a eu de cesse de nous surprendre et de brouiller les pistes. Que l'on ne se méprenne pas, l'identité de Koché est claire, affirmée et reconnaissable. Sa manière de brouiller les pistes se niche dans ses inspirations, le choix de ses matières et la mise en scène de son univers.

 

défilé Koché

 

Koché reste dans les esprits comme une marque qui, en matière de défilés, n'a pas froid aux yeux et n'hésite pas à sortir des sentiers battus. On se souvient du passage du Prado, de la Canopée des Halles, de cette ambiance brute, de cette énergie street et décomplexée. Si le choix de l'espace Niemeyer peut surprendre par son côté statutaire, il n'a rien enlevé à l'énergie du défilé. Peut-être en recherche "d'un certain âge adulte" décrit par les médias, Christelle Kocher ne renie rien de son ADN et l'ancien siège du Parti communiste français s'est fait pour quelques minutes l'écrin d'un joyeux festival de couleurs et de matières. Véritable leçon de savoir-faire, le défilé Koché rappelle que l'on peut être novateur et avant-gardiste tout en sachant d'où l'on vient.

Également directrice artistique de la maison Lemarié, Christelle Kocher montre avec maestria sa connaissance et son amour des techniques, des belles matières et de détails de précisions. Ici il n'y a pas de citations, que des absorptions. Les matériaux s'entrechoquent, attrapent la lumière, rien ne s'accorde vraiment et pourtant tout est cohérent. Si l'on reconnait de la wax, celle-ci est interprétée, rebrodée, magnifiée. Les tuniques tatouage portées comme des secondes peau (comme un hommage à Margiela) font l'objet d'une recherche minutieuse de motifs propres à la marques. La dentelle se mêlent aux tissus techniques, le jersey aux broderies, les bijoux bling à la pureté des lignes d'une combinaison seconde peau.

 

défilé Kochédéfilé Koché

 

Chez Koché, être "inclusif" n'est pas un vain mot. Véritable serpent de mer depuis plusieurs saisons, chaque maison semble se targuer de faire défiler qui des mannequins de noir(e)s, qui des corps tatoués, qui des beauté "atypiques", qui des "gens de la rue"... à l'espace Niemeyer 62 mannequins nous ont offert une vision de ce que "diversité" signifie. Avec simplicité et évidence, la multiplicité des corps  et des cultures n'est jamais venue éclipser le travail du vêtement. Lorsque l'une des mannequins arrive coiffée d'un hijab, ce que l'on remarque avant tout c'est la richesse des broderies qui l'ornent, l'accord parfait avec le top près du corps et brodé avec la même élégance. Le signe est religieux mais est présent avant tout parce qu'il fait partie de la vie en dehors du catwalk, de la rue, non pour satisfaire la tendance ou aller chercher de nouveaux marchés juteux. Le manteau fait de centaines de petits drapeaux assemblés n'est pas là pour duper le spectateur. Koché englobe autant de références et d'influences que possible mais rien ne vient vernir la surface d'un montage marketing. Souvent on distingue tendance, expression et savoir-faire Koché ne choisit pas et coche toute les cases qui font les facettes de cette marque à part. Sans fard, il est possible de dire "Koché c'est l'instantané d'un monde et d'une génération". Pour une fois, on y croit.

Faire de la mode, c'est regarder une histoire et une société en face. C'est absorbé un héritage et le digérer pour proposer quelque de nouveau. Pour faire avancer les formes et les techniques. Tout en sublimant cela, Koché semble avoir compris l'alchimie subtile qui préserve du mauvais-goût et du buzz scandaleux tout en bouleversant le quotidien et l'attendu. Que l'on aime ou que l'on déteste, il n'y a pas de tiédeur dans ce travail. Il est le fruit d'une véritable observatrice de son temps.

 

 

défilé Koché

 

crédits photo : Tagwalk et Felipe Barbosa pour Le Monde

Merci à Patricia Lerat pour son invitation !


Projet Itinérance par l'Atelier Bartavelle : yayas, tricot et lien social sous le soleil de la Grèce

Le 18 juillet dernier nous avions fait le portrait de la marque Atelier Bartavelle. L'occasion pour nous et pour vous de découvrir un univers plein de grâce où les valeurs du savoir-faire et du temps jouissent d'une place centrale et essentielle dans l'ADN de cette jeune marque. Aujourd'hui nous vous rapportons l'entretien réalisé  vendredi dernier avec Alexia Tronel co-fondatrice avec Caroline Perdrix de l’Atelier Bartavelle. Comme évoqué dans notre précédent article, la marque de vêtement aux airs méditerranéens n'est pas le seul projet des deux jeunes femmes. Itinérance s'articule autour des collections de la marque et vient en échos à l'essence d'Atelier Bartavelle. Indépendant du jeune label, il en est pourtant indissociable et nourrit la même volonté de préservation des cultures, mise en valeur des savoir-faire et retour aux essentiels. 

Modelab : Bonjour Alexia, merci de m'accueillir dans votre toute nouvelle boutique atelier, peux-tu nous parler du projet Itinérance que vous avez entamé cet été ?

Alexia Tronel : L’idée d’Itinérance est de promouvoir, mettre en valeur les initiatives positives dans la mode en Méditerranée. Le terrain de jeu c’est la Méditerranée seulement. Dans la continuité de la marque Atelier Bartavelle qui prend racines dans cette culture. En s’inspirant de nos deux parcours (Alexia a un profil études en sciences politiques et Caroline est diplômée de la Chambre Syndicale de la Couture et des Arts Décoratifs) et notre amour pour la Méditerranée, nous avons cherché à conjuguer ces facettes de nos personnalités. Le Projet Itinérance est né de cela, de la conjugaison d'une esthétique et d'une conscience sociale et culturelle.  En partant de ce projet de mettre en valeur des savoir-faire, l’idée de faire le tour du bassin méditerranéen s’est naturellement imposée car c’est un véritable creuset culturel (qui en plus correspond parfaitement à l’ADN d’Atelier Bartavelle qui se nourrit complètement de l’atmosphère de cette mer si particulière).

Nous avons donc commencé cet été par la Grèce, puis vont suivre la Tunisie, le Maroc, le Liban et la Turquie.

M : Au-delà de votre attrait pour la culture Méditerranéenne et de l’univers de l’Atelier Bartavelle, pourquoi avoir choisi le pourtour de la mer Méditerranée comme cadre au projet ?

AT : Nous avons choisi la Méditerranée parce que c’est un noeud de civilisation, intrication de problèmes et d’enjeux qui ne s’arrêtent pas à la seule géopolitique. La mer Méditerranée est la mer la plus polluée au monde. L'un des acteurs qui l'a le plus polluée, c'est l'industrie textile, avec notamment les micro-particules de plastiques qui proviennent des cycles de vie du vêtement. À cela s’ajoute le gros facteur humain dramatiquement relaté dans les médias. Sans dénoncer directement cela, notre envie était de montrer des choses différentes de la Méditerranée pour donner envie aux gens de préserver ces cultures, cet environnement. Il faut créer du lien pour protéger. Il faut donner un autre visage pour donner envie.

M : Comment articulez-vous cela ?

AT :  En proposant chaque fois une histoire différente. La première édition en Grèce se basera sur la notion de savoir-faire et de la transmission. La prochaine aura pour approche l’artisanat au niveau local. Peut-être que la suivante aura pour sujet les réfugiés, comment les former, les aider, les intégrer. On aborde toutes les questions avec un angle inhabituel et surtout avec des gens qui ont un rapport à la mode et plus largement à la vie qui n’a rien à voir avec ce que l’on connait à Paris.

M : Êtes-vous accompagnées dans ce projet ?

AT : Nous avons plusieurs partenaires sur ce projet ; le ministère de la Culture et Voyageurs du Monde principalement mais également la Fondation EY et les labels Antifashion, Une Autre Mode est Possible.

L’idée est de vraiment s’entourer de personnes qui sont expertes dans leur domaine qui ont un véritable savoir-faire et qui pourront nous guider dans la recherche de matières locales, de circuits court et de savoirs ancestraux. Nous fonctionnons beaucoup à l'affect et nous avons beaucoup de chance car nous sommes entourées de personnes avec lesquelles nous avons établi des liens forts et qui font montre d'une adhésion pleine et entière à notre démarche.

Itinérance Atelier Bartavelle

 

M : Pourquoi un projet sur le tricot pour commencer ?

AT : Caroline avait exposé il y quelques années au MUCEM (Marseille) un travail sur le pull marin. Il faut savoir que les pulls marins sont de véritables cartes d’identité. Chaque famille de pêcheurs a son point qui lui est propre. C’était un véritable passeport textile. Cette histoire nous a fait faire le lien avec la Grèce, 

Cette histoire nous a fait faire le lien avec la Grèce, à l'odyssée maritime d'Ulysse et sa géographie constituée d'une multitude d'îles et qui par extension recèle de nombreuses famille de pêcheurs. On cherchait un peu à transposer cette histoire de « pulls identitaires ».

M : Du coup vous avez choisi la Grèce pour un savoir-faire particulier en tricot ? 

AT : Cela fait partie d'une réflexion générale. Évidemment on marche au coup de coeur et à l'intuition. Pour la Grèce c'est parti d'une histoire qui nous a touchée mais évidemment c'est avant tout la conjugaison de l'histoire et de la présence de savoir-faire qui a fait que l'on s'est retrouvées là-bas.
Bon, blague à part c'est aussi le deuxième ou troisième cheptel de moutons d'Europe. Pour un projet sur la laine, on s'est dit que c'était pertinent, nous n'avions juste pas envisagé que l'industrie de la laine était sinistrée en Grèce et que la majeure partie de la laine provenait de l'import car les producteurs ont pour la plupart mis la clef sous la porte. 

Mais on tient à dire que notre laine vient quand même du dernier fournisseur de laine de Grèce Molokotos qui nous a raconté son incroyable histoire, et qui fait de la laine de qualité même si elle ne provient pas de moutons exclusivement grecs !

M : Comment avez-vous choisi les autres destinations? Est-ce que vous aviez l’intuition qu’il y avait déjà des savoir faire qui vous intéressaient là-bas ?

AT : Ensuite pour ce qui concerne le Maghreb, on ne pouvait pas omettre le fait que c’est à l’heure actuelle une des zones de production de textile privilégiée pour l’Europe et donc un réservoir de talents et de culture textile non négligeable. De plus, dans le cadre des problématiques que l’on soulève avec cette initiative, nous voulions montrer d’autres histoires sur le Maghreb que ce que l’on a l’habitude d’entendre. Le choix Liban a été fait car ça a été un centre culturel majeur dans le passé (et encore aujourd'hui pour la région) et puis il y aussi un facteur personnel puisque nous avons des attaches là-bas. La Turquie, on connaissait très bien toutes les deux et puis c’est un carrefour de civilisations incroyable.

M : Est-ce qu’il y a des « no go » destinations ?

AT :On a écarté certaines destinations trop compliquées à mettre en oeuvre ou trop problématiques sur la place des femmes ou des aspects sécuritaires notamment. Bien sûr il y a une dimension sociale dans notre projet mais nous souhaitons rester au maximum neutres et apolitiques (et "safe"). Je rêve pour ma part de partir en Egypte...

Itinérance Atelier Bartavelle

M : Concentrons-nous sur votre première destination, comment trouve-t-on des yayas en Grèce pour faire des pulls en plein mois d’Août ?

AT : Nous sommes parties en mai avec Caroline pour faire notre repérage, après avoir envoyé des mails à tout notre réseau disant : « On cherche des grand-mères en Grèce et qui savent tricoter. ». Autant dire qu'on a fait rire pas mal de monde (rires). De contact en contact on réussi à isoler deux pistes et c'est la piste de l'île de Tinos que nous avons explorée en premier. Il y a sur cette île deux associations de grand-mères qui font du tricot ensemble. Quand elles nous ont dit « ok on le fait » on était extrêmement heureuses mais en même temps presque surprises. Cette rencontre, ça relevait quasiment du surnaturel.

M : Comment se passe la communication ? Quelqu’un parlant grec vous accompagnait?

AT : Certaines parlaient un peu le français, une avait travaillé dans une ambassade et parlait l’anglais, la majeure partie du temps on s’est très bien débrouillées. On a eu beaucoup de chance (rires).

M : En terme de processus créatif, quel a été le déroulé de production ?

AT : Caroline avait fait sa gamme de couleurs et acheté la laine avant le départ pour Tinos. Elle a ensuite fait une réunion avec toutes les grand-mères et les a vues une à une pour connaître leurs aptitudes en terme de tricot. Seuls deux modèles étaient proposés ; un pull col rond et un pull col roulé en format unisexe. Elles ont donc décidé ensemble de la forme et des couleurs de chaque pull. Il s'agit vraiment de co-création. On a eu quelques petites surprises (dont un point inconnu spécialement réalisé pour l'occasion et quelques écarts de mesure) qui font tout le charme de l'édition. Tout s'est superbement déroulé.

M : C’est génial de pouvoir échanger et se rencontrer sur un savoir-faire aussi familier  et familial que le tricot ! 

AT : Oui et c’est vraiment l’ADN de ce projet : la rencontre. Caroline est allée chaque jour tricoter avec les grand-mères. Elle a réalisé elle-même des pulls pour apprendre de nouveaux points, de nouvelles techniques et surtout s’intégrer au groupe. Elle a partagé leurs vies, leurs quotidiens, leurs habitudes. On n’arrive pas en tant que donneurs d’ordre. On vient partager des moments. On fait vraiment du tricot un lien social. L’important c’est l’expérience de ce lien. Et si en regardant notre travail les gens pouvaient se poser la question du lien social et notamment avec les personnes âgées dans nos sociétés, on aura réussi une partie de notre objectif.

M : Vous rétribuez les yayas pour ce projet ?

AT : Oui, en laine ! (rires) À notre  grande surprise, le deal qui les arrangeait le plus était que nous prenions en charge l'achat de la laine pour la saison associative à venir. La vente des pulls nous permettra de couvrir les frais liés à ce projet. Avant toute chose, nous espérons que ce projet aidera tous ces acteurs locaux et notamment notre fournisseur de matière première. Nous sommes convaincues qu'il faut parler de ces gens pour préserver leur savoir-faire, les mettre en valeur pour qu'ils ne disparaissent pas.

Itinérance Atelier Bartavelle

M : Donc concrètement, combien avez-vous de pulls et que vont-ils devenir ?

AT :  Nous n’avons pas que des pulls ! Nous avons aussi de grande boucles d’oreilles créoles entièrement habillées de laine au crochet. Donc en définitif nous avons 12 pulls… et plein de boucles d’oreille. L’idée pour cet automne jusque début novembre est d'exposer ces pulls. Cela commence avec une présentation aux Galeries Lafayette de Nice pour l’opération Go for Good (vernissage le 20.09.2018). Ensuite nous avons un vernissage le 11 octobre dans le Marais dans une galerie, où serons dévoiler tous les pulls ainsi que les photos du carnet de bord réalisées par Philippine Chaumont & Agathe Zaerpour. Puis pour une dernière étape nous exposerons à Athènes dans le musée Benaki dans le département textile de cette grande institution. Nous avons rencontré une conservatrice sur place qui s’occupe de la conservation des savoir-faire grecs qui s’est vivement intéressée à ce projet. Bien sûr on fera venir les yayas ! À la suite de cette exposition, tous les pulls seront mis en vente, sur notre site internet ainsi que dans l’atelier boutique (qui sera finie d'être installée d'ici là).

M : Vous allez en faire de véritable pièces de collection exclusives !

AT : Malgré le temps passé à créer leur histoire, à les fabriquer et leur rareté, on a essayé de faire des prix au plus juste. Ce qui nous amène à penser à la pérennisation de ce projet. On a eu beaucoup de retours positifs, beaucoup de relais dans la presse grecque, et beaucoup de grecs nous ont écrit. Ils étaient très flattés que l'on s'intéresse à eux, à leur culture et à leurs grand-mères. Du coup on est en train de voir avec l'association comment continuer à faire des pulls en slow fashion avec des yayas grecques avec un pull par mois produit sur commande.

Itinérance Atelier Bartavelle

M : Quand repartez-vous ?

AT : Dès le début de l’année 2019. Cette fois nous irons en Tunisie.

M : Vous savez déjà le type de vêtement ou de savoir-faire que vous mettrez en avant ?

AT : Oui nous y réfléchissons déjà. A priori cette édition se tournera d’avantage vers l’artisanat vraiment local pour le coup. Nous avons l’idée du produit mais nous laissons encore planer un peu de suspens.

M : Comment voyez-vous l’avenir commun de l’Atelier Bartavelle et de ce projet ?

AT : Ces deux projets se nourrissent et se répondent. Itinérance nous permet d'effectuer un travail de sourcing et de réflexion pour Atelier Bartavelle et la structure d'Atelier Bartavelle ainsi que le rythme de nos éditions nous permettent de dégager du temps pour nos propres recherches sur Itinérance. Nos éditions sont réduites, leur rythme s'adaptent à une idée de la mode raisonnée et raisonnable. Nous ne visons pas un développement exponentiel. Nous voulons montrer un autre voie, une autre façon de considérer le vêtement et sa consommation. Nous espérons que les personnes qui achèterons nos pulls de yayas les chériront pour ce qu'ils sont ; les résultats d'un travail artisanal réalisé dans une certaine harmonie sociale et une dynamique de transmission inter-culturelle et inter-générationnelle. C'est l'histoire du vêtement, et la connaissance de ceux qui l'ont réalisé qui lui donne sa valeur.L'association Itinérance nous permet d'aller vers l'exceptionnel et la marque Atelier Bartavelle montre qu'une autre façon de faire de la mode est possible d'un point de vue pratique et business. Nous espérons avoir trouvé l'équilibre parfait !

 

Itinérance Atelier Bartavelle

 

Merci à Alexia pour son temps et son accueil.

Retrouvez les deux créatrices et les fameux pulls de yayas le 11 octobre pour le vernissage de leur exposition à la Galerie DD au 5, Cité Dupetit Thouars à Paris.

Crédits photos : Philippine Chaumont & Agathe Zaerpour @Chaumont-Zaepour