Rūh : Le charme discret venu d'outre-Atlantique

À l'heure du tout Instagram, il semble que chaque produit pour se vendre doit être catapulté sur les réseaux sociaux pour se vendre. Le désir 2.0 a supplanté en quelques années toutes nos habitudes de consommation. Tant et si bien qu'aujourd'hui si une marque n'a pas d'Instagram, ni de site, ni de Facebook nous sommes désorientés.

Et si justement, le désir pour un objet naissait du mystère? Une marque new-yorkaise a fait le pari de l'extrême discrétion comme stratégie de marque et de communication. Preuve de l'efficacité de son concept, elle fait les choux gras d'une certaine presse spécialisée et serait en passe de devenir la marque la plus désirable de la rentrée. Mais au-delà du coup de buzz, la démarche mérite que l'on s'y attarde. Si l'on mesure cette initiative à l'aune de l'investissement habituel en terme de communication des marques pour vendre leur collection, Rūh apparaît comme un challenger aussi inattendu qu'innovant. Focus sur une belle discrète qui a trouvé le moyen de faire parler d'elle sans ouvrir la bouche.

 

Label new-yorkais Rūh

 

La base d'un bon lancement de marque se construit sur une solide communauté. Chaque conférence sur le succès d'un bon business de mode, chaque success storyteller le répète à l'infini. Pourtant il y a plusieurs chemins pour élaborer son groupe de fidèles de la première heure. Créer le mystère et exciter la curiosité est celui choisi par Sonia Trehan, fondatrice du label Rūh qui sera lancé officiellement dans le courant du mois de septembre. Cette "techno-phile" fait référence aux clubs masculins qui ont connu leur âge d'or au XIXe siècle pour expliquer sa démarche. Son objectif est aujourd'hui de créer un club fermé de femmes. Le label Rūh en sera le socle, la proximité avec les consommateurs l'étendard, le luxe la signature.

Point de lieu physique pour porter l'image de marque. Le site n'est accessible que sur inscription et seules quelques privilégiées triées sur le volet, une fois leur code d'accès reçu peuvent pré-commander la collection entièrement réalisée en Italie, mélange de pièces image et de pièces casual via un contenu additionnel appelé "The Journal". Lancé officiellement le 10 septembre prochain, il deviendra par la suite le portail d'accès des membres du club, et un support éditorial qui mettra en lumière les membres de la communauté ainsi que la manière dont elle la nourrissent. Le site n'aura jamais vocation à devenir marchand. Il restera le point de rencontre de la communauté et le point de départ de "son ethos et de ses valeurs" (Sonia Trehan in Business of Fashion, 1er septembre 2018). L'Instagram, privé,  est lui aussi accessible qu'à un certain nombre de "happy few" et les followers potentielles sont soumises à l'approbation de Sonia elle-même. Inspirée par le magazine semestriel Gentlewoman, Sonia Trehan souhaite se créer une communauté sur-mesure entre sororité et liste VIP. Après la haute couture, serait-ce le temps du concept de "haute communauté" ?

 

Label new-yorkais RūhLabel new-yorkais Rūh

 

Afin d'entretenir cette communauté, des événements physiques réguliers seront mis en place dès le mois de Novembre. Sur la base de table rondes, conférences et ateliers, Sonia Trehan compte bien créer l'émulation au sein même de sa maison new-yorkaise. Entre décontraction, élitisme, bon enfant et réseautage, les membres pourront se retrouver autour d'une même conception de la mode, de l'art ou encore des lettres et du design. Comme l'on tenait un salon les siècles passés.

 

“We want to provide an escape from the noise and pressures of being overly accessible

and on display in an increasingly public world and speak to that intimate part of us that wants a more meaningful connection to style.”   Sonia Trehan

 

Et si le nouveau luxe c'était l'exclusivité effective ? Pas de celle que vendent les géants du luxe qui restent esclaves de leur taille et de leur rentabilité. Non. Celle qui répondrait à une ancienne conception de ce qui se veut luxueux, celle qui ne rougit pas de dire : " ce qui est luxueux, c'est ce qui est inaccessible au plus grand nombre". Avec beaucoup d'adresse Sonia Trehan suscite l'intérêt et le désir en distillant au compte goutte les images et les informations sur sa marque. Elle réussit ainsi le tour de force de questionner par la même, avec une certaine frontalité, la notion de luxe. Si elle ne cache pas s'être entourée des meilleurs pour monter cette nouvelle aventure (conseillers de chez Lane Crawford, Hudson’s Bay ou encore anciens AllianceBernstein, Goldman Sachs et Karla Otto) et qu'elle a conclu un contrat d'exclusivité avec Net-à-Porter dans le cadre de son programme d'accompagnement Vanguard , Sonia Trehan affirme avec force sa volonté de ne pas devenir une marque de grande envergure. L'idée est vraiment de créer une entité qui dépasse réellement la simple marque de mode.

 

“[Overall] we’re addressing a specific need and sentiment among women who value their appearance but perceive it

as an extension of who they are rather than something crafted solely for the world to see.”  Sonia Trehan

 

Label new-yorkais RūhLabel new-yorkais Rūh

 

Au-delà de l'évidente manœuvre de marketing et de communication, il est intéressant de noter le retour dans les esprits de cette mode feutrée des salons. De celle que l'on abordait sur invitation, dans l'exclusivité la plus totale, à l'abri des hôtels particuliers, des studios et même parfois des visites à domicile. Les clientes d'alors formaient une communauté de fait ; celle des femmes privilégiées qui se reconnaissaient entre elles au détour d'un dîner, d'une cérémonie, d'un bal ou d'une partie de campagne. Alors un halo de mystère entourait la mode et ses créateurs, alors le luxe se nichait dans un écrin d'exceptionnel. Reste à connaître les gammes de produits et de prix. L'image est là, forte et désirable, le style s'inscrit dans un certain air du temps tout en proposant des formes avec du caractère. Tout est en place pour un bel avenir.

Peut-être un jour les femmes Rūh se reconnaitront entre elles. Espérons qu'elles formeront alors un réseau riche et influent comme jadis les clubs anglais, et non une simple armée de portefeuilles avides de pièces exclusives... à poster sur leurs Instagram.

 

Label new-yorkais Rūh


La délicatesse de l'homme Saint Sernin à l'épreuve des préjugés

Cette semaine thématique avait pour vocation de questionner les termes de la masculinité contemporaine et l'implication des designers de mode dans les représentations qui s'y rattachent. Nous avons pour conviction que le vêtement dépasse dans sa fonction la simple praticité. S'il n'y a rien de révolutionnaire dans cette posture, ceux qui l'embrassent pleinement et se servent du vêtement comme vecteur de pensée le sont bien souvent. De nombreuses fois, les articles de Modelab ont défendu l'idée que l'innovation dans la mode ne se résume pas à la simple incorporation de technologie dans le textile, le processus de création , d'industrialisation etc... Innover dans la mode commence dès l'instant où l'on pense le vêtement et son porteur différemment. Contredire les clichés sur la masculinité, interroger la notion de genre et les supposées caractéristiques qui s'y rattachent, c'est déjà être innovant. Aujourd'hui, la mode commence à s'éveiller à ses raisonnements, et même si les prises de position restent parfois encore à la marge, les choses bougent. Pour terminer cette semaine placée sous le thème de la masculinité, nous vous proposons aujourd'hui un focus sur Ludovic de Saint Sernin. À sa manière ce jeune créateur bouleverse les codes du masculin, mais aussi du féminin. Brouillant les pistes avec élégance, il révèle combien notre perception se construit sur des paradigmes culturels arbitraires.

 

 

Regarder, étudier une collection de Ludovic de Saint Sernin s'est faire la rencontre d'un réel amoureux du vêtement et du corps masculin. Avec la délicatesse d'un admirateur secret, le nouveau venu sur la scène mode fraîchement récompensé par un prix de l'ANDAM, déshabille les corps autant qu'il les pare. Et l'on peut entendre cette phrase au sens propre comme au figuré. Ludovic de Saint Sernin joue énormément avec les œillets, les rivets, les boutonnières et les laçages en tout genre, dans une sorte de sublimation du corps, mais par ce biais "déshabille" sa mode de toutes les impressions de déjà vu et de toutes les conventions lié au genre masculin.

Diplômé de l'école Duperré, il fonde en 2017 sa propre marque après avoir officié auprès d'Olivier Rousteing chez Balmain. De ce passage par la prestigieuse maison Parisienne il aura gardé sûrement un goût assuré pour les corps sexualisés et la mise en scène de ces derniers. Puisant son inspiration du côté notamment du photographe Robert Mapplethorpe il propose une vision de la mode masculine non seulement osée car très référencée queer et très suggestive, mais surtout à contre sens des normes sociales connues et reconnues. Tant dans ces vêtements que dans la manière de les mettre en scène, Ludovic de Saint Sernin dévoile une vision de l'homme qui fait la part belle à la délicatesse, à l'alanguissement et à la sensualité. Autant d'attributs normalement réservés au genre féminin.

Que l'on aime ou que l'on déteste, Ludovic de Saint Sernin a le mérite de faire sa mode comme il l'entend, sans soucis de tendance ou du qu'en dira-t-on. On qualifie ses silhouettes d'efféminées, il rétorquera surement que l'élégance ne se loge pas que dans l'épaisseur des muscles, ni dans la virilité inculquée par la culture du plus grand nombre. L'élégance c'est avant tout le tombé d'une manche, le secret d'un trench noué nonchalamment et surtout, l'assurance de porter haut une certaine forme de beauté. Si les convictions pour une mode différentes sont bien là, cela doit se faire par le biais d'une esthétique léchée, d'un sens du vêtement maîtrisé, le designer y tient:

“Given all the recent controversy, I wanted to address that in an elegant way. It’s important to remember that things can be handled tastefully.”

Ludovic de Saint Sernin

 

Chez de Saint Sernin la célébration du corps masculin se fait à travers un vestiaire chic qui fait fi des codes traditionnels du genre et une inflexion naturelle vers un minimalisme piqué d’érotisme. Savant équilibre entre élégance et sexualité à peine révélée, c'est sans ostentation pour l'ostentation que le jeune ouvre de nouvelles perspectives pour la mode. Chaque pièce dire à celui qui la regarde :

" Pourquoi un home ne pourrait-il pas porté une brassière? Un pantalon ouvert et échancré? Un dos nu? Pourquoi l'érotisation du corps de la femme passe systématiquement par la révélation de la chair et celle de l'homme par son enrobement ? "

Il est intéressant de noter que pour une fois le vestiaire masculin se nourrit du vestiaire féminin et non l'inverse. On ne cherche nullement chez Saint Sernin une masculinité commune à de nombreuses autres maisons : muscles, tailleurs, sneakers, force, domination, puissance. Ici l'homme est un être délicat et sensuel, et joue avec les codes queer sans s'y enfermer. Il n'en reste pas moins éminemment sexuel et paradoxalement viril.  Mais là où Ludovic de Saint Sernin réalise un tour de force, c'est dans sa capacité de faire de cette collection si singulière un centre d'attraction pour les femmes. Lorsqu'il s'est décidé à lancer une ligne femme, cette dernière ne s'est pas simplement calquée sur la ligne homme avec une même proposition de forme et de style. Elle a repris les modèles point par point.

" J'aime aussi l'idée qu'une femme puisse regarder l'un des garçons de la présentation et se dire que son look lui irait bien à elle aussi. Cette collection représente pour moi une coming of age story. "

Paroxysme du no gender ? Sûrement, d'autant que chacun s'accorde à dire que l'élégance et la beauté des pièces sont au rendez-vous tant sur les corps masculins que féminins.         " Bien que présentée sur des garçons, la collection est aussi bien destinée aux hommes qu'aux femmes ", concède-t-il en interview. "Facile, direz-vous, les femmes empruntent depuis des décennies des vêtements aux hommes!" Pourtant que dire de sa collaboration avec Repetto pour une série de chaussons lacés? De ses décolletés? De ses fentes qui font leur apparition aussi bien sur les manteaux que sur les pantalons? Non vraiment, Ludovic de Saint Sernin semble avoir trouvé le dosage idéal pour qu'un jour nous puissions toutes réellement piocher dans la garde de robe de notre amoureux/ meilleur ami/frère/père. Le modélisme semble même avoir été pensé pour un corps dont les caractéristiques sexuelles biologiques des deux genres auraient été réduites à la portion congrue.

 

Ludovic de Saint Sernin

Peut-être que la meilleure clef de lecture pour aborder la mode de Ludovic de Saint Sernin serait de considérer qu'il fait des vêtements avant pour des êtres humains. De Saint Sernin habille des corps avant d'habiller des êtres sociaux. Bien sûr l'univers est très gay, très sexualisé et pour autant ce n'est pas ce que l'on retient en dernier lieu. Après tout, il est bon de voir que les poses lascives et suggestives ne sont pas réservées aux mannequins femmes et aux back-rooms. Peut-être est-ce là que Ludovic de Saint Sernin initie son innovation dans la mode ; en considérant qu'il n'y a pas qu'une forme de désirabilité des corps. Il ouvre la voie à une mode plus tolérante dans ses représentations et moins enferrée dans des représentations soit obsolètes, soit étrangères à certaines sensibilités. Peut-être qu'enfin hommes et femmes ont trouvé un créateur qui les met réellement sur un pied d'égalité, chacun étant tour à tour proie et prédateur d'une certaine séduction suggestive sans qu'aucun ne se fige dans un rôle pour ne plus jamais en sortir.

 

Crédits photos : Hunter Abrams

Découvrez la collection ici !


Atelier Bartavelle : Méditerranée et itinérance, quand la mode marche au rythme du sud.

Basée entre Marseille et Paris, Atelier Bartavelle est une jeune marque qui prend racine dans la culture méditerranéenne. Fondée par Alexia Tronel, spécialisée dans le développement durable, et Caroline Perdrix, diplômée de la Chambre Syndicale de la Couture Parisienne, Atelier Bartavelle propose une vision de la mode engagée, pleine de sens et ancrée dans un territoire. Il ne s'agit pas de faire d'une situation géographique un axe de commercialisation ou de communication. L'essence de l'Atelier Bartavelle se trouve dans les collines surplombant la Méditerranée comme l'indique le nom, référence au livre de Marcel Pagnol et à la tant convoitée perdrix "Bartavelle". À distance des clichés sur les cotonnades provençales Alexia et Caroline proposent une mode actuelle, des pièces dans l'air du temps dont la simplicité permet à chacune et chacun d'imaginer leur vêtement prendre place dans son vestiaire. Nous avons eu le plaisir d'écouter Caroline Perdrix présenter l'Atelier Bartavelle lors d'un fashion MeetUp organisé par l'IFM à Station F et nous décidons aujourd'hui de mettre en lumière cette très belle marque.

 

Atelier Bartavelle

 

Atelier Bartavelle est avant tout une histoire d'engagement et de valeurs :

  • des circuits courts et locaux,
  • une interrogation ininterrompue sur le sens de la mode,
  • une mise en valeur des savoir-faire invisibilisés par le système actuel et la grande distribution,

Avec leur marque, les deux créatrices souhaitent montrer "une nouvelle voie pour un nouveau luxe" portée par des valeurs sociales, le souci de la qualité et de l'héritage. Chez Atelier Bartavelle on conjugue sans faux-semblants modèle de création engagé, vision de la mode durable et produit désirable. Avec des collections au nombre de pièces rationalisé, raisonné, le principe des éditions limitées et attendues par la clientèle pilote toute l'offre de la marque. À l'heure actuelle, si vous cliquez sur la partie e-shop de leur site, vous êtes accueillis par un simple :

 

"OUT OF OFFICE

Nous revenons en septembre pour vous présenter la prochaine édition.

Dans le cadre du projet associatif ITINERANCE, on vous fabrique tout l'été des pulls avec les Yayas de l'île de Tinos."

 

Voici l'esprit ; il faut savoir attendre les bonnes choses, savourer la patience de celui qui sait que quelque de chose de bon récompensera le temps. Atelier Bartavelle remet au centre de la marque, de la fabrication d'un vêtement,  la valeur du temps. Trop souvent laissé pour compte dans la mode, le temps ici impose son empreinte et on joue le jeu avec plaisir. Loin de la frénésie parisienne et des rythmes de collection, Atelier Bartavelle nous propose, sans cliché, la douce nonchalance de la Méditerranée. Et par la même démontre que vider la mode de son essence de savoir faire et de la patience nécessaire pour ce faire, est délétère.

Le projet est soutenu par les Ateliers de Paris depuis son lancement. En 2016, elles sont lauréates du Mediterranean Fashion Prize. Entourées par d’autres jeunes créateurs, elles sont membres du label «une autre mode est possible» depuis 2017. Elles figurent également parmi les initiatives sélectionnées par le ministère de la Culture pour une aide au développement en juin 2018.

 

Atelier Bartavelle

 

La force de la marque, c’est aussi ses collaborations avec des créatifs, artistes plasticiens, designers, écrivains, danseurs... qui viennent affirmer son ADN de collectif et enrichir son histoire. Ce caractère collectif fait également écho au projet Itinérance. Cette initiative associative dont les deux co-fondatrices de l'Atelier Bartavelle sont à l'origine. À partir de 2018 et sur une durée de 2 ans Alexia et Caroline (entourée d'une équipe) vont parcourir le bassin méditerranéen pour réaliser 5 éditions limitées de vêtements en collaboration avec des acteurs locaux de la mode. Cinq pays ont été sélectionnés : la Grèce, la Tunisie, le Liban, le Maroc et la Turquie. Ce projet a pour vocation de mettre en lumière toutes les " initiatives méditerranéennes positives et engagées, porteuses de sens et de dialogue pour conserver des savoir-faire uniques qui répondent aux enjeux environnementaux, économique et sociaux contemporains" (site internet de la marque). 

Sans jugement de valeur, il s'agit de montrer par l'exemple et l'usage que l'interrogation sur le sens de la mode peut donner lieu à des initiatives simples. Il est possible de travailler avec des ressources locales. Le circuit court peut se construire sur la base de relations humaines sans ambages et avec bienveillance. Communiquer  les savoir-faire artisanaux locaux et valoriser la place de chaque acteur dans le processus de création et de production fait appel au bon sens.

Du bon sens on en trouve aussi dans le choix géographique de ce projet. Bien sûr connaissant l'Atelier Bartavelle, son image et son récit la Méditerranée apparaît comme une évidence. Cependant si l'on pousse la réflexion plus loin, la Méditerranée est le creuset d'un patrimoine millénaire et unique mais également le théâtre d'enjeux déterminants tant sur les plans économiques et sociaux qu'environnementaux. Zones de conflits, pression démographique, drame migratoire, batailles pour la liberté (et notamment des femmes) la Méditerranée ne bénéficie pas toujours d'une mise en lumière bienveillante. Le projet Itinérance balaie les préjugés et pose sur cette région le regard bienveillant de ceux qui savent regarder au-delà des préjugés et des stratégies pseudo humanitaires condescendantes. Il n'y a pas de patos à faire des pulls avec des yayas grecques. Il n'y a qu'une histoire d'humains qui décident de collaborer par delà la mer, les frontières, les cultures et la langue.

Atelier Bartavelle

 

Les sceptiques et les mauvaises langues diront sûrement : "encore une initiative de quelques rêveurs sans perspective tangible de viabilité", " des européens qui font de la récupération culturelle et se donnent bonne conscience en appelant cela initiative sociable". Pourtant si ces mauvaises langues prenaient seulement le temps de lire ou d'écouter Alexia Tronel et Caroline Perdrix, leur conviction tranquille, leur absence d'ambiguïté sur leur ambition, la simplicité de leur vision de la mode et de l'humain, alors peut-être qu'ils se rendraient compte de leur erreur.

L'Atelier Bartavelle et le projet Itinérance sont les preuves concrètes qu'une autre mode est possible, qu'une autre manière de produire et de collaborer est possible, que prendre le temps de faire et d'écouter ne donne lieu qu'à de belles choses. Et cela n'a rien à voir avec le marketing et les paillettes.

Pour devenir partenaire du projet Itinérance c'est par ici !

Toutes les images proviennent du site Atelier Bartavelle et sont propriété de la marque.

Instagram : @atelierbartavelle

 


Le défilé Casa 93 fait la part belle à l'audace.

Hier soir la rédaction Modelab a eu l'honneur et le plaisir d'être conviée au défilé de la première promotion de l'école Casa 93.  Qu'est-ce que Casa 93 ? Sûrement pas une école comme les autres. Basée sur la notion d'égalité des chances, son concept est importé du Brésil et se calque sur le modèle de la Casa Geração Vidigal fondée en 2013, pour les jeunes du quartier de Vidigal, à Rio de Janeiro. Nadine GOnzales, cofondatrice du projet est à l'initiative des deux écoles chapeautées par l'association ModaFusion.

Casa 93, c'est une formation professionnelle proposant une méthode pédagogique innovante. c'est une école qui choisit de se tourner vers ceux que l'on oublie souvent trop facilement comme sa grande soeur de Rio de Janeiro. Fondée sur des valeurs bien trop souvent oubliées par nos entreprises et notre système d'éducation, elle fait la part belle à l'audace et au "pourquoi pas moi?".

Casa 93

"La mode aujourd’hui est un secteur d’activité exclusif peu durable socialement, culturellement, en terme créatif… Pour nous la mode de demain se doit d'être inclusive et créative. J’ai toujours trouvé dans la banlieue une inspiration puissante, à ce titre je suis pour un Grand Paris Créatif, et les projets de Casa 93 pourront contribuer à son émergence. C’est en assumant, sans la dévoyer, ses influences et sa diversité que la périphérie pourra continuer à se réinventer et se renouveler. Au delà de la formation et de l’insertion professionnelle, mon ambition est que la Casa 93 devienne un laboratoire / observatoire de l’esthétique de la périphérie dans chaque métropole en mutation."

Nadine Gonzalez, cofondatrice du programme Casa 93

Casa93 offre l'opportunité à un plus large panel de profils d'accéder aux formations de mode. Combien de talents qui s'ignorent n'oseront jamais poussé les portes des grandes écoles de mode ? Combien n'en auront même jamais l'idée par auto-censure ou par simple désinformation? Combien n'en ont tout simplement pas les moyens matériels?

Quel manque à gagner pour un secteur qui appelle le changement et l'innovation. Casa93 a pour vocation de révéler ceux qui ont perdu confiance, ceux qui sont convaincus que le milieu de la mode et de la création est inaccessible pour les jeunes issus des zones prioritaires. Pour ceux qui se sont perdus en chemin. Pour ceux que l'on a persuadé de choisir une route qui n'était pas la leur.

Le pari est osé mais nécessaire. Dans une industrie qui s'appuie encore malheureusement beaucoup sur le travail gratuit, l'exploitation des talents, des rapports de forces délétères qui épuisent les équipes, poser au centre d'un projet pédagogique l'épanouissement personnel, l'intégration sociale et l'insertion professionnelle par la créativité est un véritable bond en avant. En identifiant, formant, et promouvant les jeunes talents des périphéries sur le marché du travail, Casa93 rebat les cartes et change les paradigmes. L'entre-soi bien huilé du monde de la mode dans le viseur, cette nouvelle école casse les codes et affirme : "le talent est partout et surtout là où l'on ne l'attend pas". Vent de nouveauté dans les salons feutrés parisiens, il ne s'agit pour autant pas d'un nouveau microcosme underground, à la marge du système. Casa 93 bénéficie de parrainages solides et influents (notamment les fédérations du Prêt-à-Porter et de la Couture et de la Mode pour ne citer qu'eux), d'intervenants et de professeurs bénévoles, acteurs prépondérants du secteur (entre autres Dianes Pernet, Maroussia Rebecq, Jérôme Dreyfuss, Patricia Lerat...). Pour infiltrer et modifier un système mieux vaut en connaître les rouages...

 

Casa 93Casa 93

Sans restriction de diplômes ou de moyens, Casa 93 accueille ses étudiants selon les critères de sélection suivants :

  • la passion de la mode,
  • la créativité,
  • le talent,
  • la motivation.

Le processus sélectif se fait à travers un formulaire d’inscription, un entretien individuel et collectif. Une prépa de trois mois de septembre à décembre permet d'effectuer un premier tri parmi les admis et vérifier l'engagement et les capacités de réussite des élèves. S'en suivent une formation intensive de six mois puis à partir de juin une cession de coaching avec des professionnels prépondérants du secteur, pour ceux qui souhaitent entreprendre, mais également pour ceux qui souhaitent (re)commencer leur vie active sur le marché de la mode. Cette formation professionnelle gratuite s'adresse prioritairement aux jeunes talents issus des quartiers politique de la ville, de 18 à 25 ans mais fait de l'élève l'acteur de son parcours avec un système de paiement/remboursement des frais de scolarité en fonction de l'assiduité, du sérieux de l'étudiant et de son respect du règlement intérieur.

 

Casa 93Casa 93Casa 93Casa 93

 

"Je souhaite devenir créatrice de mode. J'ai choisi de travailler dans le studio de création, le journalisme ainsi que l'événementiel.
J'ai pris conscience de l'impact de la mode sur l'homme et l'environnement. Je souhaite que la casa me donne suffisamment d'armes pour être une actrice pertinente du changement."

Doris Traore, élève de la Casa 93.

Une école pour rompre avec les modèles en place et formé une nouvelle génération de professionnels, alertes et pertinents sur les nouveaux enjeux de la mode. Pourquoi on y croit ? Pour changer la mode, la prmeière clef d'entrée est l'éducation et la formation des futurs professionnels. Comment innover et rompre la chaine de la répétition des schémas si l'on reproduit au sein des écoles les lacunes du système professionnel et ses discriminations? D'où viendra le souffle nouveau si tout le monde est formé à penser sur les modes et est élevé dans les mêmes milieux ?

Caroline Hammelle rapporte dans son article du 18 janvier dernier les propos échangés en classe entre Alexandre Kourilsky (professeur) et l'un de ses éléves :

"_ Sérieusement, si on veut revisiter le sac de Jérôme Dreyfuss, il va falloir qu'on montre un peu qui on est"

Une sacoche Louis Bidon, ce qui représente la banlieue, c'est un faux sac de marque. Les grandes marques font bien des tenues de racailles pour Parisiens".

Touché. En réalité, ici, on est dans le temple d'inspiration de la mode", conclut le prof dont le but est d'aider ces jeunes à prendre confiance en eux et à démonter les clichés."

Le décor est planté. Ici pas de faux semblants, ni de fausse créativité de la rue. Ici chacun vient avec son vécu, son franc-parler ou sa timidité, ses attaches et ses blocages mais surtout avec son talent et son intelligence. Car c'est ce qui transparaît dans cette première présentation de la Casa 93. Beaucoup de spontanéité, des idées et une franche débrouillardise.

 

Casa 93

 

Pour présenter leur collection upcyclée où se mélangent les influences et les techniques (plastiques crocheté, broderies silliconées, superposition de tissages aux formes organiques, vestes déstructurées, jeu de transparence et silhouettes modulables), les élèves de la Casa 93 ont imaginé quatre tableaux suivant quatre stations de la ligne 13 à Paris.

Suivant cette mise en scène, les jeunes créateurs posent les jalons d'une reflexion limpide sur notre société, ses enjeux et leurs interrogations à eux, premiers acteurs d'un futur parfois incertain. Dans un quotidien fait d'attentes, de répétitions et de frustrations symbolisé par les couloir de la ligne 13, ces jeunes ouvrent une brèche le temps d'un défilé qui n'a de défilé que le nom. Les modèles, amis bienveillants et investis pour la plupart, marchent, dansent, se touchent, explorent les vêtements qu'ils portent et les habitent avec naturel. Les corps sont ceux de tout le monde, on a laissé  les diktats au placard. Personne ne marche droit devant soi avec le regard vide en mettant consciencieusement un pied devant l'autre. On exhibe tatouages, maquillage, piercing, cellulite, genoux cagneux, tétons, petits boutons, cheveux lisses, crépus, rasés... la rue est vraiment là. Pas de posture de studio, de version fantasmée de la banlieue, de ses habitants, de ses codes. Place de Clichy, on rêve les yeux ceint de perles. Métro Garibaldi la Nature se fait protéiforme et investit chaque partie du vêtement, comme poussent les plantes entre deux plaques de bétons. Métro La Fourche on réinvente les formes du vêtement comme on se fraie un chemin dans la vie, chacun avec ses codes.  À la station Gaité on évoque le paradis artificiel, ce besoin parfois éprouvé de se divertir, de se diversifier, faire de soi un autre. Se fuir soi-même.

Avec simplicité et sans faux semblants, ces jeunes talents nous balancent à la figure leur mode sans nos clichés. Leurs vies sans les regards parfois condescendants des autres. Une altérité fraiche et pleine de potentiel.

Article rédigé à quatre mains avec Doris Eliot.

 

 

Crédits photos :

Photo de couverture : Bruno Lévy pour Libération

Instagram Casa 93 :  @casageracao93

Bruno Lévy pour le blog Bobines : http://bobines.blogs.liberation.fr/

Instagram de Mathilde Rousseau : @mathilde.rousseau

Instagram IFM Alumnis : @ifm_alumnis

Instagram Sarah El Kho : @saraelkho


Hul le Kes : retrouver la poésie de l'objet

Découverte à l'occasion du FDFArnhem (festival de mode et de design), on vous parle aujourd'hui de la marque éponyme de Sjaak Hullekes : Hul le Kes. Après une pause dans sa vie professionnelle Sjaak Hullekes revient avec un nouveau concept. Réponse originale du créateur hollandais à une mode désincarnée, Hul le Kes propose aux hommes comme aux femmes un vestiaire simple et bien fait où l'amour de l'objet vêtement est au coeur de la marque. Voyons comment l'innovation dans la consommation de mode peut prendre la forme d'une marque qui fait l'effet d'une balade en brocante.

Hul le Kes

 

"Utilisez la mode pour habiller votre âme, pas votre ego."

Le ton est donné. Sjaak Hullekes abhorre la mode paillette et le vernis des réseaux sociaux. Il est d'ailleurs très difficile de trouver des informations sur sa nouvelle marque sur les internets. Le repos et la relaxation sont les grandes lignes directrices dans le travail de Sjaak Hullekes. Lui qui a passé son enfance dans l'environnement protégé et familier d'une île, érige le calme dans lequel il a été élevé en source principale de son inspiration et de ses concepts.

Avec l'envie de créer quelque chose qui lui ressemble, Sjaak Hullekes utilise des tissus de stock et des matériaux qu'il chine en brocante. Même les étiquettes apposées sur les vêtements proviennent de marchés aux puces. Selon le créateur c'est la garantie que chacune de ses pièces sont uniques. On opine du chef !

Pour réinvestir du sens dans l'achat de son vêtement, chaque article est vendu avec "son passeport". Le client Hul le Kes n'achète pas qu'un objet : il achète une histoire. Où le tissu a-t-il été trouvé ? Comment est venue l'idée du patron ? A-t-il été porté par une autre personne ? Était-ce pour une occasion particulière ? Il ne s'agit pas seulement du passé du vêtement. Le propriétaire peut remplir son passeport pour garder en mémoire les moments vécus avec son vêtement. Un lien d'extrême proximité se tisse alors entre le consommateur et son achat. D'ailleurs ces deux termes paraissent totalement inappropriés soudain, comme si la poésie du concept ôtait toute forme mercantile à cette marque. Si l'on se lasse d'un vêtement Hul le Kes, on peut le ramener et bénéficier d'une ristourne sur un nouvel achat. Bien sûr vous laissez votre vêtement et son passeport. Bien sûr le prochain propriétaire récupèrera ce passeport. Et l'histoire continue.

 

Hul le Kes

 

Parfois le vêtement se transforme. Une veste trouée deviendra une doublure de veste ou un palto plus décontracté. Il ne s'agit pas de faire de l'up-cycling parce que c'est dans l'air du temps, non. Adepte du wabi sabi (principe japonais selon lequel lorsque votre porcelaine se casse elle mérite d'être réparée avec de l'or et donc peut devenir un objet plus précieux) Sjaak Hullekes impose ce rapport à l'objet dans sa marque. Ainsi chez Hul le Kes les vêtements ont une âme et survivent à toutes les vies. Quel élégant marketing que de créer ainsi un rapport si étroit entre le client, la marque et le vêtement. Quel meilleur remède au gaspillage, à la fast fashion désincarnée, à la frénésie d'achat?

Acheter un vêtement aujourd'hui est si simple, l'offre est tellement pléthorique qu'il semblait au créateur essentiel de mêler son amour du beau, de l'ancien et du raisonnable. Injecter une telle dose de proximité dans le fait d'acheter, peut sembler intrusif voire voyeuriste et pourtant cela fonctionne. L'achat n'en est que plus exclusif. L'expérience a quelque chose d'un peu magique, d'un peu suranné, et ça n'en n'est que plus plaisant.

 

Hul le Kes

 

Les collections sont fabriquées en petite quantité aux Pays-Bas par le studio de production que Sjaak Hullekes a fondé, Studio Ryn. Partant du principe que les tailles de la grandes distribution n'ont plus de réalité (qui n'est jamais passé d'un 38 à un 40 en changeant de boutique?)  on ne trouve pas de tailles standards chez Hul le Kes. Les pièces sont numérotées de 1 à 4.

Officiellement les collections sont destinées aux hommes et pourtant les femmes se laissent volontiers séduire par la qualité des coupes, des tissus et la simplicité stylistique de la marque. Composées de chemises, vestes et pantalons en blanc, beige, blanc avec rayures bleues et bleu foncé les collections permettent à chacun de se retrouver dans ces vêtements qui semblent sortis d'une malle oubliée. Pourtant les coupes sont seyantes et modernes. Tout est hautement désirable. N'était-il pas charmant de découvrir un monogramme brodé main sur l'épaule de votre chemise de percale ?

 

 

Finalement Hul le Kes ne fait que suivre le vieux principe de la persévérance des étoffes. Autrefois considéré comme un produit de luxe, le tissu se réutilisait jusqu'à sa destruction par usure. Chaque vêtement se transmettait de génération en génération jusqu'à ne plus être utilisable. C'est d'ailleurs le drame majeur du conservateur de mode. Avant une certaine date, les pièces sont quasiment introuvables (sauf objet exceptionnel ou vêtement somptuaire) car chaque vêtement était systématiquement recyclé. Cela explique aussi la rareté des vêtements des classes modestes.

Une fois de plus on constate que les dispositifs les plus anciens sont parfois les plus efficaces, les plus sensés. Redonner de la valeur à ce que nous portons, au plus près de notre peau, ne devrait pas faire l'objet de notre étonnement ou de notre admiration. Cele devrait être normal. Hul le Kes nous montre avec simplicité que nous pouvons entretenir un lien privilégié avec nos vêtements sans verser dans l'excès mais en se souvenant qu'ils portent une histoire et un discours qui les rendent uniques et précieux, au-delà de la marque et de la matière.

 

Pour suivre le projet : hul_le_kes sur Instagram et Hul le Kes sur Facebook

Crédits photos : Instagram hul_le_kes & Boris Lutters @ borislutterss

 


Spontanéité et irrévérence chez Afterhomework

Pour se lancer dans la création d'une marque de mode il faut souvent de l'audace et beaucoup d'inconscience. On prête souvent ces deux caractères à la jeunesse. Cela tombe bien, le créateur de la marque Afterhomework est pour le moins précoce en la matière. Pierre Kaczmarek crée sa marque en 2014. Encore lycéen, ses parents lui imposent de faire ses devoirs avant de se consacrer pleinement à la création de ses pièces : le nom Afterhomework est tout trouvé. Elena Motola  le rejoint en 2016 et met au service de cet ovni ses talents de styliste.

 

Afterhomework

 

Afterhomework est une marque indépendante dont toutes les collections sont conçues et produites à Paris. Il ne s'agit pas d'une simple posture. Afterhomework est le résultat d'un amour sincère pour la ville lumière. Mais sûrement pas un amour porté vers ses clichés les plus communs.

"Paris est vraiment l'une de nos principales inspirations. le chic parisien est vraiment quelque chose qui nous fascine. Nous adorons jouer avec, le décomposer pièce par pièce" explique Pierre, avant d'ajouter, "Paris est un melting pot et c'est comme ça que nous l'aimons et que nous nous en inspirons. Plein de looks, beaucoup d'attitudes, c'est un réservoir d'idées inépuisable."

Leur dernière campagne est à cette image. Shootée en pleine rue à Château Rouge (quartier foisonnant, populaire et cosmopolite pour ceux qui ne vivraient pas à Paris) cette campagne reflète parfaitement leur conception du vêtement et de la mode : c'est avant tout quelque chose qui se vit, qui se porte, qui ne reste pas figé dans un idéal mais se frotte au réel et à la quotidienneté. Les images fourmillent de détails, d'instants de vie. Ces clichés incitent l'interrogation et invite à l'interprétation au-delà du seul vêtement. Le fait de créer, de faire "de la mode" est ainsi lié à un contexte social plus large.

Pierre explique simplement ce rapport intrinsèque à la ville, à la rue : "Notre inspiration, c'est la vie de tous les jours, la rue où nous puisons des éléments que nous détournons. L'idée est vraiment de détourner, de déconstruire pour arriver à quelque chose d'étrange mais cohérent, un peu futuriste et novateur." Ici, on sort de l'entre-soi idéalisé, on se frotte au réel. Malgré l'incongruité du contraste entre des tenues hors norme et la banalité de la vie autour. Mais cela n'a aucune d'importance. L'essentiel est ailleurs. Sûrement dans cette posture irrévérencieuse qui tourne le dos aux vieux modèles.

Afterhomework

Pierre Kaczmarek s'occupe de la direction création créative en lançant des idées fortes tandis qu'Elena en tant que directrice de collection et styliste met en forme ses idées et donne corps au projet. Duo complémentaire au studio comme dans la vie, ces deux outsiders redéfinissent les codes d'une maison, bousculent les conventions qui voudraient que seule l'élite des écoles de mode internationales ait le droit de citer sur les podiums. Sans formation à proprement parler (même si depuis, Elena Motola fréquente l'Atelier Chardon Savard) ce sont deux autodidactes qui imposent leur vision à la force du poignet et avec beaucoup de détermination.

Ces deux électrons libres ont choisi de ne se plier à aucune règle et surtout de ne pas attendre que la raison vienne éteindre leur impulsion créative. On se lance, on verra comment plus tard. Seulement, là où de nombreux autres échouent, souvent par manque de rigueur ou de réelle vision, Afterhomework continue tranquillement son ascension. Après deux collections inscrites au calendrier de la Couture et présentées lors de la Fashion Week, ils concourent actuellement à l'ANDAM (résultats le 29 juin prochain).

 

Afterhomework

 

Chez Afterhomework il n'y a pas de construction autour d'un thème, d'une histoire, d'une idée précise. Cette marque est un véritable "work in progress". "On fait un beau bordel organisé, en suivant nos instincts", explique Elena dans l'une de leurs interviews. Ainsi se construit et s'invente un vestiaire composé de pièces unisexes où des carrés en laine assemblés forment un gilet, un stock de chemises devient la base d'une série de robes amples, des macarons anti-vols sont utilisés comme éléments décoratifs. Dans un joyeux mix de nylon, de matière K-way, de polaire, articulé par un modélisme détournant et dé-construisant des vêtements classiques émerge un style improbable, fait de créativité pure et de sérendipité.

Afterhomework

Les mauvaises langues dirons que cela tient plutôt de la collection de fin d'année ou qu'il s'agit d'un buzz opportuniste d'enfants de la balle qui bénéficient d'un réseau certainement confortable. Pourtant les faits sont là et les partenariat aussi. Converse et ADD en Italie se sont déjà intéressés au duo. De prestigieux médias (tels que Vogue, Dazed, Metal Magazine, Novembre Magazine...) ont convoqué leurs pièces pour des éditos . Pourtant leur sensibilité et leur passion crève les yeux dans chacune de leurs interviews, dans chacune de leur collection. Nouvelles coqueluches d'un monde de la mode blasé et friand de sang frais? Ou leçon donnée aux sceptiques et aux rabas-joie? Que l'on aime ou l'on déteste, Afterhomework ne pose qu'une seule question essentielle : qu'est-ce qui préside à la création de mode ? Pierre et Elena affirme sans demi-teinte : la spontanéité et l'amour de ce que l'on fait.

 

Crédits photo : Boris Camaca

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Afterhomework

 


#00FFFF : entre streetwear et objets d'art.

Si vous aimez les marques originales, avec une vision alternative et une image hors des sentiers battus, #00FFFF mérite votre attention. Créée à Paris par Stéphanie Cristofaro et son acolyte Juliette Perrone, #00FFFF entend bien étonner nos yeux aguerris. Fatiguée de créer à la demande (et au kilomètre) pour le compte de grandes maisons, Stéphanie décide un jour de tout plaquer pour lancer sa propre activité. La rencontre avec sa partenaire Juliette, modéliste de son état, donne corps à son idée. Lancées dans cette nouvelle aventure, elles se font accompagner par l'incubateur IFM Entrepreneurs. Cette jeune marque (qui mène actuellement une campagne de crowdfunding) est pleine de promesses. On vous explique pourquoi.

 

#00FFFF

 

Quel drôle de nom que #00FFFF pour une marque de mode... et pourtant c'est là que s'est éveillé notre curiosité. Ce nom, comme une énigme, brille par son à propos dès qu'on en a la signification. Pour ceux qui ne sont pas familiers du terme, #00FFFF correspond au code numérique du cyan, de la couleur de l'eau. Quoi de plus adéquat pour une marque qui revendique une transparence limpide de son processus de sourcing et de création? Déterminées à promouvoir une mode juste, durable et sans zone d'ombre, Stéphanie et Juliette annoncent d'emblée la couleur (sans mauvais jeu de mot...) mais avec une certaine poésie teintée de technologie. Et dans ce simple nom tout l'ADN de la marque est contenu.

Pour garantir leur transparence les créatrices de #00FFFF dévoilent sans ambages leur sourcing et leur chaine de production.  Elles utilisent, par exemple, des fins de stock de maisons illustres. Mais pour leurs étoffes exclusives (développées avec talent par Stéphanie elle-même) c'est au savoir-faire français qu'elles font appel et produisent leurs jacquards dans la région de Lyon, au cœur même de la tradition de l'industrie textile. Il va sans dire que l'assemblage des pièces et la réalisation des accessoires suit la même démarche. Tout est imaginé à Paris et fait en France. Il ne s'agit en rien d'une rhétorique marketing.

 

#00FFFF

 

Revendiquant une mode gender fluide, la mode unisexe de #00FFFF ne se limite pas non plus aux poncifs du genre. Il ne s'agit pas ici d'un emprunt du vestiaire masculin et de ces codes par des femmes. Chez #00FFFF "on fait porter des fleurs et des tissus soyeux à des hommes virils, on sublime le masculin chez l'homme et le féminin chez la femme" (vidéo de campagne crowdfunding). Point de guerre des sexes chez #00FFFF. On ne retient que le partage harmonieux de tissus chamarrés et de coupes astucieuses qui siéent autant à un corps féminin qu'à un corps masculin. Selon les deux créatrices, le vêtement #00FFFF s'adresse avant tout à la sensibilité de chacun. Il ne s'agit pas d'habiller un homme ou une femme mais un humain esthète qui souhaite une mode différente et un design inédit dans le paysage du street wear.

 

#00FFFF

 

Si aujourd'hui le streetwear a littéralement envahi la proposition mode en terme de création, #00FFFF en offre une interprétation tout à fait singulière et audacieuse. Le raffinement des étoffes contraste avec la simplicité des formes et le confort évident des pièces. De cette rencontre improbable nait un style unique qui se joue des codes street et propose un nouveau rapport au vêtement.

"Nous présentons le vêtement urbain comme un objet destiné à être chéri et transmis : nos créations s'habillent de tissus  et broderies aux motifs rêveurs. Le vêtement est une toile sur laquelle des récits se tissent, dont chaque dessin est unique et conçu dans notre atelier parisien." affirment les deux créatrices.

Le caractère onirique des motifs où se mêlent mythologie et esthétique numérique, où l'on croise des fleurs comme des dinosaures, sublimés par la technique ancienne du jacquard font de ces vêtements d'avantage des objets d'art. On est loin d'une consommation basique du vêtement. Ici la matière, le savoir-faire et le temps sont célébrés. Enfin la valeur ré-investit l'objet vêtement. Avec simplicité, #00FFFF replace au coeur de ses créations ce qui compte dans la réalisation d'un vêtement : le bien, le beau et le confortable.

 

 

Il est sincèrement agréable de voir apparaître dans un écosystème qui tend vers l'uniformisation, une telle force de proposition en terme de matières, de couleurs et de concept. Sans forcer le trait, ni outrageusement mettre en avant ses singularités, #00FFFF impose une vision alternative de la mode... et désarme les critiques par la simplicité de ses postulats de départs et la mise en oeuvre de sa vision. Il y a fort à parier que nous entendrons encore parler de Stéphanie et Juliette dans quelques saisons...

Si vous souhaitez soutenir ce lancement prometteur c'est par ici.

Pour découvrir un peu plus leur univers, c'est par .

Crédits photo : Paloma Pineda @pinedapaloma

 


Studio Nienke Hoogvliet : la mer comme réservoir d'idées.

Studio Nienke Hoogvliet est un studio de design qui explore les champs de la recherche sur les matières, l'expérimentation et le design conceptuel. Après son diplôme à la Willem de Kooning Academy de Rotterdam en Lifestyle et Design, Nienke fonde en 2013 son studio tout en maintenant une activité de freelance auprès d'entreprises et d'institutions. Convaincue dès ses études que l'innovation se niche dans les plus petits détails de notre environnement, elle décide rapidement de se concentrer sur les matériaux capables de contribuer à un monde plus sain.

Son enfance passée près de la mer la fait se tourner vers les ressources marines très tôt. Ses recherches la mènent à expérimenter sur les algues et la peau de poisson. Dans ses projets "SEA ME" et "THE SEA COLLECTION" elle explore les possibilités des algues en matière de sustainability. Elle en a même fait un livre "SEAWEED RESEARCH".

Pour le projet SEA ME, Nienke a réalisé un tapis fait de fil d'algues, tissé à la main sur la base d'un filet de pêche. Cette association de matériaux agit comme une métaphore concrète de la rencontre entre les formidables ressources de la mer et la pollution des matières plastiques qui est aujourd'hui l'un des enjeux majeurs pour les océans. Par ce dispositif Nienke Hoogyliet met en lumière les possibilités de ce nouveau matériau et pose comme hypothèse que les algues font partie des alternatives possibles pour l'industrie textile. Avec une vitesse de croissance inédite dans la nature, les algues se renouvellent vite et sont moins gourmandes en surface et en nutriments. De plus, et au contraire du coton qui est aujourd'hui l'une des fibres les plus cultivées, comme elles poussent dans l'eau, leur impact hydrique est nul. Le rendu effectif est absolument bluffant. D'apparence brillante et soyeuse, cette matière évoque le confort et l'esthétisme. Bien que cette technique ait déjà existé par le passé, Nienke Hoogvliet atteint une certaine dextérité et technicité.

Studio Nienke Hoogvliet

Studio Nienke Hoogvliet
Photographies de Femke Poort

 

Après ce projet, Nienke a bénéficié de l'aide du  Stimuleringsfonds Creatieve Industrie, pour élargir ses recherches sur les algues. Ainsi elle ne se borne pas seulement à explorer les possibilités filaires des algues mais également leur potentiel de teinture. Elle a également développé un système circulaire qui optimise l'usage des algues à partir de cette production de couleur. Le gâchis résultant de l'exploitation filaire (qui détruit la plante) alimente le deuxième process ; c'est-à-dire l'extraction des éléments colorants. Elle accède ainsi au groupe très fermé des designers zero waste.

Loin des préjugés sur la couleur des algues, Nienke a mis en lumière l'incroyable colorimétrie offerte par ce matériau sous-estimé. Chaque espèce d'algue donne une couleur et malgré la légèreté des tons, la résistance des pigments est étonnante. En guise de "proof of concept" elle a d'ailleurs réalisé une chaise et une table faisant partie de la SEA ME collection. Les rebus de cette réalisation ont servi de peinture pour le plateau de la table, des fibres résultantes elle a créé des bols en bio-plastique. Pour les sceptiques, voici la preuve que des alternatives sont possibles et que les solutions de demain peuvent se ramasser sur une plage. Ces produits font aujourd'hui partie des collection du Centraal Museum à Utrecht.

 

Studio Nienke Hoogvliet
Photography by Femke Poort

 

La collection SEA ME ayant remporté un certain succès, Nienke a été encouragée a poursuivre ses expérimentations. Avec le projet  ‘Colors of the Oosterschelde’, pour lequel elle collabore avec Xandra van der Eijk,  présenté en 2015 à la Dutch Design Week de 2015, elle démontre de manière concrète les possibilités de couleurs issues des algues. À partir de vingt espèces différentes collectées sur la seule plage de Oosterschelde sur la côte Hollandaise, elle réalise une série de laizes de tissus. Elle démontre ainsi l'argumentaire sceptique qui voudrait que seules des espèces exotiques seraient capables de produire des couleurs intéressantes.

 

Studio Nienke Hoogvliet

Studio Nienke Hoogvliet
Pictures by Hannah Braeken

À la suite de SEA ME, Nienke investit un autre champs de potentiel maritime et s'attaque à la peau de poisson. Avec RE-SEA ME, elle part du constat que l'industrie alimentaire produit des tonnes de déchets et notamment des peaux de poissons.Elle décide alors d'en récupérer et de les tanner comme du cuir. En se plongeant dans des techniques anciennes, elle découvre un moyen de faire du cuir de poisson sans utiliser de composants chimiques. Malgré la dureté de cette technique qui requiert une certaine force physique, elle parvient seule à créer un matériau résistant, durable et beau. Bien que sa technique soit encore artisanale, elle travaille aujourd'hui à son industrialisation, tout comme sa technique de fils d'algues. Toujours avec la volonté d'évangélisation qui la caractérise, elle choisit comme première application de sa technique, la réalisation d'un siège. Dans la continuité du projet SEA ME, elle réalise également un tapis à partir d'un filet de pêche. Une fois de plus, le contraste entre le matériau innovant et l'objet polluant agit comme un révélateur des enjeux écologiques actuels.

 

Studio Nienke Hoogvliet

Studio Nienke Hoogvliet

Studio Nienke Hoogvliet
Photographies de Femke Poort

 

Il est heureux de voir aujourd'hui le travail de jeunes designers qui se tournent vers des ressources simples et des techniques existantes pour proposer des alternatives concrètes au enjeux écologiques et énergiques d'aujourd'hui. Nienke porte haut et fort des valeurs de juste production, d'économie des matières et de rationalisation de la production. À côté de ses activités de designer, elle éduque d'ailleurs de nouvelles générations de designers au sein même de son ancienne école la Willem de Kooning Academy (department Lifestyle Transformation Design) ainsi qu'à la Maastricht Academy of Fine Arts and Design (département Material). Elle a également bénéficié de publications dans des revues de référence telles que FRAME magazine, Dezeen et Milk Decoration Magazine. Elle est également exposée partout dans le monde dans des institutions comme Artipelag à Stockholm, la Chamber Gallery deNew York,  le salon del Mobile à Milan et enfin la Dutch Design Week deEindhoven

Espérons que ses recherches et son travail d'évangélisation portent leurs fruits et qu'enfin ce type de recherches et d'initiatives trouvent leur écho auprès des grands acteurs de la mode et du luxe.

@studio_nienkehoogvliet

Studio Nienke Hoogvliet

 

 


Yuima Nakazato

Yuima Nakazato : rencontre de la haute couture et de la technique modulaire.

Parmi les designers présentés lors du Festival State of Fashion se trouvait Yuima Nakazato. J'avais aperçu pour la première fois son travail lors de la Semaine de la Couture Automne-Hiver 2016.  Déjà, sa collection entre technologie de pointe et artisanat délicat m'avait interpellée. Bien qu'à l'époque son esthétique très futuriste m'avait peu touchée, force était de constater qu'il posait un regard nouveau sur la notion de luxe et de haute couture. Deux ans plus tard, c'est avec un intérêt d'autant plus grand que j'ai eu la chance de croiser à nouveau la route de ses créations.

Yuima Nakazato
Yuima Nakazato - Couture Automne/Hiver 2017-18 - Crédits Yuima Nakazato Official Website

 

Yuima Nakazato est originaire de Tokyo et est sorti diplômé de l'Académie Royale des Beaux-Arts d'Anvers en 2008. Il est alors le plus jeune diplômé japonais (il est né en 1985) et sa collection de fin d'étude est récompensée d'un prix de l'innovation par Ann Demeulemeester. Il a aussi remporté un prix au International Talent Support pour des chaussures qui ont rejoint la collection permanente du MoMu à Anvers.

Il lance sa marque dès 2009 et propose son premier défilé masculin à Tokyo l'année suivante.  Il réalise alors des costumes pour des stars de la pop telles que Lady Gaga. Fort de cette visibilité internationale, il affirme son esthétique et se fait un nom dans la mode avant-gardiste.

Sa garde-robe, de prime abord relativement classique, se décline en manteaux, blousons, tuniques, pantalons et robes évasées fabriquées entièrement à partir de matières recyclées issues de l’univers industriel (toile de parachute, tissu plastifié pour airbag, suède, toile utilisée pour les indications autoroutières au Japon, etc.) et récupérées partout dans le monde. Bien que le travail de recherche se fasse de manière traditionnelle à partir de toiles et des dessins, tous les vêtements sont construits à partir de morceaux de tissus, découpés sans les règles habituelles du modélisme. Lamelles, carrés, rectangles et même parfois triangle sont assemblés par de minuscules agrafes en plastique, mises au point par Yuima Nakazato et imprimées en 3D. Ce patchwork permet de former la pièce pratiquement sans fil ni aiguille. Cependant le bien-aller et le tomber sont bluffant.

« Ces attaches sont mâles et femelles et peuvent s’adapter à toutes les épaisseurs du tissu. Cela permet de remplacer les traditionnelles coutures et ainsi modifier une seule partie du vêtement en cas de besoin, sans avoir à tout défaire et recoudre », explique le styliste de 32 ans, qui veut mettre les nouvelles technologies au service de la couture du futur.

 

 

Autre point essentiel de sa création qu'il convient de souligner : sa conception du sur-mesure et le système pensé par le créateur-inventeur pour rendre cela possible. « Il s’agit d’un scanner 3D, qui permet de prendre les mensurations exactes du client. Les données sont ensuite transférées à une machine dotée d’un cutter au laser, coupant directement les différents morceaux de tissus à assembler. ». Là où les machines de découpe laser actuelles découpent des panneaux de manches, des dos ou tout autres "morceaux" d'un vêtement, la solution de Yuima programme la découpe en prévoyant le nombre de carrés (ou rectangles) nécessaire à la réalisation de la pièce ainsi que leurs dimensions. Le progrès ne s'arrête pas là car si l'on en croit le site de Yuima Nakazato, le dispositif peut se déplacer facilement et offre ainsi la possibilité d'aller à la rencontre des clientes. Le salon de haute couture devient mobile.

« Il s’agit d’une "mobile factory", une mini-usine mobile que l’on peut déplacer facilement d’un lieu à l’autre, dans un showroom ou un pop-up store, consentant aux clients de venir se faire faire sur place leur tenue sur mesure » explique Yuima Nakazato.

 

 

On imagine aisément le bénéfice de la technique d'assemblage de Yuima Nakazato pour la mise en place, à plus grande échelle, d'un système d'up-cycling des chutes de matières de l'industrie de la mode. Sans parler de l'optimisation de la matière que permet son scan 3D par la prévision précise de son métrage en fonction de la corpulence de sa cliente.

Sa force réside surtout dans le fait qu'il ne cède en rien à la facilité d'une esthétique had oc et parvient à plier aux exigences d'une mode désirable, sa technique. On notera d'ailleurs avec amusement son hommage au tailleur bar de Dior. Haute couture et technologie semblent s'entendre à merveille dans ces créations. Yuima Nakazato, sans plonger dans un futurisme un peu vain, propose une nouvelle lecture du luxe qui se départit de la valeur intrinsèque de l'objet (ici fait de chutes de tissus) pour la réinjecter dans un savoir-faire non seulement inédit mais extrêmement qualitatif et exigeant de technicité.

Il y a fort à parier que ce créateur inspirera de nombreux autres, en tout cas nous l'espérons, tant il semble avoir compris comment allier son côté visionnaire à une sensibilité et un savoir-faire rare.

 

Yuima Nakazato
Yuima Nakazato - Couture Automne/Hiver 2017-18 - Crédits Yuima Nakazato Official Website

 

Yuima Nakazato

@yuimanakazato

 

 


State of Fashion

State of Fashion : un souffle nouveau venu d'Arnhem

Après la visite de la superbe exposition Viktor&Rolf à Rotterdam (dont vous pouvez lire ou relire l'article ici) j'ai eu la chance, toujours grâce à l'Atelier Néerlandais (une initiative de l'ambassade des Pays-Bas à Paris) d'assister à la première édition d'une formidable initiative : State of Fashion 2018.

Le jeudi 31 mai dernier, l'évènement international s'est ouvert à la Melkfabriek à Arnhem aux Pays-Bas. S'intégrant dans le festival Fashion + Design Festival de Arnhem, ce nouvel évènement mode est parrainé par Stichting Sonsbeek, l'école Artez  et Museum ArhnemBarbera Wolfensberger, directrice générale culture et média au ministère de la Culture, de l'Éducation et des Sciences a inauguré ce nouveau temps fort par un discours annonçant la mise en place d'un programme de soutien au secteur de la mode hollandais :

"Pour être capable de produire de manière alternative, augmenter l'aspect durable et responsable de la production de mode, développer de nouveaux matériaux et un nouveau discours pour la mode, il faut nécessairement encourager toute collaboration entre les acteurs de cette industrie, tels que les entreprises, les écoles, les universités et les designers. De nombreuses initiatives ont déjà vu le jour en Hollande, le Ministère a pour objectif d'accompagner et de pérenniser cette tendance positive."

 

state of fashion new luxury Arnhem Netherlands
State of Fashion - 2018 - crédits State of Fashion

 

L'objet de ce nouveau programme d'aide est de rendre cette industrie plus innovante et responsable. Cette annonce tombe à point nommé lorsque l'on considère que le sous-titre de la première édition de State of Fashion est "Searching for the new luxury."

Barbera Wolfensberger était accompagnée pour inaugurer ce nouveau rendez-vous par deux pionniers de l'éco-luxe de renommée internationale Oskar Metsavaht (Osklen) et VIN (VIN + OMI). Tête de proue d'une nouvelle lignée de designers innovants, ils ouvrent la voie à un futur plus responsable. Avec 50 autres designers, 800 invités et plus de 25000 visiteurs attendus, State of Fashion assume son ambition de proposer de nouvelles voies, pour trouver de nouvelles définitions au terme de "luxe".

 

State of Fashion 2018 luxury Arnhem Netherlands fashion
State of Fashion 2018 - crédits - State of Fashion

“Thought is the new luxury. Thinking about choices rather than impulsively buying.” VIN

L'évènement State of Fashion reviendra tous les quatre ans avec toujours le même objectif ; mettre en lumière de nouvelles solutions pour une mode innovante et plus responsable. Véritable plateforme internationale et interdisciplinaire d'échanges d'idées, d'expérimentations et de collaborations, State of Fashion offre l'opportunité  de rencontres entre personnes habituellement peu en contact. Designers, entreprises et écoles de mode et de textile se retrouvent ainsi à débattre et discuter autour de la même table, portés par la même ambition de faire de l'industrie de la mode un champ d'innovation et de progrès, toujours plus juste et éco-responsable.

L'édition de 2018 commissionnée par  José Teunissen (doyenne de l'École de Design et de Technologie du London College of Fashion, UAL et professeure en théorie de la mode), cherche des réponses à l'urgence de problématiques aussi essentielles que le gaspillage, la pollution, les inégalités, et le bien-être social. Elle est l'occasion d'explorer de nouvelles (bio)technologies, plateformes digitales ou encore processus créatifs qui remettent fondamentalement en question les notions traditionnelles du luxe et par là même contribuent à l'élaboration du futur de la mode.

State of Fashion 2018 Searching for the New Luxury compile les recherches actuelles les plus innovantes et initie des collaborations interdisciplinaires expérimentales qui débuteront en 2018 et devraient se poursuivre dans le futur.

 

State of Fashion 2018 luxury Arnhem
State of Fashion 2018 - Crédits - State Fashion

Divisé en plusieurs zones distinctes, l'espace d'exposition offrait au visiteur plusieurs expériences et parcours d'apprentissage.  Avec le thème searching for the new luxury la commissaire Jose Teunissen explore aux côtés des designers et des chercheurs les possibilités d'utiliser la puissance imaginative, séductrice et innovante de la mode pour créer un cycle de production  plus en phase avec les enjeux de demain. Pour ce faire elle a réuni plus de cinquante projets explorant une nouvelle définition du luxe.

Cinq axes de réflexion jalonnent l'ensemble des pièces présentées :

  • New imagination : Partant du principe que l'une des forces la plus significative de la mode est sa capacité à sortir des sentiers battus, créer de nouveaux mondes et immerger le spectateur/consommateur dedans, l'exposition propose un panel de designers usant de ce pouvoir pour amener le changement. Par la combinaison de la technologie et de la mode, de l'ingénierie et de la Nature, ils montrent une conception radicale qui rompt avec les modèles traditionnels. On y retrouve entre autre Iris Van Herpen, Ying Gao et Rafael Kouto.

 

  • The maker and the product in the spotlight : Avec l'avènement d'Internet, chaque poste de la chaine de valeur s'est retrouvé mis en lumière. Rien ne peut plus (ou quasiment plus) être dissimulé aux yeux des consommateurs. Cela leurs permet donc de consommer de manière plus consciente et durable, et de créer ainsi une relation horizontale entre eux et les producteurs, mettant par la même les artisans et les professionnels au centre. En plus de ce nouveau rapport, les makers gagnent en reconnaissance, en rendement car la plupart des intermédiaires disparaissent via ce nouveau modèle de consommation directe. Cette approche  révèle également l'écart entre le designer star, la valeur réelle du produit et celui qui le fait, et par la même annule ce décalage délétère pour l'industrie de la mode. Osklen, Bruno Pieters et la collection RE:CYCLE de Viktor&Rolf pour Zalando font partie de ce panel.

 

  • New Business Models : Saisonnalité effrénée, gros investissements, défilés hors de prix ne font plus partie de la recette parfaite pour une marque de mode. Les plateformes digitales permettent à des designers d'envergure plus modeste et des producteurs locaux de vivre tout en contrôlant les demandes des consommateurs et leur désir de co-création. En étant toujours plus attentifs aux tendances de consommation, les jeunes marques suivant un modèle de production raisonné et en accord avec les désirs des consommateur se prémunissent des excès de stock. L'intérêt grandissant pour l'économie circulaire et durable accentue la recherche de nouveaux business models. Matti Liimatainen (Self-Assembly), MUD Jeans, 11.11 Eleven Eleven et Maven Woman font partie des exemples illustrant cette tendance.

 

  • Fashion Design for a better World: L'industrie de la mode ne se base pas que sur l'imagination mais également sur le pouvoir. Présente absolument partout sur la planète, regroupant un nombre de consommateurs toujours plus colossal, la force de frappe de ce milieu est considérable. Conscient de ce levier, certains acteurs ont décidé d'en profiter pour faire porter haut leurs voix et leurs idées. Les designers mis en avant montrent comment la mode peut (et même doit) devenir un vecteur de changement pour un monde meilleur, pas seulement en produisant de manière éthique mais en usant de son influence immense pour créer un meilleur environnement de vie et des sociétés plus saines. Vivienne Westwood, Helen Storey et le collectif Fashion Revolution sont parmi les créateurs illustrant cet "empowerment" de la mode.

 

  • New interdisciplinary approaches : Pour créer une mode plus durable il est primordial de mêler les sciences et la mode lors de collaboration inter-disciplinaires. La force majeure de State fo Fashion est de mettre en lumière des expériences déjà en cours dont les résultats sont prometteurs, si ce n'est déjà quasiment opérationnels. Au-delà des mots et des voeux pieux, il est clairement montrer que des alternatives concrètes existent déjà et que ce n'est pas de la science-fiction. De nouveaux matériaux conçus à partir d'algues, de résidus de fruits, de champignons et même de cellule de peau résultant de recherches techniques et scientifiques trouvent des applications concrètes. On retiendra notamment les noms de Orange Fiber, Make Waste-Cotton New, Iris Houthoff et AlgaeFabrics.

 

La mise en avant des rapprochements possibles entre designers et chercheurs est bien la force principale de ce nouveau temps fort de la mode. Loin des discours galvaudés et consensuels souvent repris et répétés sans actions concrètes, State of Fashion insuffle une nouvelle énergie. Il est bien agréable de se voir ainsi proposer un échantillon de solutions, certes en devenir, mais déjà prometteuses. Le champs des possibles est pour une fois agrandi avec un sincère optimisme et un enthousiasme communicatif. Loin du cynisme et du caractère alarmiste de certain discours, les Hollandais semblent ne pas se résoudre à une posture de Cassandres de la mode et font face aux défis de demain avec un pragmatisme et une sagesse qui laisse admiratif. Force est de constater qu'ils sont largement accompagnés dans cette démarche par un gouvernement et des industriels qui, au-delà d'une compréhension lucide des enjeux actuels du secteur de la mode, offrent des moyens concrets pour la mise en place des idées les plus audacieuses et bien souvent les plus confidentielles.

Vous avez jusqu'au 22 juillet pour aller vous nourrir de cet élan positif et rapporter les inspirations et les initiatives que vous vous verrez offrir là-bas.

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