Viktor&Rolf

Viktor&Rolf exposés au Kunsthal de Rotterdam

La semaine dernière j'ai eu la chance d'être invitée par l'Atelier Néerlandais, une initiative de l'ambassade des Pays-Bas à Paris, à visiter l'exposition lancée par le musée Kunsthal de Rotterdam à l'occasion des 25 ans de création du duo néerlandais Viktor&Rolf. En collaboration avec les deux designers eux-mêmes et le conservateur canadien Thierry-Maxime Loriot, cette exposition met en lumière la conception radicale d'une forme d'art portable revendiquée par le tandem, et leur singularité intacte dans le monde de la mode actuelle.

Le conservateur en charge de l'exposition parle d'eux en ces mots : "Avec une dextérité exquise, des silhouettes oniriques parfois comme tout droit sorties d'un tintement de clochette ou d'un tapis rouge, les "artistes de mode" Viktor&Rolf - véritable trésor national pour les Pays-Bas - ont créé durant les dernière 25 années un vestiaire d'art portable avec le plus unique et singulier des styles."

Je vous propose de juger par vous même.

Viktor&Rolf
Viktor&Rolf - Crédits: Anton Corbij, Amsterdam 2018

Depuis le 27 mai dernier, le Kunsthal présente au public les plus spectaculaires et avant-gardistes des looks du duo. Partenaires depuis 1992, Viktor Horsting et Rolf Snoeren font rayonner une mode haute couture cérébrale et spirituelle, truffée de références historiques et de détails subtils. L'exposition propose non seulement un large nombre de références de la marque mais surtout les pièces les plus iconiques et les plus innovantes. Venus des quatre coins du monde (et de quelques collections privées) plus de 60 modèles de haute couture, accompagnés de costumes de scène  ainsi qu'une ribambelle de poupées anciennes vêtues de répliques de modèles, font plonger le spectateur dans un véritable tourbillon de formes et de couleurs qui ravive les âmes de rêveurs. On passe également à coté de pièces célèbres telles que le costume créé pour Madonna à l'occasion de son concert caritatif de la Miami Art Basel en 2016 ainsi que des modèles inédits comme "Boulevard of Broken Dreams" et "Action Dolls".

Viktor&Rolf
Viktor&Rolf Haute Couture SS17 "Broken dreams" Crédits: team Peter Stigter

Tout au long de leur carrière rayonnante, Viktor&Rolf ont creusé les jalons d'une mode repoussant les limites entre le monde de l'art et celui de la mode. Constamment tiraillés entre romance et rébellion, exubérance et contrôle, classicisme et conceptualisme, les deux designers ont ouvert la voie à toute une génération de designers désireux de mêler savoir-faire rigoureux et imagination sans limites.

Transfuges aux regards à la fois drolatiques et acérés, ces esthètes baladent avec flegme une certaine idée de la haute couture, fastueuse, extraordinaire... hors du réel mais parfois drôle, comme une auto-critique amusée de la vanité. Si certaines maisons s'attachent à une certaine esthétique élégante, atemporelle et raffinée, chez Viktor&Rolf le grotesque côtoie l'extrême subtilité (à l'image de cette robe de deuil à l'intention de la princesse Mabel de Orange-Nassau en contraste insolent et absolu avec sa robe de mariée présentée sur le même piedestal). Sans le show-off des années 90, ni la sexualisation outrancière des années 2000, Viktor&Rolf semblent avoir inventé leur propre langage créatif au-delà des attentes du milieu, dans une conversation quasi exclusive entre eux-mêmes. Ovnis parmi les ovnis.

Viktor&Rolf
Exposition Viktor&Rolf 25 years at Kunshal, salle principale - crédits : Kunsthal Museum Rotterdam

Pourquoi parler de Viktor&Rolf ? Tout d'abord parce que leur travail questionne le fait de créer un vêtement, un look en lui-même. Le défilé "Russian Doll" de 1999 durant lequel les deux designers habillaient une seule mannequins de 9 couches de vêtements successives, les pièces de la série "Bedtime Story" (image en couverture de cet article) de 2005, la collection "The fashion Show" de 2007, la célèbre robe "NO" de 2008, le "Red carpet dressing" comme coupé dans le tapis lui-même ou encore la bien nommée "Wearable art" de 2015 qui pourrait à elle seule résumer leur démarche, les deux créateurs questionnent frontalement la mode, son fonctionnement, ses paradoxes, ses clichés et sa beauté.

Performeurs pendant nombre de leurs shows, ils échappent cependant à l'écueil de la sur-médiatisation, de la sur-incarnation du personnage du créatif. Ils font, orchestrent et mettent en scène dans la simple continuité de leurs pièces. D'ailleurs, comme une invitation à se rapprocher au plus près de leurs personnalités et de leur singularité, les murs de la salle principale de l'exposition sont tapissés de leurs esquisses. On pénètre alors un peu plus dans leur univers parallèle.

Viktor&Rolf
Van Gogh Girls, Collection Haute Couture Photo © Team Peter Stigter
Spring/Sumer 2015

Visiter cette exposition relève du voyage intérieur. Chaque détail est susceptible d'éveiller en chacun une émotion, au delà du sentiment esthétique pur. Le tandem jongle avec tant d'évocations. Cependant cela se fait sans drame ni effet de manche. Le spectaculaire est indéniablement présent mais jamais on a le sentiment de regarder une farce. Viktor&Rolf réalisent le tour de force d'une mode outrancière sans vulgaire, ni gratuité. Au paroxysme de la forme, il ne tombent jamais dans la caricature.

Je n'ai qu'une chose à vous dire, pour les chanceux qui passeront par Rotterdam, courez voir cette exposition riche et haute en couleurs !

Viktor&Rolf
Viktor&Rolf 25 Years - crédits : Kunsthal Museum Rotterdam

Upcycling

Germanier: l'upcycling glamour, entre planète et paillette pourquoi choisir ?

Avec le Copenhagen Fashion Summit la semaine dernière, les Fashion Green Days à Roubaix qui commencent demain, suivis la semaine prochaine par Anti-Fashion,  la sphère mode est ce moment au diapason du changement alternatif. Pour la deuxième industrie la plus polluante au monde (selon un article de l'Officiel daté du 2 février 2018), l'heure est plus que jamais à l'examen de conscience et à la remise en question. Derrière le mantra "si nous changeons l'industrie de la mode, nous pouvons changer le monde", l'évènement de Copenhague affiche clairement l'ambition de modifier profondément le secteur et les mentalités avec des priorités mises à l'honneur (aussi concises que pleines de bon sens) :

  • améliorer la traçabilité de la chaîne d'approvisionnement.
  • rendre plus efficiente l'utilisation de l'eau, des produits chimiques ainsi que des chutes de matières et autres résidus de production.
  • assurer aux travailleurs un environnement sûr et respectueux de leurs droits.

Voeux pieux ou réelle amorce de projets? L'avenir nous le dira mais la démarche a déjà le mérite d'exister et d'impliquer des figures majeures de l'industrie telles que Bill McRaith (Chief Supply Chain Officer chez PHV) et Spencer Fung (CEO de Li & Fung) à Copenhague. Peut-être enfin la mode va-t-elle prendre un chemin nouveau et modifier ses paradigmes. De nombreuses pistes sont à explorer, développer :

  • consacrer des budgets à la recherche de nouveaux matériaux
  • développer un système circulaire pour les matières premières
  • rendre efficient le traitement des déchets et rebuts liés à la production
  • exploiter complètement et durablement les capacités de la révolution numérique

Mais quid du style et de la création me direz-vous?  Où sont les créatifs qui choisissent un autre chemin sans attendre l'impulsion des instances de décision?  Sans convoquer de facto les grands groupes, les gouvernements et les dirigeants de société, chez Modelab nous aimons mettre en lumière les acteurs de l'ombre, ceux qui oeuvrent pour une mode différente dans l'intimité de leur studio. Cette semaine, nous vous proposons de découvrir Germanier ou la rencontre surprenante du glamour et de l'upcycling.

 

Upcycling
Germanier AW18 crédits photo Nikolay Biryukov.

 

Designer pour la maison Vuitton le jour et créateur indépendant la nuit, Kévin Germanier a mené jusqu'à présent une double vie. Désormais décidé à se consacrer exclusivement à ses propres créations, il explique avec aplomb que "oui il aurait pu continuer de mener de front sa carrière et son projet personnel mais qu'à un moment il faut savoir prendre un risque et  saisir sa chance avant que quelqu'un ne le fasse à votre place".

Après une première apparition lors de la Fashion Week de mars 2018, l'annonce du lancement de la marque sur MatchesFashion à l'automne, le jeune homme originaire de Suisse semble avoir le vent en poupe.  Pourquoi s'intéresser de près à Germanier?  Loin d'être la énième coqueluche d'un milieu en mal de nouveaux jouets, Germanier offre la démonstration brillante (et métonymique de surcroît) que mode intelligente peut rimer avec esthétique, que upcycling ne signifie pas négation du style et que l'on peut être à la pointe de la jeune création sans ruiner sa planète.

Avec un style maximaliste et un rapport totalement décomplexé aux formes et aux couleurs, Germanier a su trouver un public auprès de pop stars avec notamment Björk, Lady Gaga, Katy Perry ou encore Rihanna. Que l'on ne se méprenne pas, ici la mode ne se regarde pas avec gravité et sérieux. Point de minimalisme affecté et de camaïeux "matin de printemps au Havre". Chez Germanier la mode se vit comme un feu d'artifice heureux, un véritable appel pour une mode couture qui s'assume dans tous ses codes esthétiques sans piétiner les valeurs sustainables.

 

Upcycling
Germanier AW18 crédits photo Nikolay-Biryukov

 

Mais comment réussit-il ce tour de force ? Simple comme bonjour, Germanier réinvite la bonne vieille méthode de nos grand-mères qui transformaient à loisir les vieux vêtements inusités. À l'affût des pièces défectueuses de fournisseurs premium, le jeune designer transforme les citrouilles en carrosse. Aussi ingénieux que créatif, Kévin Germanier récupère des vêtements abandonnés,  des perles au rebut et des sequins aux couleurs hors d'âge, et invente une technique de collage propre et lavable à sec (grâce à l'alliage du silicone et de vinaigre blanc selon Numéro Magazine). Des bas deviennent des manches, et les corps s'habillent d'une matière quasi onirique, parfois sculpturale. Il réalise ce que nous rêvons tou(te)s de faire ; transformer le vieux trench de notre papa en manteau couture, la robe immettable chinée chez Emmaüs en habit de lumière, sauf que lui, ça marche. Nous sommes loin des clichés d'une mode responsable ennuyeuse et sans parti-pris audacieux. Lui que l'on avait invité "à lâcher du lest dans ses créations" lors de ses études à la HEAD de Genève puis la Central Saint Martins School a bien retenu la leçon. Bienvenu dans un monde de paillettes et de références aquatico-geeko-galactiques. Selon ses propres dires tout est "shiny a.f.". Le ton est donné. Labellisée "fast couture", la mode de Germanier est pourtant loin de la déviance des grands groupes qui nous abreuvent de tonnes de vêtements jetables. Ici le déchet prend la lumière et la seconde vie d'un objet s'inscrit dans un véritable parti-pris artistique, le tout réalisé dans un temps record grâce à son irrévérence salvatrice face aux savoir-faires ancestraux (la broderie à la silicone ne prend "que" deux jours).

 

Upcycling
Germanier AW18 crédits photo Nikolay Biryukov

 

Et vous voulez savoir ce qui est le mieux dans tout ça ? Le PUR hasard de la démarche. Une fois de plus, la réelle innovation ne se niche pas dans l'intention mais dans la sérendipité d'un étudiant fauché. Fraichement arrivé à Londres et légèrement à court de trésorerie pour ses collections d'étudiant, Kévin Germanier a alors trouvé cette incroyable recette de récupération créative. Loin de revendiquer une posture engagée, il est pourtant en passe de devenir le premier "haut couturier de l'upcycling" révolutionnant au passage l'approche du sourcing et du design. Désormais, créativité et durabilité sont au même plan dans sa démarche créative et ni les contraintes ni  l'allongement de son carnet de commandes n'auront  d'influence sur son processus, promet-il. Loin de se soumettre aux impératifs de volume d'une plateforme telle que Matches Fashion, il a instauré avec le distributeur un dialogue sur le même pied d'égalité. Si la commande de 50 pièces induit un changement de paradigme dans sa production la réponse sera simple et décomplexée : non.

Même combat dans la constitution de son studio qu'il veut garder à taille humaine, "sans stagiaires bénévoles ni calendrier oppressant". Lame de fond avez-vous dit? Il se pourrait bien que nous ayons à faire à un vrai visionnaire. Pragmatique mais campé sur ses positions, Kévin Germanier trace un chemin inédit dans le monde des créateurs "désirables" du moment. Dommage qu'un géant comme Vuitton n'ai pas su déceler et retenir un esprit aussi alternatif dans ses équipes. Peut-être aurions nous vu un géant du luxe miser de manière concrète sur l'upcycling sans dénaturer l'idée que l'on peut se faire d'un savoir-faire d'exception et d'une mode exclusive. Comme quoi, l'innovation se cache une fois de plus là où l'on ne l'aurait pas attendue. Comme quoi, une fois de plus, les idées brillantes grandissent à l'ombre des géants aux pieds d'argile.

 

Mise à jour du 25/05/218 : Kévin Germanier vient annoncé parmi les 4 finalistes du prix du label créatifs de l'ANDAM (source Fashion Network). Bonne chance à lui !

 

 

 


Marte Hentschel

Marte Hentschel : la Fashiontech à la sauce berlinoise.

Notre numéro papier sur Berlin et ses innovations étant maintenant épuisé (merci chers lecteurs pour votre enthousiasme!), nous vous proposons aujourd'hui une séance de rattrapage et inaugurons une série d'articles directement tirés de ce numéro spécial.

Nous avions eu le plaisir de rencontrer pour une interview Marte Hentschel, créatrice et PDG de Sourcebook, plateforme dédiée aux professionnels et à leur mise en relation. Sans ambages, elle nous avait livré sa vision de la Fashiontech et des spécificités berlinoises en matière de création de mode. Une rencontre toute en fraicheur et spontanéité à découvrir (ou à re-découvrir) dès à présent.

Modelab : Peux-tu te présenter ?

Je m’appelle Marte Hentschel. Je suis la PDG de Sourcebook, une start-up basée à Berlin que j’ai fondée en 2015. Au départ, nous faisions partie d’un projet de R&D financé par l’Union Européenne pour connecter et mettre en contact les fournisseurs, les fabricants et les designers afin de favoriser des chaînes d’approvisionnement transparentes et locales en Europe. Aujourd’hui, nous sommes la plus importante plateforme gratuite de sourcing en ligne, et nous faisons aussi office de base de données. Nous comptons plus de 2 000 entreprises inscrites, venant de différents secteurs de l’industrie. Notre mission consiste à créer des ponts entre le développement durable et l’innovation technologique, parce que nous sommes convaincus que ces domaines seront capables de faire avancer la mode et l’industrie textile. J’ai une formation en design de mode et gestion de production, je suis conférencière et intervenante et j’aime les produits intelligents, bien faits et résistants !

Marte Hentschel
Équipe Sourcebook - crédits Sourcebook

Que penses-tu de l’écosystème mode à Berlin ?

Marte Hentschel : C’est un domaine très vibrant, en pleine expansion, et pourtant encore très jeune. Il y a une longue histoire de production de textiles techniques en Allemagne, mais la fashion tech en elle-même a fait son entrée il y a environ cinq ans, et cet écosystème est extrêmement segmenté et aurait besoin d’une infrastructure solide. Cela dit, certaines communautés communiquent très bien. L’écosystème mode berlinois regroupe le DIY, les hackers et les makers, les développeurs de logiciels et de hardware et de nombreux designers de mode tout juste diplômés. Il y a dix écoles de mode rien qu’à Berlin ! La plupart de ces acteurs sont de petites entreprises, mais il y a aussi quelques grands groupes. Certains acteurs majeurs encouragent l’innovation et la professionnalisation du secteur, comme Premium Exhibitions. Ils fournissent une plateforme pour la fashion tech, la retail tech et les wearables avec leur conférence FASHIONTECH BERLIN, qui est maintenant un temps fort de la fashion week de Berlin. Ici, on a aussi Zalando, un géant de l’e-commerce qui est un employeur important pour les jeunes diplômés. Ils proposent des programmes et des incubateurs pour la scène fashion tech berlinoise, qui est de plus en plus mise en valeur au sein de l’écosystème tech et start-ups. Les médias tirent aussi leur épingle du jeu, parce que la mode commençait à être un peu obsolète et les Allemands ne la voyaient plus comme un héritage culturel important.

Comment imagines-tu le futur de la Fashiontech d’ici cinq ans, à Berlin et en Europe ?

Marte Hentschel : De nouveaux business models sont en train d’émerger, les marques de produits de consommation vont peu à peu devenir des prestataires de services et les fournisseurs des plateformes. L’ordre traditionnel sera bientôt bouleversé avec à la clé de nouvelles opportunités pour les petites marques et les fabricants spécialisés dans les produits de haute qualité, les technologies de pointe et les services proches du marché. On commence à voir des mouvements à contre-courant, des marques de mode qui proposent des collections pharaoniques pour les défilés et dépensent des milliers pour un événement de 20 minutes qui ne touche qu’un public très limité ne sont plus la norme. Aujourd’hui, les PME peuvent même se permettre de commencer avec un seul produit, qui se teste rapidement et peut être lancé à l’international quasi-instantanément. Un projet centré sur la tech peut se réaliser avec une perspective design et développement durable. C’est une approche plus holistique qui permet d’acquérir une base de fans loyaux. C’est vraiment intéressant, et je crois sincèrement que lorsque l’on disposera d’une infrastructure plus solide, ce genre de business model se multipliera, ainsi que les actions de lobbying. Alors qu’il s’agit pour l’instant d’un sujet de niche un peu geek mais à la pointe de l’innovation, la fashion tech deviendra bientôt un marché de masse avec un vrai poids économique, à Berlin et ailleurs.

Marte Hentschel
Next Tex Innovation Show - crédits Sourcebook

Une injection massive d’argent dans le secteur pourrait essouffler un peu les passions...

Marte Hentschel : C’est vrai. Et si l’on regarde les autres industries, comme l’agroalimentaire ou les produits de consommation, on peut déjà voir ce qu’il se passe quand le marché se consolide : les esprits très indépendants, les hackers et les makers talentueux que Berlin a su attirer pourraient bien disparaître. Dans un écosystème plus commercial, ces pionniers de la fashion tech pourraient devoir sortir du secteur pour trouver des opportunités intéressantes et de l’inspiration. Quand les coûts augmentent, les entrepreneurs doivent prendre plus de risques pour réaliser leurs idées, mais les idées prometteuses peuvent aussi être réalisées de façon plus professionnelle quand il y a plus d’argent. C’est aussi pour cela qu’on a besoin des politiques et des institutions en plus de l’esprit open source et de co-création qu’on trouve dans les labos et les incubateurs. Ce serait vraiment dommage que la fashion tech devienne un secteur de placement comme les autres centré sur les scénarios de sortie, sans apporter de véritable valeur culturelle et créative sur la durée. C’est un challenge important pour une ville au cœur de l’Europe avec une scène start-ups jeune. Comment trouver l’équilibre entre un viviers de talents dans un écosystème qui attire certains des esprits les plus brillants au monde, tout en leur offrant une fondation solide où les idées qui en valent la peine peuvent être développées de façon durable ? Je crois que la collaboration entre tous les investisseurs est la clé, qu’ils soient publics ou privés, grands ou petits.

C’est peut-être la question. Dans la fashion tech, il y a de nombreux projets un peu gadgets. Qu’en penses-tu ?

Marte Hentschel : Pour être honnête, j’aime beaucoup vivre dans une ville où ce genre de projets sans intérêt est encore possible. C’est amusant de faire partie d’un laboratoire local où les idées les plus folles peuvent naître et arriver à recruter une équipe de passionnés. Comme l’Electronic Textile Institute Berlin (ETIB) où l'on hacke des machines de tricot et de broderie. Je crois que nous sommes en ce moment à un point où tout ce que l’on voit sur le marché des wearables, pour l’instant, ce sont des gadgets bizarres. Mais au fur et à mesure que la technologie deviendra plus accessible et plus compréhensible, on devrait pouvoir mêler les secteurs de l’électronique et de la mode pour proposer des solutions plus globales pour le quotidien. Mais malgré ces vagues de croissance et de stabilisation, je crois que certains de ces soi-disant textiles et wearables intelligents ne sont pas si bien pensés ni si bien développés, pas seulement en terme de design mais aussi d’un point de vue économique, éthique et écologique. Je suis assez critique quand on parle de développement durable : lorsque l’on ajoute des composants électroniques au textile et que le produit devient en conséquence toxique et impossible à recycler, je ne suis pas sûre que l’on puisse parler d’intelligence. Alors, chers ingénieurs, s’il vous plaît, travaillez à créer des produits et des services véritablement intelligents, qui ne font pas partie du problème mais bien de la solution. Et les créateurs de mode devraient embrasser la technologie comme nouvel outil de design et se lancer dans la collaboration inter-disciplinaire !

Veux-tu ajouter quelque chose ?

Marte Hentschel : De mon point de vue de conférencière à l’université, l’éducation a besoin d’une révision et les professionnels doivent élargir leurs perspectives. Par exemple, des technologistes créatifs qui comprennent bien l’industrie de la mode et ont accès aux outils numériques et à la technologie. De nombreux créateurs de mode sont encore formés de manière plutôt traditionnelle – ils ont peur de la technologie ! Je crois que tout créateur devrait apprendre à coder, et que tout programmeur devrait avoir une formation en arts manuels. J’espère vraiment que les prochaines générations se comprendront mieux et que l’on pourra former des ponts entre ces mondes séparés que sont le monde des ingénieurs, celui des designers et celui des forces de vente. Et cela doit commencer par l’éducation.


Gemma Blackwell : Aux frontières de la broderie

Lorsque l'on pense à la broderie, et que l'on est peu initié à ce monde discret et délicat, on imagine un travail fastidieux pour grand-mères patientes. Or aujourd'hui nombre de designers innovent dans ce domaine en mélangeant les techniques, les influences et les matières. Gemma Blackwell est de ceux-là. Forte d'une technique académique des plus précises, elle crée de nouveaux modèles avec une malice communicative et beaucoup d'amusement. Rencontre avec une créatrice qui n'a pas froid aux yeux et beaucoup d'idées dans ses carnets.

(Le version anglaise de cette interview est disponible en bas de page. / English version available at the bottom of the page.)

Modelab : Bonjour Gemma Blackwell ! Parle-nous de toi. Peux-tu te présenter et nous expliquer ton parcours ?

Gemma Blackwell : Je suis diplômée de l'Université de Huddersfied depuis 2016. À présent je développe mon côté business dans l'industrie de la mode que je souhaite combiner avec mon amour de la Broderie pour ouvrir un jour mon propre studio ! Je suis toujours absorbée par le travail, il y a toujours quelque chose qui m'inspire - cela peut être une texture inhabituelle ou une trace sur la route du bureau. Je garde toujours un carnet sur moi pour coucher mes idées sur le papier. J'ai récemment retrouvé ma machine à coudre, j'ai tellement hâte de transformer certaines de ces idées en broderies contemporaines!

En dehors du monde de la mode j'aime cuisiner, écouter de la bonne musique (récemment j'ai redécouvert de vieux morceaux des Artics Monkeys) et faire du yoga !

Peux-tu nous parler de tes travaux en cours, de tes projets ?

Je travaille à fond mes aptitudes commerciales car j'aimerai vraiment avoir mon propre studio ou ma propre marque de broderies dans le futur et je pense que c'est extrêmement important pour moi d'avoir une expérience commerciale combinée à ma pratique créative.

broderie embrodery textile
Gemma Blackwell -Oddity - photos de Liz Henson - direction artistique Gemma Blackwell

Comment t'est venue l'envie d'être designer textile ? Quel est ton parcours ?

Pour être honnête, je ne me souviens même pas d'avoir pris la décision d'être designer textile. J'ai toujours bricoler, aussi loin que je me souvienne. J'ai toujours été captivé par les petits détails du quotidien et cela joue un rôle très important dans mon travail - que cela soit par des formes inspirantes, des processus ou des matériaux. Prendre quelque chose d'ordinaire pour le transformer en quelque chose d'extraordinaire est au coeur de ma pratique.

Pour moi, le textile ne peut se départir d'une approche ludique des projets, c'est sans limite et c'est ce qui m'excite le plus dans le fait d'être designer textile !

Plus tard, je le répète, j'aimerais avoir mon propre studio de broderie contemporaine qui explorerait tout le potentiel de la technique, en travaillant en collaboration avec d'autres designers pour créer des pièces intéressantes aussi bien pour la mode, que pour l'ameublement ou des installations artistiques.

Qu'est-ce que créer des borderies innovantes représente pour toi ?

Pour créer ces broderies c'est quelque chose de naturel. C'est une technique très traditionnelle avec plein d'idées préconçues sur ce qui peut être fait ou non.

Mon approche créative juxtapose vraiment ces deux aspects, souvent je n'ai aucune idée de ce que sera le résultat final, le processus est expérimental et ludique. Ainsi je me sens totalement libre lorsque je crée. J'adore l'idée de bousculer les conventions et créer quelque chose d'inattendu, quelque chose qui fait que les gens s'arrêtent et se disent "comment cela a été fait ?", "de quoi est-ce fait?". Si quelqu'un regarde l'une de mes créations sans pouvoir reconnaître un matériau qu'il utilise chaque jour alors j'ai bien fait mon travail !! 

broderie embrodery textile
Gemma Blackwell - Oddity - photos Liz Henson - direction artistique Gemma Backwell

Quelle est ta technique favorite et pourquoi ?

Ma technique favorite est la broderie digitale ! La broderie digitale est de loin la plus commerciale des technique de broderie, (tout le monde a quelque chose dans sa garde-robe qui comporte un logo brodé ou un motif) et comme je l'ai dit plus tôt bousculer les idées préconçues c'est mon dada !

Pour moi, ce degré de familiarité rend toute la création de quelque chose d'inattendu extrêmement drôle. J'adore enfreindre les règles, prendre une technique indiscutablement commerciale et repousser les limites des matériaux et de la technique elle-même - c'est très enthousiasmant.

Quelle idée te fais-tu de l'innovation dans la mode?

L'innovation dans la mode consiste en créer quelque chose de beau en pleine conscience. Les pièces doivent être à la fois portables et désirables tout en étant durables. Les décorations sur mes pièces sont crées à partir qui sont souvent destinés à la décharge. Avec mon travail je donne une seconde vie en les détournant de leur fonction première, en faisant de ces objets quelque chose de désirable pour les gens, quelque chose qu'ils voudront garder. La slow fashion  est au coeur de mon travail et c'est un aspect de la mode durable que je trouve particulièrement innovant. 

Comment envisages-tu le futur de la mode?

Dans les années à venir j'aimerai voir la mode embrasser pleinement le concept de slow fashion. Burberry a été la première grande maison de mode à changer le traditionnel rythme des défilés en choisissant de ne lancer que deux collections par an indépendantes des saisons. Le concept de mode sans saison est TELLEMENT important lorsque l'on considère l'avantage que cela représente dans la réduction du gaspillage de cette industrie, et j'aimerais tellement que cette habitude gagne d'avantage de marques et cela irrigue tous mes projets créatifs.

Cela rendrait un certain contrôle aux consommateurs, ils pourraient porter ce qu'ils voudraient, quand ils le voudraient  - un vêtement qui permettrait de réduire drastiquement le nombre de vêtements jetés au rebut parce qu'ils sont perçus comme "de la saison dernière". Je pense aussi qu'être dominé par la tendance retire toute fraicheur au fait de s'habiller le matin. c'est beaucoup moins fun si l'on a à l'esprit que le "in"- une mode intemporelle, créative sans date d'expiration est le future de la mode, c'est ce que j'aimerais voir !

Pour en savoir plus sur la mode intemporelle et comment le système mode peut y répondre, je vous suggère de lire notre article sur le mouvement Anti-Fashion lancé par Li Edelkoort.

gemmablackwell.wixsite.com / @zealous_creative

broderie embroidery textile
Gemma Balckwell -Oddity - photos Liz Henson - direction artistique Gemma Blackwell

- Can you introduce yourself ?

Having graduated from the University of Huddersfield in 2016 I'm currently working on my business skills within the fashion industry, something which I aim to combine with my love for Embroidery by opening my own studio in the future! I always immerse myself in my work, there's always something which inspires me - perhaps a unusal texture or road marking on the way to the office. I keep a book with me all the time to jot ideas down, having recently been reunited with my sewing machine I can't wait to start transforming some of those ideas into contemporary embroidery pieces! Outside of the fashion world I love cooking, listening to good music (I've dipped back into some old Artic Monkeys over the last week!) and getting some restbite with a good yoga session!

- Could you tell us about your current work / projects ?

 I'm currently developing my business management skills, I'd love to have my own embroidery studio or brand in the future and I think it's extremely important that I have experience across the business side of things as well as the creative!

- How did you decide to become a textile designer ? What's your career path ?

Honestly, I don't ever remember deciding to become a textile designer. I have been making for as long as I can remember. I've always been captivated by everyday, overlooked aspects of life and this plays a huge role in my work - whether that be by inspiring shapes, processes or materials. Taking something ordinary and transforming it into something extraordinary is at the heart of my practice. For me, textiles goes hand in hand with my playful approach to projects, it is limitless and that's what excites me the most about being a textile designer! In the future I would love to have my own contemporary embroidery studio which explores the potential of the technique, working in collaboration with other designers to create some really exciting pieces across fashion, interiors and installations!

- What does creating innovative embroideries represent for you?

 For me, creating innovative embroideries is something which comes naturally. It's a technique which is full of tradition and quite often pre-conceptions of what can and can't be done. My approach to creating completely juxtaposes this, quite often I have no idea as to what the end result will be, the process is experimental and playful and this allows me to be totally free when creating pieces. I love the idea of challenging these pre-conceptions and creating something unexpected, something which makes people stop and wonder 'how was that done?', 'what is that made of?'. If someone looks at one of my pieces and can't recognise a material they interact with on a daily basis then I've done my job well!!

 
- What's your favorite technic and why?

My favourite technique has to be digital embroidery! Digital embroidery is by far the most commercial embroidery technique, (everybody has something in their wardrobes with an embroidered logo or motif on it) and as I mentioned earlier I'm a big lover of challenging pre-conceptions! For me, this level of familiarity makes the whole process of creating something unexpected so much more fun. I enjoy breaking the rules, taking a unquestionably commercial technique and pushing the boundaries of both technique and materials - that's very exciting!
 

- What's your idea of fashion innovation?

 Fashion innovation is about creating something beautiful with a conscience. Pieces must be wearable and desirable while being sustainable. The embellishments on my pieces are created from materials which are often destined for the landfill. Within my own practice I give these materials a second lease of lift by utilizing them in an unexpected way, transforming them into something which people want to own and engage with further. Slow-fashion is at the heart of my work and is an aspect of fashion sustainability which I find particularly innovative.

 

- How do you envision the future of Fashion in the next years ?

 In the next few years I would like to see the fashion industry embrace the concept of slow fashion. Burberry were the first big fashion house to change it's traditional fashion-show model, choosing instead to launch two seasonless collections per year. The concept of seasonless fashion is SO important with regards to reducing waste within the industry and is something which I would love to see more brands embrace and it is certainly at the heart of all of my creatve projects! It gives control back to the consumer, they can wear what they want when they want - a model which would reduce the amount of perfectly good garments being sent to landfill because they're 'last season'. I also think being 'trend driven' can tend to take the fun out of getting dressed in the morning! Never mind what's 'in' - timeless, creative fashion without an expiry date is the future of fashion that I would like to see!


VR AR Blumenlab

Blumenlab : le web de demain à la portée de tous

À la fin de l’automne, je me suis intéressée à Blumenlab qui se définit comme une agence de développement WEB / VR (Virtual Reality) / AR (Augmented Reality) spécialisée dans l’accompagnement des marques, des institutions, et des médias dans leurs projets numériques innovants. Intriguée par la manière dont pouvaient se rencontrer mode et « projets numériques innovants » j’ai sollicité une interview. J’ai ainsi eu le plaisir de rencontrer Massimiliano Minissale fondateur de Blumenlab ainsi que Massimo Moretti, responsable du pôle Luxe.

Loin des clichés, parfois obscurs et abscons du secteur numérique,  ces deux passionnés savent transmettre avec clarté et clairvoyance leur perception d’un secteur nouveau-né, protéiforme et bourré de potentiel. Les dinosaures de la mode n’ont qu’à bien se tenir.

Massimilano Minisalle et Massimo Moretti dans les locaux de Blumenlab
Massimilano Minissale et Massimo Moretti dans les locaux de Blumenlab

Quelle est la genèse de Blumenlab?

Massimiliano Minissale (MMi): J’ai créé cette entreprise il y a dix ans et à l’époque c’était une agence tournée vers le web et la production interactive. C’était en 2007, nous étions basés à Lugano et c’était juste avant mon déménagement à Paris. Pendant plusieurs années j’ai pu explorer différents projets dans des formats innovants dits « trans-media ». Ça c’est vraiment le mot clef dans mon parcours. C’est ce qui m’a amené petit à petit vers la réalité virtuelle.

Cet intérêt pour les « trans-medias » est ce qui explique pourquoi de développeur, je suis devenu ce que l’on désigne aujourd’hui sous le terme de « creative technologist » ; figure entre le dev, l’UX, avec un regard créatif sur ces nouveaux médias.

Quel a été le déclic ?

MM : Et il y a environ deux ans et demi, j’ai découvert au Cross Videos Days à Paris (salon qui traite des nouveaux formats, des « trans-medias ») une installation de réalité virtuelle et cela m’a tout de suite passionné. Je me suis vraiment dit:

«Vraiment c’est génial cette immersion, c’est une nouvelle porte ouverte! »

Et j’ai eu envie d’aller plus loin.

C’était quoi la technologie à l’époque ?

MM : C’était encore un RIFT DK2 (pour en savoir un peu plus je vous invite un article de l'époque). C’était un des premiers projets de ce type à ce moment. On avait  déjà développé quelques idées avec Arte, mais sans rentrer dans les détails.  Je me suis dit qu’il fallait développer quelque chose de plus poussé. Voilà pour résumer le parcours qui m’a amené à la VR puis à la AR et maintenant à la XR (X Reality).

Web VR web marketing

Alors il va falloir nous expliquer un peu ce que tu mets sous le terme XR…

MM : Nous avons obtenu des fonds de la Banque Publique d'Investissement (La BPI pour le intimes) pour faire de la R&D. Cela nous permet (surtout Thomas notre CTO) d’expérimenter de nouvelles technologies, de développer de nouveaux concepts. On s’est spécialisés à un moment en se disant :

« Puisque l’on vient du web, revenons au web et concentrons nous sur le web VR. C’est à dire la réalité virtuelle sur le web ».

Il ne s’agit pas seulement d’applications VR même si on en a développé plusieurs. Selon nous,  le futur de la VR et de la AR passerait par internet. Il fallait trouver une troisième voie. C’est pour cette raison que l’on utilise aujourd’hui ce terme de « XR ». Le X représente un peu le champ des possibles qui s’ouvre, le « tout » qui va au-delà de la réalité augmentée et de la réalité virtuelle.

Quelles sont les applications que vous proposez à vos clients?

MM : En terme de type d’applications possibles on en a plusieurs dans différents secteurs. Elles ont toutes été déjà expérimentées principalement dans  les médias, mais aussi dans le retail.

Concernant les médias, on a développé avec Prisma Média une plateforme de contenu en VR à 360° dans le cadre d’un partenariat sur les deux prochaines années. Nous sommes leur agence de référence pour développer ces formats.

Actuellement, nous travaillons sur un projet plus retail avec une grande enseigne, dont nous ne pouvons pas encore révéler le nom… Il sera question d’augmenter l’expérience client en magasin et sur leur site ecommerce.

En termes concrets, c’est quoi utiliser de l’AR, de la VR et de l’XR pour l’utilisateur d’un site, le lecteur d’un media ou le consommateur qui entre dans un magasin ?

Massimo Moretti : Dans les médias cela permet une expérience plus immersive, plus engageante pour le consommateur/lecteur de ce média notamment dans la perception publicitaire. D'ailleurs, l'un des objectifs principaux avec ce type de format est que l'internaute passe davantage de temps avec la marque. On peut augmenter l’expérience par de la conversation, de l’échange par exemple. Car qui dit immersion dit envie « conversationnelle ». Plus tu vis une expérience en immersion plus tu as envie de la partager. Cela peut même inclure un contact direct avec la marque ; c’est pourquoi aujourd’hui, on parle beaucoup de « marque média ».

On a observé, et cela s’est confirmé avec le temps, que les marques et les médias ne sont pas si éloignés. C’est pour cela que le passage des médias à la mode n’est pas si incongru et plutôt logique. On propose donc des plateformes immersives à 360° permettant de créer de nouveaux univers de marque avec possibilité de customiser l'environnement, le tout en adéquation avec l'univers visuel et sémantique du client. 

Et donc qu’est-ce qu’une plateforme immersive concrètement ? Que se passe-t-il quand je suis devant mon ordinateur ?

MMo : C’est très simple. Aujourd’hui quand tu es sur ton site internet, tu es en 2D, nous ce que l’on prévoit, c’est l’immersion à 360°, c’est-à-dire que tu te déplaces dans le site comme tu déplacerais dans un espace en trois dimensions. Il n’y a plus de scrolling droite/gauche/haut/bas. Demain tu pourras faire du shopping comme si tu étais au milieu d’une boutique.

On parle de VR, car il y a un petit gadget en bas de ton écran, qui te permet de passer en VR et prolonger l’effet d’immersion. Tous les produits que nous développons s’adaptent sur tous les desktops. Quand tu passes en VR, tu peux plugger ton téléphone via par exemple un oculus pour faire ton shopping en réalité virtuelle. Et ça cela s’appelle le web VR.

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Et pourquoi venir d’Italie en France pour monter sa boîte ? La France serait-elle un terreau fertile pour ce type de projet ?

MM: Je suis arrivée en France parce qu’après avoir monté ma boite en Suisse, j’ai eu l’opportunité, grâce à la latitude offerte par un beau contrat avec la télévision suisse, de travailler un peu d’où je voulais. Et je me suis dit «tiens allons voir à Paris», car c’était une ville qui me plaisait déjà bien. Je m’y suis donc installé.

Par la suite l’univers des trans-media à Paris m’a beaucoup plu. Il bénéficie d’une forte résonance culturelle du fait sûrement de la participation active du Centre National du Cinéma et de l'image animée (CNC). Le fait que l’État puisse avoir de cette façon un rôle de mécène m’a permis de me projeter, et ce, davantage qu’en Italie. Ce type de projet est quasiment impossible à monter là-bas et d’ailleurs à l’époque où j’ai commencé à m’intéresser à la réalité virtuelle, cela ne mobilisait quasiment personne.

De plus, on trouve énormément de créativité en France, c’est un véritable écosystème culturel. C’est quelque chose de très singulier et cela créé une différence notable avec les États-Unis par exemple ou encore l’Allemagne et l’Angleterre en Europe.

MMo : Et puis il faut rappeler qu’en plus de cette force créative qui fait aujourd’hui de la France un des fers de lance de la réalité virtuelle, viennent s’ajouter d’excellent pôles d’ingénieurs ! On notera Toulouse, Grenoble et Paris. Ajoutez à cela un nouveau président tourné vers l’innovation et vous obtenez une énergie extrêmement positive. On note depuis trois ans une réelle évolution. Le climat est favorable à Paris.

Comment pensez-vous vous inscrire dans la mode et plus précisément dans la Fashiontech ? Ta venue Massimo au sein de l’entreprise est significative non ?

MMo : J’ai rejoint Blumenlab il y a environ 8 mois. Il était clair que l’entreprise était mature d’un point vue technologique ainsi qu’en recherche et développement. J’ai compris qu’il y avait une technologie qui avait une vraie valeur. J’ai travaillé pendant un an pour le salon du Luxe puis Palace Costes (magazine des palaces Costes), j’avais donc une expertise dans le marketing et la communication. Cela m’a permis de bien comprendre les marques et le fonctionnement des agences media et des annonceurs. J’étais donc en bonne place pour me rendre compte que les écosystèmes du luxe, de la mode et du retail allaient converger vers ces nouvelles technologies. La nécessité de répondre aux nouveaux besoins du consommateur représente de réelles nouvelles opportunités. J’avais une vision assez claire de ce que les marques devaient affronter comme nouveaux challenges. Et aujourd’hui, on voit que l’on parle de « marques-média » et que l’intuition était juste. Ce monde qui jusqu’alors fonctionnait énormément sur support papier ou encore via de simples pages internet en 2D a aujourd’hui d’avantage besoin de mode de fonctionnement disruptifs pour leur communication et leur publicité.

On réfléchit donc sur de nouvelles formes de communication, d’univers de marques et de ecommerce avec notamment notre projet Luxus XR.

Justement, parlez-nous un peu de ce projet Luxus XR.

MMo : Luxus XR est né de la volonté de faire converger le web VR/AR et l’univers du luxe. Il s’agit d’une solution ecommerce qui permet d’être en web VR, c’est-à-dire en totale immersion à 360° dans la boutique. On s’y déplace comme en physique. On peut partager certains des contenus sur les réseaux sociaux. Les grands retailers commencent à nous approcher et à s’intéresser à nos solutions.

Il y a-t-il d’autres domaines que le luxe qui vous intéressent ?

MM : Aujourd’hui, nous travaillons sur deux secteurs ; les médias et le retail. Je dis retail et non pas luxe, car à l’heure actuelle, les standards qualitatifs de ce secteur sont tellement hauts qu’il faut y aller avec des propositions visuelles et structurelles qui feront mouche. Le retail est beaucoup plus mature en ce sens. On voit très bien la difficulté des marques de luxe à exister de manière innovante sur le web. Cependant, nous, c’est notre métier. L’expertise, nous l’avons et avec toutes les technologies qui sont aujourd’hui en développement (avec des investissements à plusieurs milliards de dollars, notamment chez Apple) nous sommes convaincus que l’avenir de ce secteur passera par des expériences inédites. Nous concentrons donc toute notre énergie sur ce secteur où les choses peuvent bouger extrêmement vite.

MMo : Et, cela nous force d’une part à nous dépasser, et d’autre part à structurer le marché car tout est à faire et ce sont des secteurs (le retail et le luxe) tellement concurrentiels et mouvants qu’il faut faire preuve autant d’audace que d’humilité. Il faut évangéliser et diffuser les technologies, mais sans applications ni cas d’usage elles resteront lettres mortes. Pour l’instant, cela fonctionne dans les medias et le retail. Des agences commencent à émerger et se spécialiser dans d’autres secteurs (l’immobilier, la santé…). La place est pour ainsi dire déjà prise. Si nous parvenons à trouver notre place, nous irons sûrement sur d’autres domaines (avec du coup plus une prédilection pour l’éducation) mais aujourd’hui notre priorité n’est pas là.

Comme le retail semble plutôt mature et réceptif aux technologies, pourquoi ne pas remonter la chaine de valeur vers la création, la production voire la formation ? Vous parlez d’enseignement, mais on pourrait imaginer la formation d’équipes à distance, des réunions marketing ou créatives simultanément aux quatre coins du monde sans envoi de documents ou de prototypes…

MM : Effectivement, tout est possible de ce point de vue. La transmission des savoir-faires ainsi que la coordination d’équipe en serait grandement simplifier. Dans l’absolu la technologie peut évoluer dans n’importe quel sens, cependant les usages dépendront de la structuration du marché. Aujourd’hui je ne dis pas qu’il n’y a pas de besoin, je peux seulement dire qu’il n’y a pas de demande particulière. Cependant, le retail peut être une bonne porte d’entrée, car si l’on assoit notre légitimité dans ce domaine, d’autres possibilités pourraient apparaître.

Cela serait vraiment intéressant, car au niveau de la création, on fonctionne de la même manière depuis des décennies, or les entreprises ont considérablement grossi, se sont globalisées et les préoccupations sur la rentabilité et le gain de temps ne sont pas des sujets vains.

MM : Oui les marques pourraient y trouver leur avantage en terme de work flow, de monétisation et de rentabilité. D’autant plus que cela ne mobilise pas les mêmes budgets que ceux allouer à la communication et au retail déjà sur-mobilisés et sur-sollicités. Cependant, il faut continuer le travail d’évangélisation. Mais je suis très optimiste et enthousiaste quant aux possibilités et au potentiel de notre technologie. Tout vient à point à qui sait attendre !  (rires)

Quels sont les grands projets à venir pour 2018 ?

Nous discutons d’un projet avec Prisma Média, nous sommes en lien avec une grande figure du retail français et nous avons eu la joie récemment de recevoir une demande de la part d’une belle marque de cosmétique. Mais nous communiquerons sur ses projets plus tard… ce sera l’occasion de se revoir pour évoquer nos avancées en terme de recherches !

Cet entretien, vous a donné envie d'explorer les liens entre la mode et la technologie, je vous recommande lire notre Interview de Charles Thurat d'Heuritech sur l'Intelligence Artificielle.


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Innovation à pas feutrés chez Intrview

Lors de la dernière Fashion Tech Expo qui s’est tenue à Paris le 19 octobre dernier, j’ai eu le plaisir de rencontrer les créateurs de la marque Intrview (oui sans le « e »). Audrey à la création et John à la direction forment un duo discret mais déterminé à proposer une nouvelle manière de penser la mode. Entre avant-garde et savoir-faire leurs coeurs ne balancent pas, ils ont choisi de mêler les deux dans des créations audacieuses et un modèle économique innovant. Rencontre avec un tandem à la marge mais « furieusement » intéressant.

Julie Pont  (JP) : Bonjour à tous les deux, avant tout chose pourriez vous présenter rapidement Intrview ?

Audrey (A) : Intrview a été créé en Janvier dernier (2017) donc cela fait environ 8 mois. Le projet initial découle du fait que j’étais déjà spécialisée dans le domaine du design textile. J’ai travaillé en tant qu’indépendante dans beaucoup de maisons sur le développement textile et la transformation matière. Je vendais mes échantillons principalement aux maisons de Haute Couture. Et un jour je me suis dit :

« pourquoi ne pas garder pour mon propre compte tout ce que je fais pour les autres? »

En vérité mon expérience auprès de ces grandes maison a été l’occasion de pas mal de frustrations… beaucoup de plaisir aussi, mais toujours accompagné d’un sentiment d’être dépossédée de mes idées. Je réalisais un échantillon, je le vendais et pendant trois collections, le designer pouvait se servir de cette pièce pour des réalisations totalement différentes (parfois sur 1 an et demi).

Intrview est née de cela.

JP : Quel a-été ton apprentissage de la mode ?/ Quels ont été vos parcours ?

A : J’ai commencé par des cours du soir à la Parsons School de Paris, puis j’ai intégré l’École de la Chambre Syndicale de la Couture. Une fois diplômée, je suis partie à Anvers, à la rencontre de petits créateurs. J’y ai déterminé avec plus de précision mon parcours. En rentrant à Paris j’ai travaillé avec une créatrice Maria Mantovani textile et fourrure qui m’a vraiment ouvert les yeux sur des matières avec lesquelles je n’envisageait pas encore vraiment de travailler. Elle m’a vraiment découvrir l’aspect « travail pour des grandes marques » (Chanel, Ralph Lauren etc), développer des échantillons et les vendre. J’ai aussi vraiment développé le côté artisanal de mon métier avec notamment l’apprentissage d’outils auxquels nous n’avons pas accès dans les écoles de mode.

John (J) : J’ai un parcours plutôt business. Après une grande période de changement, Audrey et moi avons échangé sur son projet. Son idée de changer de modèle tous les 15 jours m’a plu dans le sens où en reprenant un code de la Fast Fashion (stresser le consommateur qui du fait du changement rapide de collection a peur de ne jamais retrouvé la pièce qui lui plait) et en le retournant donc réer un nouveau concept de consommation d’une vêtement de mode.

JP : Quel a été le point de départ de ton processus créatif ?

A: Je me concentre sur des basiques déjà existants; tee-shirts blancs, pantalon noirs etc… Pas des produits mode. Je n’avais pas envie de travailler tout ce qui concerne la coupe. Je retravaille des détails et j’ajoute de la transformation textile. Mon souhait était, et est toujours, de me concentrer sur le développement de matières jamais vues et innovantes. Et c’est d’autant moins facile à reproduire ! Rien à voir avec un patron ou un motif que l’on peut copier avec une facilité déconcertante.

En m’inscrivant dans la droite ligne de ce que j’avais déjà fait pour les maisons de couture, j’avais ainsi la possibilité de laisser libre cours à ma créativité, tout en protégeant mes idées par des techniques de ma conception, difficilement identifiables et donc difficilement reproductibles.

Dès que je trouve une pièce, le travail textile se forme autour de cette rencontre avec le vêtement. Chacune de ses spécificité devient une contrainte ou le creuset d’une innovation.

JP : Où puises-tu ton inspiration?

A: Pour avoir une vision différente d’un secteur il faut s’en éloigner. Je mets un point d’honneur depuis plusieurs années à ne jamais regarder les défilés durant la fashion week, à ne jamais lire un magazine de mode. La seule fenêtre que je laisse ouverte est Instagram car d’une part je trouve que la créativité y est encore vivace, et d’autre part cela me permet aussi de prendre la température auprès d’autres « petits créateurs » moins visibles dans les médias « traditionnels ».

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Photographe : Juliette Denis - Model : Chloé Carel - MUA : Estelle Irvin - Assistant : Claire Gaby

JP : D’où est venu ce plan de collection très particulier : une pièce unique toutes les deux semaines?

A : Au début nous étions partis sur une pièce par mois. Très vite nous nous sommes rendus compte que le rythme était assez lent et que l’on s’ennuyait vite (rires). Ne serait-ce que sur les réseaux sociaux : trois semaines avec les mêmes photos, les mêmes détails… c’est long ! Nous n’avons pas tenus un mois. Très vite nous sommes arrivés à la conclusion que la dynamique du projet reposait sur un rythme d’une pièce touts les deux semaines (17 jours pour être exact); on garde ainsi une sorte de mouvance perpétuelle.

JP : Nous nous sommes rencontrés lors de l’Exposition de la FashionTechWeek de Paris en Octobre dernier ; comment vous inscrivez-vous dans la Fashiontech et comment imaginez-vous l’avenir de ce milieu?

A : Selon notre approche la Fashiontech ne concerne pas uniquement l’insertion de technologies x ou y dans un vêtement. On ne se voit pas mettre des LEDs dans un textile pour se sentir « fashiontech ». Hussein Chalayan l’a fait il y a 10 ans, ce qui est fait n’est plus à faire (pour voir son article sur Modelab c'est ici). D’ailleurs si dans mes recherches pour un nouveau modèle je me rends compte que j’ai déjà abordé ce matériau, cette technique, j’abandonne le modèle. Je me dois d’innover à chaque fois. Lors de l’exposition, de nombreuses personnes nous ont demandé le pourquoi du comment nous étions arrivés ici. Chez nous il n’y avait pas d’imprimante 3D mais une robe faite à partir de sable !

Nous nous concentrons sur l’innovation dans les matières. Et cela peut concerner des matières existantes. Le sable n’est pas une invention. Nous mettons à profit ce matériau pour un usage inattendu. Je travaille également avec des matériaux de chantier et des cotons tiges (rires) ! Ce qui m’intéresse réellement c’est le détournement d’un élément existant pour l’intégrer à mes créations.

JP : Comment porte-t-on et entretient-on une robe en sable?

A: Là est toute la difficulté  et le défi à relever ! À chaque nouveau modèle il faut innover et c’est bien tout l’intérêt. Je ne peux pas révéler mes secrets de fabrication mais jusqu’à présent tous nos modèles supportent un lavage en machine à 40° !

J: Oui on s’arrête là pour les explications le reste demeure dans nos ateliers (rires) ! Le secret fait partie du produit !

JP : Si j'ai bien compris votre concept ces  pièces sont uniques mais duplicables ?

J : Oui dans la limite de 25 pièces par modèle. Nous nous tenons vraiment au croisement de la pièce unique, de l’objet d’art et du vêtement. Toute la magie (et la difficulté) d’Intrview réside dans cette incapacité à classer notre concept dans un domaine.

Notre mantra est de proposer des pièces à fort impact créatif (donc qui séduisent les amateurs d’art) mais qui interpellent les professionnels de la mode sur la manière, la technique de réalisation. Nous voulons vraiment que des gens comme toi regarde nos modèles et se disent :

« mais comment font-ils? »

Et cela fonctionne plutôt très bien ! En dehors de ce mystère très attractif, quel est le fil conducteur de votre identité de marque? Votre site est très cohérent, tout comme votre Instagram, pourtant les pièces et les visuels sont très différent(e)s les un(e)s des autres…

J : On a une redline que l’on suit d’une pièce à l’autre (peut-être ce côté organique, étrange), mais notre défi c’est de recommencer de zéro à chaque modèle. On se doit d’être super innovants à chaque nouvelle sortie.

Cependant et étant donné que nous avons une fenêtre très courte entre chaque modèle, nous devons, pour toucher un maximum de gens et « universaliser » notre produit, s’attacher à faire shooter les pièces par des photographes différents. On produit 4 à cinq séries photographiques par pièce pour que chacun, à travers un oeil qui lui est propre, se retrouve dans chaque proposition.

A : Nous avons la chance de fédérer beaucoup de gens de talent qui sont impliqués dans ce projet comme s’il était le leur. Et je tiens d’ailleurs à les remercier ici !

Par contre nous sommes très attachés à ne jamais nous mettre en avant en tant que personnes. Le produit passe avant tout. Nous ne souhaitons pas incarner notre projet. Il doit s’incarner par lui-même. Et pour l’instant cela nous réussit plutôt bien.

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Photographe : Amelia Hammond - Model : Natali - MUA : Maki Miyauchi - Hair : Maki Miyauchi - Styling : Camille Guerard

JP : Comment envisageriez-vous un passage à plus grande échelle?

A : Hum… on est quand même à contre courant du mass market, donc vraiment que de la collaboration ponctuelle. Extraire le concept d’innovation matière pour l’appliquer sous forme de détails à des vêtement de grande série.

JP : Quelle est la cible Intrview aujourd’hui ?

A : On vise une clientèle plutôt étrangère. Plutôt une femme pointue, proche de l’art contemporain et plutôt loin d’un esprit mode bling. On vise un marché de niche, avec une clientèle prête à investir dans une pièce mode qui n’a pas le référentiel de grande maison.

JP : Et les concept stores?

J : On ne « fit » pas vraiment en terme de roulement de collection et de rythme en magasin. La clientèle pourrait être vraiment idéale mais il faudrait prévoir une collaboration plutôt que d’essayer de créer du stock et un roulement plus « classique ».

JP : En regardant votre travail, très créatif, très « hors dehors de codes », on pense forcément à une démarche artistique plus que mercantile. Qu’en est-il des musées et des galeries?

A : Alors on ne communiquera pas dessus pour l’instant mais nous sommes en pourparler avec un musée en devenir.

J : Nous avons également commencé à contacter des galeries.

A : On pourrait ainsi faire de la mode une oeuvre d’art à porter ! Et puis on considère de la sorte le vêtement comme un investissement. On ré-injecte de la valeur dans un objet qui est aujourd’hui considérer comme un consommable.

Cette idée nous plaît assez !

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The Jacket by Intrview - Photographer: Andrew Kovalev (ckovalev.com) - Model: Bebe Sesitashvili- MUA: Qeto Chantadze - Assistant: Tata Melnik - BTS videographers: Thomas Burns, Natalia Eremina Special thanks to: Take2 Tbilisi, PlantShop.ge, Caucasian Film Service Tbilisi, 2017

Dans cette lignée de créateurs atypiques, je vous recommande Elisabeth Jayot qui s'amuse à repenser le vêtement.


Paris Fashion Mode Dior exhibition couture colorama yellow

Dior au musée des Arts Décoratifs ; grandeur et nostalgie.

Parce que si l’on veut savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient, Modelab vous propose aujourd’hui un petit regard dans le rétroviseur de la Mode. Plongeons donc dans l’univers de l’une des plus fameuses maisons de couture. Comment ne pas s’intéresser au monstre sacré de la Couture et de la Haute Couture qui aujourd’hui, à Paris, soixante ans après la mort de son fondateur, est en passe de pulvériser le record d’affluence pour une exposition sur la mode avec son seul nom, Dior. Impossible me direz vous.

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Salle des Fleurs - exposition Dior, couturier du rêve, Musée des Arts Décoratifs de Paris, 2017. Crédits photo Adrien Dirand

Exposition Dior : le rêve s'invite au musée

La première chose qui saute aux yeux dans cette exposition est la foule. Une foule compacte, quasi dévote qui se presse pour admirer le rêve. Car oui, c’est bien de rêve dont il est question ici.  Combien de personnes qui jamais ne poussent les portes d’un musée, mais que la Mode fait rêver,  vont être aspirées par ce tourbillon de tulle, de soie et de strass? Cette exposition exigeante se veut aussi très populaire, dans le sens le plus noble qui soit, et propose aux plus novices un voyage onirique et quasi exhaustif dans l’histoire d’une maison de couture dont la réputation n’est plus à faire mais dont la trajectoire est pour le moins unique. Christian Dior, fauché en pleine gloire, aura mis à peine dix ans pour imposer son nom dans un monde où il était entré à l’âge de quarante-deux ans sans que rien ne l’y pré-destine.

Comme Monsieur Dior dans la Mode, on entre dans cette exposition par la petite porte. Les pièces iconiques de la maison se laissent un peu désirer. Le visiteur passe par un atelier de dessinateur puis  une galerie d’art. Un chemin détourné en somme, comme celui qu’emprunta Christian Dior depuis sa Manche natale pour conquérir Paris, d’abord comme galeriste, puis comme illustrateur de mode pour enfin prendre son rêve à bras le corps et entrer dans la cour des grands. C’est bien l’art qui mena Christian Dior à la mode, et non, comme souvent, l’inverse. Un de ses amis aurait eu, selon Olivier Gabet, directeur du musée et commissaire de l’exposition, des mots quasi prophétiques : « Tu ne connais rien à la mode mais tu pourras percer car tu connais l'histoire de l'art et tu sais dessiner. ».

Dior : l'art et la mode comme un lien indéfectible

Toute l’exposition rend hommage à cette transversalité. Des toiles, des photographies, des illustrations et des objets d’arts jalonnent le parcours et mettent en lumière les ramifications qui lient la célèbre maison à toutes les formes d’expression artistique. Parmi les artistes qu’il admirait, Christian Dior apparaît alors comme un de leurs pairs et s’inscrit dans l’histoire de la création du XX ème siècle avec d’autant plus de force et de légitimité.

Dior exhibition Paris Haute Couture musée
Raf Simons pour Dior - défilé Haute Couture Automne 2012 - look 10. Photo Julie Pont

Après cet exercice quasi généalogique, le visiteur entre dans le vif du sujet par la salle dite du « colorama » qui dans un tour de force scénographique retrace avec maestria l’évolution de la maison. On ressort un peu étourdi et frustré (il y a tant des détails que l’on pourrait passer plusieurs heures à contempler les objets exposés mais la foule est pressante…) et  avec une très nette idée de ce qui fait la puissance de Dior ; le souci du détail (que dire de ces miniatures de robes Haute Couture réalisées par les mêmes ateliers que leurs grandes soeurs ?), la puissance de la ligne et du dessin (on reste sans voix face à la fidélité des dessins et des pièces finales), la cohérence de l’ensemble alors même que l’on traverse les couleurs, les époques, les accessoires et les différents directeurs artistiques de la maison.

La suite ne fait que conforter ce sentiment de continuité. Références historique avec une robe à panier du XXI ème signée Raf Simons, tour du monde éthnographique d’un John Galliano avide d’inspirations déroutantes, révolution à pas de velours d’un Yves Saint Laurent déjà destiné à l’excellence, révélation puissante et discrète des injustement éclipsés Marc Bohan et Giafranco Ferré, conduisent le spectateur à travers l’histoire de cette maison d’exception sans jamais le perdre. Tout fait sens, le substrat est là, les codes se lisent et se comprennent, limpides. Maria Grazia Chiuri nommée en juillet 2016 à la direction artistique, n'est pas en reste et perpétue l'héritage en proposant une femme à la fois sensuelle et poétique dans la droite ligne du créateur de la marque.

Raf Simons Dior dress bal fashion exhibition musée arts décoratifs
Raf Simons pour Dior - défilé Haute Couture Automne 2014 - 1er look

L'histoire de la mode nécessaire à la Fashion Tech

Pourquoi, lorsque l’on est comme Modelab un media sur l’innovation dans la mode, se penche-t-on sur une telle exposition? Ici point de LED, de textile innovant, de modèle disruptif. Pourtant, l’innovation est en creux et se donne à voir à qui sait l’observer avec attention. Elle ne nécessite pas d'électronique, d'effets incroyables, de lumière, d'ordinateur. Elle rampe, discrète, dans chaque pièce, dans chaque épaule arrondie, dans chaque taille déplacée, dans chaque toile qui convoque du fond des âges une technique pour la remettre au goût du jour.

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Toile Dior - exposition Dior, couturier du rêve, musée des Arts Décoratifs, Paris 2017. Photo Julie Pont

Faire un tailleur bar en 1947, un vêtement dans lequel une femme à la fois élégante et confortable irait tranquillement commander un verre, seule, au bar d’un hôtel, jusqu’alors chasse gardée des hommes ? Un séisme dans le monde. Habiller une princesse  de la couronne britannique d’une robe brodée de paille lustrée et de coquillages en lieu et place d’un couturier anglais et de cristaux de Swarosky ? Shoking ! Lancer un système de licences et de dépôt de nom dès  1948, modèle économique inédit pour l’époque, pour permettre à des fabricants d’accessoires d’estampiller leur création du nom de Dior ? Une révolution pour la couture. Intégrer un service dédié à la communication au sein même d’une maison  ? Du jamais vu. Faire la une du Time Magazine ? Une première pour un couturier français.

En tout cela Christian Dior était un pionnier. Un pionnier qui comprenait son époque, faisait prospérer sa maison tout en révérant les savoir-faires, la beauté, et l’excellence.

Tailleur Bar Dior, 1947.
Tailleur Bar Dior, 1947.

Couturier du rêve, oui sûrement, Christian Dior l’était. Qu’en est-il aujourd’hui de ce rêve ? À quoi viennent rêver ces curieux qui se pressent? Que nous apprend cette exposition, unanimement saluée par la critique, du système de mode actuel ?

Sûrement que ce monde est révolu et que l'esprit du luxe et du savoir-faire des maisons de couture exerce son pouvoir de fascination non plus dans les boutiques, où l'argent et le marketing sont rois, mais dans les musées.

La salle des toiles (dont nous saluons la scénographie) ainsi que les ouvrières maroquinières présentes en démonstration à certaines heures de la journée sont d'une puissance évocatrice remarquable. Ici, on ne parle pas de commerce mais de métiers d'art. Il n'y a pas de marketing, seulement du savoir-faire. On ne fait pas de volume, on coupe et coud à la main des pièces uniques. Formidable hochet agité sous le nez d'un visiteur avide de ce type de narration.  Quelle dépense d'énergie pour entretenir l'admiration. Quel talent de conteur pour maintenir l'enchantement et l'aura.

On pénètre dans cette exposition comme l’on allait au magasin de jouets enfant. Des étoiles plein les yeux. Avec un frémissement à l’idée d’effleurer les rêves de tous les passionnés de la Mode et du Beau. On ressort avec les mêmes étoiles. S'ajoute ce sentiment que le meilleur est derrière nous.

Les liens entre art et mode attisent votre curiosité, je vous invite à relire notre interview d'Anne-Sophie Bérard, curatrice de l'exposition Lookforward.


Noemie Devime

Noémie Devime, inspiration et innovation par la matière

Noémie Devime, créatrice de mode depuis 2012, vit et travaille à Paris. Après une formation poussée et le passage par de nombreuses Maisons de mode, telles que Dior et Balenciaga, elle est entrée dans la Fashiontech par "la Fashion Tech Showroom". Bien qu’assez éloignée alors de la Fashiontech au sens premier du terme, sa "Burning Parade" fut récompensée du Prix du public, de la Fashion Tech Showroom à la Paillasse, en 2015. Innovante par son regard sur la société de consommation, cette parade a été conçue en 2014 en réaction à l’accident du Rana Plaza qui a causé plus de 1 000 morts au Bangladesh, et a tiré la sonnette d’alarme sur le danger que peut impliquer la consommation du vêtement en ce début de XXIème siècle. Si aujourd’hui Noémie Devime est pleinement investie dans l’innovation textile et technique, cette première présentation résume à elle seule son approche de la mode.

Rencontre avec une jeune créatrice engagée, qui voit dans la mode un champs inépuisable d’innovations tant sur le plan esthétique que sur la technologie, les modes de production et de consommation.

Robes phosphorescentes et rétroréfléchissantes, Collection Incunabula ©Noemie Devime. Model Ruby Soho et Coralie Erichsen. Photo ©Alexandra Mocanu
Robes phosphorescentes et rétroréfléchissantes, Collection Incunabula ©Noemie Devime. Model Ruby Soho et Coralie Erichsen. Photo ©Alexandra Mocanu

Comment appréhendes-tu la fashiontech et comment l’intègres-tu à ton travail ?

L’important pour moi est de créer des formes qui plaisent au public. Il faut intégrer la technologie même dans des vêtements basiques. Qu’elle fasse corps avec le modèle sans en devenir le seul intérêt.

Le côté gadget est le premier combat de la fashiontech. Le produit doit être avant tout désirable, mode et tendance car ça reflète le besoin du consommateur aujourd’hui. Qui n’est pas connecté de nos jours ? qui n’utilise pas la tech ? Pour moi c’est une façon d’être connectée à la société, en phase avec une époque. Mon challenge est de rendre facile et esthétique la tech, l’incorporer dans des looks. Ce qui compte pour moi c’est la mode d’abord, la tech vient en “bonus”.

Robe silver en fil de lurex-élasthane, intérieur coton recyclé. Veste en toile phosphorescente. Défilé Avantex LaFashionTech Runway ©Noemie Devime. Photo ©Jeff Masfoto
Robe silver en fil de lurex-élasthane, intérieur coton recyclé. Veste en toile phosphorescente. Défilé Avantex LaFashionTech Runway ©Noemie Devime. Photo ©Jeff Masfoto

L’écologie est un enjeu très important pour toi, comment l’intègres-tu à tes créations ?

Je m’intéresse par exemple à des modèles de distribution plus lents, plus locaux. Je m’interroge aussi sur l’innovation en terme de matières premières, en considérant les tissus synthétiques non comme une contre-pratique en soi par exemple. Il faut bien se rappeler que certaines matières naturelles, le cotons en tête, sont des hérésies écologiques. L’innovation tech en ingénierie textile est une alternative possible à la surconsommation de textiles et aux dommages collatéraux de l’exploitation agricole de certaines matières premières soumises à une très forte demande de la part de l’industrie de la mode.

De ce que je perçois,  les consommateurs sont pro tech ou pro écologie. En terme de distribution, c’est souvent séparé, pour ma part, je souhaite allier les deux, car cela me semble indissociable.

Quand on parle technologie on pense aussi batterie, matières premières rares, polluantes, comment arrives-tu à mixer écologie et tech dans cette perspective ?

Concernant mes créations, cela reste presque impossible de réaliser un produit parfait, mais déjà le fait de produire en petite quantité et localement c’est écologique. À ce titre  j’avais d’ailleurs participé à l’évènement « La Mode pour le climat » à la Cop 21. D’ailleurs, lors de cette conférence, il avait été souligné que les tissus synthétiques sont aujourd’hui de plus en plus le résultat de la récupération de la seconde main du pétrole. Ils ne sont pas nécessairement les plus polluants, ils sont aussi un moyen de recycler les rebuts du pétrole. Or, j’en utilise de plus en plus.

On a beaucoup d’a priori en matière de textile. Par exemple, l’indigo c’est une teinture qui consomme beaucoup d’eau, tout comme la culture du coton et pourtant ce sont des matières naturelles, et des techniques artisanales.

Même si je privilégie le lin, on voit bien qu’il n’y a pas (encore) de matière idéale (rires). Du coup j’aime lier des matières très tech et des matières bios pour contrecarrer cette image soit complètement hightech soit complètement bio.

Je veux parler au consommateur de 2017 et d’après.

Veste High Visibility coté toile phosphorescente - Collection Incunabula ©Noemie Devime. Modèle Tasha. Photo ©Virgile Reboul.
Veste High Visibility coté toile phosphorescente - Collection Incunabula ©Noemie Devime. Modèle Tasha. Photo ©Virgile Reboul.

Comment cela se traduit concrètement dans tes créations ?

J’attache beaucoup d’importance au fait d'interroger de nouvelles approches du textile. Je fais beaucoup de recherche concernant le développement de tissus innovants. J’envisage notamment de contre-coller des tissus de facture artisanale et des tissus tech. J’aime la portée conceptuelle de ce mélange car c’est une mise en valeur des propriétés des deux. En prenant une jupe boule, ou la veste double face de la collection Incunabula par exemple, imagine la puissance technique et esthétique d’un néoprène associé au bleu profond et à la noblesse d’un coton indigo ;  il n’est pas possible d’obtenir les mêmes propriétés sculpturales d’un néoprène avec une toile de coton et pourtant si l’on associe tradition et modernité la magie opère! C’est ma vision de l’innovation dans la mode.

Veste High Visibility Coté toile de parachute jaune fluo, collection Incunabula ©Noemie Devime Modèle : Ruby Soho. Photo ©Alexandra Mocanu
Veste High Visibility Coté toile de parachute jaune fluo, collection Incunabula ©Noemie Devime Modèle : Ruby Soho. Photo ©Alexandra Mocanu

Plusieurs de tes créations jouent avec la lumière, peux-tu nous en parler plus précisément ?

C’est vrai qu’en terme de tech je peux surtout parler de la lumière et notamment de la rémanence lumineuse.  La veste "High Visibility" est le fruit du détournement de textiles très techniques, de la toile de parachute jaune fluo notamment, d’une doublure phosphorescente de chez Schoeller, et d’une technologie spécialement pensée pour ce modèle.

Ce vêtement est réversible : le jour elle se porte du côté de la toile de parachute qui jaune fluo et qui donne un maximum de visibilité. La nuit on la retourne du côté phosphorescent et on obtient une présence lumineuse dans l'obscurité. Un panneau solaire placé dans le dos, côté jaune fluo, se charge la journée. Cette énergie alimente des LEDS, connectées par des fils électriques, placés dans des tubes en néoprène enfermés dans les coutures intérieures entre le tissu et la doublure. Ainsi la doublure phosphorescente émet une douce lumière la nuit. Sans effet extraterrestre  je précise!! L'intérêt de cette technique n'est pas seulement esthétique. Elle élude le problème des piles et une partie du problème de rechargement de la batterie. En effet, ce système lumineux marche en auto-suffisance. Il y a bien une batterie mais elle n'a pas besoin d'être recharger sur secteur, le Soleil s'en charge, nous pouvons donc parler de rémanence lumineuse. Il y a toujours un côté incertain dans la tech, panne de piles, panne de batterie...

Il y a toujours un côté incertain dans la tech, panne de piles, panne de batterie. La « rémanence lumineuse », pour reprendre les termes de Florence Bost au vu du prototype lors du défilé Avantex, s’en débarasse. Et puis c’est beaucoup plus écologique! C’est plus “soft technologie”.

Et c’est peut-être également plus simple à laver non ? Car c’est souvent le problème dans la fashion tech...

Oui car le système est très simple à enlever! Tout le dos est en fait une poche et tous les fils sont cachés à l’intérieur, ils rentrent dans les coutures intérieures. J’ai cousu les fils avec une double couture qui forme une gaine pour le système d’alimentation depuis le panneau solaire.

Body en néoprène de cachemire et jupe en résille de nylon transparente. Collection Incunabula ©Noemie Devime. Modèle Charlie. Photo ©Virgile_Reboul.
Body en néoprène de cachemire et jupe en résille de nylon transparente. Collection Incunabula ©Noemie Devime. Modèle Charlie. Photo ©Virgile_Reboul.

Qui sont tes partenaires pour développer ce genre de produits ? Ton parcours est très orienté mode, as-tu autour de toi des ingénieurs textiles ou des entreprises partenaires ?

Les fabricants textiles sont mes premiers partenaires. J’adore travailler avec eux. Il y a Schoeller Textil qui m’accompagne depuis que je suis étudiante et je commande régulièrement chez eux. Plus récemment et grâce au salon Avantex, je me suis intéressée à d’autres fabricants dont la proposition est plus créative. Je me concentre essentiellement sur les tissus phosphorescents, réfléchissants, les impressions sur nylon, les matières iridescentes, des secondes peaux membranes qui permettent la respiration et la transparence, des résilles 3D en polyesthère assez volumineuses...

Je garde également un oeil sur le nord de la France, et les japonais.

Je cherche aujourd’hui de nouveaux moyens de combiner des tissus techniques et des tissus traditionnels. En trouvant un biais pour sublimer ou contourner la contrainte technique par exemple, car aujourd’hui ces tissus se séparent au lavage... mais ça vous le verrez dans une prochaine collection, patience!

Cette démarche est seulement esthétique ou a-t-elle une portée plus conceptuelle comme allier la tradition avec l’avancée technique par exemple ? Ou est-ce le rendu final du tissu qui t’intéresse car il facilite ou inspire ton modélisme ?

Un peu des deux. Chaque textile a ses propriétés mais les tissus naturels ont des textures et des couleurs qui se retrouvent difficilement dans des tissus techniques. J’aimerais mettre en valeur les propriétés de chaque tissus. Avec les matières naturelles je manque de volume et parfois avec des tissus tech j’ai le sentiment que l’on a un rendu plus froid, plus “chimique” et que l’on perd en beauté naturelle.

C’est un choix esthétique mais c’est avant tout pour réaliser des silhouettes actuelles.

Je trouve intéressant de surprendre un client. J’ai en tête l’exemple d’un jupe boule contre-collée avec du lin indigo et du néoprène en dessous. J’aime raconter l’histoire cachée du tissu. On voit d’abord une jolie jupe bleue mais en s’approchant le tissu est révélateur de tendance.

Veste membrane en silicone et corde de coton. Collection Incunabula ©Noemie Devime.Modèle Tasha. Photo ©Virgile Reboul.
Veste membrane en silicone et corde de coton. Collection Incunabula ©Noemie Devime.Modèle Tasha. Photo ©Virgile Reboul.

Rien n’est donné à voir sur le moment, il faut aller plus loin pour percevoir  la singularité du vêtement...

Oui d’autant plus que je suis convaincue que le tissu est le vecteur principal du style d’un vêtement. Je suis attachée à des coupes simples et minimalistes, le plus réside dans la matière choisie. Elle révèle la profondeur d’un modèle. Je place moins ma réflexion du côté de la coupe, et de la forme du vêtement mais bien plus du côté de l’innovation textile.

Pour développer le panneau solaire de ta veste réversible tu as bénéficié de l’aide de Claire Eliot, comment perçois-tu ton mode de création dans l’écosytème fashiontech ?

Je ne suis “simplement que styliste”, j’ai besoin de m’appuyer sur des gens qui ont des connaissances techniques. Je m’entoure autant que possible de personne à l’avant-garde.  Donc beaucoup de gens de la Fashiontech, Alice de Data Paulette spécialisée dans le tissage par exemple. On fonctionne comme une communauté où chacun s’apporte.  Pour faire de la recherche je laisse ça aux gens dont c’est le métier! Mais c’est encore un milieu sattelisé, il manque de repères et de cohésion. Certes les choses bougent mais pas assez vite à mon goût! La mode pour moi c’est un réseau, c’est quelque chose de vivant, on a tous besoin les uns des autres...

Est-ce que tu rencontres un public qui achète tes pièces en France ou tu es obligée d’exporter ?

À une époque j’ai été distribuée dans des pop-up stores au coeur de Paris mais aujourd’hui je prends le temps de travailler sur la partie marketing de la collection. Aujourd’hui je veux choisir plus précisément les boutiques où je serai distribuée, les fabricants que je choisirai. Je suis en pleine réflexion quand au développement de ma marque et je souhaite appuyer sur la slow fashion et une éthique de production tournée vers le respect de l’environnement et du travailleur. Je préfère prendre le temps de développer. Avec soin et en adéquation avec ma vision de la mode...

L’innovation ne se résume pas pour moi à mettre des détails tech dans un vêtement, cela amuse voire impressionne mais ne refonde pas réellement notre mode de pensée et d’approche de la mode. L’innovation doit dépasser la pure forme pour réinventer profondément la mode.

C’est d’autant plus judicieux que tes modèles exigent de grosses contraintes de la part des façonniers, on est plus sur de la petite série ou de la pièce unique !

Oui les pièces sont numérotées pour mettre l’accent sur les petites séries. Pour les pièces les plus tech je suis en train de négocier avec des fabricants mais je me laisse le temps et le choix pour produire proche, durable et qualitatif.

Il y a tout un nouveau marché à éduquer avec une approche plus normalisée de la  slow fashion, une réduction de la taille des collections, de leur rythme.

Aujourd’hui le consommateur est perdu. On lui brouille les pistes. Je souhaite à travers mes collections amener un retour à la transparence et à une certaine lenteur, pour plus de qualité et de sincérité dans le produit final.

Robe Rétroréfléchissante et harnais en coton indigo.Avantex LaFashionTech Runway ©Noemie_Devime. Photo ©Jeff Masfoto
Robe Rétroréfléchissante et harnais en coton indigo.Avantex LaFashionTech Runway ©Noemie_Devime. Photo ©Jeff Masfoto

Quel est ton point de vue de créatrice sur la Fashiontech en France ?

Je pense que l’innovation est dans le textile. Il y a une grande vivacité créative dans ce domaine, appuyée sur notre passé industriel dans le textile avec notamment de gros pôles de compétitivité autour de Lyon et à Lille. Je pense également au CETI à Roubaix. La fashiontech en France souffre surtout de la perte de la chaîne de production, mais de mon point de vue et c’est paradoxal, la tech pourrait raviver l’industrie textile. Elle constitue un levier de développement intéressant et plein d’avenir. Nous avons les écoles, les créateurs et les ingénieurs!

Au contraire de l’Asie, la France n’investit pas le champs du tissu tech du point de vue de la grande distribution et le mass market. Les productions restent très qualitatives bien que parfois confidentielles. On reste chics et discrets. La fashiontech fait peut-être plus de bruit ailleurs mais sont-ce vraiment des créateurs de mode, ou des prototypistes tech ? J’ai le sentiment qu’en France ça a tout de suite un aspect mode. La tech en France est plus intégrée et discrète, elle paraît plus show-off à l’étranger.

J’ai sentiment qu’on a dépassé déjà un peu le côté show-off de la tech pour vraiment l’intégrer au design.

Concentrée sur le développement de sa marque  et actuellement en pleine préparation d’un voyage au Bénin pour développer sa technique des Indigos, Noémie Devime sera néanmoins aux principaux événements Tech à venir tels Futur en Seine, le Wear it Festival de Berlin, Avantex et bien sûr La Fashion Tech Week.