Le personnage de mode, du croquis au podium

Définir un personnage pour une collection est indispensable pour le designer de mode, bien au delà de l’aspect marketing. Penser, fantasmer, imaginer, rêver des caractéristiques physiques parallèlement à la création d’objets de mode est nécessaire dans une démarche créative.

Nous distinguerons ici deux catégories principales de personnages. D’un côté les personnages existants qui sont une égérie, une muse, ou une mascotte, de l’autre le personnage fictif ou silhouettes qui eux sont imaginaires. Mais tous sont finement sélectionné et / ou imaginé par le créateur et l’auront inspiré pour la création d’une collection. La mode se représente et s’incarne par le biais de différents médiums qui seront analysés ici comme étant le graphisme et le mannequinat.

La création de personnages passe d’abord par l’illustration au sens large, puis ils sont incarnés par des mannequins sur les défilés ou bien dans la pub. C’est à travers la lecture de ses images que l’on peut observer les changements dans la mode et expliquer une partie de son évolution.

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© Figurines pour Madama Alexandre Ghys, par Charles Pilatte, 1865. Palais Galliera
© Etudes pour Vogue, Jean Pagès, 1925. Palais Galliera
© Yves Saint Laurent, Printemps - Été 1962.
Musée YSL Paris

Sur le plan historique, les illustrations de mode sont passées de dessins très soignés et précis (avant le XX° siècle) à des dessins beaucoup plus spontanés, libres et détachés de toutes contraintes esthétiques ou de tendances. On distingue néanmoins deux types d’illustrations.

D’une part celles réalisées à titre de notations graphiques, censées rester dans le cercle privé de la maison (mais qui sont désormais dévoilées au grand jour lors d’expositions de mode) qui ont le rôle de schéma, de croquis pour signaler des intentions aux modélistes. Le vêtement se dessine alors autour de silhouettes ou figurines, en d’autres termes un gabarit. Celles-ci s’inscrivent dans la phase de recherches et d’ébauches à des fins plutôt techniques.

D’autre part, les dessins exécutés par des illustrateurs confirmés pour imager une collection déjà créée. Ces derniers sont à l’intention des clients, diffusés par le biais de la presse mode, discipline qui perdura jusqu’à la fin du XX° siècle ; pour faire la publicité des collections présentées dans les grands magasins ; pour figurer dans des catalogues de vente par correspondance (jusque dans les années 1950 environ). Plus récemment, ils peuvent témoigner d’une collaboration entre illustrateur et designer ou encore apparaitre en tant que graphisme d’une campagne de publicité.

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Antonio Marras pour Kenzo, novembre 2010. Fashion Designer's Sketchbooks (Hywel Davies)

On retrouve dans l’ouvrage Fashion Designers’ Sketchbooks (de l'auteur Hywel Davies) des croquis de recherches pour la plupart très libres, idées posées sur le papier venant tout droit de l’imaginaire du styliste. Ces éléments graphiques sont plus largement des collages, esquisses, photographies, toiles, échantillons textiles… Les personnages fictifs naissent par ce biais. Bien souvent, le graphisme va guider l’esprit de la collection et des mannequins qui vont faire vivre ce(s) fameux personnage(s).

La fin du XX° siècle suivie par le XXI° siècle abordent ainsi une vision décomplexée du croquis de mode. Dorénavant le « beau » et le respect des proportions ne sont plus au centre des préoccupations. Ce travail de recherches davantage artistique s’impose comme maître de la création. Ce mode de recherche représente une forme de « work in progress » où le carnet est vu comme un terrain de jeu où tout est possible, et dévoile ainsi les différentes étapes dans le processus créatif. Il s’agit en somme pour les designers de raconter des histoires pour mieux aborder la phase technique de conception qui va suivre.

« Il faut être curieux (…). Je commence par la recherche, qui me permet d’imaginer une muse, une idée, un personnage au centre d’une histoire » JOHN GALLIANO

Par ce phénomène d’évolution des techniques et procédés cités précédemment, on peut aisément affirmer qu’il est l’une des origines de la transition du statut de couturier à celui de styliste, puis vers celui de designer. Il ne s'agit plus vraiment de transmettre des directives techniques par un dessin précis mais d'exprimer une vision créative que d'autres se chargeront de traduire plastiquement. On se déplace de la direction à l'intention.

La phase de recherches fige l’histoire et son personnage en deux dimensions, puis un mouvement s’opère vers la 3D où un corps vivant incarne les idées du créateur.

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Chanel, hiver 1988.

Ceci nous amène à évoquer les notions de muses et d'égéries, si cruciales pour nombre de créateurs. Inspirations ou traductions en réel d'un univers, elles jalonnent toute l'histoire de la mode.  La muse et l’égérie, sont généralement trouvées  lors de castings, de fêtes ou simplement par le truchement du quotidien, elles font parfois partie de l'entourage. En somme, elles n’ont nul besoin d’être inventées, il suffit de se les approprier. 

Si on devait établir un ordre, la muse serait classer au-delà de l’égérie. Personnage très idéalisé doté de caractères extrêmement forts, elle se fait plus rare, plus éthérée plus irréelle. L'égérie est inscrite dans son temps, dans la vie. 

Yves Saint Laurent s’est toujours entouré de personnages féminin. Loulou de la Falaise, Betty Catroux, toutes l’ont largement inspiré et représentaient ses idéaux pour une femme.

Depuis son arrivée dans la Maison Chanel, Karl Lagerfeld collectionne muses et égéries qui se piquent la vedette tour à tour. Inès de la Fressange, Keira Knightley, Cara Delevingne, Lily Rose Depp… Bref, on ne compte plus les maisons ni les créateurs qui se sont entichés de ces innombrables personnes devenues références et fantasmes.

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Porte-clé Karl Lagerfeld, 2018.

En marge des muses et des égéries, on trouve les mascottes de mode. Un exemple célèbre, Choupette, le chat de Karl Lagerfeld devenue véritable icône, est utilisé en tant que motifs dans les collections de la marque éponyme de son maitre. Elle est érigée au rang de mascotte, petite boule de poils schématisée sur différents articles. Sur le site karl.com, plusieurs modèles de bonnet à son effigie sont épuisés… Un coup de génie pour le directeur artistique, bien que sa cible ne soit pas les félins. On célèbre ici l’amour pour les chats, ou de son propre animal, ou encore de Choupette (ou même de Karl).

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Instagram @charlottedgp

 

Le vent de liberté qui souffle sur le processus créatif des designers contemporains n'est pas prêt de s'arrêter et c'est tant mieux. Les étudiants des prestigieuses écoles de mode passent également par ces méthodes de travail plus libres, plus intuitives et redoublent de créativité. La technique se doit d'être au service de la forme et non l'inverse. 

Cependant, l’incarnation actuelle des personnages de mode pose question. Quels personnages incarnent aujourd'hui les marques? Cette liberté picturale aux prémices de la création existe-t-elle toujours ou est-ce que d'autres intérêts priment désormais?  Il semblerait que  l’admiration soit davantage porté sur des influençeuses tendances, plutôt que sur des femmes aux caractères singuliers. On se laisse séduire par les filles et fils de (on parle évidemment de Lily Rose Depp, de Kaia Gerber, Iris Law, Willow Smith, Brooklyn Beckham). Les designers rêvent-ils vraiment  de ses personnes quand ils dessinent dans leurs carnets? De plus, on craque littéralement pour un petit chat mignon et on rêve à travers le compte instagram d’une blogueuse modeuse. La mode prend et s'incarne selon un paradigme de chiffres et de followers. C’est donc cela les filles et garçons de notre temps. Les années Grace Jones sont donc bien loin.


Couture à porter

« Couture-à-porter » ; « Couture-to-wear » ; « Prêt-à-couture » … Tous sont des synonymes évoquant des griffes contemporaines qui considèrent leurs créations comme tel.

Deux termes opposés se partagent une même expression. D’un côté la Haute Couture dont la Fédération de la Haute Couture et de la Mode (FHCM) demande à ses membres de répondre à des critères bien précis tels que la pratique de métiers d’art, la confection sur-mesure de pièces uniques, posséder deux ateliers au sein de la maison, ce qui engendre évidemment des tickets de caisse à plusieurs zéro.

L'autre terme est le prêt-à-porter (PAP) évoquant le quotidien, les tailles standardisées et le commun des mortels. La tendance est à ce curieux mélange de deux appellations antonymes, dont l’une est quasiment inaccessible de par ses nombreux critères de sélection à respecter si on espère un jour intégrer la prestigieuse FHCM.

On a déjà observé des phénomènes similaires qui consistent en cette confusion de la mode prêt-à-porter et du luxe.

Couture à porter
Yves Saint Laurent Rive Gauche.

En 1966, Yves Saint Laurent (YSL) fut le premier couturier à ouvrir sa boutique de prêt-à-porter en plus de sa maison de couture. Il envisage alors cela comme créer des « vêtements pour toutes », donc abordables, mais avec le même soin que celui apporté pour la confection des pièces couture. En ce sens, il innove et marque un début de mouvement vers la vie de tous les jours. La qualité n’est plus réservée à une seule élite, mais se vit dans le quotidien, sans cérémonie.

Puis d’autres couturiers tels que Paco Rabanne, Versace et tant d'autres,  reproduisirent le même modèle, soit entrer par la Haute Couture pour ensuite proposer des collections prêt-à-porter aux client(e)s. Aujourd’hui la tendance est inversée puisque la plupart des marques débutent par le ready-to-wear avant de convoiter le label Haute Couture. Une zone grise s’installe donc entre les deux mondes.

Depuis, veut-on nous vendre de la couture à prix abordable ? Ou bien nous vendre du PAP à prix couture ? L’intention d’origine était celle lancée par YSL, mais actuellement le phénomène semble s’inverser encore une fois.

Aujourd’hui le prêt-à-couture est un terme marketing de plus en plus utilisé dans la mode.
La Maison Schiaparelli a même nommé une de ses gammes ainsi ; prêt-à-couture.

prêt à couture
Maison Schiaparelli : Prêt-à-couture

Du côté des jeunes marques, se revendiquer « couture-à-porter » permettrait sans aucun doute de vendre des articles à prix « couture » mais d’une qualité se rapprochant davantage de celle du prêt-à-porter. Il s’agit également de s’arroger les lettres de noblesse de la Haute Couture sans forcément en posséder les artefacts et les techniques.

Mais à leur décharge, qui peut aujourd’hui sans de solides soutiens financiers et une clientèle ad hoc lancer une maison de haute couture sans avoir auparavant forgé son nom ?

Bien qu’ils ne puissent pas vendre leurs collections à bas coûts, cela pourrait s’avérer être une stratégie pour ces designers émergents qui justifieraient des gammes de prix parfois exorbitants.

Innovants ou pas, dans leurs démarches créatives, cette qualification leur permettrait de continuer un questionnement nécessaire sur la portabilité du vêtement en testant les limites de cette thématique et ce dans la droite ligne de leurs prédécesseurs. En somme, des jeunes créateurs comme Coralie Marabelle proposent d’accéder à l’esprit couture non plus par le prix et la technique, mais par l’expérience. L’audace esthétique bascule dans le prêt-à-porter, mais l’appellation risque peut-être de se perdre dans un jeu marketing.

A-t-on vraiment besoin de mettre des mots sur cet entre-deux, alors que d’autres créateurs avaient déjà brouillé modestement et discrètement les frontières entre prêt-à-porter et haute couture ?

Cette confusion semble déjà être bel et bien réelle voire même ancrée dans les consciences consommatrices.

Si vous souhaitez en savoir sur une créatrice qui bouscule la mode, nous vous invitons à lire l'entretien que nous avons réalisé avec Elisabeth Jayot qui vient de rejoindre notre équipe.