Bolt ThreadsDerrière Bolt Threads  se cachent trois chercheurs aussi visionnaires que rêveurs : David Breslauer, Dan Widmaier et Ethan Mirsky. Quoi de plus pragmatiques que des scientifiques me direz-vous ? Pourtant ces trois là se sont rencontrés sur une idée un peu folle ; celle de créer des matières alternatives pour le moins inattendues. Si leur projet Mylo, issu de la recherche sur le mycelium n’étonne plus les spécialistes de l’innovation sur les matières, leur projet fondateur  Microsilk est une toute autre affaire. Que se cache-t-il derrière ce nom prometteur ? Peut-être un avenir sans vers à soie. Imaginez rentrer chez Hermès et demander leurs fameux carrés en soie… d’araignée ! Science fiction ? Pas tant de quand ça. Aux États-Unis, ces trois chercheurs un peu fous sont dores et déjà parvenus à synthétiser cette matière pleine de potentiel. Fascinée par leur idée, c’est avec une certaine excitation que j’ai pu il y a quelques semaines échanger avec David Breslauer professeur co-fondateur et “chief scientific officer” de Bolt Threads. Et c’est tout en simplicité que ce dernier m’a montré la voie vers ce qui pourrait devenir l’avenir du textile. Aujourd’hui on peut filer de la soie sans animaux. Stella McCartney ne s’y est pas trompée et a déjà sollicité le trio pour certaines de ses créations. Voici une interview garantie sans violence animale mais avec une bonne dose d’innovation !

 

Julie Pont : Je suis contente de vous rencontrer ! J’ai découvert Bolt Threads sur Internet il y a quelques mois alors que je faisais des recherches sur les araignées. En me rendant à la Dutch Design Week de Eindhoven, j’ai rencontré une créatrice qui travaillait avec des chenilles (Purity of silk de Iris Seuren) et qui m’a dit : « Tu sais, il y a quelqu’un aux États-Unis qui travaille avec des araignées pour faire de la soie ». L’idée m’a interpellée et elle m’a donné votre site web.

David Breslauer : Je suis agréable surpris, en-dehors de notre travail avec Stella (McCartney, NDLR) et certaines associations, nous n’avons pas encore beaucoup de visibilité à l’international, mais nous avons déjà du mal à gérer toute l’attention que nous suscitons aux États-Unis ! Nous sommes tellement limités en termes de capacité de production… La science prend du temps ! Donc nous n’avons pas encore travaillé notre présence dans la presse à l’étranger. Mais c’est plutôt une bonne nouvelle !

JP :  C’est un petit monde, celui des gens qui s’intéressent à l’innovation dans la mode, donc je pense que vous serez vite connus.

DB : Vous savez, j’ai été très étonné de voir que des gens participant à ce salon (Remode NDLR) nous connaissent. Ils nous disent : “Bolt Threads! Mais oui les américains aux araignées” Quelqu’un me disait hier que nous sommes clairement les leaders de notre marché (celui des matériaux biofabriqués), parce que contrairement aux autres, nous avons déjà produit de petites quantités. Je ne savais même pas que des gens s’intéressaient à ce sujet !

JP : Comment a commencé l’aventure Bolt Threads ? D’où vous est venue l’idée ?  Vous vous êtes réveillé un matin en disant : « Eurêka ! Les araignées sont la clé ! » ?

DB : : Non. Enfin, un peu. Au début, l’histoire ressemble vraiment à un conte de fées. Ça a commencé comme ça. Après, ça devient plus normal (rires).

J’étais en doctorat à Berkeley et j’étais dans un laboratoire. En gros, j’étudiais comment construire des micro-canaux pour réduire un laboratoire de biologie à la taille d’une puce. Donc j’ai commencé à m’intéresser aux araignées et je me suis demandé d’où venait leur soie, car leurs fils sont d’une extrême finesse et nécessitent un très petit dispositif de production. Des toiles d’araignées, on en voit tout le temps, mais comment est-ce que ça fonctionne ? Vraiment ce la me fascinait. Et j’ai commencé à faire des recherches dans la littérature scientifique et à m’intéresser aux gens qui avaient étudié le sujet pour essayer de comprendre.

La glande qui produit la fibre ressemble à un tout petit appareil très complexe. J’ai commencé à penser que je pourrais essayer de reproduire ça. Donc j’ai commencé à essayer de faire une copie, un système de reproduction qui permettrait de produire des fibres de soie. Mais le problème, c’est que je m’étais tellement concentré sur la production du matériau, la partie matérielle du problème, que je n’avais pas prêté attention à la façon de recueillir le matériau. Et quand j’ai enfin pensé avoir finalisé mon appareil, je me suis demandé comment le tester. J’avais fabriqué la glande, mais je n’avais toujours pas la soie.

Et je suis tombé sur un autre doctorant, en réalité deux autres doctorants qui étudiaient de l’autre côté de la baie. Et ils travaillaient sur la conception de microorganismes. C’était une pure coïncidence ! Nous nous sommes rencontrés, et je leur ai dit : « J’ai besoin de votre polymère », et ils m’ont dit « On adorerait travailler avec toi parce qu’on veut changer ce polymère en fibre, nous sommes en train de fabriquer cette protéine ! » Et nous nous sommes rencontrés, nous nous sommes bien entendus et tout a commencé comme ça.

Bolt Threads

 

JP : En effet, un vrai conte de fées ! Et maintenant, comment ça se passe pour vous ?

DB : Nous avons toujours pensé que la soie d’araignée n’était pas le seul domaine à explorer. D’ailleurs, les araignées elles-mêmes produisent six types de soies différentes qui ont toutes des propriétés mécaniques différentes, plus extensibles ou plus résistantes. Nous savions aussi, même si nous n’en parlions pas beaucoup, qu’il y a d’autres matériaux naturels faits à partir de protéines ou d’autres sources. Et nous avons donc toujours pensé qu’un jour nous pourrions nous développer. À partir de la soie d’araignée, nous avons développé de nombreux autres matériaux à base de protéines. Nous venons d’ajouter un cuir à base de champignons, de mycélium. Et aujourd’hui, nous voulons continuer à développer nos technologies et scaler, scaler, scaler, parce que les grandes marques qui sont nos partenaires en ont un peu assez de patienter.

JP : Vous travaillez comme une sorte de laboratoire externalisé pour ces marques ?

DB : Nous ne sommes pas officiellement le laboratoire de recherche de ces marques, mais elles ont été si patientes, nous ont fait confiance dès le début et sont pionnières dans le domaine des technologies renouvelables. Elles se sont aussi montrées très flexibles et agréables et ce sont des valeurs de travail auxquelles nous croyons. Donc il y a quelques trucs que nous avons lancé par nous-mêmes, mais il y a certains partenaires en particulier que nous apprécions beaucoup et avec qui nous voulons continuer à travailler. C’est pour ça que nous apparaissons toujours dans la presse avec Stella McCartney en particulier, elle a été plus qu’arrangeante non seulement avec nous, mais avec les contraintes scientifiques et les défis à relever.

JP : Ces marques comprennent votre besoin de temps. C’est génial, parce que j’ai rencontré de nombreux chercheurs en France et en Europe qui se plaignaient des gens de la mode qui ne comprennent pas qu’ils ont besoin de temps pour faire quelque chose de vraiment pertinent et qui leur mettent la pression sans arrêt.

DB : Jusqu’ici, nous avons gardé une politique de transparence avec nos partenaires. On leur dit simplement « J’ai trouvé la formule, mais j’ai un problème avec la texture » ou quelque chose dans ce style. Tous les problèmes normaux qui se présentent systématiquement. Je ne vais pas promettre quelque chose dont je ne suis pas sûr, parce que je ne veux pas décevoir leurs attentes. Mais ils sont vraiment géniaux avec ça. Il y a de l’honnêteté des deux côtés.

 

Bolt Threads

 

 

JP : Quelles sont les applications pour vos innovations ?

DB : Nous nous sommes vraiment concentrés sur le secteur de la mode. Au début, quand nous avons commencé, tout le monde pensait que la soie d’araignée allait révolutionner le marché. Et pour un tas de raison, nous avons commencé à nous y intéresser et en avons déduit qu’il y avait quelque chose à faire en-dehors du marché traditionnel de la soie. Une fois que l’on commence à gratter la surface, on découvre tous les problèmes de développement durable et d’environnement que pose l’industrie textile, et on commence à réfléchir à la façon dont on peut y répondre en faisant un peu plus qu’une fibre biodégradable. Il faut prendre en compte la façon dont on peut concevoir une fibre avec des produits plus respectueux de l’environnement comme des teintures végétales, etc. Et c’était presque impossible de ne pas s’intéresser à ça, donc nous avons continué à travailler sur des ressources durables, biodégradables et réutilisables.

JP : Mais si on prend l’exemple des champignons, par exemple, il faut beaucoup d’électricité et d’eau pour les faire pousser.

DB : Évidemment, mais si l’on va par là, pour faire du cuir, il faut au minimum une vache. En général, quand on peut contrôler les paramètres dans un environnement de laboratoire, au moins, on peut recycler et minimiser les pertes et optimiser au lieu d’élever un animal comme une vache.

JP : Comment imaginez-vous l’avenir de la mode dans votre domaine ? Quel est votre point de vue ?

DB : Moi, vous savez, je vois les choses en termes de cycles de vie, en se basant sur le quotidien. C’est ce que nous disions avant l’interview à propos des plastiques. Combien de temps un objet va-t-il être utilisé ? Si vous fabriquez une super chemise en polyester que vous comptez faire passer de père en fils sur quatre générations, fantastique, parce qu’on sait que le polyester met des centaines d’années à se décomposer.  Si vous voulez fabriquer un objet de très belle qualité et que vous savez combien de temps il doit durer et que vous savez qu’il va durer le temps prévu, c’est précieux. Si vous fabriquez des vêtements et que vous savez qu’après un an ils ne ressembleront plus à rien, que l’imprimé s’effacera, alors fabriquez quelque chose qui peut être recyclé ou réutilisé, ou dans le pire des cas, dégradé à l’échelle de notre durée de vie, car le grand défi que nous avons est que rien de ce que nous fabriquons ne se dégrade à l’échelle d’une vie humaine ! Alors on peut considérer avoir donné un coup de pouce à l’humanité et à la planète. Je vois tous ces défis comme une obligation de penser à ce qu’on fait, au produit qu’on fabrique, à sa durée de vie réelle et à la durée de vie qu’il devrait avoir. C’est une question de survie sur la Terre. Parfois, je vois de nouveaux produits genre « sac à dos résistant aux bombes », et je me dis, « Super, mon sac à dos survit, et moi ? »

JP : (rit) OK, vous parlez peut-être d’upcycling, c’est ça ?

DB : Oui, exactement. Cela va demander d’énormes efforts de changement conscient afin d’assembler toutes ces pièces. Parce que, vous savez, cela demande des efforts et les efforts coûtent de l’argent et du temps. À part si on voit émerger un vrai engouement social pour ce sujet, ce qui rendrait les choses bien plus faciles parce que cela permettait aux spécialistes du marketing ou les designers de prendre plus volontiers des décisions réutilisables ou durables, pour l’instant, nous devons tout inventer. Quelque chose que je trouve aussi excitant, ce sont les matériaux qui existent dans la nature et auxquels nous n’avons pas accès à grande échelle. Ils ont tous les bénéfices de durabilité, mais ils sont aussi incroyablement performants. Ce n’est pas souvent que quelqu’un regarde vos dents et pense : « Quel matériau incroyablement dur et intéressant ! » Comment peut-on avoir accès à tous ces matériaux naturels et à tous les autres qui sont plus difficiles à récolter ? L’évolution réfléchit à des solutions et règle des  problèmes de performance et de durabilité depuis des millions d’années. Mais cela dit, ce ne sont pas des solutions qui ne répondent qu’aux problèmes d’évolution. Par exemple, la soie d’araignée a une propriété intéressante qui est qu’elle se contracte à 50 % de sa taille. Cela peut servir une autre cause que l’habillement. Mais on ne peut pas forcément utiliser ça pour faire un vêtement. Tous les matériaux ont évolué pour leur propre usage, mais maintenant que nous avons des outils pour les reproduire, nous devons les faire évoluer pour notre usage personnalisé. Et cela, c’est l’histoire de la civilisation industrielle et de son développement. Nous n’avons pas arrêté de concevoir de nouveaux produits chimiques, de nouveaux plastiques, nous avons fait de nouvelles découvertes vraiment intéressantes et incroyables, mais nous découvrons dernièrement que ce n’était pas forcément bon pour la planète ! Et que notre planète recèle en son sein de véritable trésors ,qui parfois dépassent de loin notre technologie la plus à la pointe !

Bolt Threads

 

JP : Et comment fait-on de la soie d’araignée dans un laboratoire?

DB : La soie d’araignée est de la protéine à l’état pur. Nous avons mis en place un protocole pour synthétiser une protéine qui devient une fibre. On prend par exemple, les protéines qui transportent l’oxygène dans le sang. Mais même nos cheveux sont des protéines. C’est pourtant très différent. Donc comment créer une protéine qui deviendra une fibre qui deviendra un cheveu ou un fil de soie ? Maintenant, nous avons bien compris comment cela fonctionne. Nous créons nos protéines, nous commandons l’ADN qui code cette protéine, comme de la biologie moléculaire. Nous la mettons dans de la levure, nous lui donnons du sucre et cela donne de la soie d’araignée ! Mais à l’état de protéine. Ensuite, nous prenons cette gelée et nous la séparons en fils. Et cela devient de la soie d’araignée.

JP : C’est un fil très fin ?

DB : Oui ! C’est presque identique à la soie d’araignée.

JP : Et vous fabriquez du tissu avec ça ?

DB : Oui. Nous pouvons faire les mêmes choses que ce que d’autres font avec de la laine ou du coton ou de la soie.

JP : Donc c’est un tissu en 2D cousu ou c’est imprimé en 3D ? Parce que quand on voit les araignées tisser leurs toiles, on imagine bien fabriquer quelque chose en 3D sans coutures. Filer directement les vêtements sans passer par la case “coupe et coutures”. 

DB : Vous avez vu cette conférence à propos de la production à la demande ? Il y avait beaucoup de gens qui travaillaient sur la production de vêtements  personnalisés à imprimer. Aujourd’hui, nous essayons d’exister en tant qu’infrastructure donc nous nous concentrons sur une innovation sans trop nous disperser. Malgré tout, nous nous sommes passionnés par l’avenir et la fabrication de vêtements à la demande et sur mesure. Donc oui, cette application pourrait tout à fait convenir à notre matières. Il serait d’ailleurs vraiment intéressant de rencontrer des designers allant dans ce sens.

JP : Pensez-vous que certaines marques vont pouvoir incorporer votre solution dès maintenant, ou est-ce que c’est trop tôt ?

DB : Actuellement, nous travaillons avec Patagonia et Stella McCartney et nous faisons aussi quelques travaux pour nous. Nous avons une demande supérieure à notre capacité de production, mais nous sommes tout près de pouvoir nous développer et commencer à faire plus de choses. Mais nous voulons d’abord nous assurer que nous pouvons satisfaire les clients actuels.

En plus de mettre d’accord les partisans du veganisme et les écologistes adeptes de matières biodégradables, Bolt Threads ouvre la perspective d’une production raisonnée et d’une juste consommation de matière. En effet, leur soie étant liquide avant d’être filée (comme dans les abdomens des araignées), on peut imaginer dans un futur proche que l’on sera capable de prévoir la quantité de matière à filer avant même de produire notre vêtement (on demand). S’ils ont commencé par créer des cravates “plus performantes que SpiderMan”, on espère pouvoir bien vite porter les innovations de cette entreprise fascinante et connaître les matières que le futur nous réserve ! On souhaite à Bolt Threads des recherches et des succès aussi infinis que ces fils de soie nouvelle génération.

 

Bolt Threads

Traduction : Clémentine Martin

Réécriture : Julie Pont