Plug and Play

Plug And Play : accélérateur fashiontech made in Californie

Depuis l'émergence de l'écosystème startup en France, le nombre d'espaces de coworking sur Paris s'est envolé tandis que les structures d'accompagnement type accélérateur ou incubateurs ont plus que triplé.

Afin de répondre à une demande de plus en plus précise du marché et des startups, des accélérateurs spécifiques ont vu le jour, notamment sur un domaine qui nous est cher : la fashiontech.

Ainsi, durant le dernier Who's Next lors d'un déjeuner presse, j'ai rencontré Dounia, la Responsable Communication de Plug and Play, l'accélérateur fashiontech des Galeries Lafayettes. Et, lors de notre échange elle m'a convié à continuer notre conversation dans leurs locaux afin que je vois, in situ, de quoi il retournait.

Fabrice Jonas (FJ) : mais au fait, c'est quoi exactement Plug and Play ?

Dounia Agharbi (DA) : le groupe Galeries Lafayettes s'est associé à Plug And Play , accélérateur basé dans la Silicon Valley, pour créer Lafayette Plug and Play qui vise à booster le business des startups tech qui s'adressent au retail et au e-commerce et également à accélérer la digitalisation chez les retailers, partenaires de Plug and Play comme Carrefour, Maus Frères, Moet Hennessy, C&A...

À l'origine Plug And Play est surtout  connu aux USA en raison de leur track record impressionnant puisqu'ils ont investi dans Paypal, Dropbox, Lending.com aux prémices de leur croissance.

Aujourd'hui, Plug and Play est présent dans 22 endroits dans le monde et s'organise par verticale : Internet Of Thing (IOT), Mobility, Beauty, Food, Real Estate, Supply Chain... Chaque accélérateur a sa spécificité ainsi qu'un partenaire fondateur. Chez nous, c'est Le Groupe Galeries Lafayettes. Un des buts de notre accélérateur consiste à faciliter l'open innovation (innovation basée sur la collaboration entre grands groupes et startups) avec nos partenaires.

Plug and Play est un investisseur de renommée internationale avec une prise de capital dans plus de 900 startups et l'accompagnement de plus de 6 000 startups.

Aujourd'hui, Lafayette Plug and Play, en est à sa 3ième promotion. Concernant notre organisation annuelle, nous avons 3 mois de programme d'accélération et s'en suivent 3 mois de sourcing et on recommence... (rires).

L'effort concentré durant le programme est dupliqué lors du sourcing. Cela signifie que nous réalisons le même effort pour aller chercher des boîtes que pour les accompagner. La dimension internationale est également clé pour nous car nous prospectons partout dans le monde pour capter les meilleurs startups, via notamment des partenariats avec des évènements internationaux comme Shoptalk à Copenhague, Slush à Helsinki...

Plug and Play
Dounia au centre.

FJ : si tu devais résumer les principaux objectifs de Plug and Play, quels seraient-ils ?

DA : pour résumer, nous avons deux objectifs. Tout d'abord, accélérer le développement business de nos startups. Notre rôle pour les startups est de générer des leads pour eux via des rendez-vous one-to-one avec des retailers. Pourquoi cela fonctionne ?

Nous connaissons les priorités stratégiques et les projets digitaux sur lesquels nos corporates partners concentrent leurs efforts. Par conséquent, nous optimisons directement les collaborations potentielles pour pouvoir orienter nos partners vers les meilleurs startups. Ainsi, nous maximisons les chances de générer des contrats.

FJ : au niveau de l'accompagnement comment cela se passe pour les startups incubées ?

Nous organisons un mentorat pointu sur des sujets précis avec des experts du retail, des entrepreneurs à succès et des venture capitals.

Par ailleurs, nous planifions des ateliers de coaching durant lesquels nous abordons des thématiques très pratiques pour nos startups. Par exemple, "comment accélérer le cycle de vente BtoB" ou "comment amorcer le développement international".

Ensuite, nous programmons une succession d'évènements pendant lesquels nous exposons nos startups. Ainsi, lors du dernier programme nous avons organisé plus de 44 évènements en trois mois : un vrai marathon.

L'objectif de ces rencontres consiste à  positionner nos startups en expert tech pour les retailers et fédérer notre réseau autour d'un contenu qualitatif sur les différentes tendances propres aux innovations sur l'ensemble de la chaîne de valeur de la distribution.

Plug and Play

FJ : Dounia pourrais-tu nous en dire un peu plus sur les entreprises incubées et le process de sélection ?

Nous sélectionnons en fonction des problématiques de nos partenaires. En moyenne, nous avons 200 boîtes qui candidatent.
30 startups viennent pitcher durant un "Selection Day" devant un jury composé de représentants de nos entreprises partenaires. Nous lançons d'ailleurs dès à présent notre appel à candidature pour le "Batch 4" en Mars.

Plug and Play

FJ : Dounia, pourrais-tu évoquer les startups qui viennent d'arriver pour cette troisième saison ?

Au niveau de cette troisième saison, les startups sont arrivées le 15 septembre. Nous avons 15 startups dont 5 internationales (Italie, Estonie, USA et deux anglaises).

Le périmètre de leur produit est lui assez large et on reste dans l'univers du retail et du e-commerce, supply-chain, instore analytics, experience online post achat, profiling client en magasin... et pour ce qui est des technologies : l'intelligence artificielle et la blockchain sont au rendez-vous.

D'ailleurs, si vous voulez candidater, la 4ième session est déjà ouverte. Et c'est par ici.


Heuritech

Heuritech : l'intelligence articificelle métamorphose la Mode

Lors du festival d'Hyères, j'ai pu assister à la table-ronde sur la Fashion Tech et j'ai découvert la startup Heuritech. Quelle ne fût pas ma surprise de découvrir que l'Intelligence Artificielle (IA) s'intéressait à la Mode.

En effet, aujourd'hui, l'IA permet de reconnaitre directement sur les sites ecommerce les types de produits ainsi que leurs caractéristiques (couleurs, formes, la matière première...). En outre, elle permet également de reconnaitre sur les réseaux sociaux, notamment Instagram ces produits et d'y associer un contexte (soirée, restaurant, famille...)

Évidemment, je me suis empressé d'envoyer un mail à Charles d'Heuritech pour en savoir comment tout cela fonctionnait.

Et, voici le récit fidèle de notre échange.

Fabrice Jonas (FJ): Bonjour Charles, pourrais-tu te présenter ?

Charles Thurat  (CT) : Je suis entré chez Heuritech, il y a deux ans tout rond. J'y suis rentré en tant que business developper et responsable de la communication quand nous n'étions pas encore nombreux. Et, au fur et à mesure que nous avons commencé à rentrer des clients j'ai gardé la main sur les grands comptes, notamment la Maison Louis Vuitton.

Maintenant, je suis principalement chef de projet sur deux produits que nous réalisons pour ce client.

Au niveau de mon parcours, je suis plutôt atypique. En fait, je suis biologiste de formation. Ainsi, je suis rentré à l'ENS de Cachan pour faire des neurosciences et comprendre comment le cerveau fonctionne. J'ai ensuite réalisé un doctorat en neuroscience et sur l'intelligence artificielle (IA).

Dans ce laboratoire, j'ai rencontré les deux co-fondateurs d'Heuritech, Tony Pinville et  Charles Ollion qui s'intéressaient déjà à de l'IA pure.

Ils ont fini leur thèse avant moi et ont fondé Heuritech dans l'idée d'appliquer ce qu'ils avaient appris dans leur doctorat au monde de l'entreprise.

Pour résumer, Heuritech est née pour répondre à des problématiques industrielles grâce à l'IA.

Heuritech
Charles Thurat Photo par Ursine.Schmitt(c)

FJ : Heuritech c'est quoi exactement ?

CT :Heuritech, c'est en premier lieu et avant toute autre chose de l'IA. Et, derrière ce gros mot que l'on entend partout depuis des années, notamment à cause de Google et son AlphaGo (programme informatique créé par Google qui a battu tous les grands champions du jeu de Go), c'est tout un tas de techniques informatiques qui permettent à des programmes d'imiter plus ou moins finement le comportement de l'homme pour traiter des problèmes, un minimum complexe. Et, d'être également autonome.

Chez Heuritech, au début nous étions assez généralistes et nous avons su développer une vraie crédibilité dans la communauté scientifique. C'est pourquoi nous avons été amené à discuter avec la Maison Louis Vuitton lors d'un jury pour un hackathon sur l'IA appliqué à la mode en 2015.

À partir de ce moment, nous avons échangé sur leurs problématiques et besoins. Curieusement, à cette époque chez Heuritech, nous étions en pleine réflexion pour effectuer un pivot pour passer d'une optique de prestataire de services (missions ponctuelles) à la création d'un produit afin de scaler notre activité.

Dans ce cadre là, nous avons pivoté sur deux éléments que nous avons développé.

Tout d'abord, l'analyse d'image dans lequel l'IA permet d'effectuer des progrès énorme par rapport aux technologies précédentes.

Ensuite, l'analyse d'image appliqué spécifiquement à la mode.

FJ : Tu nous parles d'analyse d'images pour la mode, en quoi cela consiste-t-il ?

Cela peut être beaucoup de choses. Par exemple,  analyser les images des catalogues des sites e-commerce ou marketplace pour pouvoir automatiquement décrire les images et faciliter la création de fiches produits pour le référencement.

Ainsi, on peut imaginer qu'à la fin d'un shooting, les images soient passées à la moulinette de l'IA qui va apprendre à décrire le type de vêtements portés. Par exemple, Fabrice si je prends ce que tu portes aujourd'hui, l'IA pourra décrire que tu as une veste noire à deux boutons avec une cravate bleue avec des motifs losanges, aussi un mouchoir de poche blanc et bleu... Et, donc de créer automatiquement les fiches produit correspondantes et les normaliser.

Heuritech

Pour les marketplaces et sites d'e-commerce cet enjeu est crucial en terme de standardisation des fiches produits. Dès l'instant que l'opérateur du site n'a pas la main mise sur tous les articles qu'il a sur sa plateforme , on peut avoir une hétérogénéité dans la qualité des fiches produits et leur référencement, ce qui peut impliquer des problèmes de recherche pour le client qui visite le site, et donc un manque à gagner.

Avec des fiches produits mieux faites, que l'on a normalisées (qui sont remplies toujours de la même manière sans biais humain), l'opérateur markeptplace va savoir parfaitement quelles types d'information il va trouver. Et donc favoriser la recherche des internautes et ensuite leur conversion.

L'axe de travail d'Heuritech, qui s'avère plus complexe, consiste à l'analyse d'images sur les réseaux sociaux, notamment Instagram, sur deux aspects : identifier des produits spécifiques, ou identifier des tendances modes.

Là, il va falloir être capable de repérer sur les images les vêtements et ensuite de les décrire. À titre de comparaison, sur un site e-commerce cette tâche s'avère plutôt simple car les photos concernent des personnes portant des vêtements sur un fond relativement neutre. Tandis que sur les réseaux sociaux, il convient de les analyser sur tous types de contexte. Par exemple des gens qui se prennent en photo dans la rue, chez eux, à la plage, en boîte de nuit... Seul ou à plusieurs... Avec différents angles de vue (de face, en plongé, en contre-plongé...)... Des conditions de luminosité très variées... Bref des éléments beaucoup moins normés que pour les catalogues e-commerce.

L'intérêt est de pouvoir reconnaître un produit spécifique. Notamment, dans le cas de la maroquinerie de Luxe, où tous les produits ont une identité visuelle forte, et sont donc relativement facile à identifier les uns des autres.

Par exemple : chez Heuritech, nous avons appris à reconnaitre un des  best-sellers de la maison Vuitton : le sac Alma. Cela permet au chef de produits, ou responsable communication/marketing, de mieux cibler qui sont les consommateurs de son produit.

Pour l'instant, ils savent suivre le parcours clients jusqu'à l'achat final ; en revanche, ils perdent sa trace dès la vente effectuée. Et c'est là que l'analyse des réseaux sociaux devient intéressante. Elle permet de comprendre dans quel contexte leurs clients utilisent leur sac, le style des clients, avec quoi ils les portent et quels sont les autres sacs de leur garde-robe... Autant d'informations qui permettent de mieux positionner le sac dans le paysage concurrentiel.

Ce type d'information devient un complément essentiel pour les chefs de produits, car il permet de mieux gérer la vie commerciale de leurs produits et d'anticiper le besoin de leurs clients. En d'autres termes, le chef de produit peut savoir s'il convient d'approfondir sa gamme ou au contraire de la réduire.

Ceci a également des implications sur le futur développement du sac Alma. Le sac doit-il être produit dans de nouvelles matières, couleurs, tailles différentes... Selon les tendances modes du moment à venir ?

Heuritech
L'équipe d'Heuritech
Photo par Ursine.Schmitt(c)

FJ : Comment travaillez-vous avec les cabinets de tendances ?

CT : Une marque de mode a déjà un catalogue. Avec notre outil, elle va pouvoir vérifier que celui-ci couvre toutes les tendances du moment.

Ceci est déjà réalisé qualitativement par des cabinets de tendances, ou bureau d'études de chaque marque. Or, cette étude ne peut être que qualitative car elle couvre uniquement un spectre limité du marché, alors qu'Heuritech, avec la capacité automatique d'analyse des images transforme une analyse qualitative en analyse quantitative.

On va confirmer les intuitions des experts de la mode en ayant une vue à 360° de toutes les publications disponibles sur Internet. Il y aura toujours un degré de biais, car tous les individus ne sont pas forcément sur internet. Mais cela sera toujours une vue beaucoup plus complète qu'un panel sur une centaine de personnes.

FJ : dans l'univers de la Fashion Tech, comment Heuritech se positionne ?

La Fashion Tech comme l'IA est un mot-valise qui ressemble un peu à un fourre-tout, car cela regroupe une nouvelle manière de produire des tissus, des vêtements ou accessoires eux-mêmes, de les commercialiser... C'est pourquoi, je ne me risquerais pas à définir la fashion tech car c'est trop vaste. Mais ce n'est pas du tout un problème.

En revanche, la manière dont cet écosystème influence le monde de la mode est une forme de regénération qui va permettre à la Mode d'être plus réactive, proche des problématiques de société comme l'éco-responsabilité... Bref, en produisant mieux et plus juste.

Heuritech

Les Fashion Techs proposent de nouvelles alternatives à ces problématiques et insufflent de nouvelles dynamiques au monde de la mode. En permettant à de petits acteurs, comme des startups ou PME, de proposer sur toute la chaîne de valeurs des solutions innovantes. À  ce niveau-là, on a vu un vrai foisonnant notamment lors des salons Vivatech, FashionTechDays (justement nous avons passé deux jours sur place et voici le reportage vidéo), Festival de Hyères...

Heuritech n'est pas vraiment représentatif de l'écosystème  Fashion Tech en France, car nous vraiment sur une niche via notre expertise IA et analyse d'images. Nous nous insérons dans cet écosystème sur l'anticipation de la production et gestion post-production.

 


Atelier NA

Atelier NA : l'art du costume sur-mesure 4.0

L'art du costume sur-mesure est passé de mode  à cause du fast fashion et du prêt-à-porter. Dorénavant, prendre son temps ressemble à une perte de temps. Pourtant, il existe des maillons de résistance comme Atelier NA qui a pris le parti d'utiliser la technologie (le bodyscanning) afin de créer des costumes, chemises et manteaux sur mesure. Cette audace commence à trouver son public. Aujourd'hui, ils viennent d'ouvrir leur 26ième boutique dont dix-huit en France. J'en ai profité pour rencontrer Charles-Alexandre et parler avec lui de cette belle aventure.

Fabrice Jonas (FJ) : salut Charles-Alexandre, qui es-tu et que réalise Atelier NA ?

Charles-Alexandre Peretez (CAP) : je suis directeur marketing d'Atelier NA. J'ai rejoint l'équipe au tout début en 2010. Le projet était très simple : comment apporter une alternative au prêt-à-porter traditionnel sur le costume. Notre oeil de néophyte nous a permis de regarder tous les éléments qui composaient ce marché. On s'est rendu compte qu'il fallait absolument maitriser sa production. Il fallait pouvoir trouver une alternative à la prise de mesure par le tailleur. En effet, elle est excellente, mais trop longue en terme de temps (entre une et deux heures par client et elle monopolise un tailleur). Suite à cela, il fallait faire revenir le client et lui faire essayer une toile. Donc tous ces éléments du marché, au-delà de la complexité du sur-mesure, n'étaient pas clairs pour le consommateur. Et, à cela s'ajoutait le problème fondamental du prêt-à-porter. Concernant ce dernier point, nous avons découvert que personne ne rentre dans les gabarits de base. Moi qui viens du monde des statistiques, je trouvais très drôle de regarder les écarts-types entre chaque personne. Tout le monde a un bras plus long que l'autre...

FJ : ... Même François Hollande

CAP : (rires)... Et, c'est ce sujet-là qui était intéressant : comment on fait pour se placer entre du prêt-à-porter (facile, mais qui ne correspond pas à tout le monde) et du sur-mesure (quasi-inaccessible et obscure).

Atelier NA

FJ : Ce que tu évoques me fais penser au diagnostic d'Airbnb à leur création. En effet, il pensait qu'il existait une voie du milieu entre la location d'appartements entre particuliers et l'hôtellerie.

CAP : C'est exactement cela sauf que, à la différence d'Airbnb, on fabrique. Donc, on s'est rajouté cette petite brique. Au départ, nous sommes allé voir des usines qui nous ont gentiment répondu qu'elles ne pouvaient pas fabriquer à la pièce pour des personnes. Financièrement pas intéressant, mais en plus, cela les dérange. Donc, dès le début, nous avons développé notre propre atelier de fabrication. Ensuite, il fallait récupérer les mesures. Pour les mesures cela était plutôt simple, car il existait une technologie utilisée par l'armée française pour mesurer les appelés et pouvoir faire de l'attribution de paquetage. À l'époque, il avait des tailleurs qui mesurait les appelés et permettait d'effectuer des prévisions de production et donc de dépenses. Il faut savoir qu'aujourd'hui, l'Institut Français du Textile et de l'Habillement (IFTH) se base sur 5 000 personnes pour faire son état de mesure. Chez Atelier NA, nous en sommes à 65 000 personnes scannées. Nous avons une des plus grosses bases de données privées. Ces mesures sont fondamentales pour construire le produit, mais ça ne suffit pas. En d'autres termes, ce n'est pas parce que j'ai ton corps que je vais pouvoir réaliser un produit qui te convient. Si on réalisait des fuseaux ou des vêtements sportifs cela correspondrait parfaitement. Mais là, ce n'est pas le cas, car nous travaillons de l'aisance, du confort. Et, la notion de confort est inhérente à chaque personne. C'est pourquoi, nous sommes obligés de travailler avec le client par des renseignements et par des essais produits. Après le body scanning, nous avons une équipe de modélistes qui va réaliser du sur-mesure, car ils vont créer un patron par personne. C'est pour cela que nous parlons de véritable sur-mesure et pas de demi-mesure !

Atelier NA
Charles-Alexandre

FJ : Dans votre base de données, as-tu remarqué des éléments particuliers ?

CAP : En effet, j'ai "brassé" nos chiffres en fonction du département. Et, j'ai voulu savoir si les gens étaient différents entre Lille, Marseille ou Paris. Nous avons des différences notables. Cela signifie que si nous avons des différences aussi importantes au sein d'un même état comment par exemple une marque asiatique peut-elle adresser un marché européen. Qu'est-ce que cela veut dire un marché européen ? Ainsi, pour le prêt-à-porter il est impossible de créer un vêtement qui va aussi bien à un Danois qu'à un Italien ou un Allemand. Je te précise que je ne suis pas là pour critiquer le prêt-à-porter qui détermine un style, créer des collections et s'adresse à une masse. Malheureusement, cela ne correspond pas à ce que veulent nos clients. C'est-à-dire créer leur dressing comme ils en ont envie en sur-mesure.

FJ : Aujourd'hui, Atelier NA ouvre sa 26ième boutique, comment expliques-tu une si forte croissance ?

En 2011, nous avons ouvert notre première boutique et nous allons bientôt fêter nos 7 ans. L'innovation a toujours été au coeur de notre réflexion. La cabine de mesure est un outil. Si en 7 ans, nous n'avons pas eu de concurrent cela signifie que ce n'est pas une boîte magique. Nous avons breveté le fait de créer des patrons suite à des prises de mesures numériques. Et c'est cela qui a permis de proposer une offre complètement disruptive sur le marché. En boutique, nous avons retrouvé la même expérience. Depuis le premier jour, nous avons la même base de données entre le site internet et le retail. Depuis ce tout premier jour, chaque client a un identifiant chez nous. À cette époque, ce qu'on appelait l'omnicanal restait une belle utopie. Par contre, aujourd'hui, tout le monde va vous dire : c'est tout à fait normal. (vous êtes curieux sur les liens entre le digital et le retail, je vous invite à lire notre article la question).

Atelier NA
Cabine de body-scanning

FJ : Je me souviens qu'à l'époque la FNAC boutique et internet, n'avait pas les mêmes prix pour un même produit. Et, les vendeurs magasins étaient en concurrence avec le site.

Venant du web, si nous voulions centraliser, nous avions des problématiques très lourdes. Il fallait que chaque client ait un identifiant. Toutes ces années, nous n'avons pas cessé d'améliorer notre produit de gestion. Sur notre tablette, en boutique, le vendeur a accès en temps réel à l'état des stocks, production, livraison. Demain, si nous voulons vendre un costume n'importe où, nous le pouvons faire. Il suffit d'avoir une connexion internet.

 

Cette conversation continuera lors de l'évènement CCM benchmark du 7 décembre : Fashion & Digital. Pour s'inscrire c'est par ici.

En outre, j'ai récupéré un code promo juste pour vous JDNFashionModelab 

Au plaisir d'y voir 😀


HelloAlix

HelloAlix : le chatbot de la mode masculine

HelloAlix voilà le petit nom donné au premier chatbot exclusivement dédié à la mode masculine par son fondateur Camille Fagart.

Forcément, je me devais d'échanger avec lui afin de connaître ses motivations profondes et comment je pouvais être précurseur en utilisant un tel service.

Une première rencontre lors du Who's Next (WSN) de septembre dernier, nous a permis de mettre un visage sur un projet et de formaliser un rendez-vous.

Donc, je me suis retrouvé au Numa, où l'équipe d'Alix a élu domicile, par un  matin d'automne pour une interview placée sous le signe de l'élégance masculine.

Camille Fagart

Fabrice Jonas (FJ) : Salut Camille, pourrais-tu te présenter ?

Camille Fagard (CF) :  je suis le co-fondateur de HelloAlix, lancé en juin dernier. Et, Frédéric Degouy est mon associé.

FJ : HelloAlix c'est quoi exactement ?

CF : C'est un assistant de shopping virtuel pour homme disponible sur Messenger (la messagerie instantanée de Facebook  ) 7 jours sur 7 et 24h sur 24 pour aider les garçons dans leur shopping en fonction d'un besoin jusqu'à l'achat final.

On s'adresse à une cible qui correspond à la génération Y principalement des trentenaires qui ont un besoin en vêtement et qui utilise quotidiennement  Messenger pour discuter avec leur potes. Avec HelloAlix notre utilisateur va pouvoir obtenir une recommandation de produits personnalisés.

Par conséquent, nous allons lui proposer des solutions comme lui recommander la boutique près de chez lui, l'avertir quand le produit est en solde... En utilisant toujours le même canal : Messenger. Une étude montre que récemment plus de 50% des millenials cherchent à consommer via ce canal. Cela signifie que les plateformes classiques de ecommerce sont maintenant délaissées.

De manière un peu schématique, on peut dire qu'aujourd'hui, les Millenials discutent via Messenger avec leurs ami(e)s et/ou famille et que demain, ils auront une conversation directement avec leurs marques préférées pour acheter des produits et notamment du prêt-à-porter.

FJ : Camille quelle a été votre vision en créant HelloAlix ?

CF : nous voulions être le futur des marketplaces que nous connaissons actuellement, adapté aux usages très spécifiques et hyperconnectés des Millenials.

Nous venons nous adapter aux nouveaux usages. Aujourd'hui les consommateurs ne sont plus sur les réseaux sociaux mais plutôt sur les messageries. En effet, ils veulent un maximum de fluidité et un minimum de friction dans les échanges notamment dans les discussions qu'ils peuvent avoir avec les marques.

HelloAlix vient se positionner là où ils sont : dans la messagerie. Grâce à cela nous pouvons aider les marques à parler avec eux.

HelloAlix

FJ : en étant sur Messenger comment faites-vous pour capter l'attention des utilisateurs ?

CF : Notre robot ne va pas solliciter les personnes si vous ne lui envoyez pas un message. Par contre, si vous lui envoyez un besoin, il va vous répondre. En effet, nous ne voulons pas devenir un espèce de spammeur.

Nous sommes, en quelque sorte, un outil à la demande. Par exemple, quand un utilisateur va émettre un besoin. Nous allons au bout de sa demande.

De manière concrète, notre intelligence artificielle va apprendre au cours des conversations à capter l'attention de notre audience et la retenir.

Ainsi, sur les premiers mois d'utilisation, nous avons un très bon taux de rétention parce que nous arrivons à être pertinents et surtout personnalisés au fur et à mesure de nos échanges avec l'utilisateur.

Nous sommes également un outil de découverte de marques. En d'autres termes, nous nous positionnons également comme un selec-store dans un nouveau canal.

Cet aspect sélectif permet aux utilisateurs de revenir régulièrement.

Par ailleurs, nous souhaitons avoir un très gros turnover sur les marques à découvrir. Ainsi, dans un select-store traditionnel, ils suivent les même marques sur une année qui vont sortir en moyenne 4 collections annuelles. En ce qui nous concerne nous voulons plutôt avoir une sélection réduite mais qui change tous les mois.

Fabrice, ce qu'il faut savoir c'est que sur Messenger nous avons des contraintes techniques. Nous ne présentons qu'un seul visuel avec un texte très court et nous ne pouvons pas faire défiler 25 produits.

Par exemple, si nous avons une demande sur une paire de baskets blanches, nous devons être pertinent dès le début de notre conversation. Nous n'allons pas au-delà de trois ou quatre propositions.

HelloALix

Notre enjeu consiste à être rapidement crédible avec notre audience.

Ce qu'attendent nos utilisateurs c'est qu'on soit un filtre ; ne pas les noyer sous une masse de produits.

À titre de comparaison, sur la plateforme Asos, ils vont vous proposer une centaine de références mais l'utilisateur ne sait pas vraiment quoi choisir.

Sur HelloAlix nous avons pris le parti opposé, nous avons un aspect sélectif et qualitatif. En effet, les hommes de plus de 30 ans deviennent de plus en plus exigeants. L'exemple du blog Bonne Gueule s'avère emblématique d'une génération qui ne s'intéresse pas uniquement aux marques mais à ce que ces dernières aient des valeurs et donne du sens à leurs produits.

C'est pourquoi nous allons chercher des marques qui ont cette dimension éthique et éco-responsable accompagnée d'une dimension qualité-prix.

Nous n'allons pas recommander des produits mass-markets ou à l'inverse des produits du luxe.

Nous avons des marques innovantes comme Maison Standards qui s'est construite sur un modèle éco-responsable, en-dehors du rythme imposé par le marché de la mode. À l'autre versant, nous avons des marques plus traditionnelles comme par exemple Emile Lafaurie qui distribue uniquement via un retail physique. Bien évidemment, ils ont un site mais qui montre uniquement les produits... Vous ne pouvez pas les acheter sur leur site.

Notre chatbot qui est pur techno va diriger nos utilisateurs vers du pur physique. Nous avons réellement un rôle d'aiguilleur. Nous leurs proposons deux choses, soit d'aller sur le site, soit de découvrir le produit dans une boutique physique.

D'ailleurs plus de 50% de notre audience demande à aller en boutique.

FJ : Pour l'année prochaine quel est votre axe de développement principal ?

CF : En 2018, nos usagers pourront payer directement dans Messenger.

 

Vous vous intéressez au renouveau de la mode et comment celle-ci change ?

Je vous invite à lire notre article sur l'évènement Antifashion, saison 2, avec Li Edelkoort.

 

 

 

 


About A Worker

About A Worker : un bleu éthique au souffle politique

Durant la Tranoï Week, j'ai eu l'opportunité d'échanger avec Kim de la marque About A Worker qui exposait ses créations au sein du collectif Ethipop. Durant notre échange, j'ai découvert une jeune femme habitée par la passion et l'envie de faire bouger les choses aussi bien au niveau éthique que politique. En effet, fatiguée d'une mode uniquement tournait vers le marketing, elle s'interroge et nous questionne sur la manière dont la mode peut et doit devenir responsable ou plutôt comment le vêtement redevient un outil de pensée.

Retour sur un échange porté par un souffle vivifiant d'engagement.

About A Worker
Kim Hou, Co-fondatrice de la marque About A Worker @olfa ben ali

Bonjour Kim, pourrais-tu expliquer aux lecteurs de Modelab ton parcours et ton regard sur le monde de la mode ?

Je viens de finir mes études à la Design Academy d'Eindhoven en janvier dernier au sein du département communication. J'y ai appris à communiquer une idée grâce au design. Ce qui m'a le plus plu venait du fait que c'était le département le plus engagé politiquement.

En outre, cette école est tournée vers l'auto-apprentissage. J'ai donc pu énormément apprendre par moi-même.

Ainsi, pendant quatre ans, j'ai pu développer des projets questionnant le monde de la mode contemporaine.

Par ailleurs, je suis très intriguée par le monde du luxe et notamment par le comportement des consommateurs. En effet, selon moi, c'est un monde très idéalisé par son image. Par exemple, précédemment, on admirait le luxe pour la qualité de son artisanat. Et aujourd'hui, nous sommes dans une approche mercantile où l'artisanat reste uniquement un argument marketing. En effet, les grandes marques comme Louis Vuitton ou Chanel communiquent sur le travail artisanal de qualité alors que la majorité des produits sont industrialisés. Et deviennent en quelque sorte un produit de supermarché.

C'est pour cela que je me suis interrogée sur la manière dont on pourrait créer et produire de manière différente des vêtements de qualités.

About A Worker
Les artisans About A Worker en pleine création

Kim qu'est-ce que t'as apporté la Design Academy et comment cette école t'a aidé à créer About A Worker ?

Pour moi, c'est une école où tu te fais des contacts incroyables. Ainsi, dès le début je me suis fait un groupe d'ami(e)s avec des visions complémentaires sur l'appréhension de notre société notamment sur le design. À mon sens, cela correspond à la vraie singularité de la Design Academy que je n'ai pas retrouvé à Londres ou à Paris avec d'autres designers. Finalement, j'ai en quelque sorte trouvé mon clan.

Cette école accorde une importance essentielle à la conceptualisation du design tandis que dans les autres lieux d'enseingements, on reste trop axé sur les matériaux ou sur comment on réalise un bel objet. Ils n'ont pas la démarche de se questionner : qu'est-ce que le design pourrait devenir dans les années à venir ?

Depuis janvier, j'ai fini mes études. Mon projet de fin d'étude : About A Worker, est devenu une entreprise en soi. J'ai ressenti le fait que c'était le moment de le développer.

Lorsque je travaillais à New York, j'ai été déçue par la manière dont le monde de la mode fonctionnait. Par exemple, en 6 mois, j'ai développé 4 collections et nous étions axés uniquement sur le développement économique et finalement assez peu sur la création artistique.

About A Worker

L'histoire d'About A Worker est récente, quels sont les moments marquants de ses derniers mois ?

Dans l'aventure About A Worker, j'ai impliqué un ami : Paul Boulenger, qui est devenu mon associé et s'occupe de l'aspect business et du sourcing. C'est lui qui a trouvé la première usine avec laquelle nous avons collaboré.

Depuis la fin de mes études, nous avons fait plusieurs salons, notamment le Salone Del Mobile di Milano. Nous avons été invités par la Design Academy afin de créer une performance dont le but était de recréer une usine montrant le processus de production.

Ensuite, sur Paris, je me suis fait un petit réseau avec Ethipop et nous avons fait parti de l'évènement Antifashion de Marseille (lire notre article sur le sujet ici), avec Sophie Fontanel et Li Edelkoort. Nous y avions un stand ce qui nous a permis de nous faire connaître et d'augmenter nos contacts.

Depuis, j'ai l'impression de devenir secrétaire de ma propre entreprise car j'ai arrêté la création et m'occupe à plein temps de la promotion. En même temps, ma créativité du moment s'est déplacée sur notre compte Instagram et notre site web ;-)

About A Worker

Kim, au niveau de la démarche, je crois savoir qu'avec About A Worker vous avez travaillé avec un atelier solidaire en Seine-Saint-Denis, pourrais-tu m'en dire un peu plus ?

Pour des questions techniques et financières, nous voulions que notre première collection soit produite en région parisienne.

Paris reste quand même la capitale de la couture.

Nous voulions montrer une autre démarche de la couture aujourd'hui. On a bossé avec Mode Estime qui se définit comme un chantier d'insertion en Seine-Saint-Denis et qui a la particularité d'employer uniquement des ouvriers qui viennent de situations sociales et physiques difficiles. En outre, ils sont souvent issus de situations modestes et de l'immigration en plus d'être handicapés.

En utilisant leurs mains, ils arrivent à surmonter une partie de leur handicap.

Nous avons commencé la collection pendant les élections et nous voulions montrer les visages des Français dit "de souche" et de ceux issus de l'immigration afin révéler une France plurielle.

Ainsi, pendant six mois les quatre travailleurs avec qui nous avons collaboré, on a créé une collection qui mêlait leur histoire d'ouvrier et  l'expérience de  leur arrivée en France.

Pour eux, cela a été une manière d'exprimer ce qu'ils ne pouvaient pas communiquer.

Ils nous ont expliqués que c'était la première fois qu'on s'intéressait à eux et qu'on leur demandait de raconter leur histoire. Et cela a créé un vrai lien avec les travailleurs et les designers.

Grâce à notre marque, différentes classes sociales peuvent collaborer ensemble et s'enrichir mutuellement.

About A Worker

Dans ton constat, la mode n'est pas forcément éthique mais plutôt tournée sur l'aspect marketing et mercantile. Comment peut-elle faire pour s'améliorer ?

Je crois qu'au départ, c'est un problème de communication. En effet, la mode s'avère un milieu très élitiste où tout le monde ne peut pas rentrer.

Néanmoins, on voit apparaître des documentaires sur le côté obscure de la mode qui dénoncent un monde cynique. En effet, celle-ci doit s'ouvrir et devenir transparente sur son mode de production.

De mon point de vue, il y a un vrai questionnement à avoir. Cela devrait être pris plus au sérieux.

Notre marque a un double enjeu : d'abord être un objet mode, mais aussi un outil de communication.

Si on trouve une bonne manière de communiquer on pourra faire changer les choses pas seulement avec les gens de la mode, mais aussi  avec toutes les parties prenantes de la mode : société civile, politique....

... About A Worker ne veut pas être seulement une marque de mode mais également une plateforme de discussion pour favoriser une mode éthique. Mon rêve serait d'aller aux Nations Unies pour évoquer le problème de la mode.

Pour l'instant, notre premier step est de créer un podcast. La prochaine session réunira : 

  • Stéphanie Calvino d'Antifashion,
  • Olfa Ben Ali de Refuse Magazine,
  • Wendy Andreu, Designeuse,
  • Misbahou Yisouf, l'un de nos worker
  • Et l'équipe Modelab !

Merci Kim pour notre échange qui je l'espère aura permis à nos lecteurs d'appréhender une manière singulière de créer en mixant engagement éthique et créativité.

 

 

 

 


Grand shooting

Grand Shooting : la photo comme investissement

Tous ceux qui ont déjà participé à un shooting de mode vous le diront : le jour de la séance photo, jusqu’à la parution des images, l'ambiance est plutôt stressante. Pierre Humblot-Ferrero a imaginé une solution d’optimisation de la production des images, qui permet à tous les acteurs impliqués de suivre le flux d’images en temps réel, afin de les sélectionner, de les commenter,  et de détecter les anomalies au plus tôt. Son entreprise a été retenue parmi les 20 start-ups les plus innovantes pour le e-commerce lors de l’Assemblée Générale annuelle de la FEVAD. J’ai donc voulu rencontrer Pierre, fondateur de Grand Shooting, pour l’interroger sur son parcours et sa vision de la Fashion Tech.

Bonjour Pierre, pourrais-tu te présenter ?

Bonjour Fabrice ! Je suis Pierre Humblot-Ferrero, j’ai 38 ans et je viens du monde du numérique. Quand je suis né tout cela n’existait pas vraiment, mais j’appartiens à un famille où l’on a commencé à parler informatique dès ses prémices.

J’ai fait mes études à Telecom Paris, une école qui forme à l’innovation et l’entrepreneuriat dans le numérique. Après un premier stage, j’ai enchaîné directement par une première expérience chez Clever Age qui m’a permis d’appréhender la culture du web. C’est également dans cette entreprise que j’ai rencontré Denis Delangle (aujourd’hui directeur technique de Grand Shooting), le début d’une collaboration professionnelle fructueuse.

Ensuite, entre 2005 et 2008, je me suis lancé dans la grande aventure du e-commerce. À cette époque, j’étais un fervent militant du flash et ajax, pour ceux qui s’en rappellent… (rires). J’avais alors eu la chance et le plaisir de développer le 1ier site e-commerce pour les parfums Dior. C’était une expérience formatrice et en même temps hyper-exigeante, car il a fallu adapter la technologie de l'époque pour satisfaire leurs demandes sans compromis.

Et qu’as-tu fait après cette première expérience ?

De 2008 à 2013, j’ai rejoint un projet familial sur une technologie spécifique de logistique de la grande distribution : Telamon. Nous étions encore aux balbutiements du big data, on parlerait aujourd'hui de data lake. Concrètement, nous devions traiter un grand nombre de données, les croiser pour en tirer la substantifique moelle. Cela intéresse les réseaux de distributeurs pour optimiser les approvisionnements magasins, la gestion des plateformes de stockage, etc. Un réseau indépendant nous a par exemple demandé de traiter leurs données avec celles de leurs fournisseurs pour optimiser les achats, car ils étaient noyés sous les volumes de données et n'avaient plus d'indicateurs de références fiables.

Comment vois-tu ton travail ? Et comment t’es venue l’idée de Grand Shooting ?

Tous les sujets que j’ai adressés au cours de ces années ont un rapport avec l’humain. Cela peut paraître paradoxal parce que le digital est parfois vu comme destructeur d'emplois avec des machines qui remplacent l'homme. Pour ma part, je crois que la technologie, lorsqu'elle est bien pensée, est un formidable levier pour augmenter la productivité des équipes, pour leur permettre d'accomplir des travaux qu'elles seraient incapables d'entreprendre par elles-mêmes, et pour faciliter la collaboration.

En 2014, nous avons répondu à un appel d’offres de Kitten, une agence de production de photo. Leur demande visait à fluidifier les différentes étapes de la vie des images : shooting, pré-sélection, retouche, validation, mise en ligne... Nous avons commencé par observer la façon dont se déroule une journée de shooting habituelle. Ce qu'on a découvert, c’était une grande fourmilière avec plein de compétences réunies sur le plateau de shooting, c'était un travail 100% artisanal, où chacun avait une question en tête : est-ce que tous les produits seront photographiés d'ici la fin de journée ?

De là, est venue l’idée de développer une plateforme collaborative qui fluidifie le processus de la prise de vue jusqu'à la mise en ligne des images : Grand Shooting.

grand shooting

Justement, aujourd’hui, c’est quoi Grand Shooting ?

En terme technologique, c’est une plateforme Saas. "Saas"  (en français "logiciel en tant que service") signifie que le logiciel est accessible en ligne via un simple abonnement. Et au niveau business, on peut qualifier notre service comme le meilleur ami de l'écosystème photo. ;) C’est une véritable solution collaborative entre les marques et les photographes qui optimise la production des images pour l'ecommerce. Les marques font plus de ventes parce que leurs images sont plus belles, et les photographes livrent plus vite les images.

La technologie permet par exemple à l'annonceur d'avoir un aperçu en temps réel des photos prises durant le shooting, pour pouvoir pré-valider les images selon le cahier des charges fixé. C'est une véritable économie de temps et permet d'aller sur la bonne voie dès le début. Un bon investissement dans la qualité photo a un impact direct sur les ventes, et nous sommes là pour accompagner nos clients à faire les bons choix.

Par exemple, le simple fait que les images sont publiées plus vite sur les sites e-commerce nos clients gagnent mécaniquement entre 2 et 5 points de marge brute. Dans un environnement hyper-compétitif, le gain n’est pas neutre. Et nous démontrons que si une marque réalloue 10% de son budget marketing au budget photo pour augmenter la qualité de ses images, elle constatera une amélioration de ses taux de conversion (jusqu'à 30% dès la 1ière année). À ce jour, nous sommes les seuls sur le marché français à proposer cette solution.

grand shooting

La Fashion Tech en France prend de plus en plus d’ampleur, comment Grand Shooting se positionne ?

Nous avons un regard bienveillant sur cet univers en pleine ébullition. Nous mêmes, travaillons sur un mode assez laboratoire et sommes disponibles pour de l'entraide. En ce moment, nous développons par exemple un projet avec un créateur de maille innovante.

Comment pourrais-tu qualifier la Fashion Tech actuelle ?

Cet écosystème se structure et bénéficie enfin d’une reconnaissance. Et surtout, il commence à montrer son potentiel industriel, en créant des filières, notamment dans la formation et la distribution.

Je crois beaucoup à la personnalisation du vêtement ou des accessoires (lire notre article sur la personnalisation) En ce point, 404 Place Vendôme me semble être une référence. Cette enseigne de joaillerie allie savoir-faire et technologie pour permettre au client de designer sa propre ligne de bijoux.

Pour conclure, je pense que la Fashion Tech aura gagné quand le mot Fashion Tech aura disparu.

 


Genaro Rivas

Genaro Rivas : la Fashion Tech made in Pérou

Lorsqu'on parle de Fashion Tech, on pense immédiatement à des villes comme Berlin, New-York ou Paris. Pourtant, durant l'été dernier, j'ai eu la surprise de recevoir un mail depuis Lima, la capitale péruvienne, d'un certain Genaro Rivas. Dans celui-ci, j'ai eu la belle surprise de découvrir un créateur passionné d'innovation avec un beau savoir-faire en marketing.

Bref, j'ai voulu en savoir plus et j'ai immédiatement calé un rdv Skype pour découvrir cette fashiontech péruvienne. Étonnamment, je me suis dit que je pourrais y aller directement ✈️

Et, voici la retranscription plus que fidèle de notre échange qui m'a encore plus donné envie de prendre un billet pour l'Amérique du Sud.

Bonjour Genaro Rivas, pourrais-tu raconter au lecteur de Modelab ton parcours ?

À l'origine, j'ai plutôt une formation orientée en business et, dans le même temps, j'ai toujours eu de la curiosité pour le milieu de la mode.

Ainsi, en 2007, j'ai participé à un premier concours lancé par l'Alliance Française où j'ai développé une collection sur le futur de la technologie.

Pour arriver à un résultat satisfaisant, j'ai contacté l'Energy Lab Department  UTEC University  où j'ai rencontré un chercheur français : Julien Noël, avec qui j'ai pu commencer à travailler sur la découpe laser. De cette manière, j'ai pu assouvir mes interrogations sur comment on peut intégrer la technologie dans l'acte créatif.

Pour ce projet, j'ai pu réunir une équipe pluridisciplinaire incroyable, en terme de synergie et de sensibilité plurielle. Nous avons donc développé une robe avec des LED intégrées qui permettaient de recharger son smartphone grâce à des panneaux solaires : ma première création fashion tech.

En outre, dans mes recherches, notamment en termes de matières, j'ai pu transformer de l'acrylique en laine... Si si c'est vrai, je t'assure ;-)

Mon second projet Green 4 Real  (G4R) a été lié au recyclage. Nous avons transformé des bouteilles en PET (pour en savoir plus sur ce type de bouteille c'est ici) en fil textile. Et grâce à ces derniers, nous avons conçu des jerseys avec l'aide de couturières.

Comme tu peux le voir, mon travail aborde deux thèmes forts comme la technologie ainsi que la responsabilité environnementale.

Création par Genaro Rivas

Genaro, je crois savoir que tu t'es également intéressé à l'impression 3D ?

Oui, tout à fait, pour moi l'impression 3D peut s'imaginer comme un jeu de Lego qui permet d'emboîter des pièces. Et l'autre côté, nous pouvons imprimer les pièces n'importe où dans le monde à partir du moment où on dispose d'une imprimante 3D.

Ce projet m'a permis de gérer une équipe à distance avec laquelle j'ai collaboré de janvier à juin. Une expérience hyper enrichissante d'un point de vue humain ainsi que personnel, mais également sur la gestion de projet.

Après ces premiers prototypes, nous sommes allés plus loin en intégrant la modification de la taille et de la couleur des pièces.

Comment pourrais-tu qualifier cette Fashion Tech péruvienne ?

Ici, à l'université, il existe un tourbillon de talents. Au Pérou, nous avons une tradition au niveau de l'Alpaga et il est passionnant de tisser des liens entre notre passé et notre modernité.

Une des particularités du Pérou se situe dans l'ouverture que les universités ont à l'interdisciplinarité. Par exemple, l'impression 3D est devenu un terrain d'expérimentation qui touche quasiment toutes les disciplines.

Ensuite, grâce au web, nous pouvons promouvoir et essaimer notre travail partout ; nous ne sommes plus subordonnés à des contingences économiques ou territoriales.

Nous vivons dans un monde globalisé et je pense que les créateurs doivent s'en servir.

genaro rivas

Dans notre échange, tu parles constamment de créativité, comment fais-tu pour appréhender la technologie dans ton acte créatif et selon toi quelle est la prochaine étape dans la Fashion Tech ?

Tout est question d'évolution et j'imagine très bien qu'elle déboule dans la haute-couture ainsi que dans la pop-culture.

Une des caractéristiques des jeunes générations qui s'intéresse à l'innovation vient du fait qu'elle soit super Techy. Nous sommes vraiment à l'ère des makers.

L'autre évolution probable vient du fait qu'à terme, nous pourrons utiliser notre corps comme une interface. Et, là nous rentrons directement dans un monde cyberpunk, cher à l'écrivain Gibson et son roman Neuromancien.

Pour finir, le futur de la mode sera vraiment durable. Ainsi, lorsque je suis allé en Norvège présenter ma nouvelle collection, j'ai trouvé formidable qu'un des critères de sélection obligatoire soit le développement durable. En d'autres termes, ils avaient intégré cette notion pour essentiel et non pas optionnelle.

La Fashion Tech deviendra une chose commune le jour où la notion de durabilité sera de fait, dans la création mode.

Te concernant, quels sont tes projets dans les mois à venir ?

En octobre (si j'ai les financements), je présenterai ma nouvelle collection à Vancouver et Miami.

Au niveau de mes recherches conceptuelles, je vais continuer à interroger le rapport entre l'impression 3D et la création. Ainsi, je rêve d'une robe modulable.

En d'autres termes, une aventure qui dépasse le cadre du Pérou.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


elisabeth jayot

Elisabeth Jayot, repense le vêtement

"La simplicité c'est la complexité resolue". Cette citation du sculpteur Constantin Brancusi guide Elisabeth Jayot dans son processus de création. Elisabeth , jeune designer et étudiante-chercheuse , développe au travers de son projet de thèse, des vêtements modulables alliant durabilité et plaisir du renouvellement de la mode.

Elisabeth jayot
Photographer : Dominique Maitre

Bonjour Elisabeth Jayot, pourrais-tu pour commencer, te présenter tout simplement ?

J'ai 29 ans , je vis et travaille à Paris , en tant que designer vêtement et étudiante- chercheuse spécialisée en matériaux souples. Mon parcours est un peu particulier et ma trajectoire loin d'être une ligne droite. D'aussi loin que je me souvienne , j'ai toujours voulu travailler dans la création. J'ai toujours dessiné alors l'illustration s'est naturellement imposée à moi après mon Bac Littéraire - Art Plastique.

Après un passage éclair à Penninghen dont l'enseignement a été beaucoup trop rigide pour mon tempérament, j'ai fait une classe préparatoire aux Ateliers de Sèvres avant de rentrer en 1ère année à l'ENSAD dans le but de faire la section Image Imprimée pour me spécialiser dans l'édition. Mais les mauvais échos que j'avais du secteur m'ont fait changer de voie sur un coup de tête.

Et c’est là que tu es tombée dans la mode ?

Oui ! (Rires). Au dernier moment , j'ai choisi la section Design Vêtement mais j'aurais aussi bien pu tirer à pile ou face mon orientation ! (Rires). Même si j'ai toujours été intéressée par la mode et que je pouvais passer des heures à dessiner des costumes d'époque enfant , c'était bien plus un défi que je me lançais à moi-même , car je n'y connaissais absolument rien ,  qu'un véritable choix de carrière.

Je me suis vite sentie en décalage avec les gens de ma classe pour qui c'était une vocation depuis le berceau et qui ne rêvaient que de devenir le prochain directeur artistique superstar , là où je les voyais plus aller grossir docilement les rangs anonymes des assistants stylistes des grandes maisons de luxe.

Elisabeth jayot
Shoes : Leather, plexiglas, copper, broken glass included in resine.
With the support of CTC and the artisan shoemaker Patricia Cruz.
Photographers : Betsy Zbiegiel, Didier Plowy, Marie-Elodie Fallourd

C’est drôle, qu’est-ce qui te dérange dans la mode ? 

On va dire qu'il y a pour moi deux catégories d'enfants face à un magicien , ceux qui regardent la magie opérer béat d'admiration , et ceux qui cherchent à tout prix àcomprendre comment le tour fonctionne. Disons que je fais plutôt partie de ces insatiables curieux pragmatiques.

Et puis lorsque l'on tire un peu le magnifique rideau de velours rouge qui dissimule les coulisses de la mode, ce qu'il y a à voir derrière n'est pas toujours reluisant. Pour mon mémoire de 4ième année , j'avais décidé d'étudier le rapport qu'entretenait la mode avec le temps. Plonger concrètement , par le biais d'analyses historiques comparatives , dans l'urgence et la frénésie de ce milieu m'a ouvert aux questions sociales et environnementales et cela a continué d'assoir ma conviction qu'il fallait entièrement repenser le système de mode.

Comment abordes-tu la création ?

Pour comprendre ma philosophie , il faut revenir un peu en arrière. Lorsque j'ai débuté mes études en Design Vêtement,  j'étais candide et pleine d'enthousiasme , mais je n'avais jamais touché une machine à coudre de ma vie. Je me suis tout de suite heurtée à la grande technicité que requièrent le modélisme et la couture. Mais surtout j'ai trouvé ces pratiques atrocement chronophages !

Étant connue pour mon impatience , et ce comportement paradoxal qui associe flemmardise et perfectionnisme , j'ai rapidement cherché à "faire autrement", afin d'investir plus de temps dans la conception pour que la fabrication soit par la suite la plus rapide et simple possible. C'est à ce moment là que la citation du sculpteur Constantin Brancusi qui dit "la simplicité est la complexité résolue" est devenu le fil d'Ariane de mes créations.

Elisabeth Jayot
Photographer : Marie-Elodie Fallourd
Model : Iva Grdic

...Ah oui ? Quelle est ta réflexion ?

Je cherche à réconcilier l'irréconciliable ! (Rires) Dans la thèse sur laquelle je travaille au sein de la Sorbonne en collaboration avec l'IFM et le groupe de recherches Soft Matters de l'ENSAD , je cherche des solutions pour allier versatile et durable dans le design de mode. Le temps est une fois de plus au cœur de la réflexion : comment peut-on faire durer un vêtement alors que l'essence même de la mode est la fantaisie et le renouvellement ?

L'idée est de placer l'utilisateur au centre de nos préoccupations , ne pas nier le plaisir qu'il prend dans la réinvention de soi par l'habit et le jeu avec les tendances et les styles, tout en cherchant à allonger la durée d'usage des vêtements.

Et concrètement, comment fais-tu ?

L'idée est toute simple : et si nous appliquions au vêtement une conception sous forme de pièces détachées qui a fait ses preuves par exemple dans l'automobile ou l'électronique. Et s'il devenait, demain , aussi facile de changer une manche qu'une roue de vélo ?

Je conçois des vêtements modulables qu'un amateur peut facilement et rapidement assembler ou démonter sans compétences spécifiques ni machine à coudre. Le vêtement peut alors évoluer selon les besoins de l'utilisateur , se transformer au gré des saisons , des tendances et des changements de mensurations et peut également perdurer sous formes de pièces détachées recombinables. Le démontage facilite les réparations , le remplacements des pièces endommagées , ainsi que le tri et le recyclage des pièces usagées.

En effet, c'est une façon peu classique d'aborder la création.

Oui , j'ai rapidement compris que ce qui m'intéressait le plus c'était "le vêtement derrière la mode". Il était vital pour moi de revenir à une définition primaire : une simple pièce de matière souple fixée autour d'un corps en mouvement ; ainsi qu'à deux fonctions essentielles : protéger et couvrir.

Mon émerveillement vient du fait que chaque décennie du siècle passé a produit une profusion de formes, de styles et de tendances ; et que pourtant on continue à assembler et coudre cette multitude de vêtements de façon très similaire. En comprenant que ce qui m'intéressait avant tout c'était la construction du vêtement et son mode de fabrication plutôt que les variations de style , il m'a semblé évident que le regard que je portais sur la mode était plus celui d'un designer prenant pour objet d'étude le vêtement que celui d'un styliste donnant forme à l'air du temps.

Elisabeth jayot
Lookbook
Graduation Collection 2014
Photographer : Betsy Zbiegiel
Model : Manon Desarnaud
Make-up : Juliette Veljovic Mua
Assistants : Stephanie Broisat & Julie Obadia

Qu'as-tu fais une fois ton diplôme en poche ?

À vrai dire j'ai traversé une phase de doute importante , car même si j'avais adoré mes études , j'avais du mal à m'imaginer faire carrière une industrie de la mode dans laquelle je peinais à trouver ma place. J'ai commencé par rejeter la mode en bloc , en envisageant de me reconvertir en designer d'objet ou en décoratrice d'intérieur , avant d'y revenir par des voies détournées en travaillant comme costumière dans le cinéma.

En remettant "les mains dedans", j'ai rouvert la boîte de Pandore. Il est alors devenu évident que je voulais continuer à faire des vêtements , mais pas n'importe comment et pas à n'importe quel prix. Il m'était indispensable que ce soit en pensant le futur de cette industrie , en me dirigeant vers la R&D et l'innovation. L'idée de faire une thèse s'est alors peu à peu imposée et découvrir que notre pays ne proposait en 2016 aucune formation doctorale dans le domaine de la mode là où des laboratoires de recherches dédiés existent depuis une dizaine d'années dans les pays scandinaves et anglo-saxons m'a d'autant plus poussé à me battre pour faire exister ce projet dans la capitale historique de mode qu'est Paris.

Peux-tu nous parler un peu de tes créations ?

Tout a commencé avec ma collection de diplôme intitulée Under Construction pour laquelle je souhaitais rendre la fabrication de vêtements accessibles aux amateurs. Pour ce faire j'ai conçu des vêtements en un minimum de pièces de tissu, avec peu ou pas de couture, seulement mis en forme par pliages et fixés en des points stratégiques par des agrafes.

Ce rajout d'un élément métallique me dérangeait , alors dans une seconde phase j'ai cherché à faire des vêtements en une seule pièce de tissu , découpée au laser, maintenue par des attaches auto-bloquantes 100% textile , fonctionnant avec des lanières passant dans des encoches sur le principe des packagings sans colle. Ce nouveau système d'assemblage facilement et rapidement manipulable par un novice m'a amenéà penser le vêtements sous forme de pièces détachées.

Connais-tu d'autres gens dans la même démarche que toi ?

Ma plus grosse influence va sûrement en dérouter plus d'un car il s'agit du projet OpenStructure de Thomas Lommée, qui propose une grille de normalisation, mise à disposition des designers , leur permettant de concevoir des pièces détachées d'objets ou de scénographie combinables , et dont les plans sont disponibles en open source sur internet. La découverte de cet outil de standardisation et des productions de la communauté qui l'utilise a été un véritable électrochoc ! Je me suis tout de suite dit qu'il fallait l'adapter au vêtement , et c'est ce à quoi nous allons travailler ensemble l'année prochaine.

La préparation de la thèse m'a amenée à sourcer un grand nombre de designers dont les démarches croisent les champs de ma pratique que ce soit dans le domaine du sans couture, de la modularité ou de l'industrie 4.0, mais je ne citerai ici que le collective Post Couture, emmené par Martijn van Strien, dont je suis les évolutions avec grand intérêt, car nos philosophies sont proches même si nos visées diffèrent puisqu'il s'adresse à une population de makers là où j'envisage une production de vêtements modulables à l'échelle industrielle et ne souhaite par ailleurs pas me limiter à l'utilisation de la découpe laser pour concevoir des assemblages textiles réversibles et repositionnables.

Ta démarche s'inscrit dans l'écosystème FashionTech, quelle est ta vision de cet univers ?

C'est l'émergence de la scène FashionTech en France qui m'a vraiment redonné goût à la mode. Il est particulièrement rassurant de découvrir tous ces passionnés qui s'acharnent à penser et concevoir la mode de demain sous tous ses aspects et toutes ses formes , exploitant les nouvelles technologies pour amener le secteur de l'habillement à être plus respectueux de l'environnement en ne négligeant ni le style ni les besoins de l'utilisateur. C'est un milieu qui favorise l'émulation et la collaboration ce que je trouve particulièrement stimulant et enrichissant. Ce n'est que le début, hâte de voir ce que les prochaines années vont nous réserver !

Elisabeth Jayot vous a donné envie d'en savoir un peu plus sur le Do it Yourself, nous invitons à lire l'article :

5 sites pour créer son vêtement.

Image à la une : photo de Dominique Maitre

 

 

 

 


Anne-Sophie Bérard

Anne-Sophie Bérard : sublimer l'art de la fashionTech

Du 28 juin au 2 juillet, se tenait le LookForward fashionTech festival au centre culturel d’arts numériques de La Gaîté lyrique. Au programme : une exposition sur la fashionTech, un Grand Prix, des ateliers et des tables rondes. Nous en avons profité pour rencontrer Anne-Sophie Bérard, commissaire de l’exposition pour la deuxième année consécutive. L’occasion de revenir sur son parcours, sa rencontre avec la fashionTech, ses deux expositions et sa vision singulière de la médiation.

Parle-nous de toi Anne-Sophie. Qui es-tu et que fais-tu ?

Je suis curator, commissaire d’exposition. Mon métier consiste à regarder l’art sous toutes ses formes afin de percevoir comment il parvient à dépeindre le monde qui nous entoure et ses mutations. Mon territoire est très large, et même si j’ai un fort intérêt pour l’art contemporain, je suis touche-à-tout : j’aime la photo, la vidéo, la musique, le théâtre, la danse… tous les champs investis par de jeunes artistes qui cherchent à comprendre notre société. Et la fashionTech est une de ces expressions qui m’intéresse tout particulièrement.

© Audrey Wnent
© Audrey Wnent

Quel est ton parcours ?

J’ai commencé mes études par un peu de théâtre et de philosophie, puis finalement, je me suis tournée vers l’art. J’ai suivi une formation de plasticienne aux Beaux-Arts de Rueil-Malmaison puis aux Arts Décoratifs de Paris. J’y ai produit des travaux très conceptuels, orientés sur la façon dont on montre l’art. J’ai mis un moment à comprendre que ce qui m’intéressait vraiment, c’était de rassembler des gens autour de la création actuelle ; que j’étais plus douée au niveau cérébral que manuel. Il y a des gens qui sont tellement doués dans le manuel qu’il faut savoir rester à sa place.

Ma conviction en sortant des études était que je ne voulais dépendre de personne, c’est pourquoi je me suis lancée en freelance. Ma seconde conviction était que je voulais bousculer un art trop souvent réservé à une élite bourgeoise. Dans cette envie de rendre l’art plus accessible, j’ai travaillé avec le monde de l’entreprise. Deux mondes qu’à priori tout oppose, mais qui se sont nourris mutuellement : de financements plus larges pour les artistes, à des gains de créativité et de dynamisme pour l’entreprise et ses salariés.

Je n’ai jamais réussi à porter une seule casquette. J’écris des histoires pour des vidéos, je travaille sur des campagnes de communication, je monte des expositions et des festivals, j’organise des concerts privés… Je suis tout sauf une experte ou une thésarde qui aurait creusé un sujet en profondeur. J’ai cette polyvalence, qui me donne une approche particulière, qui a ses qualités et ses défauts, mais que j’apprécie tout particulièrement.

Comment es-tu arrivée dans le milieu de la mode ?

J’y suis arrivée par un ricochet de hasards. J’aime découvrir de nouveaux sujets. Lorsque l’on m’a proposé d’être la curatrice de l’exposition Look Forward, j’ai tout de suite accepté. J’avais déjà une connaissance de la mode, de par ma formation, mais c’est avec ce projet que je l’ai vraiment adoptée comme un moyen d’expression sociétale.

Comment t’es-tu introduite à la fashionTech ?

J’ai commencé par me nourrir : j’ai repris l’histoire de la mode, j’ai cherché quelles étaient les premières références, le rôle inhérent de l’innovation dans la mode... Je me suis ensuite concentrée sur la fashionTech, la technologie… Ce fut vraiment un long travail d’immersion. Ce n’est que lorsque j’ai eu le sentiment de maîtriser ce territoire que j’ai pu prendre du recul. Je suis alors partie de ce préjugé courant qui fait de la mode un sujet superficiel. Et j’ai décidé de montrer qu’on pouvait au contraire dire beaucoup de choses intéressantes à travers la mode : son niveau social, culturel, économique, son rapport à soi, à l’autre… La société entière est retranscrite dans le vêtement. Et le champ de la fashionTech est en ce point passionnant, car le vêtement est abordé au-delà de sa forme et de sa matière.

© Audrey Wnent
© Audrey Wnent

Entre ces deux expositions sur la fashionTech que tu as mises en place, qu’est-ce qui a changé ?

La ligne globale reste la même, c’est à dire qu’on s’intéresse aux créations de la fashionTech comme à des œuvres et non comme à des vêtements. Plus qu’un lieu de contemplation, le vêtement devient un endroit d’interrogation et de réflexion. La grande nouveauté est le changement d’échelle face au succès de la première édition. Cette année, nous avons plus du double d’espace, avec presque trois fois plus d’œuvres. Nous avons donc un panorama plus large et surtout plus ouvert à l’international avec la présence du Japon, du Brésil, de la Chine ; le festival jouit désormais d’une envergure mondiale.

© Audrey Wnent
© Audrey Wnent

La première partie de l’exposition s’est déroulée à La Piscine de Roubaix, que t’a inspiré ce lieux à l’architecture Art Déco ?

C’est un vrai plaisir que d’avoir pu faire quelque chose dans ce lieu ! La Piscine est un lieu d’une beauté incroyable que je recommande à tous de visiter au moins une fois. Ce musée est très chargé, rempli de statues et de sculptures, donc la première question fut : "Comment réussir à exister parmi cette multitude d’œuvres ?" Mon désir simple était de parvenir à faire coexister l’ultra-contemporain et le classique.

C’est une vraie histoire de tempérament, mais moi la complication et les challenges me donnent plutôt du plaisir. Très naturellement, il y avait ce bassin dans le cœur du lieu et on a eu envie de s’y poser... Je voulais qu’il y ait un jeu visuel entre nos mannequins et les œuvres du musée. Quand le visiteur circulait autour du bassin, le temps d’un instant, les deux mondes se rencontraient et un Apollon fréquentait une Jasna Rock.

En comparaison, pour cette exposition à la Gaîté lyrique, tu as un lieu assez épuré, mais qui a une symbolique forte de par sa spécialisation dans les arts numériques.

Ici on est presque à l’opposé en terme d’environnement. La Piscine est positionnée sur une culture traditionnelle et patrimoniale qui ne s’intéresse pas à l’art numérique habituellement. A l’inverse, la Gaîté Lyrique est un lieu référencé de la culture numérique, habituées aux expositions avec de la technologie. Nous avions ici 800m² pour raconter une histoire, et notre désir fut de travailler sur une scénographie créant une expérience poétique et immersive avec l’agence Clémence Farrell.

© Audrey Wnent
© Audrey Wnent

L’exposition est découpée en quatre sections : vers un corps augmenté, intimité et société, l’impact de l’immatériel et l’engagement environnemental. Peux-tu nous en dire plus ?

Ces sections sont volontairement très sensibles, à l’image de ce que je suis, à la façon dont je regarde le monde. Je me suis inspirée de ma propre expérience de la mode. Il y a le corps, son interaction et son articulation avec soi. Il y a la relation à l’autre, le mouvement de de soi vers la société : c’est la relation intimité et société. Puis on va de nous à l’environnement, avec la question de l’engagement, de la responsabilité. Il ne me restait plus que l’imaginaire. J’ai l’impression qu’au XXIe siècle, l’imaginaire et l’immatériel sont fortement liés. Une fois que j’avais ces quatre sections, il me semblait que rien ne manquait fondamentalement, que la société avait été appréhendée dans son ensemble.

Un coup de cœur parmi les œuvres présentées cette année ?

C’était une fierté d’accueillir Anrealage, parce que c’est un pur créateur de mode. Je trouve que c’est une très bonne nouvelle qu’un créateur de mode qui défile pendant la FashionWeek accepte de venir sur le territoire de la fashionTech. Cela signifie que la fashionTech peut enfin être reconnue comme de la mode à part entière, et non simplement comme quelque chose d’underground ou de geek. Et c’est sans dire que la pièce d’Anrealage est magnifique. Les motifs de ces tenues, blancs en apparence, se colorisent comme des vitraux sous l’effet du flash de nos smartphones. Ça a un côté magique. En prenant la robe en photo, le spectateur rencontre l’œuvre et la capture sur son petit écran, qu’il pourra ensuite garder en souvenir. Un moment privilégié et volé à la réalité...

© Audrey Wnent
© Audrey Wnent

Tu nous a dit que tu étais intéressée par l’aspect artistique du vêtement. Mais pour beaucoup de gens ce lien entre mode et art n’est pas toujours évident. Penses-tu que les vêtements puissent être présentés comme tout autres objets d’art dans un musée ?

Sur cette exposition, nous avons fait le choix de les présenter comme des œuvres d’art en effet. Les mannequins choisis sont assez sobres pour ne pas outrepasser le vêtement. En général, l’éclairage en douche illumine le vêtement et ça s’arrête là. En revanche, si l’on observe le comportement du public, la différence est immédiate car pour lui le vêtement doit avant tout avoir une fonction. La question « A quoi ça sert ? » est donc omniprésente. C’est pourquoi un gros travail a été réalisé avec les médiateurs, afin qu’ils puissent donner au public des armes pour décontextualiser et regarder ces vêtements qui sont plus que des vêtements. Leur faire comprendre que derrière, il y a aussi une histoire, un message, un artiste qui nous parle de sa vision, qui prospecte sur les usages de demain. A l’instant T, certaines pièces sont beaucoup plus intéressantes à penser comme une idée que comme un vêtement.

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Dans les musées de sciences, la mode est à l’interactif, avec le slogan « Il est interdit de ne pas toucher ». Ce modèle peut-il s’appliquer aux expositions de mode ?

Je trouve toujours dommage d’uniformiser les choses. Que ce soit sur les arts numériques ou en général, l’idée de devoir imposer un usage au visiteur est  très frustrant. Il y a des œuvres qui se prêtent à une interaction parce que c’est le désir de l’artiste et d’autres qui demandent une simple contemplation. Typiquement, dans l’exposition, il y a une robe de la marque Qmilch, faite de fibres de lait : cette robe est très simple et totalement inactive mais son processus de fabrication est incroyable. De l’autre côté, on va avoir la Speaker dress de Anouk Wipprecht qui est interactive car son propos le nécessite. Créer de l’interaction en espérant intéresser davantage est une erreur. Prendre son temps, regarder, c’est aussi essentiel. Il y a une différence entre distraction et intérêt, et je pense qu’il faut toujours commencer par le message avant de commencer la mise en forme.

© Audrey Wnent
© Audrey Wnent

La fashionTech bouge beaucoup, comment fais-tu pour rester au courant des dernières nouveautés ?

L’avantage de la fashionTech, c’est que c’est un petit écosystème porté par un groupe d’artistes encore très accessibles. Lors de la première édition, nous avons tissé des liens assez rapidement, ce qui m’a permis d’avoir un rebond assez facile avec eux cette année. Je les incite à m’ouvrir les portes de leur réseau car nous sommes dans une logique d’ouverture et de partage, comme le veut le monde dans lequel on vit aujourd’hui. Parallèlement à ce travail de réseau humain, il y a un gros travail de veille internet que je mène quotidiennement, sur des sites comme Modelab, qui, il faut le dire, est quand même une super source (rires), et des livres comme ceux de Bradley Quinn qui sont toujours très qualitatifs. Et ça me tient à cœur d’aller aussi fouiller les arts numériques et d’autres champs d’application, pour trouver d’autres créations qui peuvent enrichir la fashionTech.

Pour finir, quelle est ta vision de la fashionTech actuelle et comment l’imagines-tu dans dix ans ?

Ce qui m’intéresse dans la fashionTech, ce que j’ai vraiment aimé en découvrant ce monde, c’est le bouillonnement de ce territoire. On y rencontre des artistes venus de tout horizons : des makers, des designers, des bidouilleurs, des ingénieurs… ils travaillent en collectif et ont vraiment envie d’inventer des choses. C’est à la fois un reflet de notre société, dans la logique du co- et de l’opensource, et à la fois, c’est très spécifique à eux parce qu’il n’y a pas encore d’histoire de la fashionTech. L’histoire de l’art contraint le champ des possibles ; lorsqu’un peintre fait un trait bleu, il est obligé de se demander si quelqu’un d’autre ne l’a pas déjà fait. Dans la fashionTech, personne ne se juge. Il n’y a pas de complexes car il n’y a pas encore de référence, de sacralisation, de dogmes.

A long terme, cela m’intéresse peu de savoir si la fashionTech va devenir un phénomène d’usage appliqué à des vêtements de marque. C’est le côté purement artistique qui m’interroge. J’espère surtout voir ces artistes talentueux devenir des références dans le milieu de l’art contemporain et de la mode. Des talents comme Behnaz Farahi, Anouk Wipprecht ou Clara Daguin par exemple sont des merveilles ; je pense qu’elles peuvent rester dans l’histoire.

Le site d'Anne-Sophie : https://www.asberard.com/


jacques leroux

Entreprendre dans la Fashiontech : échanges avec Jacques Leroux

Jacques Leroux, délégué de la filière mode et design de la Chambre de Commerce et d'industrie (CCI) d'Île-de-France, nous a reçus dans leurs nouveaux locaux, rue Yves Toudic.

Lors du dernier Salon Traffic, nous avions commencé à échanger sur l'écosystème parisien, et j'ai découvert une personnalité bienveillante, soucieuse de la mise en valeur d'un écosystème mode en pleine mutation.

Poussés par ce premier échange, nous voulions aller plus loin dans notre conversation, afin de connaître la vision de Jacques Leroux,  qui a mis la création au cœur de sa carrière.

Bonjour Jacques, pourrais-tu tout d’abord nous parler de toi et de ton parcours professionnel ?

J’ai initialement une formation scientifique, notamment comme ingénieur avec une spécialisation en matériaux. Ensuite, en 1984, je suis rentré chez Roger-Tallon, un des plus grands designers français.

J’ai travaillé plus tard dans l'ingénierie de grands projets (Cité des Sciences et de l'Industrie, Grande Arche de La Défense), l'industrie (Valéo), puis me suis orienté vers le développement économique des territoires, notamment de la Technopole d’Angers, puis Paris Développement.

J’ai enchaîné toujours en collectivité locale à Cergy. Et, il y a 9 ans, j’ai intégré la Chambre de Commerce et d’Industrie de Paris pour les industries créatives, plus particulièrement sur la mode, le design et les métiers d’art.

En ce qui me concerne, j'ai toujours oscillé entre deux univers : la création et l'aspect scientifique. On peut dire que je suis un créatif qui a mal tourné !

Justement, quel est le rôle de la  CCI concernant les thèmes mode et design ?

Cela va être le moment institutionnel de l'interview et je m'en excuse par avance 😀.

Tout d’abord, nous avons réalisé une cartographie des aides spécifiques aux métiers de la création, qui permet aux jeunes talents de naviguer au travers d'une administration parfois complexe.

Je suis également en lien avec quatre de nos écoles plus particulièrement centrées sur les industries de la création :

  • La Fabrique, l'école des métiers de la mode et de la décoration,
  • Les Gobelins, école de l'image,
  • Ferrandi, l'école de la gastronomie,
  • L’ISIPCA – Parfum, cosmétique, arôme

Du fait de mon parcours dans l'ingénierie et l'industrie, j'essaie de jouer un rôle de "passeur" en d'autres termes ; de rendre "poreux" les échanges entre écoles et formations.

Enfin, à la CCI, nous instruisons aussi les dossiers pour la labélisation des Entreprises du Patrimoine Vivant (EPV).

Pour terminer, le rôle de conseil de la CCI est central sur trois aspects :

  • Les statuts (pour la création d'entreprise),
  • Les aides publiques (crédit impôt collections et métiers d'art par exemple),
  • L’export (avec des experts généralistes et spécialistes par pays).

Pour finir, nous sommes également en charge de la transmission des entreprises lorsque le dirigeant souhaite reprendre ou céder et sur l’information juridique.

Jacques Leroux
Symposium Paris & New-York

Jacques, depuis 9 ans, tu as vu l’évolution de l’écosystème Mode avec notamment l’arrivée du digital, qu’as-tu constaté ?

En 2015, j’avais donné une conférence sur la Fashiontech, que j’avais intitulée « Je t’aime moi non plus », je pense que nous pouvons commencer à échanger à partir de là.

En effet, pour moi, mode et technologie s’apparentent à un oxymore. En d’autres termes, deux mots qui devraient s’opposer, mais qui en réalité se complètent.

Je vais donc développer cette idée en partant de la Mode. Celle-ci s'organise comme une filière très structurée, centrée sur l’équipement de la personne avec un univers émotionnel fort et donc par nature irrationnelle. Tandis que les technologies se caractérisent par un ensemble de moyens, outils et procédés multisectoriels, donc fortement rationnels.

Ce qui les rassemble, ou plutôt complète, provient de la temporalité. Ainsi, les technologies ont une durée de vie faible, alors que la mode s’inscrit sur des temps plus longs. J’évoque plutôt le concept de marque.

Les technologiques ont la particularité d'être diffusantes. Aujourd’hui, la plupart des innovations technologiques de la mode viennent d’autres secteurs (comme l’automobile pour les vestes chauffantes qui proviennent de sièges de voiture).

Un seul bémol : l'intégration technologique ressemble parfois plus à un gadget. Par exemple, intégrer de la LED dans un vêtement, parfait, mais pour quoi faire, pour quel usage ?

Pour moi, c’est du buzz de pacotille. Et, je pèse mes mots !

Tu as accompagné de nombreux créateurs dans la création de l’entreprise et leur développement, comment cela se passe-t-il ?

Généralement, le créateur se focalise sur le résultat, alors qu’à mon humble avis, le process (la manière dont il conçoit le produit) s’avère essentiel.

Aujourd’hui, l’entrepreneur doit avoir une vision globale et raisonner en complémentarité. Ainsi, il doit savoir absolument « bien » s’entourer afin de se concentrer sur ses qualités, notamment la création.

Le numérique a bouleversé les univers créatifs au sens large du terme, sur le secteur de la mode quel est ton sentiment sur le sujet ?

Celle-ci a été impactée sur toute sa chaîne de valeur (création, production, distribution). Néanmoins, elle reste juste un outil et elle ne doit pas occulter l’ADN de la marque.

En d'autres termes, il convient de savoir qui on est et de garder le cap !

Avec le mythe de la start-up, j’ai vu des croyances émerger comme celui d’une croissance rapide et l’internationalisation au bout de 6 mois. Alors que, dans les faits, une marque se construit sur la durée. La ténacité devient une vertu essentielle.

Mon premier conseil aux créateurs est de savoir dire NON, et, deuxièmement, de s’inscrire dans le temps. Ainsi, les fonctions éditoriales et artistiques doivent redevenir centrales.

En outre, je reste fasciné par la fraîcheur et le sens de la créativité de ces jeunes talents. Néanmoins, le point négatif provient des financements en France qui sont complexes et dont souvent le créateur se retrouve démuni.

Par voie de conséquence, les talents se dispersent dans la recherche de fonds au lieu de créer. Ce qui est leur vrai métier.

L’écosystème parisien mode détient une singularité, comment pourrais-tu la définir ?

À Paris, nous détenons un écosystème unique par le fait que nous possédons toute la chaîne de valeur des ingrédients de la filière mode.

En amont, les écoles, les sièges des grandes entreprises et les stylistes cohabitent. Et, en aval, le retail pour la diffusion. Enfin, entre les deux, les salons procurent un rayonnement à l’international.

En d'autres termes, je vois qu'ici, à Paris, les jeunes créateurs peuvent prototyper rapidement. La concentration de moyens et de talents est, dans ce sens, singulière.

Je prendrais comme exemple L’École Boule qui n’a pas de comparaison dans le monde. En effet, elle mêle la création et l’exécution. Ainsi, les élèves se forment à la menuiserie, l’ébénisterie ou la bijouterie, mais également à l’histoire de l’art, la sémiologie et la philosophie.

Paris Mode peut être qualifié de cluster sur les industries créatives.

Et, notre rôle à la CCI, et particulièrement le mien, est de rendre poreux, perméable, des disciplines et métiers qui n’ont pas vocation à la base à interagir ensemble. Il faut que cela devienne natif.

Jacques Leroux
Symposium Paris & New-York

Nicolas Colin, un des fondateurs de l’incubateur The Family a développé le concept de multitude, sur le fait qu’aujourd’hui grâce au numérique, nous pouvons nous adresser à tous, de manière individualisée, et nous avons observé que pour le secteur de la mode, une tendance du sur-mesure de masse commence à émerger, quel est ton avis ?

D’autres secteurs l’ont expérimenté avant la Mode, comme l’automobile qui customise presque entièrement ses véhicules. D’ailleurs, aujourd’hui, ils ne se définissent plus comme constructeur de voiture, mais comme assembleur de véhicules.

Cela m’évoque le livre de Pirandello « Une personne et cent mille » dans lequel le protagoniste principal Vitangelo Moscarda traverse une crise identitaire. Et, son salut vient d’une prise de conscience où pour lui, il convient de vivre d’instant en instant et renaître perpétuellement. Un peu comme la génération des millenials qui vit l’instant présent et souhaite vivre de nouvelles expériences de manières perpétuelles.

La mode doit répondre à ce défi.

Le digital vit une nouvelle révolution avec l'Intelligence Artificielle et le deep learning, comment les créateurs peuvent s’en saisir ?

Le créateur devra affirmer son point de vue. Dans cette optique, la direction artistique restera comme le dernier bastion à ne pas céder aux intelligences artificielles. En effet, celles-ci restent et resteront uniquement une aide à la décision.

Ainsi, l’artiste assumera et revendiquera ses choix en dehors du consensus.

Cela nous renvoie toujours et encore à la notion de désir, qui ne peut apparaître dans quelque chose de mou. La radicalité permet d’affiner un propos et d’envisager une vision du monde alternative.

Avant de se quitter, j’aurais aimé connaître ton sentiment sur les valeurs que la jeune création mode doit porter ?

En premier lieu, leur attitude doit combiner un improbable mélange d'audace et de cohérence ; tout cela en se considérant comme un ensemblier des ressources/talents de son environnement, qu'il leur faut connaitre pour s'en inspirer, les mettre à contribution.

Ainsi, comme pour un tabouret, les jeunes créateurs doivent s’appuyer sur trois fondements :

  • La création (l'audace),
  • L’exécution (la cohérence),
  • Faire-Savoir (on est dans un monde connecté où on n'existe que si on "émet").

Enfin, il convient d’être juste. Dans tous les sens du terme...