Nicolas Lecourt Mansion : Couture et transgression sans concession.

On l'a souvent répété, on ne saurait considérer l'innovation dans la mode comme la seule résultante d'une injection de technologie ou de formes venues d'un futur incertain. Parfois innover s'apparente plutôt à un combat, une lutte pour faire bouger les lignes, changer les mentalités et se tenir debout dans les habits que l'on a décidé de porter. Rencontrer Nicolas Lecourt Mansion c'est se souvenir de cela, de cette conception de l'innovation. C'est ce souvenir que ceux qui font avancer la mode, ne le font pas avec des applications. Ils le font avant tout en se souvenant du pouvoir éminemment social et politique du vêtement. Ils le font avec la conviction que cette carte d'identité textile n'est pas juste là pour enrichir certains ou accroître la popularité d'autres mais bien pour donner de la lumière à ceux qui sont maintenus dans l'ombre et auxquels on refuse le droit du verbe public. Innover nécessite de connaître parfaitement les limites à dépasser et les codes à transgresser. Sans cela, il ne reste que des coups d'épée dans l'eau.

Nicolas Lecourt Mansion fait des vêtements pour tous. Mais pas de ces vêtements informes et gris, sans âmes qui gomment la personnalité, la sexualité et l'histoire. Il crée pour ceux qui veulent porter haut et fort les couleurs de leur esprit et de leurs convictions. Il le fait avec la grâce des vrais amoureux du vêtement, les doigts chargés de l'histoire d'un artisanat qui disparaît sous la pression d'un système fou et la tête pleine de ces réflexions profondes sur le sens de nos actes et de nos choix. Cela manque parfois si cruellement dans la mode que notre interview s'est muée en une conversation passionnée et passionnante.

Modelab : Bonjour Nicolas, merci de nous accorder un moment,  peux-tu te présenter ?

Nicolas Lecourt Mansion : Je m'appelle Nicolas Lecourt Mansion, j'ai 25 ans et je travaille à Paris dans l'atelier Hall Couture. Je fais des vêtements pour "flamboyant people". J'aime l'idée d'habiller les gens qui expriment leur personnalité à travers le vêtement, et ce au-delà de la théorie. Je ne cherche pas des gens qui soient dans la posture mais qui comme moi aient un rapport au vêtement qui influe sur leur bien-être.

M : Justement comment décrirais-tu ton rapport au vêtement ?

NLM : Tu vois par exemple aujourd'hui je porte des chaussures plates et je déteste ça. Je suis dans l'inconfort, ce n'est pas vraiment moi.  J'aime les couleurs, les formes qui mettent en valeur. Cependant je n'élude jamais la question du confort (mais ça ne m'empêche pas non plus d'aimer les corsets...).

M : Tu portes des vêtements qui ne semblent pas venir du vestiaire masculin, serais-tu le premier exemple de ce que laisse transparaître ta marque : le vêtement pour tous ?

NLM : Je n'aime le fait de "genrer" les vêtements. Je trouve qu'on attribue souvent les genres de manière injuste. Je n'ai jamais vraiment compris pourquoi des vêtements conçus sur un buste féminin ne pouvaient pas "in fine" habiller un corps d'homme. Si la taille est bonne, pourquoi mettre une limite? Pourquoi réserver les tailles cintrées et les manches ballons aux femmes ? En terme d'identité et de trans-identité il est difficile pour la communauté transgenre de se retrouver dans ce terme de vêtements genrés. La garde de robe est extrêmement importante car elle fait partie de l'idée de transition que l'on met en image. Je veux garder l'idée que les vêtements n'ont pas de sexe. Je vois une réduction dans le fait créer un département homme, un département femme, un département transgenre. Je fais des vêtements que chacun peut porter comme il le souhaite et quand il le souhaite. Ce sont les racines de ma création.

Nicolas Lecourt Mansion

M : Ce qui est vraiment intéressant dans ta démarche c'est que pour une fois le vestiaire s'ouvre réellement aux deux sexes et à tous les genres. Habituellement, les marques se contentent d'un passage du "masculin" vers le "féminin". Ici le champs des possibles est totalement ouverts.

NLM : Selon moi c'est une manière détournée de poser la question de pourquoi les hommes se censurent autant dans leur vestiaire. En en parlant autour de moi je me suis rendu compte que cette question interpellait énormément. Mon ancienne stagiaire Juliette a fait sa collection de diplôme sur la virilité par exemple. Le rapport au vêtement que ce concept engendre ainsi que que tout l'imaginaire et les références iconographiques qui en découlent frustre et questionne à la fois. De mon point de vue, les théories du féminin ou du masculin, si tant est qu'elles existent, reste des théories et appartiennent dès lors au monde des concepts. À partir de là, pourquoi les gens adhèrent à une idée codifiée qui n'est qu'un reflet socio-politique d'une culture à un instant donné. Je pense qu'en 2018 on est bien moins évolués de ce point de vue qu'à certaines périodes de notre histoire.

M : Il suffit de remonter à quelques siècles...lorsque l'on regarde les vêtements de cour des siècles passés, les hommes n'avaient pas froid aux yeux ! On était même dans la surenchère des formes, des couleurs, des matières et des détails.

NLM : Exactement ! À la différence qu'aujourd'hui la flamboyance n'est plus réservée à une élite. Chacun peut décider de s'habiller comme il le souhaite. Or le vêtement c'est quand même la première chose  que l'on remarque chez une personne, la forme, la coupe, les couleurs...je trouve dommage que les gens se restreignent et ne s'emparent pas de toutes les possibilités offertes par notre époque car c'est la première chose que l'on transmet... Transmettre une idée, un sentiment ne dépend pas d'un corps, d'un sexe ou d'un genre. C'est pour cela que je crée des vêtements avant tout pour des corps, pour des êtres humains, pour des personnes.

Nicolas Lecourt MansionM : Qu'est-ce qui t'a amené à cette réflexion ? Fais-tu de la mode pour défendre un point de vue ou bien est-ce le fait de se confronter à la création d'un vêtement au cours de tes études ou de ton parcours professionnel qui a déterminé ton cheminement? 

NLM : J'ai moi-même le sentiment de ne rentrer dans aucune case. Ce n'est pas la mode qui a développé ça. Je crée par rapport à ce que je ressens et que je connais, or je vis tous les jours avec l'envie d'exprimer ma personnalité en toute liberté et je suis parti du principe que je ne devais pas être le seul. Ce type de personnalités exubérantes, entières, hautes en couleur m'inspirent et nourrissent ma création. Bien souvent je retrouve ce type de positionnement face au monde dans les communautés à la marge, alternatives, underground. J'ai par exemple été totalement absorbé par un documentaire comme Paris is Burning. Je suis nourri par ce que l'on cache ; la communauté gay noire, la communauté transgenre. J'essaie de mettre en lumière des choses que l'on met dans des cases, que l'on catégorise pour souvent mieux les stigmatiser. On impose une norme en rejetant ce qui ne rentre pas dans le sytème de plus grand nombre.NLM :

M: Cela rejoint et irrigue d'autres combats comme le féminisme, la transphobie etc...

NLM : Oui, c'est la même idée. On normalise pour invisibiliser des situations ou des choix de vie. Mais qui sommes nous pour dire à quelqu'un "ne t'habille pas comme cela ce n'est pas correct", pour invectiver un homme qui fait le choix de sortir maquillé ou simplement de porter les cheveux longs, pour interdire à une femme trans ou cis de s'habiller simplement selon son goût ? L'arbitraire ne devrait pas avoir une telle place, et à mon échelle je le refuse dans mes créations.

M :Revenons à ta marque, quand as-tu eu l'idée de la créer ? Comment s'est-elle montée ?

NLM : J'ai créé ma marque l'année dernière et j'ai fait ma première présentation lors d'un défilé en février. Je gère tout seul avec des stagiaires mais ej cherche à m'entourer, cela est nécessaire.

M :Comment définirais-tu ton produit? Est-ce de la corseterie ? De la robe de soirée ?

NLM : C'est un peu de tout ça avec une forte identité couture. Il y a beaucoup de travail à la main, de matières délicates et fragiles ; satin de soie, dentelle de Chantilly en soie, agneau plongé, crêpe de Chine en soie... c'est beaucoup de travail. C'est très soirée même pour le tailleur, il y a beaucoup de ponts avec la lingerie.

M : Au niveau du modélisme, lorsque tu crées, tu penses à un corps féminin ou à un corps masculin ? Parce que tu travailles sur de la bonneterie de la corseterie mais tu t'adresses à tous, comment mets tu au point tes modèles ?

NLM : Je drape sur des Stockman femmes, je travaille donc sur un buste féminin. Je moule et fait mon patronage mais ensuite je l'adapte sur qui veut. J'ai dans l'idée d'élargir ma collection en travaillant également sur un Stockman homme et de voir ensuite comment jouer avec cela.

M :En terme de tailles, tu montes jusqu'à des mensurations d'hommes pour chaque modèle ?

NLM : Je fais du sur-mesure donc chaque modèle est réalisable pour quiconque le choisit. Pour l'instant je ne fais pas de prêt-à-porter surtout parce que je manque de mains pour les gradations mais si je devais le faire, j'offrirai le plus large panel de choix possible en terme de taille.

M :C'est sûr que souvent la taille est  la première forme de discrimination dans la mode...

NLM : Je ne vois pas où est la satisfaction d'habiller un corps mince et facile à mettre en valeur parce que conforme aux attentes prédéfinies d'une société. Je préfère des corps multiples avec des aspérités. On ne peut pas habiller que des filles qui ont 17 ans qui font 1m80 et qui font du 34/36 ! Pourquoi imposer des standards alors que la mode a le pouvoir de transgressions (a priori) qui peut permettre de dépasser les codes?

Nicolas Lecourt Mansion

M : Qui achète et porte tes créations ?

NLM : On ne va pas se mentir, je fais des pièces très niche et difficiles à porter au quotidien. Cependant même si j'adorerais croiser des gens dans la vie de tous les jours habiller en Nicolas Lecourt Mansion, je suis attaché à garder de petites séries. Je veux maintenir le caractère artisanal de ma production et le fait qu'en achetant chez moi, mon client ou ma cliente achète quelque chose d'unique.

Je trouve que l'industrie de la mode produit trop et en dépit du bon sens. Nous n'avons pas besoin d'un tel turn over, d'une telle production qui n'est même plus saisonnière ! D'autant que cela pose d'énormes problèmes écologiques ! On nous assomme avec le problème de la fourrure qui est le premier matériau utilisé pour faire des vêtement dans l'histoire de l'humanité alors que c durable et imputrescible, alors que personne ne pose la question du polyester. On marche sur la tête. Je ne parle même pas de l'effet de l'industrialisation de la mode et du luxe qui nous pousse à des paradoxes absurdes. On vend comme de l'artisanat des produits manufacturés...

Pourquoi faudrait-il être toujours dans le jeu de "hiver/été"? Azzedine Alaïa nous a montré que l'on pouvait innover et augmenter ses propres modèles tout au long d'une vie. Rien n'est plus tourné vers le vêtement. La collection et le défilé sont là pour faire vendre de la cosmétique. Et derrière tout cela l'artisanat disparaît.

M : Comment vois-tu la rencontre entre l'ancien et l'innovation ?

NLM : J'ai fait imprimer en 3D les talons de ma première collection avec deux garçons qui étaient dans mon ancien atelier (Grogamins). On a modélisé une coque que l'on est venu appliquer sur des talons existants. C'était une sorte de bijou en 3D amovible. C'était top. Concernant la découpe laser, je travaille avec Cutter Design et aujourd'hui on a tellement de possibilités ! On peut aller tellement loin en précision...

Cependant une machine ne peut pas avoir le toucher d'une main qualifiée. Ne serait-ce que pour faire du biais, c'est l'expérience de la main qui enseigne le tombé du tissu, son toucher. Faire un vêtement c'est découvrir l'évolution du tissu sur un corps.

M : Et on ne parle même pas des différence de mains...

NLM : Oui c'est comme de l'écriture ou du dessin, en regardant bien aucun des vêtements que nous portons n'est identique. Chacun porte la trace de celui ou celle qui l'a fait. Et ça souvent ceux qui veulent standardiser et  industrialiser la mode l'ignorent ou l'oublient.

M : Un mot de la fin ?

NLM : Il faut avoir une conscience de l'innovation, ne serait-ce que pour nous prémunir que de notre instinct de destruction. Trouver des alternatives de remplacement n'est pas un vain mot lorsqu'il s'agit de l'humain et de la mode...

 

 

Retrouvez le travail de Nicolas sur son site et son Instagram et prochainement lors de l'évènement des FashionTech Days de Roubaix.

Nicolas Lecourt Mansion


Mazarine

Lignes épurées, matières soignées, co-création revisitée, rencontre avec la marque Mazarine.

Mazarine, marque parisienne de prêt-à-porter féminin propose "des silhouettes désinvoltes et réfléchies aux esthétiques structurées" utilisant des "matières couture issues de maisons françaises, italiennes et japonaises" pour une "production française". Lauréate du Grand Prix de la Création de la Ville de Paris 2015 et membre de la Fédération de la Haute Couture et de la mode et de la Fédération du Prêt-à-Porter, résidente pour la cinquième saison du Designers Apartment, la marque Mazarine a été crée il y a deux ans et demi par Hélène Timsit et Quentin Poisson. Son nom est une référence à la bibliothèque Mazarine et au fait que les collections s'inspirent de livres ou de films classiques parmi les grands classiques. Comme un bon film de Buñuel, Mazarine révèle le charme discret d'un vêtement bien fait et démontre que l'on peut allier technologie, savoir-faire et couture sans habiller des cosmonautes.

Si de prime abord Mazarine semble proposer des pièces minimalistes et sobres, rien n'est moins sûr lorsque l'on s'attarde à discuter avec Hélène Timsit qui en est la créatrice. Sous ses airs de jeune fille sage Mazarine cache une audace et un caractère bien trempé ainsi qu'une vision de la mode et de son commerce à contre courant de la frénésie ambiante et des coups de bluff marketing. Sans effet de style, cette encore jeune marque propose une vision simple du vêtement et de la mode sans tomber dans le travers du simplisme. Comme quoi sobriété ne rime sûrement pas avec banal. Rencontre avec la discrétion faite marque.

 

Mazarine

 

Modelab : Bonjour Hélène, merci de nous accorder un moment en cette période Designers Apartment, peux-tu pour commencer nous parler de la genèse de Mazarine ?

Hélène Timsit : Ce n'était pas une idée très structurée au départ. Elle était là dans un coin de ma tête mais elle a mis du temps à germer et à se concrétiser. Et puis on n'ose pas vraiment, on se dit que cela va être compliqué, que l'on va avoir besoin de beaucoup d'argent... Et finalement un jour j'ai fait une petite collection, et une fois cette petite collection réalisée, on s'est dit qu'il fallait en faire un shooting, et puis comme le shooting était réussi,  on s'est dit qu'il faudrait essayer de vendre, et une chose en entrainant une autre je ne me suis plus arrêtée. Je pense que si on réfléchit trop on ne se lance jamais.

M : Ce serait ton conseil pour un créateur sur le point de se lancer ?

HT : Non pas vraiment, je lui dirais de peser le pour et le contre et de surtout trouver de l'argent car on en dépense à chaque étape et souvent dans des proportions que l'on imaginait pas (rires)... En ce qui concerne Mazarine nous avons la chance d'avoir un réseau très actif et aidant dès le départ. C'est un peu cet esprit "bande de potes" qui nous a lancé. Nous avons ensuite eu la chance d'intégrer Designers Apartment (dirigé par Patricia Lerat) et de pouvoir ainsi toucher les acheteurs et la presse. Mais avant cela, il faut bien s'entourer

M : Mazarine est une marque qui semble accessible et  proche de sa clientèle, comment avez-vous construit cette image ?

HT : Les réseaux sociaux sont de gros facteurs de connexion entre acheteurs, consommateurs et marque, ce n'est pas nouveau. Nous les utilisons comme un point de contact avec les gens avec qui nous aimerions travailler, ceux que nous aimerions habiller tout en nous dégageant de l'image de la marque de mode distante et inaccessible. L'intérêt d'une petite marque c'est de pouvoir échanger avec elle en direct. Notre avantage a toujours été la proximité dès nos premiers pop-ups. Au-delà de vendre cela nous a permis de rencontrer les gens qui portent vraiment les vêtements Mazarine et adapter nos collections en fonction de leur perception, de leurs remarques ou tout simplement de leurs coups de coeur. Sans ça, j'ai le sentiment que l'on reste un peu enfermé dans sa tête avec ses dessins. C'était vraiment important pour nous de comprendre ce que venaient chercher ces femmes car même si ce ne sont que des vêtements, les vêtements disent et racontent toujours quelque chose des gens qui les portent. J'estime que c'est important pour un créateur d'avoir le dessous des cartes.

M: Et donc que ressort-il de ces échanges ? Qui est la femme Mazarine ?

On a cherché longuement LA bonne réponse à cette questions mais en fait il n'y en a pas. Elle n'est ni une working girl, ni une femme fatale, ni un Tom boy, ni une Lolita... elle est changeante, et prend un peu de tout partout. En fait c'est une femme normale et dans la vraie vie les femmes ne sont pas juste des catégories. La femme Mazarine n'échappe pas à la règle.

Après nous savons qui nous habillons, mais c'est très divers. Notre clientèle va de 25 ans à 77 ans et nous en sommes très fiers car cela regroupe un panel élargi et différentes approches de la consommation du vêtement. D'ailleurs nos clientes plus âgées reproduisent ce que leurs mères et leurs grand-mères faisaient pour dénicher leurs vêtements, elles viennent nous voir pour un achat personnalisé, localement produit, avec un rapport direct. Cela fait une belle analogie avec notre volonté d'impliquer la cliente dans le processus d'achat via la possibilité de co-création. Sans avoir la prétention de nous mettre au même niveau d'artisanat que les couturières, nous souhaitons mettre au centre de la marque la notion d'échange en réel. Elles viennent chercher ce contact et le conseil.

M : Ces femmes ne sont pas de la génération Instagram... et pourtant elles vous ont trouvés !

HT : Oui et cela fait mentir l'idée qui veut qu'Instagram soit aujourd'hui la règle pour se lancer. Nous les avons rencontrées sur des showrooms, des pop-ups et elles nous permettent de découvrir une autre forme de clientèle, moins dans l'instantanéité. Elles sont exigeantes mais justes et bienveillantes.

Mazarine

M : Comment Mazarine s'inscrit dans l'innovation dans la mode selon toi ?

HT : On s'est vite intéressés à la digitalisation de notre modèle. Dans le prolongement de notre rapport de proximité avec la clientèle, nous proposons des collections capsules à nos clientes sur la base de la personnalisation. Mazarine s'était lancée sur l'idée de co-création mais il s'agissait d'une autre approche à un niveau d'implication différent. Pour faire de cet aspect de notre marque quelque chose de vraiment impactant et de "scalable", la digitalisation devait entrer en ligne de compte. Pour ce faire nous développons un projet depuis plusieurs mois avec l'entreprise Miximaliste.

M : Peux-tu nous en dire davantage ? Comment cela fonctionne-t-il ?

HT : Nous leurs envoyons des patrons digitalisés. À partir de cela et d'échantillons de tissus de format A4, ils parviennent à recréer le vêtement en 3D. Ils peuvent ensuite l'animer puis le présenter en réalité augmentée et en réalité virtuelle.

Grâce à cela nous économisons des budgets de prototypage et nous pouvons présenter à nos clientes un aperçu de ce donnera leur pièce personnalisée après réalisation. En effet la projection mentale que nécessite la co-création est parfois un frein au passage à l'acte d'achat. La pré-visualisation est la clef. Grâce à Miximaliste on parvient à un rendu très qualitatif. Nous devrions pouvoir révélé la version bêta d'ici novembre. C'est un service supplémentaire mais c'est aussi un vecteur de lien et la possibilité d'avoir un feed back sur les goûts de nos clientes. Avoir une idée forte, une identité forte n'empêche pas prendre en compte l'avis de celles qui portent nos pièces.

L'idée est vraiment de faire rentrer la cliente dans le studio avant la production pour faire des pièces fortes, des pièces personnelles et pas un simple ajout de broderies ou un agencement de couleurs. Si elle a le sentiment d'être une cliente couture, qu'elle passe de l'autre côté du miroir, donne son avis et participe à l'élaboration d'une partie d'une produit selon ses directives, notre travail est accompli. C'est une forme de retour aux sources de la mode. Lorsque que le vêtement s'élaborait avec un artisan et que l'on ne se contentait pas seulement d'entrer dans une boutique pour attraper ce qui s'amoncèle sur les cintres.

 

À l'heure où les marques courent après le temps et la visibilité, il est bon de voir que certains prennent un chemin plus sinueux mais à contre courant de la plupart des travers du système de mode actuel. Il est heureux de constater que l'on se préoccupe aujourd'hui de faire des collections "à taille humaine" sans boulimie frénétique de tissu et de pièces, que de jeunes marques savent trouver le chemin de toutes les générations et renouent avec d'anciennes valeurs liées à conception raisonnée du vêtement.

Non pas que tout ait été meilleur avant ou que Mazarine se repaisse d'une nostalgie opportune. Il s'agit pour cette marque de retrouver la simplicité du lien, du temps et du savoir-faire. Puisse-t-elle faire des émules.

Retrouvez Mazarine sur Instagram : mazarine_paris et sur leur eshop www.mazarine.paris.


Quoï Alexander

Quoï Alexander : la mode à la croisée de l'art.

La semaine de la mode est toujours l'occasion de belles découvertes en matière de créateurs. Celle de septembre 2018 n'aura pas échappé à la règle. Pour entamer notre série focus, nous vous proposons de découvrir le travail de Quoï Alexander, présent sur  Designers Apartment, le showroom dédié à la jeune création placé sous l'égide de la Fédération de la Haute Couture et de la Mode et dirigé par Patricia Lerat, fondatrice et CEO de PLC Consulting, qui déniche et accompagne depuis une vingtaine d'années de jeunes designers talentueux.

Échanger avec Quoï Alexander c'est avant tout se rappeler qu'en matière de création il n'y a de règle que l'instinct. C'est également comprendre que les lignes entre les différentes disciplines sont mouvantes et que de tracer sa propre trajectoire peut s'avérer à la fois périlleux et payant. Que l'artisanat ancestral peut venir nourrir une création contemporaine. L'indépendance est mère de toutes les audaces. Les talents bruts tels que Quoï ne se rencontrent que très rarement et sont souvent inclassables. Tant pis, leur voie n'appartient qu'à eux mais trouve toujours le chemin de nos âmes de passionnés.

 

Quoï Alexander

 

Modelab : Bonjour Quoï, peux-tu te présenter et nous résumer ton parcours ?

Quoï Alexander : Je m'appelle Quoï Alexander, je suis originaire de Californie mais j'ai étudié à la Central Saint Martins de Londres et j'en suis sorti diplômé en 2014. Je suis ensuite arrivé à Paris où j'ai travaillé un temps pour Chanel.

M : Que faisais-tu pour Chanel ?

QA : Je travaillais au département des tissus et matières et j'occupais de projets spéciaux. On développait des échantillons exclusifs et des prototypes pour Karl (Largerfeld) pour lui permettre de faire ses recherches d'inspiration. Nous étions vraiment au tout début du process  de collection.

M : Et cela te plaisait de travailler pour une telle maison ?

QA : C'était vraiment une expérience plaisante mais j'ai réalisé par la suite que je voulais  faire les choses pour moi et créer mes propres pièces. C'était ce qui m'apparaissait être le plus important dans la vie. Je n'avais pas vraiment d'argent ni de plan établi mais je me suis lancé et j'ai commencé à travailler seul. Heureusement pour moi, j'ai rapidement eu l'opportunité d'être sélectionné par Designer Apartment qui est un formidable showroom pour débuter et j'ai pu bénéficié de l'aide de la Fédération de la Haute Couture et de la Mode, du DEFI Mode  ainsi que de l'accompagnement de Patricia Lerat. J'ai ainsi pu me construire et grandir pas à pas.

M : Avais-tu entendu parlé de la Fédération de la Haute Couture et de la Mode, du DEFI et de Designers Apartment avant ?

QA : J'ai commencé par un showroom londonien qui avait une antenne à Paris, où j'ai rencontré Clarisse Reille (présidente exécutive du DEFI Mode) qui m'a ensuite présenté Patricia Lerat (experte mode et jeune création depuis 20 ans à Paris, fondatrice de l'agence PLC consulting et project manager pour Designers Apartment). Elle est venue directement chez moi, dans mon appartement qui était à l'époque aussi mon atelier. Elle a aimé mon travail, m'a coaché et m'a aidé à développer la marque. C'était il y a 4 ans. Deux ans plus tard je faisais mes premiers pas à Designers Apartment.

Quoï Alexander

M : Est-ce que cette édition de Designers Apartment a été fructueuse pour toi ?

QA : Eh bien, j'ai vraiment acquis la certitude que mon produit est très "niche" (en français) ! (rires)

Cependant j'ai beaucoup appris sur ma collection, les clients de ma marque et la perception que les gens ont de mon travail. Et c'est très précieux. Certains reviennent d'une année sur l'autre. Je sais que la vente d'une collection est un enjeu crucial pour une jeune marque et nous luttons tous chacun à notre niveau mais après cette édition je suis plutôt optimiste.

M :  Tiens-tu compte de l'avis des acheteurs et des retours qu'ils te font sur la collection au moment de penser à la suivante ?

QA : Pour être honnête, cela me pousse à privilégier encore plus la création et rechercher des projets encore plus spécifiques. Peut-être que la prochaine collection s'éloignera davantage du prêt-à-porter et se placera plutôt du côté de la pièce unique. Je pense que me présenter comme un designer qui fait du prêt-à-porter ne me correspond pas vraiment. Les gens sont beaucoup plus réceptifs lorsque je fais un évènement spécial, hors du calendrier officiel. Lorsque par exemple je présente une dizaine de paires de chaussures que j'ai conçues ou même des meubles.

M : D'où te vient cette pluridisciplinarité ? 

QA : Je pense que ce sont mes études. Lorsque j'étudiais en Californie je suivais les cours de sculptures. C'est par là que j'ai commencé. La mode est en fin de compte arrivée un peu par accident. Je pense que je suis avant tout un artiste tri-dimensionnel. C'est ce qui fait le lien. Je tiens à ce statut d'artiste pluridisciplinaire et même si je sais que je veux continuer à faire de la mode, cela prend énormément de temps. Il faut donc que je m'adapte et que je produise plus lentement, de plus petites collections.

M : Qu'est-ce qui t'a amené à la mode en particulier ?

QA : J'ai grandi dans une famille d'artistes. Ma grande soeur a une compagnie de danse à New-York, ma petite soeur est actrice, mes parents se sont rencontrés dans une école pour acteurs. Depuis tout petit je suis intéressé par les arts visuels. La mode représentait pour moi une combinaison entre la danse, le théâtre, la sculpture, la peinture et la performance. Tout ce qui me parle se retrouve dans la mode. Le plus de la mode c'est qu'elle se nourrit également d'anthropologie et de culture. C'est également un reflet de notre histoire et de l'histoire de l'art.

M : Peux-tu nous en dire plus sur ton processus créatif ?

QA : Je n'ai jamais cousu mes collections et ce dès mes débuts. Ma philosophie c'est de revenir à un sorte de temps rêvé, avant la couture, avant la technique moderne traditionnelle du vêtement. Avant que la révolution industrielle nous montre ce que signifie "le vêtement moderne". Je voulais changer les bases, et coudre apparaît comme étant la base de la création de vêtements. J'ai choisi une voie différente pour obtenir de nouveaux résultats, de nouvelles formes, une nouvelle esthétique. Si j'étais musicien, j'aurais créé mon propre instrument pour en jouer. Je souhaite faire la même chose avec la mode, je veux inventer "un nouvel instrument".

Quoï AlexanderM: C'est très ambitieux !

QA : C'est ce qui me fascine vraiment ! (rires) Chaque saison je m'attache à trouver une nouvelle façon de faire des vêtements. Cela me porte.

M : Parle nous un peu de ta collection actuelle.

QA : Pour cette collection nous avons utilisé un tissu qui se rétracte au contact de la chaleur. C'est ce qui nous a permis de contourner le fait de coudre. Les éléments sont assemblés de cette manière. J'explore à chaque de nouvelles techniques mais ce sont pas nécessairement des innovations technologiques. J'aime parfois utiliser d'anciennes techniques, les remettre au goût du jour ou les détourner un peu. Pour cette saison j'ai beaucoup joué sur les noeuds. Les manches sont nouées, comme au XVIème siècle. Cela n'a rien de nouveau mais c'est l'interprétation que j'en fait.

M : Les tissus que tu crées sont fascinants, comment obtiens-tu ce résultat ?

QA : J'ai élaboré une technique de tissage. J'ai ainsi un contrôle total sur chaque centimètre carré de tissu. Si je veux modifier la forme d'une manche, il suffit que j'augmente ou réduise la tension de mon tissage par exemple. Cette saison j'ai travaillé le plissé. Nous avons choisi des tissus, que nous avons ensuite plissés puis tissés.

M : Où puises-tu ton inspiration ?

QA : Je n'ai pas d'icônes, pas de style révéré. Mon inspiration vient du jeu avec la matière, avec le tissu lui-même. J'aime travaillé en équipe et me nourrir de leurs expérimentations. Cela enrichit considérablement ma réflexion.

M : Comment fais-tu face aux commandes avec une telle technique de production ?

QA : J'ai un employé à l'année, et pour cette saison trois stagiaires. Je travaille avec une usine de tissu en Inde dont je récupère des chutes avec lesquelles je travaille. Lors de mon voyage en Inde j'ai vraiment pris conscience de l'énorme gaspillage de matière et j'ai donc décidé de contacter le plus possible de façonniers, industriels et de maisons susceptibles de me donner des chutes.

M : Est-ce que cela fonctionne en Europe ? Est-ce que des marques acceptent de te donner des chutes de leurs propres tissus ?

QA : Oui, 40 % de nos tissus proviennent de ces dons.

M : Donc tu fais une sorte d'up-cycling "haute couture", est-ce que cette idée est liée à un engagement plus idéologique qu'esthétique ?

QA : Je pense en toute honnêteté que cela vient plutôt de mon côté artiste plasticien. Lorsque je faisais de la sculpture j'avais pour habitude d'utiliser ce qui se trouvait à portée de ma main. Je pense que c'est vraiment important en tant que designer d'être sensible aux questions du gaspillage et de la préservation de notre environnement mais j'essaie de ne pas sacrifier le design sur l'autel de la "sustainability". Si cela va dans ce sens c'est parfait, mais ce n'est pas le point de départ. Il y a toujours moyen de trouver des compromis acceptables en cours de processus. J'essaie toujours de l'intégrer pour me sentir en adéquation avec mon travail.

M : Que penses-tu qu'il va se passer pour le monde de la mode dans les dix années à venir ?

QA : Je pense que la technologie va vraiment changer la donne mais en même temps mon instinct me dit que nous allons assister à un vrai retour aux sources, à quelque chose de plus primaire, dans le bon sens su terme. Je pense que le "green washing" va être de plus en plus évident aux yeux des consommateurs et qu'ils vont se tourner naturellement vers des solutions de "bon sens". J'espère qu'il y aura plus de respect pour l'environnement, pour l'humain, que l'on va reprendre contact avec l'essentiel.

 


Kering

Le groupe Kering et le luxe responsable : rencontre avec Christine Goulay, "sustainable sourcing specialist".

Kering

À l'occasion de l'évènement ChangeNow Summit à Station F nous avons eu le plaisir d'interviewer Christine Goulay, "sustainable sourcing specialist" pour le groupe Kering. Nous avons ainsi pu comprendre comment un groupe de la taille de Kering s'attaque à la question épineuse de la mode durable, quelles sont les mesures à mettre en place pour changer en profondeur les habitudes de création, de production et de distribution de la mode. Si le chemin reste long, le changement est en marche et l'exemple de Kering qui a su prendre le "virage sustainable" il y a maintenant plusieurs années montre qu'un luxe plus raisonnable et respectueux de l'environnement est possible.

Modelab : Quel est votre parcours et qu’est-ce qui vous a guidée jusqu’à la fonction de responsable du sourcing responsable que vous occupez chez Kering aujourd’hui?


Christine Goulay : Je travaille dans le domaine du développement durable depuis près de 15 ans. Après mon MBA à l'INSEAD, j'ai travaillé en tant que responsable du développement commercial chez Edun Live, une marque de mode éthique créée par Ali Hewson et Bono. Ce fut une expérience très enrichissante, durant laquelle j’ai pu appréhender les problématiques sociales et environnementales de l’approvisionnement durable.

Après Edun, j’ai rejoint l'INSEAD au sein du Centre d'entrepreneuriat où j’ai travaillé sur la thématique de l’équilibre entre l’impact social et environnemental et l’impact financier dans les entreprises.

J’ai eu ensuite l’opportunité de rejoindre Kering, dans l’équipe développement durable :  une belle opportunité pour moi de mettre à profit mon expérience « terrain » et mon expérience plus théorique acquise à l'INSEAD.

M : En quoi consiste le sourcing responsable pour un groupe comme Kering ? Quelles sont les solutions qui ont le meilleur impact sur notre planète selon vous ?

CG : Viser un approvisionnement responsable, c’est prendre en compte les aspects sociaux et environnementaux tout au long de la chaîne de valeur, de la conception du produit jusqu'à sa fin de vie. Il s’agit ensuite de s’assurer de la traçabilité des produits en remontant toute la chaîne d'approvisionnement. C’est une démarche de grande envergure et qui prend du temps.

Ainsi, le point de départ de cette démarche, pour une entreprise, est de comprendre/connaître sa chaîne d’approvisionnement et ses impacts. C’est d’ailleurs le sujet que nous avons traité dans le rapport sur lequel Kering a travaillé avec BSR (Business for Social Responsibility) dans le cadre de la Responsible Luxury Initiative (ReLi), intitulé Disrupting Luxury: creating resilient businesses in times of rapid change et publié en juillet 2018. Chez Kering, nous avons développé l’Environmental Profit & Loss (EP&L) et l’avons déployé à l’ensemble du groupe dès 2013. Cet outil pionnier nous permet de comprendre notre impact tout au long de notre chaîne d’approvisionnement et d’identifier où nous devons agir en priorité.

Grâce à l’EP&L, nous avons appris notamment que plus de 70 % de nos impacts se concentraient au niveau de la production de nos matières premières (Tier 4). Nous avons donc initié plusieurs programmes pour améliorer l’amont de notre supply chain, comme une filière de coton biologique en Inde ou encore de cachemire durable en Mongolie. Dans tous les cas, nous travaillons en étroite collaboration avec les fournisseurs et/ou les communautés locales.

M : A l’échelle d’un groupe de cette envergure, comment s’organisent les recherches puis l’intégration de nouvelles solutions ?

CG : La volonté d’intégrer le développement durable dans toutes les activités du Groupe est insufflée directement par François-Henri Pinault, Président et CEO, qui l’a placé au cœur de sa stratégie depuis qu’il a pris les rênes de Kering en 2005.  Avoir un PDG convaincu est un atout considérable pour faire avancer les choses.

Plus prosaïquement, nous avons une équipe de 20 spécialistes basés à Paris qui accompagnent les marques dans la mise en œuvre de la stratégie de développement durable du Groupe. Chaque marque est par ailleurs dotée de responsables développement durable qui à leur tour s’assurent sur le terrain de la bonne application de cette stratégie. En parallèle, notre hub de recherche et de développement de nouveaux matériaux (Materials Innovation Lab) travaille directement avec nos départements de production et nos fournisseurs. Au total, plus de 50 personnes sont donc investies à temps plein sur les sujets de développement durable dans le Groupe.

M : Quel cahier des charges avez-vous développé ?

CG : En janvier 2018, nous avons publié nos Standards relatifs aux matières premières et aux processus de fabrication. Ce document traduit nos objectifs de développement durable en directives opérationnelles pour les marques et les fournisseurs de Kering.

Ces standards englobent les politiques sociales, environnementales, chimiques et de bien-être animal de Kering et informent nos fournisseurs des exigences de Kering en termes d’approvisionnement et de traitement des matières premières. Ils énoncent également les conditions requises pour atteindre les objectifs de notre stratégie à horizon 2025 - comme par exemple parvenir à 100 % de coton biologique dans nos marques ou encore s’assurer de la traçabilité de 100 % de nos matières premières.

KeringM : Pouvez-vous nous décrire une innovation qui vous a récemment interpellée et qui selon vous marquera durablement l’industrie de la mode ?

CG : Il y en a plusieurs – la blockchain transformera, selon moi, définitivement le monde de la mode en même temps que les autres secteurs. Elle permettra notamment d’aider à gérer les enjeux de traçabilité et de transparence qui sont au centre des débats actuels. 

Nous observons en outre de nombreuses innovations dans le domaine de la biotechnologie comme la création de matériaux alternatifs et de colorants écologiques.

Ces changements sont passionnants et il est crucial de les intégrer au secteur du Luxe dès maintenant. 

M : Pouvez-vous nous parler du partenariat avec Fashion For Good ?

CG : Fashion for Good utilise l’innovation comme levier pour rendre le secteur de la mode plus responsable sur la base des « 5 biens » (Good Water, Good Energy, Good Materials, Good Economy et Good Lives ). Notre partenariat nous permet depuis mars 2017 d’appréhender les nouvelles tendances en matière de solutions durable mais aussi d’être en contact avec les startups de demain. Nous échangeons avec les entreprises partenaires (C & A, Adidas, Target, PVH et Zalando) sur leurs priorités en matière d’innovation et pilotons des projets transversaux clés pour l’industrie.
Enfin, Fashion for Good est un catalyseur pour rassembler les collaborateurs de Kering autour du développement durable via le prisme de l’innovation.

Nous nous sommes fixé l’ambitieux objectif de réduire notre EP&L de 40 % à horizon 2025. Les programmes que nous avons déjà mis en œuvre vont nous permettre  de le réduire d’environ 20 %. Mais pour réduire notre empreinte de 20 % supplémentaires, nous avons besoin d’innovations disruptives – des initiatives comme Fashion for Good doivent nous y aider.

M : Comment voyez-vous l'avenir des marques de mode sur le plan de du développement durable ?

CG : Le développement durable va continuer à s’intégrer et à se développer au sein des stratégies des marques, c’est une nécessité !

M : Qu'est-ce qui selon vous fera qu'un jour les critères de développement durable seront totalement intégrés aux habitudes de consommation?

CG : Derrière chaque client/consommateur, il y a un citoyen, et nous constatons déjà, aujourd’hui, que la prise de conscience est de plus en plus grande, dans le monde, et que l’effet de « tendance » qui porte les sujets de développement durable devient une tendance de fond.

Nous savons aussi que la jeune génération, les Millenials, est beaucoup plus sensible à ces sujets, ils sont mieux informés et posent des questions sur la provenance des matières, le bien-être animal... Des études montrent qu’ils sont prêts à payer davantage pour consommer des produits responsables, sur les plans social et environnemental.

Ce sont des signaux positifs et qui montrent que nous avançons sur la bonne voie, qu’il faut aller plus vite et rester optimistes !

 

Merci à Christine Goulay d'avoir pris le temps de répondre à nos questions et à Ambre Bernard pour s'être chargée de la coordination de cette interview.

Pour lire les rapports Kering sur le luxe et l'environnement c'est par ici.


Le défilé Koché : Savoir-faire et street, sans faux-semblants.

Hier se déroulait au siège du Parti communiste français, place du Colonel-Fabien (magnifique bâtiment d’Oscar Niemeyer) le défilé de la marque Koché. Fondée en 2015 par Christelle Kocher, ce label n'a eu de cesse de nous surprendre et de brouiller les pistes. Que l'on ne se méprenne pas, l'identité de Koché est claire, affirmée et reconnaissable. Sa manière de brouiller les pistes se niche dans ses inspirations, le choix de ses matières et la mise en scène de son univers.

 

défilé Koché

 

Koché reste dans les esprits comme une marque qui, en matière de défilés, n'a pas froid aux yeux et n'hésite pas à sortir des sentiers battus. On se souvient du passage du Prado, de la Canopée des Halles, de cette ambiance brute, de cette énergie street et décomplexée. Si le choix de l'espace Niemeyer peut surprendre par son côté statutaire, il n'a rien enlevé à l'énergie du défilé. Peut-être en recherche "d'un certain âge adulte" décrit par les médias, Christelle Kocher ne renie rien de son ADN et l'ancien siège du Parti communiste français s'est fait pour quelques minutes l'écrin d'un joyeux festival de couleurs et de matières. Véritable leçon de savoir-faire, le défilé Koché rappelle que l'on peut être novateur et avant-gardiste tout en sachant d'où l'on vient.

Également directrice artistique de la maison Lemarié, Christelle Kocher montre avec maestria sa connaissance et son amour des techniques, des belles matières et de détails de précisions. Ici il n'y a pas de citations, que des absorptions. Les matériaux s'entrechoquent, attrapent la lumière, rien ne s'accorde vraiment et pourtant tout est cohérent. Si l'on reconnait de la wax, celle-ci est interprétée, rebrodée, magnifiée. Les tuniques tatouage portées comme des secondes peau (comme un hommage à Margiela) font l'objet d'une recherche minutieuse de motifs propres à la marques. La dentelle se mêlent aux tissus techniques, le jersey aux broderies, les bijoux bling à la pureté des lignes d'une combinaison seconde peau.

 

défilé Kochédéfilé Koché

 

Chez Koché, être "inclusif" n'est pas un vain mot. Véritable serpent de mer depuis plusieurs saisons, chaque maison semble se targuer de faire défiler qui des mannequins de noir(e)s, qui des corps tatoués, qui des beauté "atypiques", qui des "gens de la rue"... à l'espace Niemeyer 62 mannequins nous ont offert une vision de ce que "diversité" signifie. Avec simplicité et évidence, la multiplicité des corps  et des cultures n'est jamais venue éclipser le travail du vêtement. Lorsque l'une des mannequins arrive coiffée d'un hijab, ce que l'on remarque avant tout c'est la richesse des broderies qui l'ornent, l'accord parfait avec le top près du corps et brodé avec la même élégance. Le signe est religieux mais est présent avant tout parce qu'il fait partie de la vie en dehors du catwalk, de la rue, non pour satisfaire la tendance ou aller chercher de nouveaux marchés juteux. Le manteau fait de centaines de petits drapeaux assemblés n'est pas là pour duper le spectateur. Koché englobe autant de références et d'influences que possible mais rien ne vient vernir la surface d'un montage marketing. Souvent on distingue tendance, expression et savoir-faire Koché ne choisit pas et coche toute les cases qui font les facettes de cette marque à part. Sans fard, il est possible de dire "Koché c'est l'instantané d'un monde et d'une génération". Pour une fois, on y croit.

Faire de la mode, c'est regarder une histoire et une société en face. C'est absorbé un héritage et le digérer pour proposer quelque de nouveau. Pour faire avancer les formes et les techniques. Tout en sublimant cela, Koché semble avoir compris l'alchimie subtile qui préserve du mauvais-goût et du buzz scandaleux tout en bouleversant le quotidien et l'attendu. Que l'on aime ou que l'on déteste, il n'y a pas de tiédeur dans ce travail. Il est le fruit d'une véritable observatrice de son temps.

 

 

défilé Koché

 

crédits photo : Tagwalk et Felipe Barbosa pour Le Monde

Merci à Patricia Lerat pour son invitation !


Projet Itinérance par l'Atelier Bartavelle : yayas, tricot et lien social sous le soleil de la Grèce

Le 18 juillet dernier nous avions fait le portrait de la marque Atelier Bartavelle. L'occasion pour nous et pour vous de découvrir un univers plein de grâce où les valeurs du savoir-faire et du temps jouissent d'une place centrale et essentielle dans l'ADN de cette jeune marque. Aujourd'hui nous vous rapportons l'entretien réalisé  vendredi dernier avec Alexia Tronel co-fondatrice avec Caroline Perdrix de l’Atelier Bartavelle. Comme évoqué dans notre précédent article, la marque de vêtement aux airs méditerranéens n'est pas le seul projet des deux jeunes femmes. Itinérance s'articule autour des collections de la marque et vient en échos à l'essence d'Atelier Bartavelle. Indépendant du jeune label, il en est pourtant indissociable et nourrit la même volonté de préservation des cultures, mise en valeur des savoir-faire et retour aux essentiels. 

Modelab : Bonjour Alexia, merci de m'accueillir dans votre toute nouvelle boutique atelier, peux-tu nous parler du projet Itinérance que vous avez entamé cet été ?

Alexia Tronel : L’idée d’Itinérance est de promouvoir, mettre en valeur les initiatives positives dans la mode en Méditerranée. Le terrain de jeu c’est la Méditerranée seulement. Dans la continuité de la marque Atelier Bartavelle qui prend racines dans cette culture. En s’inspirant de nos deux parcours (Alexia a un profil études en sciences politiques et Caroline est diplômée de la Chambre Syndicale de la Couture et des Arts Décoratifs) et notre amour pour la Méditerranée, nous avons cherché à conjuguer ces facettes de nos personnalités. Le Projet Itinérance est né de cela, de la conjugaison d'une esthétique et d'une conscience sociale et culturelle.  En partant de ce projet de mettre en valeur des savoir-faire, l’idée de faire le tour du bassin méditerranéen s’est naturellement imposée car c’est un véritable creuset culturel (qui en plus correspond parfaitement à l’ADN d’Atelier Bartavelle qui se nourrit complètement de l’atmosphère de cette mer si particulière).

Nous avons donc commencé cet été par la Grèce, puis vont suivre la Tunisie, le Maroc, le Liban et la Turquie.

M : Au-delà de votre attrait pour la culture Méditerranéenne et de l’univers de l’Atelier Bartavelle, pourquoi avoir choisi le pourtour de la mer Méditerranée comme cadre au projet ?

AT : Nous avons choisi la Méditerranée parce que c’est un noeud de civilisation, intrication de problèmes et d’enjeux qui ne s’arrêtent pas à la seule géopolitique. La mer Méditerranée est la mer la plus polluée au monde. L'un des acteurs qui l'a le plus polluée, c'est l'industrie textile, avec notamment les micro-particules de plastiques qui proviennent des cycles de vie du vêtement. À cela s’ajoute le gros facteur humain dramatiquement relaté dans les médias. Sans dénoncer directement cela, notre envie était de montrer des choses différentes de la Méditerranée pour donner envie aux gens de préserver ces cultures, cet environnement. Il faut créer du lien pour protéger. Il faut donner un autre visage pour donner envie.

M : Comment articulez-vous cela ?

AT :  En proposant chaque fois une histoire différente. La première édition en Grèce se basera sur la notion de savoir-faire et de la transmission. La prochaine aura pour approche l’artisanat au niveau local. Peut-être que la suivante aura pour sujet les réfugiés, comment les former, les aider, les intégrer. On aborde toutes les questions avec un angle inhabituel et surtout avec des gens qui ont un rapport à la mode et plus largement à la vie qui n’a rien à voir avec ce que l’on connait à Paris.

M : Êtes-vous accompagnées dans ce projet ?

AT : Nous avons plusieurs partenaires sur ce projet ; le ministère de la Culture et Voyageurs du Monde principalement mais également la Fondation EY et les labels Antifashion, Une Autre Mode est Possible.

L’idée est de vraiment s’entourer de personnes qui sont expertes dans leur domaine qui ont un véritable savoir-faire et qui pourront nous guider dans la recherche de matières locales, de circuits court et de savoirs ancestraux. Nous fonctionnons beaucoup à l'affect et nous avons beaucoup de chance car nous sommes entourées de personnes avec lesquelles nous avons établi des liens forts et qui font montre d'une adhésion pleine et entière à notre démarche.

Itinérance Atelier Bartavelle

 

M : Pourquoi un projet sur le tricot pour commencer ?

AT : Caroline avait exposé il y quelques années au MUCEM (Marseille) un travail sur le pull marin. Il faut savoir que les pulls marins sont de véritables cartes d’identité. Chaque famille de pêcheurs a son point qui lui est propre. C’était un véritable passeport textile. Cette histoire nous a fait faire le lien avec la Grèce, 

Cette histoire nous a fait faire le lien avec la Grèce, à l'odyssée maritime d'Ulysse et sa géographie constituée d'une multitude d'îles et qui par extension recèle de nombreuses famille de pêcheurs. On cherchait un peu à transposer cette histoire de « pulls identitaires ».

M : Du coup vous avez choisi la Grèce pour un savoir-faire particulier en tricot ? 

AT : Cela fait partie d'une réflexion générale. Évidemment on marche au coup de coeur et à l'intuition. Pour la Grèce c'est parti d'une histoire qui nous a touchée mais évidemment c'est avant tout la conjugaison de l'histoire et de la présence de savoir-faire qui a fait que l'on s'est retrouvées là-bas.
Bon, blague à part c'est aussi le deuxième ou troisième cheptel de moutons d'Europe. Pour un projet sur la laine, on s'est dit que c'était pertinent, nous n'avions juste pas envisagé que l'industrie de la laine était sinistrée en Grèce et que la majeure partie de la laine provenait de l'import car les producteurs ont pour la plupart mis la clef sous la porte. 

Mais on tient à dire que notre laine vient quand même du dernier fournisseur de laine de Grèce Molokotos qui nous a raconté son incroyable histoire, et qui fait de la laine de qualité même si elle ne provient pas de moutons exclusivement grecs !

M : Comment avez-vous choisi les autres destinations? Est-ce que vous aviez l’intuition qu’il y avait déjà des savoir faire qui vous intéressaient là-bas ?

AT : Ensuite pour ce qui concerne le Maghreb, on ne pouvait pas omettre le fait que c’est à l’heure actuelle une des zones de production de textile privilégiée pour l’Europe et donc un réservoir de talents et de culture textile non négligeable. De plus, dans le cadre des problématiques que l’on soulève avec cette initiative, nous voulions montrer d’autres histoires sur le Maghreb que ce que l’on a l’habitude d’entendre. Le choix Liban a été fait car ça a été un centre culturel majeur dans le passé (et encore aujourd'hui pour la région) et puis il y aussi un facteur personnel puisque nous avons des attaches là-bas. La Turquie, on connaissait très bien toutes les deux et puis c’est un carrefour de civilisations incroyable.

M : Est-ce qu’il y a des « no go » destinations ?

AT :On a écarté certaines destinations trop compliquées à mettre en oeuvre ou trop problématiques sur la place des femmes ou des aspects sécuritaires notamment. Bien sûr il y a une dimension sociale dans notre projet mais nous souhaitons rester au maximum neutres et apolitiques (et "safe"). Je rêve pour ma part de partir en Egypte...

Itinérance Atelier Bartavelle

M : Concentrons-nous sur votre première destination, comment trouve-t-on des yayas en Grèce pour faire des pulls en plein mois d’Août ?

AT : Nous sommes parties en mai avec Caroline pour faire notre repérage, après avoir envoyé des mails à tout notre réseau disant : « On cherche des grand-mères en Grèce et qui savent tricoter. ». Autant dire qu'on a fait rire pas mal de monde (rires). De contact en contact on réussi à isoler deux pistes et c'est la piste de l'île de Tinos que nous avons explorée en premier. Il y a sur cette île deux associations de grand-mères qui font du tricot ensemble. Quand elles nous ont dit « ok on le fait » on était extrêmement heureuses mais en même temps presque surprises. Cette rencontre, ça relevait quasiment du surnaturel.

M : Comment se passe la communication ? Quelqu’un parlant grec vous accompagnait?

AT : Certaines parlaient un peu le français, une avait travaillé dans une ambassade et parlait l’anglais, la majeure partie du temps on s’est très bien débrouillées. On a eu beaucoup de chance (rires).

M : En terme de processus créatif, quel a été le déroulé de production ?

AT : Caroline avait fait sa gamme de couleurs et acheté la laine avant le départ pour Tinos. Elle a ensuite fait une réunion avec toutes les grand-mères et les a vues une à une pour connaître leurs aptitudes en terme de tricot. Seuls deux modèles étaient proposés ; un pull col rond et un pull col roulé en format unisexe. Elles ont donc décidé ensemble de la forme et des couleurs de chaque pull. Il s'agit vraiment de co-création. On a eu quelques petites surprises (dont un point inconnu spécialement réalisé pour l'occasion et quelques écarts de mesure) qui font tout le charme de l'édition. Tout s'est superbement déroulé.

M : C’est génial de pouvoir échanger et se rencontrer sur un savoir-faire aussi familier  et familial que le tricot ! 

AT : Oui et c’est vraiment l’ADN de ce projet : la rencontre. Caroline est allée chaque jour tricoter avec les grand-mères. Elle a réalisé elle-même des pulls pour apprendre de nouveaux points, de nouvelles techniques et surtout s’intégrer au groupe. Elle a partagé leurs vies, leurs quotidiens, leurs habitudes. On n’arrive pas en tant que donneurs d’ordre. On vient partager des moments. On fait vraiment du tricot un lien social. L’important c’est l’expérience de ce lien. Et si en regardant notre travail les gens pouvaient se poser la question du lien social et notamment avec les personnes âgées dans nos sociétés, on aura réussi une partie de notre objectif.

M : Vous rétribuez les yayas pour ce projet ?

AT : Oui, en laine ! (rires) À notre  grande surprise, le deal qui les arrangeait le plus était que nous prenions en charge l'achat de la laine pour la saison associative à venir. La vente des pulls nous permettra de couvrir les frais liés à ce projet. Avant toute chose, nous espérons que ce projet aidera tous ces acteurs locaux et notamment notre fournisseur de matière première. Nous sommes convaincues qu'il faut parler de ces gens pour préserver leur savoir-faire, les mettre en valeur pour qu'ils ne disparaissent pas.

Itinérance Atelier Bartavelle

M : Donc concrètement, combien avez-vous de pulls et que vont-ils devenir ?

AT :  Nous n’avons pas que des pulls ! Nous avons aussi de grande boucles d’oreilles créoles entièrement habillées de laine au crochet. Donc en définitif nous avons 12 pulls… et plein de boucles d’oreille. L’idée pour cet automne jusque début novembre est d'exposer ces pulls. Cela commence avec une présentation aux Galeries Lafayette de Nice pour l’opération Go for Good (vernissage le 20.09.2018). Ensuite nous avons un vernissage le 11 octobre dans le Marais dans une galerie, où serons dévoiler tous les pulls ainsi que les photos du carnet de bord réalisées par Philippine Chaumont & Agathe Zaerpour. Puis pour une dernière étape nous exposerons à Athènes dans le musée Benaki dans le département textile de cette grande institution. Nous avons rencontré une conservatrice sur place qui s’occupe de la conservation des savoir-faire grecs qui s’est vivement intéressée à ce projet. Bien sûr on fera venir les yayas ! À la suite de cette exposition, tous les pulls seront mis en vente, sur notre site internet ainsi que dans l’atelier boutique (qui sera finie d'être installée d'ici là).

M : Vous allez en faire de véritable pièces de collection exclusives !

AT : Malgré le temps passé à créer leur histoire, à les fabriquer et leur rareté, on a essayé de faire des prix au plus juste. Ce qui nous amène à penser à la pérennisation de ce projet. On a eu beaucoup de retours positifs, beaucoup de relais dans la presse grecque, et beaucoup de grecs nous ont écrit. Ils étaient très flattés que l'on s'intéresse à eux, à leur culture et à leurs grand-mères. Du coup on est en train de voir avec l'association comment continuer à faire des pulls en slow fashion avec des yayas grecques avec un pull par mois produit sur commande.

Itinérance Atelier Bartavelle

M : Quand repartez-vous ?

AT : Dès le début de l’année 2019. Cette fois nous irons en Tunisie.

M : Vous savez déjà le type de vêtement ou de savoir-faire que vous mettrez en avant ?

AT : Oui nous y réfléchissons déjà. A priori cette édition se tournera d’avantage vers l’artisanat vraiment local pour le coup. Nous avons l’idée du produit mais nous laissons encore planer un peu de suspens.

M : Comment voyez-vous l’avenir commun de l’Atelier Bartavelle et de ce projet ?

AT : Ces deux projets se nourrissent et se répondent. Itinérance nous permet d'effectuer un travail de sourcing et de réflexion pour Atelier Bartavelle et la structure d'Atelier Bartavelle ainsi que le rythme de nos éditions nous permettent de dégager du temps pour nos propres recherches sur Itinérance. Nos éditions sont réduites, leur rythme s'adaptent à une idée de la mode raisonnée et raisonnable. Nous ne visons pas un développement exponentiel. Nous voulons montrer un autre voie, une autre façon de considérer le vêtement et sa consommation. Nous espérons que les personnes qui achèterons nos pulls de yayas les chériront pour ce qu'ils sont ; les résultats d'un travail artisanal réalisé dans une certaine harmonie sociale et une dynamique de transmission inter-culturelle et inter-générationnelle. C'est l'histoire du vêtement, et la connaissance de ceux qui l'ont réalisé qui lui donne sa valeur.L'association Itinérance nous permet d'aller vers l'exceptionnel et la marque Atelier Bartavelle montre qu'une autre façon de faire de la mode est possible d'un point de vue pratique et business. Nous espérons avoir trouvé l'équilibre parfait !

 

Itinérance Atelier Bartavelle

 

Merci à Alexia pour son temps et son accueil.

Retrouvez les deux créatrices et les fameux pulls de yayas le 11 octobre pour le vernissage de leur exposition à la Galerie DD au 5, Cité Dupetit Thouars à Paris.

Crédits photos : Philippine Chaumont & Agathe Zaerpour @Chaumont-Zaepour


Formes et courbes s'expriment librement chez Ester Manas

S'il existe une silhouette exclue des normes de beauté et de séduction actuelles, c'est bien le corps jugé comme "gros". Ce corps que l'industrie de la mode s'est jurée d’éradiquer, est le premier pris pour cible par les images médiatiques, les logiciels de retouche photo, les régimes amaigrissants et les salles de sports . Le corps « gros » est marginalisé de fait, et devient symbole de ce qui est différent. Malgré le discours général, il n'est pas admis comme composante de la diversité corporelle.

Fort heureusement, il existe encore quelques acteurs de la mode qui ne l'entendent pas de cette oreille. Âgée de tout juste 25 ans, la jeune créatrice Ester Manas bouscule les codes et s'est fait remarquer avec sa collection « Big again », qu'elle a présenté lors du 33ème festival international de mode et de photographie de Hyères, en mai dernier. Les pièces qui composent la collection « Big again » débordent des moules établis par la société elle-même. À la place, Ester Manas propose un défilé fait de coupes asymétriques, de jeux de volumes, de formes et de courbes voluptueuses. Partons à la rencontre de celle qui s'emploie à déconstruire la perception populaire du corps à travers l'image de mode.

 

 

Ester Manas

 

 

La collection « Big again » que tu as présenté lors du festival de Hyères a été un véritable succès. Quel était ta démarche ?

La collection « Big Again » était à la base une collection de fin d'étude qui a été retravaillée pour le concours du festival de Hyères. L'essence du projet est partie de plusieurs questionnements. Pourquoi les tailles 36 et 38 ont le monopole dans le commerce ? Pourquoi les femmes qui ne correspondent pas aux mensurations dites «standards » sont systématiquement catégorisées et misent de côté ? Pourquoi sont-elles si peu représentées dans le secteur ?

C'est d'ailleurs une réflexion qui date de bien avant mon entrée à la Cambre. J'avais déjà à l'époque, l'envie de proposer des solutions au problème. Pour l'examen d'entrée à la Cambre, nous devions réaliser un magazine de présentation et mon choix s'est tourné vers ce sujet. Le magazine s'appelait « BIG ». C'est donc tout naturellement que j'ai décidée d'appeler la collection « BIG AGAIN ». Et puis faisant moi-même partie de ces femmes aux mensurations « moins standardisées », j'ai toujours eu une approche différente du vêtement, que ce soit lors du processus créatif ou bien tout simplement pour ma consommation personnelle. En général lorsque j’achète un vêtement, je suis assez détachée de « l'objet », puisque je ne parvient pas toujours à me projeter et à m'identifier. Ma famille et mes amis ce sont eux aussi beaucoup questionnés sur le sujet. Ils me demandaient si je ne connaissais pas un créateur qui a été plus loin que ces tailles normées. Le sujet revenait souvent et j'ai donc décidé d'approfondir mes recherches, mais je n'ai trouvé que très peu de propositions venant des créateurs. J'ai donc décidé de m'y atteler.

 

Quels ont été tes Influences ?

Mes inspirations viennent de toutes ces femmes du quotidien que je rencontre dans la rue, au travail, ou dont j’entend parler sur les réseaux sociaux. J'ai été influencée par les personnalités qui ont un corps différent comme Oprah Winfrey ou Beyonce. Ce sont des femmes qui ont une influence certaine sur notre société malgré le fait qu'elles n'aient pas le corps type que l'on pourrait attendre d'une célébrité. Elles restent des femmes de pouvoir auxquelles les jeunes femmes peuvent s'identifier. J'avais envie que toutes les femmes aient elles aussi envie de faire rêver et qu'elles aient le droit à cette assurance que l'on octroie le plus souvent à celles qui rentrent dans ces moules établis par la société.

 

 

Ester Manas

 

Quel a été ton point de départ ? Était-ce le travail du corps ou le travail des volumes ?

Disons que l'un a fini par dicter l'autre. Je suis partie du postulat que c'est le corps qui devait dicter la forme au vêtement. Pour la petite anecdote, on a tous connu ce genre de situation où tu te retrouves devant un article que tu adores, même si tu sais pertinemment que tu ne rentres pas dedans. Tu l'achètes quand même, intimement persuadée qu'un jour cet article t’ira. Tu en fais ton « goal » . Sauf qu'un jour tu te rends compte de la contrainte que représente le fait de se plier aux mensurations parfois déraisonnables de l'industrie. Tu apprends à aimer ton corps et toutes ses transformations, de l'adolescence, à la grossesse, aux tentatives d'amaigrissements et j'en passe. Puis tu laisses tomber toutes ces contraintes. C'est tout naturellement que j'ai d'abord suivi les lignes du corps avant d'aborder le choix des formes, des volumes et des matières qui composent la collection « BIG AGAIN ».

 

Pourquoi avoir choisi de concourir avec une collection qui aborde un sujet aussi épineux ?

J'ai eu quelques appréhensions quant au choix du sujet. Je me demandais si ça n'allait pas me desservir de proposer quelque chose de différent et surtout un regard neuf. Il faut bien comprendre que l'idée était d'aller au-delà de l'aspect visuel et de proposer un véritable travail de fond sur la question. J'ai voulu proposer une réelle démarche autour de la coupe et du patronage. La collection « BIG AGAIN » est le prolongement d'un profond travail de réflexion. J'ai décidé de retravailler cette collection de fin d'année, en imaginant de nouvelles pièces avec l'aide de tous mes partenaires qui m'ont gracieusement offert les tissus, les matériaux et surtout l'opportunité d'aller au bout de mes idées. L'idée de ce projet était de créer un vêtement qui puisse être porté par plusieurs types de morphologies avec un système d'élastiques, de pressions et de cordons. Ainsi un même vêtement peut être porté par quelqu'un qui fait du 34 comme du 50.

 

 

Ester Manas

 

Avec l'accroissement des actions « body positives » et des autres mouvements prônant la diversité corporelle, comment vois-tu la mode se dessiner dans quelques années ?

Je suis très optimiste, surtout depuis que j'ai participé au festival de Hyères. J'ai eu l'occasion de rencontrer des finalistes du concours qui ont tous un regard assez juste et une vision très claire sur le sujet. Certains réfléchissent déjà aux solutions qu'ils pourraient apporter, aux nouvelles manières d'aborder le corps. D'autres réfléchissent en terme de solutions écologiques en privilégiant « l'upcycling » , le cycle de vie d'une matière ou bien le ré-emploie. Chacun essaie de trouver un sens à sa création, pour ne pas faire juste que du beau et que du « bankable ». Si cette nouvelle génération continue dans cette lancée et reste aussi soudée, il n'y a pas de raison pour que cela ne fonctionne pas. Aujourd'hui les designers se consultent énormément, ne serait-ce que pour compléter un process. Le statut de l'illustre designer à la popularité inégalée commence à s'effriter. Aujourd'hui je trouve qu'il y a un côté plus collectif, comme une espèce de cohésion qui se crée. Je trouve cela très réjouissant et intéressant pour la suite.

Penses-tu que le système de gradation et de mensuration est pertinent aujourd'hui ?

À mon avis ce sera assez difficile de faire l'impasse sur ce système de gradation aussi vite. Si l'on se base sur le système que je propose, il faut avouer qu'il restreint quelque peu le processus de création, car je dois tenir compte du processus créatif qui permettrait au vêtement de pouvoir s'étendre. Avec le système de gradation le processus créatif est plus simple, bien que dégradant puisqu'il contribue à la catégorisation des corps. La question mériterait vraiment d'être traitée d'un point de vue commercial et économique.

 

 

Ester Manas

Penses-tu que la technologie puisse être une alternative à la perception du corps féminin ?

Bien sûr. Si l'on souhaite mettre un terme à ce système de gradation, il faut avant tout changer nos habitudes de consommation de manière radicale. La technologie pourrait permettre aux clientes de se familiariser aux techniques de confection et de production en espérant que les outils de confection 3D se démocratisent un peu plus.

Quel sont tes projets futurs ? Vas-tu continuer à défendre une diversité corporelle ou t'attaquer à un autre sujet de bataille ?

C'est un sujet qui me tient à cœur. J'ai vraiment envie d'essayer de faire vivre au maximum cette collection par divers moyens. Je vais bientôt sortir une collection destinée aux galeries Lafayette, je travaille également sur un projet lié à la parfumerie et j'ai aussi une exposition prévue pendant le mois de la mode à Bruxelle, sous le thème de la contestation les 11 et 12 Octobre. J’occuperai le premier espace de la plateforme de mode et design MAD avec une exposition qui sort un peu du vêtement mais qui reste dans la même thématique. Ce sera un travail de moulage partir du corps de neuf jeunes femmes, qui sera recouvert de tous les commentaires négatifs que ces femmes ont pu recevoir à la sortie de ma collection. Je me sers de toute cette agressivité pour créer du beau et mettre sur socle mes neufs vénus 3.0 . 

 

 

 

Ester Manas

 

 

Crédits photos : Ester Manas

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L'innovation textile avant le profit chez le label multiculturel MAP

Chez la marque de prêt-à-porter MAP, la tendance est à un style plus sain, plus actif, plus éthique. Alliant récupération et inventivité, la jeune marque multiculturelle spécialisée dans la création textile, s'inspire librement du quotidien pour imaginer un univers empreint de poésie et d'authenticité. C'est en créant à partir de peu et à travers une certaine sensibilité textile, que la marque a su tirer son épingle du jeu en proposant la collection « ZAJA ». 

Les créateurs Virginie Pitiot, Ricardo Sanchez et Fanny de Ruijter se sont rencontrés, lors de leur passage à la Maison Malhia Kent, une entreprise de tissage connue pour sa production de tweed destinée à la maison Chanel et ses créations textiles alliant le numérique aux techniques de fabrication 100 % made in France. En 2017, le trio de jeunes créateurs lance la marque MAP, avec l'intime conviction de faire de son pluralisme culturel et de sa démarche éthique, une force créative au service d'un renouveau dans l'univers de la mode. Pari gagné avec leur première collection « ZAJA », une interprétation abstraite du film « Captain Fantastic » de Matt Ross qui traduit une véritable réflexion sur la place du conformisme et de la décroissance, tout en développant des méthodes alternatives de consommation durable grâce à l'utilisation de matières recyclées et d'objets du quotidien.

MAP Officiel

MAP Officiel

Les pièces qui composent la collection sont faites à partir de matériaux insolites, comme des éponges métalliques pour certaines broderies, des mélanges de matières inventifs et d'imprimés floraux. Chacun apporte sa pierre à l'édifice. Fanny ayant reçue un enseignement à l'AMFI ( Amsterdam Fashion Institute ), partage sa maîtrise du tailoring dans la découpe et la mise en volume des pièces. Le rôle de Virginie s'apparente à celui du designer textile avec le travail des matières et des textures, dont la créativité n'a pour limites que les contraintes liées aux coûts financiers des matériaux et aux procédés de fabrication. Tandis que Ricardo, riche d'une formation de stylisme de mode au studio Berçot ( tout comme Virginie ), se charge de l'aspect visuel de la matière choisie, avec notamment l'application technique de peinture textile.

Entre l'utilisation de matériaux recyclés et de fibres naturelles végétales et animales, la jeune marque s'efforce de conserver une ligne au plus proche d'un idéal éthique et écologique, malgré l'oppressante réalité des contraintes financières et commerciales. Car s'il est vrai que la mode semble subir une transformation drastique portée vers des valeurs plus éthiques, il n'en demeure pas moins que la force de frappe du modèle fast-fashion n'a pas encore perdue de son influence sur le marché de la mode. Sa capacité à pouvoir réapprovisionner les rayons de modèles synthétiques et toxiques plusieurs fois par mois présente des caractéristiques profitables aux géants du textile, d'un point de vu de l'offre et des profits générés. Ce renouvellement incessant fidélise le client et attise son désir d'achat avec une offre plus large, voir personnalisée. C'est ainsi que le modèle économique conserve son statut de modèle standard pour les marques de prêts-à-porter depuis maintenant vingt-cinq longues années. Inutile de citer les conséquences désastreuses de ce type de modèle allant de la perte de valeur des produits consommés, l'accroissement de la pollution textile du aux stocks d'invendus, jusqu'à la baisse de qualité des matières premières et la disparition progressive de la saisonnalité des collections.

MAP Officiel

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Si ce sujet vous intéresse, n'hésitez pas à lire ou relire nos article à propos de l'innovation dans la consommation de mode et l'économie circulaire. MAP s'inscrit en ce sens dans le sillage de cette mode durable en pleine expansion, basée sur le respect des hommes et de l'environnement. Grâce à l'utilisation de matières naturelles ou recyclées, la jeune marque contribue à réduire l'impact environnemental de ses articles tout au long de leur cycle de vie. Plus créatif que commercial, le jeune trio de créateur souhaite néanmoins à terme voir leur marque de prêt-à-porter se développer et contribuer au changement latent dans la conception du consommateur et son rapport au vêtement, ainsi que l’accroissement de l'utilisation des matériaux à faible empreinte écologique dans l'industrie textile.

Il est heureux de voir que de plus en plus de marques proposent des solutions alternatives à ce problème d'envergure internationale. Ces créateurs qui dédient leur créations à une mode alternative et bienveillantes sont ceux que nous avons à cœur de mettre en lumière chez Modelab. Comme c'est le cas pour les bijoux éphémères de la marque Keef Palace , ces véritables satires politiques qui dénoncent la crédulité ambiante des consommateurs face aux discours martelés par les géants de la fast-fashion. Pour le créateur hollandais Sjaak Hullekes, l'innovation dans la consommation de mode n'a d’intérêt que dans l'économie circulaire. Pour réinvestir du sens dans l'acte d'achat, le créateur imagine une collection faite à partir de tissus de stock et de matériaux chinés. Chaque article est marqué d'une histoire singulière qui est soigneusement retranscrite dans un « passeport » voyageant de main en main. Se tisse alors entre le consommateur et son achat un lien d’extrême proximité. Ainsi chez Hul le Kes les vêtements ont une âme et survivent à toutes les vies.

Tandis que la ligne de vêtement sans coutures Self-assembly du créateur finlandais Matti Limatainen s'inspire de la morphogenèse pour élaborer une technique d'auto-assemblage, permettant de créer des vêtements de manière complètement autonomes, sans outils ni machines. En intégrant le consommateur au processus créatif, Liimatainen souhaite redonner du sens à l'acte d'achat en proposant un autre rapport au vêtement.

Les logiques économiques et stratégiques qui régissent l'univers de la mode ne se sont pas faites en quelques années, mais se sont affinées au fil du temps. La reconnaissance d'une mode durable au près de tous les acteurs du secteur de la mode ne pourra se faire qu'à travers une véritable expansion des bonnes pratiques de production.   Ce sont ces initiatives salutaires qui redessineront à terme, la mode de demain.

MAP Officiel

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Crédits photos : Philippe Aufort  |  Ching-Fan Yang

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Rūh : Le charme discret venu d'outre-Atlantique

À l'heure du tout Instagram, il semble que chaque produit pour se vendre doit être catapulté sur les réseaux sociaux pour se vendre. Le désir 2.0 a supplanté en quelques années toutes nos habitudes de consommation. Tant et si bien qu'aujourd'hui si une marque n'a pas d'Instagram, ni de site, ni de Facebook nous sommes désorientés.

Et si justement, le désir pour un objet naissait du mystère? Une marque new-yorkaise a fait le pari de l'extrême discrétion comme stratégie de marque et de communication. Preuve de l'efficacité de son concept, elle fait les choux gras d'une certaine presse spécialisée et serait en passe de devenir la marque la plus désirable de la rentrée. Mais au-delà du coup de buzz, la démarche mérite que l'on s'y attarde. Si l'on mesure cette initiative à l'aune de l'investissement habituel en terme de communication des marques pour vendre leur collection, Rūh apparaît comme un challenger aussi inattendu qu'innovant. Focus sur une belle discrète qui a trouvé le moyen de faire parler d'elle sans ouvrir la bouche.

 

Label new-yorkais Rūh

 

La base d'un bon lancement de marque se construit sur une solide communauté. Chaque conférence sur le succès d'un bon business de mode, chaque success storyteller le répète à l'infini. Pourtant il y a plusieurs chemins pour élaborer son groupe de fidèles de la première heure. Créer le mystère et exciter la curiosité est celui choisi par Sonia Trehan, fondatrice du label Rūh qui sera lancé officiellement dans le courant du mois de septembre. Cette "techno-phile" fait référence aux clubs masculins qui ont connu leur âge d'or au XIXe siècle pour expliquer sa démarche. Son objectif est aujourd'hui de créer un club fermé de femmes. Le label Rūh en sera le socle, la proximité avec les consommateurs l'étendard, le luxe la signature.

Point de lieu physique pour porter l'image de marque. Le site n'est accessible que sur inscription et seules quelques privilégiées triées sur le volet, une fois leur code d'accès reçu peuvent pré-commander la collection entièrement réalisée en Italie, mélange de pièces image et de pièces casual via un contenu additionnel appelé "The Journal". Lancé officiellement le 10 septembre prochain, il deviendra par la suite le portail d'accès des membres du club, et un support éditorial qui mettra en lumière les membres de la communauté ainsi que la manière dont elle la nourrissent. Le site n'aura jamais vocation à devenir marchand. Il restera le point de rencontre de la communauté et le point de départ de "son ethos et de ses valeurs" (Sonia Trehan in Business of Fashion, 1er septembre 2018). L'Instagram, privé,  est lui aussi accessible qu'à un certain nombre de "happy few" et les followers potentielles sont soumises à l'approbation de Sonia elle-même. Inspirée par le magazine semestriel Gentlewoman, Sonia Trehan souhaite se créer une communauté sur-mesure entre sororité et liste VIP. Après la haute couture, serait-ce le temps du concept de "haute communauté" ?

 

Label new-yorkais RūhLabel new-yorkais Rūh

 

Afin d'entretenir cette communauté, des événements physiques réguliers seront mis en place dès le mois de Novembre. Sur la base de table rondes, conférences et ateliers, Sonia Trehan compte bien créer l'émulation au sein même de sa maison new-yorkaise. Entre décontraction, élitisme, bon enfant et réseautage, les membres pourront se retrouver autour d'une même conception de la mode, de l'art ou encore des lettres et du design. Comme l'on tenait un salon les siècles passés.

 

“We want to provide an escape from the noise and pressures of being overly accessible

and on display in an increasingly public world and speak to that intimate part of us that wants a more meaningful connection to style.”   Sonia Trehan

 

Et si le nouveau luxe c'était l'exclusivité effective ? Pas de celle que vendent les géants du luxe qui restent esclaves de leur taille et de leur rentabilité. Non. Celle qui répondrait à une ancienne conception de ce qui se veut luxueux, celle qui ne rougit pas de dire : " ce qui est luxueux, c'est ce qui est inaccessible au plus grand nombre". Avec beaucoup d'adresse Sonia Trehan suscite l'intérêt et le désir en distillant au compte goutte les images et les informations sur sa marque. Elle réussit ainsi le tour de force de questionner par la même, avec une certaine frontalité, la notion de luxe. Si elle ne cache pas s'être entourée des meilleurs pour monter cette nouvelle aventure (conseillers de chez Lane Crawford, Hudson’s Bay ou encore anciens AllianceBernstein, Goldman Sachs et Karla Otto) et qu'elle a conclu un contrat d'exclusivité avec Net-à-Porter dans le cadre de son programme d'accompagnement Vanguard , Sonia Trehan affirme avec force sa volonté de ne pas devenir une marque de grande envergure. L'idée est vraiment de créer une entité qui dépasse réellement la simple marque de mode.

 

“[Overall] we’re addressing a specific need and sentiment among women who value their appearance but perceive it

as an extension of who they are rather than something crafted solely for the world to see.”  Sonia Trehan

 

Label new-yorkais RūhLabel new-yorkais Rūh

 

Au-delà de l'évidente manœuvre de marketing et de communication, il est intéressant de noter le retour dans les esprits de cette mode feutrée des salons. De celle que l'on abordait sur invitation, dans l'exclusivité la plus totale, à l'abri des hôtels particuliers, des studios et même parfois des visites à domicile. Les clientes d'alors formaient une communauté de fait ; celle des femmes privilégiées qui se reconnaissaient entre elles au détour d'un dîner, d'une cérémonie, d'un bal ou d'une partie de campagne. Alors un halo de mystère entourait la mode et ses créateurs, alors le luxe se nichait dans un écrin d'exceptionnel. Reste à connaître les gammes de produits et de prix. L'image est là, forte et désirable, le style s'inscrit dans un certain air du temps tout en proposant des formes avec du caractère. Tout est en place pour un bel avenir.

Peut-être un jour les femmes Rūh se reconnaitront entre elles. Espérons qu'elles formeront alors un réseau riche et influent comme jadis les clubs anglais, et non une simple armée de portefeuilles avides de pièces exclusives... à poster sur leurs Instagram.

 

Label new-yorkais Rūh


"Dream assembly" pose les bases du commerce de demain

Farfetch, la première plateforme en ligne destinée aux produits de luxe a annoncé le lancement de l'accélérateur de start-up « Dream Assembly ». Un programme ambitieux ayant pour objectif d'accompagner les nouveaux projets à caractère innovants dans le domaine du retail. Dream Assembly s'engage ainsi à poser les bases du commerce de demain en garantissant la pérennité des startups les plus prometteuses. Un pari gagnant pour l'ensemble des acteurs du luxe et de la mode, y compris Farfetch, qui sera le premier à bénéficier de l'aide apportée à la prochaine génération de sociétés œuvrant au futur des nouvelles logiques techniques et stratégiques du e-commerce.

Farfetch

Fondé en 2007 par José Neves, Farfetch est la success story d'un jeune entrepreneur qui mise tout sur le domaine du luxe et de la mode , mais surtout sur l'avenir du e-commerce. Avec la vente d'articles provenant de plus de 500 boutiques, Farfetch est devenue la plate-forme technologique mondiale de la mode et du luxe reliant les créateurs, les conservateurs et les consommateurs d'une trentaine de pays à travers le monde. L'entreprise à la prospérité croissante ayant pour seul mantra, l'ultra-personnalisation de ses offres, prépare son introduction en bourse avec une valeur estimé à 4,5 milliards d'euros. Côté partenariat, Farfetch a initié une collaboration avec la marque française Chanel axée sur la recherche dans l'innovation et l'expérience de vente. Le groupe Chalhoub lui permet d’étendre son marché au Moyen-Orient. Le rachat de CuriosityChina, agence spécialisée dans le marketing social renforce la stratégie commerciale de ce géant de la vente en ligne de produits de luxe. Depuis un an, le site compte parmi ses actionnaires majeurs le géant chinois de la vente en ligne JD.com. Au total, Farfetch propose à ce jour les produits de 3200 marques. Le portail revendique désormais quelques 935 000 utilisateurs actifs, chiffre en progression de 40 % par rapport à l’exercice précédent.

Aujourd'hui l'entreprise se lance dans la création d'un accélérateur de technologie dédié à l'innovation dans le domaine du e-commerce. Le programme Dream Assembly a ainsi pour vocation de réinventer l'expérience de vente en intégrant les bases de l'augmented retails ou le commerce connecté. L'appui financier du mastodonte britannique Burberry et la promesse de travailler sur les innovations parmi les plus révolutionnaires au monde, ont suffit à convaincre et rallier au programme l'entreprise « 500 Startups », un fonds d'investissement et un incubateur de startups fondé par Dave McClure et Christine Tsai en 2010. « 500 Startups » s'engage à offrir son expertise aux jeunes entreprises participantes au travers d'ateliers de formation propres à la politique du commerce connecté.

Farfetch

Dream Assembly prendra place dans les bureaux de Farfetch à Lisbonne et comprendra une série de workshops donnant aux startups un accès direct à l'expertise de Farfetch dans l'industrie des produits de luxe et de la technologie sur une période de 3 mois. Le programme prévoit des séances de coaching individuel avec les dirigeants de Farfetch, la mise en place d'un système de réseautage, des réunions de mentorat sur des sujets tels que le commerce électronique, le marketing, la technologie, la mode, la logistique et les opérations stratégiques commerciales. Les startups participantes seront au nombre maximum de 10 et recevront un montant de 30 000 euros pour donner vie à leur projet. De plus, le programme propose deux journées de démonstration (à Lisbonne et Londres), où les participants présenteront leur entreprise à un groupe pré-sélectionné d'investisseurs externes et auront ainsi l'opportunité de bénéficier d'un financement supplémentaire.

En prodiguant à ces jeunes entreprises la meilleure expertise et le meilleur mentorat que possible, Dream Assembly entend bien mettre fin à cet entre-deux transitionnel numérique de l'écosystème du luxe et de la mode, dont la digitalisation est le plus souvent freinée par le manque de formations et les difficultés techniques.

Alors que de plus en plus d'entreprises ont recours aux solutions digitales ( 44 % selon une étude réalisée par KYU lab en 2017 ) pour le fondateur de Farfetch Jose Neves, la digitalisation des points de vente est le signe probant d'une profonde évolution de la culture du luxe et de la mode qu'il convient d'en saisir le sens stratégique, économique et social. Pour Delphine Vitry, spécialiste dans l'expérience client et le retail, le constat reste le même, les maisons ont le devoir d'adapter leur offre à celui d'un client plus exigeant et de trouver une certaine balance entre créativité et stratégie d'offre.

Farfetch

Malgré l'écrasante majorité des personnes en faveur d'un changement de paradigme, il subsiste encore quelques réfractaires au changement qui évoquent des difficultés techniques ( liées à la compréhension ou à l'intégration des nouveaux outils ) mais également à l'avenir du système de production et de distribution. Quelles seront les nouvelles conditions de distribution engendrées par la digitalisation des points de vente ? Existera t-il encore un pouvoir d'achat ou deviendrons-nous tributaires d'un système commercial ayant la main mise sur nos données personnelles ? L'ultra-personnalisation que proposent ces solutions digitales ne risque t-elle pas de provoquer la suppression de toutes formes de créativité spontanée ?

La monétisation croissante des datas loguées (données personnelles) , la plausible disparition de certains métiers de la vente sont les facteurs les plus occultés quant il s'agit d'innovation numérique. Il n'en demeure pas moins que l'impact économique et social engendré par tous ces changements, mériterait cependant que l'on s'y attarde. S'il est vrai que l'évolution a toujours apporter son lot de bouleversements , rien ne garantie en revanche qu'elle soit de bonne augure. En attendant d'avoir le fin mot de l'histoire, il est heureux de voir que de plus en plus d'actions sont misent en place pour permettre le développement et garantir la pérennité de jeunes entreprises prometteuses.

Découvrez le programme "Dream Assembly"  ici

Crédits photos :  Jullian Hobbs