Entretien avec Eva Kruse, CEO et Présidente du Copenhagen Fashion Summit et du Global Fashion Agenda

Eva Kruse est la directrice exécutive et présidente du Global Fashion Agenda, dont l'évènement emblématique le Copenhagen Fashion Summit est l'un des plus grands rendez-vous de la mode durable dans le monde. Eva Kruse est une pionnière dans son domaine et travaille depuis 2007 à faire entendre sa voix. En 2013 elle réalise un TEDx ayant pour thème “Changing the world through fashion” dans lequel elle invoquait la responsabilité des consommateurs dans la modification du système de mode et non plus seulement celle des entreprises et des politiciens.

Avec la création en 2016 Global Fashion Agenda, Eva Kruse et ses équipes ont amené l'impératif de changement positif à un niveau de leadership plus global s'adressant directement aux décisionnaires des grandes entreprises de mode. Eva Kruse est également la co-fondatrice du Danish Fashion Institute (ayant fusionné avec le Global Fashion Agenda depuis) et de la Copenhagen Fashion Week crée en 2005. Elle n'a pas seulement amené le sujet de la mode sur un terrain politique mais a également placé Copenhague sur la carte globale du monde de la mode, faisant de la ville danoise un lieu important et privilégié de la mode alternative et durable. La fashion week de Copenhague est maintenant la fashion week scandinave la plus importante et l'une des plus réputée du monde. Eva Kruse a été récompensée pour ses actions par des distinctions, notamment le Prix des Droits de l'Homme remis par l'ambassadeur de France au Danemark François Zimeray.

Invitée à Los Angles à l'occasion de Remode, nous avons pu échanger sur sa vision de la mode durable, sa perception des enjeux actuels et des pré requis pour une mode plus responsable. Cette femme de tête pose un regard malgré tout  bienveillant sur une industrie hautement perfectible et remet en perspective le chemin déjà parcouru afin de promouvoir une approche déculpabilisante et didactique de la mode durable. 

 

Eva Kruse

 

Julie : Bonjour Eva, pouvez-vous nous raconter l'histoire du Copenhagen Fashion Summit ?

Eva Kruse : Tout commence en 2009. Mais mon histoire avec la mode durable remonte, elle, à 2006, lorsque que Al Gore a présenté son rapport sur le climat et que Davis Guggenheim en a fait un documentaire. Je me souviens que Vanity Fair l'avait mis en couverture, que des masterclasses fleurissaient sur le sujet. Soudainement, cette réalité concentrait toutes les attentions. De mon côté, je venais juste de commencer à travailler avec le Danish Fashion Institute et nous venions de créer la Copenhagen Fashion Week, une véritable fashion week pour le secteur nordique. Je n'avais aucune idée de la taille de cette industrie, ni des challenges environnementaux et sociétaux qui lui étaient propres et que nous devions affronter. Cela venait à la suite des premières prises de conscience sur les travail des enfants.

J : C'était le sujet brûlant du moment.

E.K : Oui, dans le milieu des années 2000 c'était pratiquement le seul problème dont on parlait et qui était mis en lumière. C'est alors que j'ai pris conscience de la taille et de la complexité de cette industrie, l'une des plus importante du monde. L'une des plus voraces en terme de ressources également. Elle fait face aux limites de la planète. C'était déjà évident pour la plupart des gens, même à l'époque. On commençait à parler de changement climatique.

J : Qu'est-ce qui vous a poussé sur le sujet précis de la mode et de l'environnement ?

E.K : Lorsque Copenhague a accueilli le sommet pour le climat des Nations Unies pour la COP 15, j'ai regardé le programme et toutes ces industrie représentées, qui venaient de partout dans le monde. Et ce qui m'a frappé, c'est que pas une - pas un CEO de grandes entreprises -n'appartenait au domaine de la mode et ni ne prenait part aux conversations officielles. Pour quelque raison, le monde de la mode restait immanquablement caché lors des évènements de cet ordre ou même de  l'agenda politique, alors même que l'industrie de la beauté par la voix de Paul Polman de Unilever avait plus de prises de parole. Le mode n'avait pas d'acteurs de premier plan présents. J'ai donc pensé : " créons un sommet dédié à la mode, mettons les sujets qui fâchent sur la table et discutons ensemble de ces enjeux". Il était réellement difficile d'amener les gens à parler à cette époque. La raison principale était que peu d'entreprises avaient alors mis en place des mesures concrètes ou travaillaient sur ce genre de projets.

J : Aucune charte commune n'existait ? Aucun label ? 

E.K : À l'époque, on appelait ce genre de charte CSR, pour Corporate Social Responsibility. Peu d'entreprises avait un département ou même un manager dédié CSR. H&M faisait partie de des rares a en avoir. Il y avait également la marque de l'épouse du chanteur Bono, EDUN, et le groupe PPR (devenu depuis Kering) pour lequel François-Henri Pinault réfléchissait déjà aux moyens de développer des biais stratégiques pour le rendre plus respectueux des travailleurs et de l'environnement. Mais vraiment, peu de marques osaient prendre la parole et se positionner. Je me souviens même qu'au Danemark les commentaires étaient acerbes et l'on entendait davantage de "chut" que de "prenez la parole". La peur d'être exposés aux médias, attaqués et rendus responsables des manquements de leur supply chain était plus forte. C'est aujourd'hui malheureusement toujours vrai et d'autant plus pour les petites et moyennes entreprises qui n'ont pas les moyens de maîtriser toute leur chaîne d'approvisionnement, car souvent elles passent par des agents et maitrisent peut-être le premier tiers mais ignore tout du reste, dilué par le nombre des donneurs d'ordre. Cela met en lumière le fait que l'industrie de la mode est tellement étendue, tellement gourmande de ressources, avec en premier chef d'eau, tellement productrice de déchets, tellement stratifiée, qu'il parait impossible de la rationaliser. Pensez à cela deux secondes, un vêtement peut être dessiné à Paris, produit au Bangladesh, au Pakistan, en Inde ou au Portugal ou encore en Turquie, alors même que les prototypes auront été réalisés ailleurs et que pour finir les vêtements seront distribués partout dans le monde. Et ce n'est que le début. Ensuite les consommateurs achètent, portent, puis jettent et poussent toujours plus l'industrie vers l'absurde.

J : Est-ce mieux aujourd'hui ? On voit naître des marques qui promettent une livraison en une heure. Où est l'innovation là-dedans ? Ce n'est qu'une nouvelle façon de polluer et d'accroître la frénésie de consommation.

E.K : Exactement ! Donc nous avons crée le premier sommet de la mode qui était supposé n'être qu'un one shot, à l'occasion de la COP15, durant le sommet pour le Climat des Nations Unies. Nous voulions alerter les consciences, marquer les esprits. Mais finalement, cela a attiré tout un tas d'entreprises très intéressantes et cela a suscité un grand intérêt de la part des médias. Nous avons donc commencé à penser qu'il y avait quelque chose à faire de ce côté-là. Nous avons décidé de continuer sur cette lancée.

J : Comment le Global Agenda s'articule autour du Fashion Summit de Copenhague ?

E.K : Le Global Fashion Agenda prend racine dans le succès de ce sommet. Cela a commencé comme un petit évènement qui cherchait rassembler les gens, à les faire réfléchir sur comment améliorer l'industrie de la mode et la pousser plus loin. Il s'agissait d'organiser sur quelques jours des discussions avec des gens concernés par ces problématiques. Mais au fil des années, nous avons réalisé qu'il fallait être plus global dans nos conseils. Un évènement ponctuel ne suffisait plus. Il fallait mettre en place des standards pour progresser et faire en sorte que petits et grands acteurs s'alignent avec les penseurs les plus pointus. Il s'agissait également de créer des outils et des supports à destination des industriels dans les changements du monde. C'est ainsi que le Global Fashion Agenda a vu le jour en 2016 et est devenu depuis l'organisation mère de plusieurs programmes et outils dérivés ; nous avons par exemple the Pulse of the Fashion Industry Report, qui mesure les progrès de l'industrie et établi un palmarès de notes de 0 à 100.

 

Eva Kruse

 

J : Comment parvenez-vous à collecter et croiser les datas ?

E.K : C'est quelque chose que nous ne serions pas en mesure de faire sans le concours de notre partenaire : le SAC, Sustainable Apparel Coalition. Bien sûr, l'émergence du SAC a permis l'accélération de notre croissance. Ce que je veux dire, c'est qu'ils sont très implantés  dans le domaine de l'expertise et efficaces dans leurs études. Ils accompagnent les plus grandes entreprises dans leur croissance et les aide à définir leurs cibles stratégiques.  Je pense que nous sommes complémentaires. Nous ne nous cannibalisons pas mais nous nous complétons pour faire évoluer les choses. Nous avons une personne qui siège à leur conseil d'administration et l'un des leurs participe à nos comités. Ainsi nous pouvons nous aligner. De la sorte, The Pulse of the Fashion Industry Report se base sur les datas du Sustainable Apparel Coalition et avec le concours du Boston Consulting Group, nous les analysons et réalisons le rapport. Nous publions également le CEO Agenda qui établit les priorités que chaque PDG devrait avoir en tête pour avancer dans l'industrie de la mode.

J : Comment réagissent les PDG concernés ? Sont-ils réceptifs ?

E.K :  Je le pense oui ! Chacun cherche des réponses et de la cohérence sans savoir où les trouver. C'est surtout vrai pour les entreprises ayant un système de production conventionnel, qui sont sur le marché depuis plus de 10 ans qui vont devoir prendre un virage radical. Mais par où commencer ? Il n'en n'ont aucune idée. C'est ce constat d'impuissance de la part des donneurs d'ordre qui nous a poussé à proposer un outil capable de venir en aide aux acteurs de cette industrie. Nous avons également à notre disposition ce que nous avons appelé The Commitment, un appel à l'action que nous avons lancé en 2017 et qui a d'ores et déjà été signé par 30% de l'industrie de la mode. 

J : Il me semble que cet été, le président de la Fédération de la Haute Couture et de la Mode ainsi que le président de l'IFM (Institut Français de la Mode) ont signé un document de ce genre. Est-ce cela ?

E.K : Il s'agit de quelque chose de différent appelé le MoU, Memorandum of Understanding. C'est ce que nous avons mis en place avec l'industrie française pour amener les connaissances et certains moyens pour atteindre une mode plus durable en France.

J : C'est un autre point que je souhaiterais aborder, souvent les pays nordiques ont la réputation d'être les bons élèves en matière de mode durable et responsable. Partagez-vous ce point de vue ?

E.K : Du point de vue de la vision globale, des concepts peut-être... mais pour être honnête, il suffit de regarder notre industrie de la mode de plus près pour en douter ! L'industrie Danoise pour commencer ! Bien sûr il y a toujours des entreprises qui font d'énormes efforts et montrent indéniablement l'exemple, comme le suédois H&M qui oeuvre depuis plus de 20 ans. Ils sont largement influencés par la culture scandinave comme le reste d'entre nous, mais si je regarde franchement les Danois, ils viennent seulement de se réveiller ! Je pense qu'ils ne sont pas plus avancés que les Français. Ils viennent simplement de commencer à en parler sérieusement et sont toujours un peu effrayé d'évoquer ces sujets, surement en raison de leur conscience de ce qu'il reste à accomplir et de ce qui échappe à leur contrôle. Les gens veulent être parfaits. Or, personne ne l'est, ni ne peut l'être, surtout en matière de mode durable. C'est un concept tellement vaste qu'il faut travailler sur de nombreuses strates simultanément et cela rend la tâche encore plus complexe.

J: Pensez-vous que les consommateurs ont joué un rôle prépondérant dans ce soudain intérêt ?

E.K : En tout cas j'espère qu'ils tiendront ce rôle à l'avenir ! Cependant, je ne pense pas que les consommateurs soient encore totalement sensibilisés à ces questions. Je pense qu'aujourd'hui l'impulsion doit venir de l'offre produit. Nous n'achetons pas de la mode pour sauver le monde. J'achète des carottes moches, certes. Mais j'achète des carottes moches pour nourrir mes enfants sans leurs faire manger des pesticides ou autre. Jamais je n'achèterai une veste que je trouve moche. Les paramètres qui président à l'achat de la mode n'ont rien avoir avec ceux qui ordonnent l'achat de nourriture bio. La mode doit être désirable. La mode doit être belle. Le consommateur doit aimer la marque, s'identifier à son image, se sentir bien, apprécier la qualité. C'est ce pour quoi je pense que le lien entretenu par le MOUs avec l'industrie française est si crucial ; la plupart des plus grandes marques dans la mode sont françaises, le monde entier a les yeux rivés sur l'industrie française. Qu'attendent-ils ? Imaginez, si toutes les marques les plus influentes profitaient de la Fashion Week parisienne pour prendre position pour une mode responsable, cela aurait un véritable impact sur les consommateurs et inspirerait les autres marques.

Eva Kruse

J : Vous étiez présente au Forum de la Mode à Bercy, et vous avez pu constater tout comme moi que le sujet n'en n'est pas tout à fait à ce stade... ce n'est vraiment que le début !

E.K : Je sais, mais c'est toujours un début. Je pense que cette conversation va devenir de plus en plus mainstream. Quand nous avons commencé en 2009, il y avait peu de raisons (soit disant) de parler d'une alternative à la mode actuelle. Aujourd'hui, un évènement comme Remode montre que c'est à la racine de l'innovation. C'est le point de départ de tant de nouvelles choses. Cependant je suis ferme sur un point ; cela ne doit en aucun cas devenir dogmatique et ennuyeux, cela doit rester excitant, représenter une véritable opportunité ! 

Toute la question est de savoir ; "comment cela peut donner naissance à de beaux produits désirables" ? Comment tout cet engouement peut se changer en un avenir radieux pour une industrie de la mode florissante ? Le système de mode traditionnel est basé sur la croissance et le profit et crée des besoins que nous n'avons pas. Je respecte le fait que cela contribue grandement à notre économie; il offre des emplois partout dans le monde et attire des capitaux. Cependant nous devons travailler d'arrache pied pour que cela se fasse avec le moins d'impact possible.

J : Selon vous, quel serait le meilleur moyen pour parvenir à cela ? Si l'on réfléchit à un ralentissement relatif de l'industrie de la mode ainsi qu'à une certaine rationalisation de son commerce, ne risque-t-on pas de mettre à la porte des salariés précaires ? Je pense aux pays où la main d'oeuvre est peu chère et qui aujourd'hui pourvoient en grande partie au système de la mode à bas coût (et qui bien souvent est l'une ayant le plus d'impact négatif). Il nous faut changer les choses mais nous ne pouvons pas pour autant laisser ces personnes sans ressources.

E.K : Est-ce que vous pensez à l'automatisation ? 

J : Cela peut passer par l'automatisation mais aussi par la relocalisation. Si l'on pense à la tendance de l'upcycling et de la production locale, on peut imaginer ce que cela signifierait pour les bas salaires de cette industrie. Il seraient surement les premiers à perdre leurs emplois.

E.K : Peut-être ou peut-être pas. Je suis convaincue qu'avec les croissances de population que nous connaissons, notamment des classes moyennes, surtout en Asie, il y aura toujours une possibilité pour le marché de la mode de s'étendre et pour son industrie de trouver des débouchés de production. Même si cela implique des modes de production différents, nous devrons produire davantage pour satisfaire tout le monde. C'est principalement pour cela qu'il faut repenser maintenant notre façon de concevoir, fabriquer et distribuer nos vêtements.

Il y aura donc du travail, c'est une certitude. Tout l'enjeu pour ces emplois ce sera de résister à l'automatisation, le fait que l'on puisse remplacer les humains pour des tâches simples et non à la mode durable. J'ai eu l'occasion de visiter une usine en Turquie. Ils ont la plus grande usine de denim du monde et ils n'emploient que 40 personnes. Ils n'ont besoin que de 40 personnes pour entretenir et gérer les machines. Bien sûr les machines fonctionnent jour et nuit. Ils en sont extrêmement fiers, ils les montrent à la moindre occasion. Cela représente un nombre infini de possibilités et la plus grande menace pour les meilleurs d'emplois précaires dans les pays les plus pauvres du monde. Mais sur ce point je pense que la mode non seulement n'est pas la seule responsable, mais surtout que c'est un problème social,  qu'il faut aborder de manière universelle. Il va falloir repenser la position des gens sans emplois dans la société. Même chez nous en occident ! Les robots ne vont pas être limités aux pays pauvres et aux industries textiles, ils vont supprimer de nombreux emplois, en France comme au Danemark...

J : Est-ce que c'est un sujet sur lequel vous travaillez avec le gouvernement Danois ?

E.K : Nous ne travaillons pas spécifiquement sur ce sujet mais il fait partie évidement des thèmes que nous abordons. En ce moment même des emplois sont créés par le nouveau business du recyclage car un processus qui ne peut encore se départir de la main. Lorsque l'on recycle une veste par exemple, il est possible qu'elle soit faite à partir de matières mélangées, il y a peut-être des boutons à enlever et du fil à récupérer - cela représente beaucoup de travail manuel ! C'est le cas pour la plupart des objets d'ailleurs et cela représente beaucoup de perspectives d'emplois et de business model. Je pense qu'il faut voir le côté positif de toute chose et comment tirer du positif de quelque chose de négatif. Ce qui tue l'emploi d'une côté, peut en créer d'autres ailleurs... Nous essayons de diffuser cette vision positive aux responsables politiques ainsi qu'aux sceptiques. 

J : Comment améliorer la situation selon vous dans ce cas ?

E.K : Je pense qu'il faut surtout revoir le type de ressources que nous utilisons dans la production et les quantités utilisées. Il faut minimiser l'utilisation de produits chimiques, d'eau et de fibres vierges et privilégier le recyclage sur toute la chaine de production. Je pense également que beaucoup de choses se jouent du côté des consommateurs, nous devons tous revoir notre manière de consommer.

J : Ne pensez-vous pas que le système éducatif a un rôle immense à jouer ? Nous apprenons aux enfants à manger correctement mais pas à prendre soin d'un vêtement, ni d'en apprécier la valeur, le temps et la difficulté à le fabriquer.

E.K : C'est vrai. Je pense que c'est un vrai défi que celui d'entamer la discussion. Autant commencer le plus tôt possible. Mais la mode a ce pouvoir éducatif en elle.  C'est pour cela que nous encourageons les marques qui ne sont pas forcément les plus avancées sur le sujet de la mode durable mais qui ont le mérite d'avoir au moins commencé quelque chose, à prendre la parole. Parce qu'il faut commencer à éduquer les gens, et pour cela, je pense que la mode est extrêmement intéressante. La mode a un pouvoir performatif indéniable. Les gens écoutent lorsque la mode "parle". Si une pompe permet de réguler votre consommation d'eau dans votre maison, qui cela intéresse ? Qui a envie d'en parler ? C'est parfaitement ennuyeux. Cependant la mode est un outil de communication surpuissant. Un outil qui manipule nos désirs de sorte que si le lundi nous aimons le violet, nous pouvons le détester le jeudi. Elle peut tout aussi bien nous faire réfléchir sur la consommation, que nous faire agir. C'est pour cela que je n'ai de cesse de pousser les marques, les grands acteurs de la mode sur cette voie. Si nous parvenons à leur faire prendre la parole et la rendre "cool" "tendance et "désirable", c'est tout le système qui s'écroulera.

Eva Kruse

J : Ne pensez-vous pas que toute une nouvelle génération de designers va vous faciliter la tâche ? J'ai le sentiment que la plupart ne considère plus la mode durable comme une option. Il y a une sorte d'impératif pour les jeunes générations.

E.K : Je l'espère ! J'espère que les jeunes générations se posent sérieusement la question de la planète dont ils vont hériter. Ce que je veux dire c'est que si nous nous contentons de réduire la production et la consommation de ressources, nous suivons la mauvaise voie. Il faut changer la base de la création. 

J : Une dernière question, y a-t-il une innovation récente qui vous ait marquée ?

E.K : Ah ça ce n'est pas une question évidente ! J'ai visité une usine il y a quelque temps - vous connaissez l'idée générale qui veut que soient nécessaires 10 000 litres d'eau pour faire un jean ? Bien, dans cette usine ils ne font pas la coupe ni l'assemblage mais tout le processus de teinture et de lavage du denim. C'est un cycle plutôt long, et gourmand en eau. Or eux, ils font cela avec 20 litres d'eau seulement. Toute l'eau est purifiée ensuite. J'étais fascinée de découvrir qu'il y a une technologie qui rend possible cela. Si les gens l'adoptent, il est possible d'en tirer des produits de qualité.

Je pense également que le recyclage représente une vraie innovation. Cette innovation concerne l'économie structurelle, notre manière de penser... et cela pourrait résoudre nombre de problèmes. De plus cela nous implique tous. Il incombe aux gouvernements de créer les structures adéquates pour gérer le gaspillage, il est de la responsabilité des entreprises de considérer la gestion des fibres, des matières premières, de repenser la vie de leurs produits avant et après leur vente mais il est du ressort du consommateur de faire le reste. C'est un fonctionnement systémique, chacun a un rôle à jouer. Sans compter tous les nouveaux business models qui s'apparentent au recyclage : la location, la seconde main... J'observe aussi avec un certain intérêt la fin de la notion de propriété. J'ai une fille de 16 ans qui a un jour acheté une coque de téléphone Gucci. J'étais assez contrariée qu'elle ait payé 130€ pour cela et lui ai fait remarquer. Elle a balayé mes remarques d'un revers de main et deux mois plus tard avait déjà revendu la dite coque. Je crois même qu'elle a fait un bénéfice sur cette vente ! C'est une tout autre manière de concevoir l'achat et la possession.

J : Oui, et je pense que les jeunes générations sont plus promptes à accéder à ce genre de conception.

E.K : Ce n'est même pas une question de conviction, c'est une forme de commodité partagée. Ils ont ainsi accès à plus de produits, ils sont plus agiles et aptes à suivre le cours des tendances. De mon côté je pense que mon esprit n'est plus assez élastique pour vraiment saisir le concept, mais bon cela appartient surement aux nouvelles générations ! (rires)

J : Merci pour votre temps et votre énergie !

E.K : À bientôt à Copenhague j'espère !


Entretien avec Ayesha Barenblat fondatrice de ReMake

Ayesha Barenblat, une entrepreneuse sociale convaincue

Ayesha BarenblatAyesha Barenblat est passionnée par le défi de construire une chaine de valeur responsable, respectueuse de l'humain et de la planète. Après une décennie à promouvoir la justice sociale et la mode durable au sein de l'industrie, elle a fondé Remake afin d'initier un mouvement nouveau, émanent de consommateurs éduqués, au fait des enjeux de leur planète. En proposant des voyages en immersion, des vidéos et des histoires, Remake cherche à devenir le vecteur d'une nouvelle conscience humaniste des travailleuses essentielles à la réalisation d'un vêtement. Ayesha est passionnée par la provenance des vêtements, de qui les fabrique et à quoi ressemble la vie de ces gens qui les fabriquent. Elle a collaboré avec des marques, des gouvernements et des avocats du droit du travail pour améliorer le quotidien des "petites mains". Elle a mené son engagement jusqu'à Better Work, une initiative de la Banque Mondiale et des Nations Unies ayant pour but d'assurer des conditions de travail décentes et sûres dans les usines textiles du monde entier. Ancienne Head of Consumer pour BSR, ayant apporté son conseil à des entreprises telles que H&M, Levi Strauss & Co., Marks and Spencer, Nike, The Walt Disney Company and Pou Chen concernant l'intégration de modèles durables et le design de produits responsables, elle possède également un master en politique publique de l'Université de Californie, Berkeley.

J'ai eu le plaisir de rencontrer Ayesha lors de l'évènement  Remode à Los Angeles et j'ai pu à cette occasion mesurer la vigueur de son engagement et son énergie communicative. Loin d'une posture misérabiliste, Ayesha croit fermement en l'humanité et place ses espoirs du côté de ses semblables. Elle a donc créé un outil intuitif permettant de mettre à portée de tous la mode responsable. Fini les fausses excuses, Ayesha et ses équipes démontrent que par des actes simples et une démarche volontaire, une autre mode est possible. Entretien avec une entrepreneuse sociale convaincue et convaincante.

“Today there is a long unhappy story of how our fashion is made and where it ends up. I want us to reimagine this story. I founded Remake because I truly believe in the good that comes from human connections. The modern shopper wants to know more, and the maker is better off when we use our voice and wallet to advocate for her wellbeing.” Ayesha Barenblat

 

Julie : Comment avez-vous eu l'idée de fonder Remake ? 

Ayesha Barenblat : Concernant les raisons qui m'ont poussée à commencer, cela fait déjà 15 ans que je suis dans la mode durable. J'ai travaillé en interne pour de nombreuses  marques (marques de luxe et des marques de mass market), qui voulaient mettre en place des stratégies concernant le respect des droits de l'homme et l'environnement. J'ai réalisé que pour de nombreuses marques (Kering Group, Gucci, H&M), les droits de l'homme et le développement durable sont considérés du point de vue de la réduction des risques, sans une approche vraiment globale. La plupart du temps, ils tentent seulement de limiter les dégâts. Il y a déjà tellement de choses à faire en interne pour impulser le changement.

J'ai ensuite commencé à travailler du côté institutionnel, pour une organisation internationale de droit du travail qui essaye d'amener les grandes marques, les syndicats et les gouvernements à s'asseoir à la table des négociations pour évoquer des thèmes comme le travail forcé en Jordanie, ou les conditions des infrastructures au Cambodge. La réflexion est la suivante : « Si nous arrivons à amener les bonnes personnes à se rencontrer, peut-on faire changer les choses ? ».  Alors que  je travaillais pour cette organisation, le Rana Plaza s'est écroulé. Quand nous avons su qu'il y avait 1 134 morts, principalement des jeunes femmes, je me suis identifiée à elles et le problème est devenu personnel. À cette époque, la tragédie de Tazreen venait tout juste d'avoir lieu. Il y avait tant de désastres simultanés dans le secteur. J'ai soudain réalisé que pendant toutes ces années à travailler dans la mode, je ne m'étais jamais rendue compte de ce fauteuil vide : celui du consommateur de tous les jours, de l'acheteur. Où étaient-ils ? Il y a trois ans, j'ai donc fondé Remake dans l'idée qu'aujourd'hui, on peut faire énormément de choses avec le numérique, Instagram, les magazines de mode... Nous sommes tous connectés, et pourtant, ceux qui sont aux avant-postes des abus de la mode, ceux qui sont en lien avec le climat, la pollution et les violations des droits de l'homme sont toujours invisibles.

J : Concrètement, qu'est-ce que Remake ? 

A.B : Nous sommes avant tout une plateforme de storytelling qui permet aux gens de "rencontrer" les gens qui font nos vêtements. Nous publions des reportages documentaires que nous tournons nous-mêmes. Deux fois par an, nous nous rendons dans les pays [de l'industrie textile] pour donner la parole aux gens et aux communautés qui fabriquent notre mode pour avoir leur vision personnelle de leurs conditions de vie. Le reste de l'année, nous effectuons un travail de fond avec des projections de films, des pop-ups de dialogue, dans l'espoir que les gens comprendront qu'ils doivent refaire leur armoire avec moins de choses et de meilleure qualité, avec une mode qui respecte les gens et la planète.

Ayesha BarenblatJ : Quelle est la répartition de Remake dans le monde ?

A.B : On a vraiment commencé au niveau local, dans la baie de San Francisco, et lentement mais sûrement, ces trois dernières années, nous sommes devenus un mouvement national. Nous avons de plus en plus de communautés dans le monde. C'est un thème plutôt urbain, et nous sommes bien représentés à Paris, Londres, Sydney... Nous avons même commencé à avoir des retours de la Chine !

J : Ah, c'est super ! C'est important de montrer que la vision occidentale qui voudrait que les Chinois ne se préoccupent pas beaucoup de l'environnement et des droits de l'homme, est complètement erronée.

A.B : Exactement, c'est une caricature dont on a du mal à se défaire. On ne pense à la Chine qu'en termes de « ceux qui font nos vêtements », mais c'est en réalité la classe moyenne à plus forte croissance, donc ce sont d'énormes acheteurs de mode. Donc même si nous avons commencé à nous développer aux États-Unis, le mouvement est vraiment en train de devenir mondial.

J : Comment comptez-vous étendre votre influence ?

A.B : L'un des projets qui nous tient vraiment à cœur cette année est le lancement d'un programme d'ambassadeurs Remake. Comme nous sommes une association, toutes nos ressources sont open source. Nous diffusons des infographies pour faire connaître à notre communauté des faits que l'industrie de la mode aimerait bien taire ; nous publions des films et des instructions pour organiser un troc de vêtements, pour organiser une projection ; et nous fournissons tout ce matériel à nos ambassadeurs dans le monde pour qu'ils puissent avoir ces conversations avec leurs amis, leurs communautés, parce que c'est un mouvement qui doit se développer au niveau local. On n'aborde pas du tout les gens de la même façon en France qu'ici à Los Angeles, le travail de l'ambassadeur est rendu complètement différent.

J : Quels sont les retours que vous avez par rapport à ce que vous faites avec les gens ? Avez-vous des chiffres pour mesurer votre impact ?

A.B : Les premières années (enfin, on a trois ans, alors disons la première année et demie), nous essayions vraiment de construire notre notoriété. Nous mesurions des choses comme le trafic sur notre site web, les événements complets quand nous faisions des projections ou des pop-ups ou des soirées... D'ailleurs, nous avons organisé une soirée pendant la Fashion Week de New York pour permettre aux gens d'en savoir un peu plus à propos de la mode responsable, nous pensions que personne ne viendrait et au final, on était plus de 500 ! Ça commence à être une tendance de fond. Clairement, il y a un appétit et un intérêt, mais maintenant, nous nous concentrons sur la façon d'utiliser cet intérêt pour modifier les comportements. Comment convaincre les gens de changer de garde-robe ? Ils achètent moins, ils achètent mieux, ils respectent leurs vêtements, et leur relation à leur comportement d'achat change complètement. Cependant c'est beaucoup plus difficile à mesurer.

 

"Nous revendiquons vraiment cette rencontre entre l'éthique et le style et nous voulons

briser le mythe qui veut que la mode durable soit moche."

 

J : Vous êtes donc convaincue  que la clef est d'arriver à rendre la mode durable désirable ?

A.B : Exactement. Générer de l'intérêt via l'esthétique et la qualité, c'est notre objectif. Donc nous recensons combien de filles voient un édito, combien de temps elles y passent et les résultats sont bons. Maintenant, il est clair qu'il y a une relation directe entre « Je suis au courant des problèmes » et « Ça me préoccupe et je veux acheter mieux ». Il n'y a plus de place pour les paroles en l'air. Nous revendiquons vraiment cette rencontre entre l'éthique et le style et nous voulons briser le mythe qui veut que la mode durable soit moche.

J : C'est vrai que souvent, on sait que c'est bon pour la planète et pour les gens, mais on ne veut pas le porter si l'image perçue ne nous plaît pas.

A.B : Il y a aussi des gens qui pensent que les matériaux sont de moindre qualité ou que c'est plus cher, donc il faut trouver plusieurs moyens de s'intégrer dans la conversation. Du point de vue de l'impact, nous tâchons de savoir combien de personnes achètent "mieux"  à partir de notre site. Nous avons aussi lancé un challenge de 30 jours : « Pouvez-vous passer 30 jours sans acheter aucun nouveau vêtement ? ». Nous traçons également ce chiffre, c'est une façon d'encourager à acheter moins, à se désinscrire des ventes flash, à bannir la fast fashion et à purifier ses habitudes d'achat pendant un mois. C'est une détox ! J'aurai bientôt des chiffres à vous montrer, mais la détox vient à peine de commencer. C'est aussi un moyen de rendre ça un peu plus amusant ! 

J : Est-ce que cela fonctionne ? Les gens se prennent au jeu ?

A.B : Eh bien, nous venons de le lancer, donc il faudra voir, mais nous avons des ambassadeurs qui l'ont fait. L'une de nos ambassadrices l'a même fait pendant une année entière et a partagé son expérience avec la communauté. Nous travaillons aussi avec des stylistes maintenant, pour encourager les participants, montrer que la mode vintage et les vêtements d'occasion peuvent aussi être beaux. Cela permet de se détacher des tendances que l'on nous vend et trouver son propre style.

Ayesha Barenblat

J : C'est étonnant parce qu'en Europe, les consommateurs semblent plutôt habitués à acheter des vêtements vintage, surtout les jeunes générations.

A.B : Eh bien vous avez des années-lumière d'avance ! Ici, aux États-Unis, les vêtements vintage et de seconde main sont très mal perçus. Les gens pensent qu'ils sentent mauvais ou qu'ils sont réservés aux hippies. Ce n'est pas pour eux ! Maintenant, nous avons The RealReal, une boutique vintage de luxe, donc le paysage est en train de changer un peu aux États-Unis. Cependant nous avons besoin d'acheteurs de tous les jours, et c'est là que les influenceurs entrent en jeu. Nous travaillons avec de nombreux micro-influenceurs sur Instagram, pour montrer qu'on peut avoir un look fantastique avec du vintage.

J : En se baladant dans des boutiques vintage ici, on se rend compte de la prédominance des vêtements de seconde main provenant de la fast fashion. On ne peut pas vraiment demander aux gens d'acheter du vintage si les vêtements ne sont pas d'assez bonne qualité pour vivre une deuxième vie !

A.B : Nous sommes inondés ! L'autre jour, je participais à une table ronde avec quelqu'un de chez Good Will, une boutique caritative, et cette personne évoquait à quel point ils sont envahis par la fast fashion. Ce sont des produits qui sont vraiment programmés pour l'obsolescence, donc ils se désintègrent ! Et ils doivent donc s'occuper eux-mêmes de traiter les déchets. On en revient toujours aux consommateurs américains qui achètent trop, à des prix trop bas, et se débarrassent de leurs vêtements. Tout en étant convaincus que ce qu'ils donnent va vraiment apparaître sur le marché de l'occasion ! En réalité, une bonne partie finit incinérée ou dans des décharges. Donc nous essayons vraiment d'influencer la culture pour que les gens comprennent que ce qu'il faut, c'est acheter moins. Ce n'est pas un message très populaire !

J : Mais ce message est nécessaire. Vous ne pensez pas que c'est un peu la même chose avec la nourriture ? En France, maintenant, les enfants  apprennent à l'école à bien manger et à choisir ses aliments. On pourrait peut-être imaginer la même chose avec la mode ?

A.B : Je suis tellement contente que vous fassiez cette comparaison ! Dans mes conférences, j'évoque souvent la relation entre l'alimentation et la mode. Ce qui est intéressant, je pense, c'est qu'une bonne partie de la relation avec l'alimentation est motivée par l'égoïsme. Les gens ne pensent pas vraiment aux paysans ou à la biodiversité. Ils pensent plutôt à leur santé. Et nous parlons aussi souvent du fait qu'ici, aux États-Unis, nos vêtements contiennent plus de 8 000 produits chimiques synthétiques et cancérigènes. Nos régulations sont plus laxistes qu'en Europe. Donc on pense à ce qu'on ingère, mais qu'en est-il de notre plus grand organe ? La peau !

J : Je vous rejoins sur ce point. Je ne comprends pas les gens qui mangent sainement, ne fument pas, ne boivent pas et portent des vêtements pleins de produits chimiques.

A.B : Nous avons fait un reportage à propos d'une teinturerie, mais quand nous montrons ces quantités de teinture, les gens doivent comprendre que ça ne va pas que dans la rivière ! Cela va sur notre corps ! Il n'y a pas que les travailleurs qui manipulent les produits chimiques qui risquent un cancer. Et les gens habillent leurs enfants avec ça. Et ils s'habillent eux-mêmes avec ça. Je pense que la relation entre le bien-être, la slow fashion et la slow food peut être une bonne idée pour éveiller les consciences. Ici à Los Angeles les gens sont très en phase avec ce life style : yoga and healthy food for everyone ! 

"Mais si l'on présente la mode durable comme un secret pour avoir du style et être en meilleure santé,

c'est une façon douce et inspirante de permettre son adoption."

 

J : Il y a aussi un côté un peu schizophrène ici. Parce que la vie saine est très tendance, mais tout le monde est tout seul dans sa voiture et passe son temps dans d'interminables embouteillages !

A.B : Ce que nous essayons de faire, c'est d'influencer la culture. Nos ambassadeurs organisent des soirées, ils invitent des gens et ils leur servent un bon dîner et les gens apprennent quelque chose sans se sentir mal. Nous vivons dans un monde dans lequel il y a tellement de mauvaises nouvelles... Personne n'a envie d'en entendre parler ! Mais si l'on présente la mode durable comme un secret pour avoir du style et être en meilleure santé, c'est une façon douce et inspirante de permettre son adoption.

Ayesha BarenblatJ : Et ainsi les gens ne se sentent plus honteux. Je pense que le problème en Europe, c'est que nous disons aux gens ce qu'ils ont à faire. On les culpabilise.

A.B : C'est très paternaliste.

J : Et même anti-féministe. C'est une communication paternaliste parce que les femmes sont la plupart du temps celles qui achètent les vêtements pour toute la famille.

A.B : Tout à fait ! C'est un prolongement de conversations qui ont déjà lieu. Il faut nous voir plutôt comme une marque de lifestyle, comme la voisine sympathique qui a ce fameux secret de beauté que tout le monde veut. Il nous faut susciter cette envie de savoir quel est son secret. C'est beaucoup plus doux, et cela permet de proposer des solutions sans les imposer. Parce que si l'on continue à montrer aux gens tous les dysfonctionnements de l'industrie sans proposer d'alternatives, on ne va pas beaucoup progresser.

J : Comment voyez-vous le futur de ce mouvement et de la mode en général ? Quelle est votre image de l'avenir ?

A.B : Pour le mouvement, je pense que si dans les cinq prochaines années, nous avons un million de filles qui font le challenge « pas de nouveaux vêtements pendant un mois », des mannequins et des célébrités sur le tapis rouge qui parlent de comment elles ont refait toute leur garde-robe (parce qu'il nous faut aussi des personnalités publiques pour le mouvement), si ça devient à la mode d'acheter moins et mieux plutôt que de se concentrer sur les tendances, si on peut arriver à dire « Je sais d'où viennent mes vêtements et j'en suis fier(e) », on aura réussi.

Je pense aussi que les femmes ont un rôle clef à jouer. C'est vraiment une relation d'une femme à une autre femme. Je pense aux femmes qui travaillent à l'usine, à celles qui vendent le produit lors des défilés, et à la façon dont tout est intrinsèquement connecté dans notre système. J'aimerai que chaque femme puisse se dire sans détour : "mes vêtements représentent vraiment mes valeurs". Ce serait une réussite. Du point de vue du secteur en général, je pense que l'avenir est vraiment à la seconde main. Six vêtements sur 10 sont incinérés la première année de leur production. Nous n'avons pas besoin de fabriquer plus de vêtements. Nous en avons suffisamment pour habiller cette génération et la prochaine.

J : Oui, mais que fait-on des gens qui travaillent dans l'industrie de la mode ? Le Bangladesh, l'Inde, le Pakistan ont construit leurs économies sur les commandes de l'Europe et des États-Unis. Si nous leurs tournons le dos, que vont-ils pouvoir faire ? Quel avenir auront-ils ? Peut-être que ce serait mieux si nous pouvions embarquer ces gens avec nous dans notre développement et pas seulement couper les ponts...et les laisser à leur sort après avoir participer à la construction d'une économie précaire. 

A.B : Absolument. Je suis complètement d'accord. Je pense que l'une des conversations que personne ne veut avoir, même si je remarque son apparition au niveau des ateliers, est aussi que cette industrie est en passe de s'automatiser. Or si l'automatisation et la robotique prennent le dessus, beaucoup de ces postes, notamment dans les endroits du monde où la main d'œuvre est bon marché, seront  de toute façon supprimés. Il y a donc un double danger. Une bonne partie de l'industrie exploite ces femmes sans penser une seule seconde à ce qui va se passer une fois que les robots auront fait leur entrée. Une fois que nous aurons plus de postes automatisés, que nous utiliserons plus facilement l'impression 3D, qu'est-ce qui arrivera à ces postes précaires et à ces femmes ?

 

"Certaines de ces personnes meurent, se blessent et ne peuvent même pas subvenir à leurs besoins.

C'est de l'esclavage. Ce n'est pas du travail. Ce n'est pas un travail digne."

 

C'est pourquoi nous essayons vraiment de promouvoir des marques qui ont une conversation à propos du salaire minimum, ou qui réinvestissent dans les communautés. Parce que de mon point de vue, nous avons une opportunité unique au monde d'élever toute une génération au-delà du seuil de pauvreté à travers nos habitudes d'achat. Et par ailleurs, comme vous l'avez souligné,  il faut penser à ce qui se passera dans ces pays quand l'industrie de la mode les désertera. Parce que ce n'est pas seulement une question de robots : l'industrie se déplace en permanence de pays en pays. Les grandes marques ont quitté la Chine. Et maintenant le Cambodge commence à être un problème. Donc ils vont en Éthiopie. Sans penser une seconde à l'impact ! Donc vous voyez, l'argument des postes de travail n'est vraiment pas suffisant. Certaines de ces personnes meurent, se blessent et ne peuvent même pas subvenir à leurs besoins. C'est de l'esclavage. Ce n'est pas un travail digne.

Ayesha Barenblat

 

J : On parle de paternalisme occidental... de néo-colonialisme. On "offre" des emplois indignes à des gens qui ne peuvent les refuser tant ils luttent pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille et par ailleurs, on leur donne des leçons sociales, politique et culturelles.

A.B : C'est un esprit colonial. Le travail infantile est un bon exemple, il y a des problèmes très similaires. C'est très compliqué, particulièrement au Cambodge. Parce qu'évidemment, on peut interdire l'accès des ateliers aux enfants. Mais comme ils n'ont pas non plus accès à l'école, ils vont traîner dans la rue. Donc comment peut-on être sûrs que cela va vraiment améliorer leurs vies ? Je pense que les marques américaines et européennes veulent le beurre et l'argent du beurre. Vous devez respecter ces critères de responsabilité, mais vous devez réduire vos prix et livrer des articles plus tôt que prévu parce que la période de Noël arrive. Et alors quel est l'intérêt ? Vous avez l'étiquette durable, mais rien n'est financièrement réinjecté au niveau des travailleurs. 

J : Qu'est-ce que vous aimeriez dire aux marques ?

A.B : Pendant longtemps, les marques ont affirmé que les consommateurs s'en fichaient. Elles se sont vraiment concentrées sur l'avant-garde de la grogne et de l'activisme. Eh bien j'aimerais dire aux marques qu'en fait, les consommateurs ne s'en fichent pas du tout. Et il y a une génération de femmes en train de se soulever, qui veut porter ses valeurs. Donc il vaudrait mieux qu'elles se mettent à la page ou elles vont perdre une bonne part de marché. La nouvelle génération est bien plus impliquée, ils sont fatigués des mensonges.

J : Et les marques continuent à faire comme si il ne s'agissait pas d'un sujet de fond. Mais ça devrait être la norme !

A.B : Et pour que toute la chaîne de production résiste à l'examen des consommateurs, elles doivent modifier  le cœur de la stratégie et pas seulement une petite partie pour faire joli. Cela ne peut plus être simplement un discours bien huilé sur la responsabilité. Il faut pouvoir démontrer ses efforts et évoquer ce que ce secteur veut cacher.

J : Peut-être qu'ils pourraient juste admettre qu'ils ne sont pas parfaits. Simplement dire « Nous avons fait quelque chose. Ce n'est pas encore grand-chose, mais c'est un début. »

A.B : Cela prendra du temps, mais si on est vraiment convaincu de ce qu'on fait et qu'on prend le temps de bien le faire, c'est une façon de gagner des clients. Ceux qui veulent simplement gagner des parts de marché ne tarderont pas à voir le retour du bâton !

J : Merci Ayesha pour cet éclairage et cette énergie ! Vous avez besoin d'ambassadeurs ici en France ?

A.B : Oui bien sûr ! Plus on est nombreux, plus on est forts ! (rires)

 

Alors serez-vous le ou la prochain(e) ambassadeur(drice) de Remake ? https://remake.world/join-the-movement/

 


Au croisement de la mode, le design industriel et l'architecture, la marque AIRVEI.

C'est en  2016 que le projet AIRVEI germe dans l’esprit de Julien Goulard, jeune étudiant d’une école de design industriel parisienne. Julien développe une envie de penser la relation au vêtement de manière différente. Créant des pièces à l'identité forte, il investit  de nouveau la dimension "valeur" du vêtement pour en faire un objet qui perdure dans le temps. Véritable réflexion sur la pérennité des objets, son travail se nourrit de diverses influences et notamment de l'architecture. Ici le tombé d'une épaule rappel l'angle d'un toit, la courbure d'un col celle de la ligne d'un balcon filant. Empreint d'un fonctionnalisme réfléchi, le style AIRVEI interpelle par la pureté de ses lignes et l'ingéniosité de ses coupes et de ses matières. On sent dès le premier coup d'oeil un intérêt particulier pour le mouvement et pour le volume. Tout cela s'agrège avec cohésion autour de l'idée de beauté et de fonctionnalité.

 

 

Modelab : Bonjour Julien, pour commencer peux-tu te présenter ?

Julien Goulard : Je m’appelle Julien Goulard, je suis le fondateur et directeur artistique de la marque AIRVEI. C’est ma première édition de Designers Apartment et je suis ici avec ma deuxième collection.

M : Comment es-tu arrivé à la création d’une marque de mode ? Quel est ton parcours ?

JG : J’étudie le design industriel, donc de fait je ne viens pas du monde de la mode. J’ai créé il y a quelques années un compte Instagram qui répertorie des inspirations, des créateurs et des idées de la rue. C’est ainsi que petit à petit j’ai formé mon oeil.

J’en suis arrivé à faire une première collection qui était plus une ode à ce que j'aimais et à ce à quoi j’aspirais. Pour ma deuxième collection j’ai reçu une invitation de la Helsinki fashion week. C’est une fashion week qui a une forte dominante éco-responsable, donc cette deuxième collection avait un double enjeu ; avoir des vêtements conçus de façon durable, avec des matières respectueuses de l’environnement et une philosophie selon laquelle les vêtements produits s’inscrivent dans la durée. J’ai également inclus plusieurs défis techniques comme la récupération et l'intégration d’airbags.

M : Cette volonté de faire de la mode durable venait de cette forme de commande de la part de la fashion week de Helsinki ou c’est une problématique qui est inhérente à ton travail ?

JG : Non, dès la première collection ils ont du comprendre que j’étais dans une démarche de vêtement durable au sens littéral du terme. Au-delà des matières et des modes de production, je recherche un design intemporel qui me permette de proposer des vêtements durables dans le temps. Je pense que cela a dû les interpeller quelque part. L’idée de matière est venue ensuite avec la curiosité pour les innovations et la conscience qu’en tant que jeune designer il existe comme un devoir d’être les premiers de cordée et de montrer la voie.  En tout cas je suis assez content et fier d’avoir débuté avec la fashion week de Helsinki car j’ai le sentiment qu’avec l’impulsion de sa présidente, Evelyn Mora, ils ont ouvert une voie qui ne se refermera plus.

Airvei

M : Peux-tu nous expliquer ta démarche créative ? Quel est le point de départ de tes collections ?

JG : Je pense que mes études de design industriel alimentent beaucoup ma pratique. Je suis aussi très attaché au tombé du vêtement, à la matière et au confort. Cela ne me viendrait pas à l’esprit de mettre quelque chose dans lequel je ne me sens pas bien. J’aime l’idée du vêtement « d’usage ».

Pour ce qui est de l’iconographie et concernant cette collection, je me suis inspiré de l’architecture et notamment du courant brutaliste. La photo d’architecture est un bon point de départ car l’on peut reprendre les points de fuite, les angles et les lignes pour les incorporer dans le dessin du vêtement. Cette collection se rapproche de l’univers du travail et surtout du travail manuel. Elle parle de processus, de comment l’on passe d’une pierre à une sculpture. Il y a une grosse influence du work wear. Elle peut être perçue comme  une collection d’uniformes pour ces artistes « transformateurs de matière». J’aimerais essayer d’approcher chaque collection de manière différente en gardant la même vision de base. J’aime créer des personnages à chaque collection. J’ai besoin de me projeter de cette façon.

M : Et donc pour cette collection ton personnage est un worker ?

JG : Oui mais un worker différent de la première collection qui était plus brute. Ce personnage  prend davantage le temps de se balader, de porter des détails. C’est plus un artiste.

M : C’est une collection mixte ?

JG : Pour moi ça l’est mais je sais que les gens la perçoivent plus comme destinée à l’homme. Je commence à incorporer des pièces spécifiquement pour les femmes. Cela m’intéresserais vraiment de plonger vraiment dans le vêtement féminin.

M : Quelle est ta vision de la mode, toi qui viens du design industriel ?

JG : Je vois cela comme un énorme champ de possibles qui se nourrirait de plein de discipline à la fois. Je suis très conscient de tout le savoir-faire nécessaire pour réaliser des vêtements et je pense que c’est essentiel de connaître la technique pour avancer dans ce milieu. Cependant je n’y vois pas de contrainte ni de limite mais plutôt un réservoir quasi infini d’influences et d’inspirations.

 

Airvei

M : En tant que jeune créateur as-tu un modèle, un maître à penser dont tu t’inspires et qui guiderait l’évolution de ta marque ?

JG : Mon premier contact avec la mode c’est Virgil Abloh (fondateur de ma marque Off-White et directeur artistique de la marque Vuitton pour l'homme depuis deux saisons) et son sweat sérigraphié avec un tableau du Caravage. J’ai aussi beaucoup suivi le travail de Nicolas Ghesquière (directeur artistique de la marque Vuitton pour la femme) à l’époque où il était chez Balenciaga. Il y a également Kostas Murkudis qui travaillait avec Helmut Lang et Rick Owens parce qu’il est resté fidèle à une certaine vision de sa marque et ne cède pas au sirènes marketing.

M : Peux-tu me parler des matières que tu utilises ?

JG : Elles sont toutes sourcées en France sous un label qui certifie leur éco-responsabilité. Je choisis notamment du coton avec une utilisation raisonnée de l’eau ainsi qu’un mélange chanvre armé en jersey. Cela apporte une texture nouvelle, plus naturelle. Même au niveau des teintes je reste très proche de la nature. Pour ce qui concerne l’utilisation d’airbags j’ai travaillé avec une entreprise française qui  fait de la bagagerie avec cette matière. C’est un matériau très hermétique de fait, donc nous l’avons utilisée sur des endroits comme les poches, en détail. J’ai aussi l’idée de travailler avec des filets d’échafaudages. Cela recoupe une certaine idée d’up-cycling. Je pense qu’il y a quelque chose à faire avec ces matières dont personnes ne veut mais qui ont beaucoup de potentiel.

 

Airvei

M : Tu penses que ce sont des moyens de faire de la mode qui peuvent passer à l’échelle industrielle ?

JG : Trouver les matières ne serait pas un problème mais c’est vrai qu’au niveau de l’assemblage cela pourrait être compliqué. Après je suis sûr que c’est possible. Ce sont des matières répandues et je pense que l’on pourrait trouver les gens prêts à nous suivre. 

M : Comment vois-tu l'avenir de la mode ?

JG : En ce moment selon moi, l'enjeu majeur c'est vraiment de  trouver un nouveau rythme à ce monde fou de la mode. On a même plus le temps de regarder les défilés... Douze collections Chanel cela devient absurde ! On a seulement l'impression que les grosses marques se plient aux consommateurs, à leur insatiabilité. Je pense que dans dix ans quand on regardera les archives on retrouvera des choses tristes et uniformisés.

M : Le donneur d'ordre a donc changé de camps ? Pour toi, les designers d'aujourd'hui n'ont pas l'aura de ceux d'hier ?

Oui je pense que le pouvoir de décision a changé de camps mais après je crois aussi qu'i y a une sorte d'école française qui émerge, avec par exemple un Nicolas Ghesquière, son ancienne collaboratrice Natacha Ramsay-Levi  l'actuelle directrice artistique de Chloé, Julien Dossena aujourd'hui à la tête du studio de Paco Rabanne, un peu à la façon des 6 d'Anvers. Avec moins de spectaculaire,  les designers rentrent dans l'histoire. J'aime l'idée que le temps de muséification de la mode se raccourcit mais je me demande tout de même ce que l'on gardera de notre époque. Que restera-t-il de cette course effrénée ?

 

Merci à Patricia Lerat CEO de PLC Consulting et directrice du showroom Designers Apartment pour cette rencontre.

Retrouvez la marque ARVEI sur son site et son Instagram.


Nicolas Lecourt Mansion : Couture et transgression sans concession.

On l'a souvent répété, on ne saurait considérer l'innovation dans la mode comme la seule résultante d'une injection de technologie ou de formes venues d'un futur incertain. Parfois innover s'apparente plutôt à un combat, une lutte pour faire bouger les lignes, changer les mentalités et se tenir debout dans les habits que l'on a décidé de porter. Rencontrer Nicolas Lecourt Mansion c'est se souvenir de cela, de cette conception de l'innovation. C'est ce souvenir que ceux qui font avancer la mode, ne le font pas avec des applications. Ils le font avant tout en se souvenant du pouvoir éminemment social et politique du vêtement. Ils le font avec la conviction que cette carte d'identité textile n'est pas juste là pour enrichir certains ou accroître la popularité d'autres mais bien pour donner de la lumière à ceux qui sont maintenus dans l'ombre et auxquels on refuse le droit du verbe public. Innover nécessite de connaître parfaitement les limites à dépasser et les codes à transgresser. Sans cela, il ne reste que des coups d'épée dans l'eau.

Nicolas Lecourt Mansion fait des vêtements pour tous. Mais pas de ces vêtements informes et gris, sans âmes qui gomment la personnalité, la sexualité et l'histoire. Il crée pour ceux qui veulent porter haut et fort les couleurs de leur esprit et de leurs convictions. Il le fait avec la grâce des vrais amoureux du vêtement, les doigts chargés de l'histoire d'un artisanat qui disparaît sous la pression d'un système fou et la tête pleine de ces réflexions profondes sur le sens de nos actes et de nos choix. Cela manque parfois si cruellement dans la mode que notre interview s'est muée en une conversation passionnée et passionnante.

Modelab : Bonjour Nicolas, merci de nous accorder un moment,  peux-tu te présenter ?

Nicolas Lecourt Mansion : Je m'appelle Nicolas Lecourt Mansion, j'ai 25 ans et je travaille à Paris dans l'atelier Hall Couture. Je fais des vêtements pour "flamboyant people". J'aime l'idée d'habiller les gens qui expriment leur personnalité à travers le vêtement, et ce au-delà de la théorie. Je ne cherche pas des gens qui soient dans la posture mais qui comme moi aient un rapport au vêtement qui influe sur leur bien-être.

M : Justement comment décrirais-tu ton rapport au vêtement ?

NLM : Tu vois par exemple aujourd'hui je porte des chaussures plates et je déteste ça. Je suis dans l'inconfort, ce n'est pas vraiment moi.  J'aime les couleurs, les formes qui mettent en valeur. Cependant je n'élude jamais la question du confort (mais ça ne m'empêche pas non plus d'aimer les corsets...).

M : Tu portes des vêtements qui ne semblent pas venir du vestiaire masculin, serais-tu le premier exemple de ce que laisse transparaître ta marque : le vêtement pour tous ?

NLM : Je n'aime le fait de "genrer" les vêtements. Je trouve qu'on attribue souvent les genres de manière injuste. Je n'ai jamais vraiment compris pourquoi des vêtements conçus sur un buste féminin ne pouvaient pas "in fine" habiller un corps d'homme. Si la taille est bonne, pourquoi mettre une limite? Pourquoi réserver les tailles cintrées et les manches ballons aux femmes ? En terme d'identité et de trans-identité il est difficile pour la communauté transgenre de se retrouver dans ce terme de vêtements genrés. La garde de robe est extrêmement importante car elle fait partie de l'idée de transition que l'on met en image. Je veux garder l'idée que les vêtements n'ont pas de sexe. Je vois une réduction dans le fait créer un département homme, un département femme, un département transgenre. Je fais des vêtements que chacun peut porter comme il le souhaite et quand il le souhaite. Ce sont les racines de ma création.

Nicolas Lecourt Mansion

M : Ce qui est vraiment intéressant dans ta démarche c'est que pour une fois le vestiaire s'ouvre réellement aux deux sexes et à tous les genres. Habituellement, les marques se contentent d'un passage du "masculin" vers le "féminin". Ici le champs des possibles est totalement ouverts.

NLM : Selon moi c'est une manière détournée de poser la question de pourquoi les hommes se censurent autant dans leur vestiaire. En en parlant autour de moi je me suis rendu compte que cette question interpellait énormément. Mon ancienne stagiaire Juliette a fait sa collection de diplôme sur la virilité par exemple. Le rapport au vêtement que ce concept engendre ainsi que que tout l'imaginaire et les références iconographiques qui en découlent frustre et questionne à la fois. De mon point de vue, les théories du féminin ou du masculin, si tant est qu'elles existent, reste des théories et appartiennent dès lors au monde des concepts. À partir de là, pourquoi les gens adhèrent à une idée codifiée qui n'est qu'un reflet socio-politique d'une culture à un instant donné. Je pense qu'en 2018 on est bien moins évolués de ce point de vue qu'à certaines périodes de notre histoire.

M : Il suffit de remonter à quelques siècles...lorsque l'on regarde les vêtements de cour des siècles passés, les hommes n'avaient pas froid aux yeux ! On était même dans la surenchère des formes, des couleurs, des matières et des détails.

NLM : Exactement ! À la différence qu'aujourd'hui la flamboyance n'est plus réservée à une élite. Chacun peut décider de s'habiller comme il le souhaite. Or le vêtement c'est quand même la première chose  que l'on remarque chez une personne, la forme, la coupe, les couleurs...je trouve dommage que les gens se restreignent et ne s'emparent pas de toutes les possibilités offertes par notre époque car c'est la première chose que l'on transmet... Transmettre une idée, un sentiment ne dépend pas d'un corps, d'un sexe ou d'un genre. C'est pour cela que je crée des vêtements avant tout pour des corps, pour des êtres humains, pour des personnes.

Nicolas Lecourt MansionM : Qu'est-ce qui t'a amené à cette réflexion ? Fais-tu de la mode pour défendre un point de vue ou bien est-ce le fait de se confronter à la création d'un vêtement au cours de tes études ou de ton parcours professionnel qui a déterminé ton cheminement? 

NLM : J'ai moi-même le sentiment de ne rentrer dans aucune case. Ce n'est pas la mode qui a développé ça. Je crée par rapport à ce que je ressens et que je connais, or je vis tous les jours avec l'envie d'exprimer ma personnalité en toute liberté et je suis parti du principe que je ne devais pas être le seul. Ce type de personnalités exubérantes, entières, hautes en couleur m'inspirent et nourrissent ma création. Bien souvent je retrouve ce type de positionnement face au monde dans les communautés à la marge, alternatives, underground. J'ai par exemple été totalement absorbé par un documentaire comme Paris is Burning. Je suis nourri par ce que l'on cache ; la communauté gay noire, la communauté transgenre. J'essaie de mettre en lumière des choses que l'on met dans des cases, que l'on catégorise pour souvent mieux les stigmatiser. On impose une norme en rejetant ce qui ne rentre pas dans le sytème de plus grand nombre.NLM :

M: Cela rejoint et irrigue d'autres combats comme le féminisme, la transphobie etc...

NLM : Oui, c'est la même idée. On normalise pour invisibiliser des situations ou des choix de vie. Mais qui sommes nous pour dire à quelqu'un "ne t'habille pas comme cela ce n'est pas correct", pour invectiver un homme qui fait le choix de sortir maquillé ou simplement de porter les cheveux longs, pour interdire à une femme trans ou cis de s'habiller simplement selon son goût ? L'arbitraire ne devrait pas avoir une telle place, et à mon échelle je le refuse dans mes créations.

M :Revenons à ta marque, quand as-tu eu l'idée de la créer ? Comment s'est-elle montée ?

NLM : J'ai créé ma marque l'année dernière et j'ai fait ma première présentation lors d'un défilé en février. Je gère tout seul avec des stagiaires mais ej cherche à m'entourer, cela est nécessaire.

M :Comment définirais-tu ton produit? Est-ce de la corseterie ? De la robe de soirée ?

NLM : C'est un peu de tout ça avec une forte identité couture. Il y a beaucoup de travail à la main, de matières délicates et fragiles ; satin de soie, dentelle de Chantilly en soie, agneau plongé, crêpe de Chine en soie... c'est beaucoup de travail. C'est très soirée même pour le tailleur, il y a beaucoup de ponts avec la lingerie.

M : Au niveau du modélisme, lorsque tu crées, tu penses à un corps féminin ou à un corps masculin ? Parce que tu travailles sur de la bonneterie de la corseterie mais tu t'adresses à tous, comment mets tu au point tes modèles ?

NLM : Je drape sur des Stockman femmes, je travaille donc sur un buste féminin. Je moule et fait mon patronage mais ensuite je l'adapte sur qui veut. J'ai dans l'idée d'élargir ma collection en travaillant également sur un Stockman homme et de voir ensuite comment jouer avec cela.

M :En terme de tailles, tu montes jusqu'à des mensurations d'hommes pour chaque modèle ?

NLM : Je fais du sur-mesure donc chaque modèle est réalisable pour quiconque le choisit. Pour l'instant je ne fais pas de prêt-à-porter surtout parce que je manque de mains pour les gradations mais si je devais le faire, j'offrirai le plus large panel de choix possible en terme de taille.

M :C'est sûr que souvent la taille est  la première forme de discrimination dans la mode...

NLM : Je ne vois pas où est la satisfaction d'habiller un corps mince et facile à mettre en valeur parce que conforme aux attentes prédéfinies d'une société. Je préfère des corps multiples avec des aspérités. On ne peut pas habiller que des filles qui ont 17 ans qui font 1m80 et qui font du 34/36 ! Pourquoi imposer des standards alors que la mode a le pouvoir de transgressions (a priori) qui peut permettre de dépasser les codes?

Nicolas Lecourt Mansion

M : Qui achète et porte tes créations ?

NLM : On ne va pas se mentir, je fais des pièces très niche et difficiles à porter au quotidien. Cependant même si j'adorerais croiser des gens dans la vie de tous les jours habiller en Nicolas Lecourt Mansion, je suis attaché à garder de petites séries. Je veux maintenir le caractère artisanal de ma production et le fait qu'en achetant chez moi, mon client ou ma cliente achète quelque chose d'unique.

Je trouve que l'industrie de la mode produit trop et en dépit du bon sens. Nous n'avons pas besoin d'un tel turn over, d'une telle production qui n'est même plus saisonnière ! D'autant que cela pose d'énormes problèmes écologiques ! On nous assomme avec le problème de la fourrure qui est le premier matériau utilisé pour faire des vêtement dans l'histoire de l'humanité alors que c durable et imputrescible, alors que personne ne pose la question du polyester. On marche sur la tête. Je ne parle même pas de l'effet de l'industrialisation de la mode et du luxe qui nous pousse à des paradoxes absurdes. On vend comme de l'artisanat des produits manufacturés...

Pourquoi faudrait-il être toujours dans le jeu de "hiver/été"? Azzedine Alaïa nous a montré que l'on pouvait innover et augmenter ses propres modèles tout au long d'une vie. Rien n'est plus tourné vers le vêtement. La collection et le défilé sont là pour faire vendre de la cosmétique. Et derrière tout cela l'artisanat disparaît.

M : Comment vois-tu la rencontre entre l'ancien et l'innovation ?

NLM : J'ai fait imprimer en 3D les talons de ma première collection avec deux garçons qui étaient dans mon ancien atelier (Grogamins). On a modélisé une coque que l'on est venu appliquer sur des talons existants. C'était une sorte de bijou en 3D amovible. C'était top. Concernant la découpe laser, je travaille avec Cutter Design et aujourd'hui on a tellement de possibilités ! On peut aller tellement loin en précision...

Cependant une machine ne peut pas avoir le toucher d'une main qualifiée. Ne serait-ce que pour faire du biais, c'est l'expérience de la main qui enseigne le tombé du tissu, son toucher. Faire un vêtement c'est découvrir l'évolution du tissu sur un corps.

M : Et on ne parle même pas des différence de mains...

NLM : Oui c'est comme de l'écriture ou du dessin, en regardant bien aucun des vêtements que nous portons n'est identique. Chacun porte la trace de celui ou celle qui l'a fait. Et ça souvent ceux qui veulent standardiser et  industrialiser la mode l'ignorent ou l'oublient.

M : Un mot de la fin ?

NLM : Il faut avoir une conscience de l'innovation, ne serait-ce que pour nous prémunir que de notre instinct de destruction. Trouver des alternatives de remplacement n'est pas un vain mot lorsqu'il s'agit de l'humain et de la mode...

 

 

Retrouvez le travail de Nicolas sur son site et son Instagram et prochainement lors de l'évènement des FashionTech Days de Roubaix.

Nicolas Lecourt Mansion


Mazarine

Lignes épurées, matières soignées, co-création revisitée, rencontre avec la marque Mazarine.

Mazarine, marque parisienne de prêt-à-porter féminin propose "des silhouettes désinvoltes et réfléchies aux esthétiques structurées" utilisant des "matières couture issues de maisons françaises, italiennes et japonaises" pour une "production française". Lauréate du Grand Prix de la Création de la Ville de Paris 2015 et membre de la Fédération de la Haute Couture et de la mode et de la Fédération du Prêt-à-Porter, résidente pour la cinquième saison du Designers Apartment, la marque Mazarine a été crée il y a deux ans et demi par Hélène Timsit et Quentin Poisson. Son nom est une référence à la bibliothèque Mazarine et au fait que les collections s'inspirent de livres ou de films classiques parmi les grands classiques. Comme un bon film de Buñuel, Mazarine révèle le charme discret d'un vêtement bien fait et démontre que l'on peut allier technologie, savoir-faire et couture sans habiller des cosmonautes.

Si de prime abord Mazarine semble proposer des pièces minimalistes et sobres, rien n'est moins sûr lorsque l'on s'attarde à discuter avec Hélène Timsit qui en est la créatrice. Sous ses airs de jeune fille sage Mazarine cache une audace et un caractère bien trempé ainsi qu'une vision de la mode et de son commerce à contre courant de la frénésie ambiante et des coups de bluff marketing. Sans effet de style, cette encore jeune marque propose une vision simple du vêtement et de la mode sans tomber dans le travers du simplisme. Comme quoi sobriété ne rime sûrement pas avec banal. Rencontre avec la discrétion faite marque.

 

Mazarine

 

Modelab : Bonjour Hélène, merci de nous accorder un moment en cette période Designers Apartment, peux-tu pour commencer nous parler de la genèse de Mazarine ?

Hélène Timsit : Ce n'était pas une idée très structurée au départ. Elle était là dans un coin de ma tête mais elle a mis du temps à germer et à se concrétiser. Et puis on n'ose pas vraiment, on se dit que cela va être compliqué, que l'on va avoir besoin de beaucoup d'argent... Et finalement un jour j'ai fait une petite collection, et une fois cette petite collection réalisée, on s'est dit qu'il fallait en faire un shooting, et puis comme le shooting était réussi,  on s'est dit qu'il faudrait essayer de vendre, et une chose en entrainant une autre je ne me suis plus arrêtée. Je pense que si on réfléchit trop on ne se lance jamais.

M : Ce serait ton conseil pour un créateur sur le point de se lancer ?

HT : Non pas vraiment, je lui dirais de peser le pour et le contre et de surtout trouver de l'argent car on en dépense à chaque étape et souvent dans des proportions que l'on imaginait pas (rires)... En ce qui concerne Mazarine nous avons la chance d'avoir un réseau très actif et aidant dès le départ. C'est un peu cet esprit "bande de potes" qui nous a lancé. Nous avons ensuite eu la chance d'intégrer Designers Apartment (dirigé par Patricia Lerat) et de pouvoir ainsi toucher les acheteurs et la presse. Mais avant cela, il faut bien s'entourer

M : Mazarine est une marque qui semble accessible et  proche de sa clientèle, comment avez-vous construit cette image ?

HT : Les réseaux sociaux sont de gros facteurs de connexion entre acheteurs, consommateurs et marque, ce n'est pas nouveau. Nous les utilisons comme un point de contact avec les gens avec qui nous aimerions travailler, ceux que nous aimerions habiller tout en nous dégageant de l'image de la marque de mode distante et inaccessible. L'intérêt d'une petite marque c'est de pouvoir échanger avec elle en direct. Notre avantage a toujours été la proximité dès nos premiers pop-ups. Au-delà de vendre cela nous a permis de rencontrer les gens qui portent vraiment les vêtements Mazarine et adapter nos collections en fonction de leur perception, de leurs remarques ou tout simplement de leurs coups de coeur. Sans ça, j'ai le sentiment que l'on reste un peu enfermé dans sa tête avec ses dessins. C'était vraiment important pour nous de comprendre ce que venaient chercher ces femmes car même si ce ne sont que des vêtements, les vêtements disent et racontent toujours quelque chose des gens qui les portent. J'estime que c'est important pour un créateur d'avoir le dessous des cartes.

M: Et donc que ressort-il de ces échanges ? Qui est la femme Mazarine ?

On a cherché longuement LA bonne réponse à cette questions mais en fait il n'y en a pas. Elle n'est ni une working girl, ni une femme fatale, ni un Tom boy, ni une Lolita... elle est changeante, et prend un peu de tout partout. En fait c'est une femme normale et dans la vraie vie les femmes ne sont pas juste des catégories. La femme Mazarine n'échappe pas à la règle.

Après nous savons qui nous habillons, mais c'est très divers. Notre clientèle va de 25 ans à 77 ans et nous en sommes très fiers car cela regroupe un panel élargi et différentes approches de la consommation du vêtement. D'ailleurs nos clientes plus âgées reproduisent ce que leurs mères et leurs grand-mères faisaient pour dénicher leurs vêtements, elles viennent nous voir pour un achat personnalisé, localement produit, avec un rapport direct. Cela fait une belle analogie avec notre volonté d'impliquer la cliente dans le processus d'achat via la possibilité de co-création. Sans avoir la prétention de nous mettre au même niveau d'artisanat que les couturières, nous souhaitons mettre au centre de la marque la notion d'échange en réel. Elles viennent chercher ce contact et le conseil.

M : Ces femmes ne sont pas de la génération Instagram... et pourtant elles vous ont trouvés !

HT : Oui et cela fait mentir l'idée qui veut qu'Instagram soit aujourd'hui la règle pour se lancer. Nous les avons rencontrées sur des showrooms, des pop-ups et elles nous permettent de découvrir une autre forme de clientèle, moins dans l'instantanéité. Elles sont exigeantes mais justes et bienveillantes.

Mazarine

M : Comment Mazarine s'inscrit dans l'innovation dans la mode selon toi ?

HT : On s'est vite intéressés à la digitalisation de notre modèle. Dans le prolongement de notre rapport de proximité avec la clientèle, nous proposons des collections capsules à nos clientes sur la base de la personnalisation. Mazarine s'était lancée sur l'idée de co-création mais il s'agissait d'une autre approche à un niveau d'implication différent. Pour faire de cet aspect de notre marque quelque chose de vraiment impactant et de "scalable", la digitalisation devait entrer en ligne de compte. Pour ce faire nous développons un projet depuis plusieurs mois avec l'entreprise Miximaliste.

M : Peux-tu nous en dire davantage ? Comment cela fonctionne-t-il ?

HT : Nous leurs envoyons des patrons digitalisés. À partir de cela et d'échantillons de tissus de format A4, ils parviennent à recréer le vêtement en 3D. Ils peuvent ensuite l'animer puis le présenter en réalité augmentée et en réalité virtuelle.

Grâce à cela nous économisons des budgets de prototypage et nous pouvons présenter à nos clientes un aperçu de ce donnera leur pièce personnalisée après réalisation. En effet la projection mentale que nécessite la co-création est parfois un frein au passage à l'acte d'achat. La pré-visualisation est la clef. Grâce à Miximaliste on parvient à un rendu très qualitatif. Nous devrions pouvoir révélé la version bêta d'ici novembre. C'est un service supplémentaire mais c'est aussi un vecteur de lien et la possibilité d'avoir un feed back sur les goûts de nos clientes. Avoir une idée forte, une identité forte n'empêche pas prendre en compte l'avis de celles qui portent nos pièces.

L'idée est vraiment de faire rentrer la cliente dans le studio avant la production pour faire des pièces fortes, des pièces personnelles et pas un simple ajout de broderies ou un agencement de couleurs. Si elle a le sentiment d'être une cliente couture, qu'elle passe de l'autre côté du miroir, donne son avis et participe à l'élaboration d'une partie d'une produit selon ses directives, notre travail est accompli. C'est une forme de retour aux sources de la mode. Lorsque que le vêtement s'élaborait avec un artisan et que l'on ne se contentait pas seulement d'entrer dans une boutique pour attraper ce qui s'amoncèle sur les cintres.

 

À l'heure où les marques courent après le temps et la visibilité, il est bon de voir que certains prennent un chemin plus sinueux mais à contre courant de la plupart des travers du système de mode actuel. Il est heureux de constater que l'on se préoccupe aujourd'hui de faire des collections "à taille humaine" sans boulimie frénétique de tissu et de pièces, que de jeunes marques savent trouver le chemin de toutes les générations et renouent avec d'anciennes valeurs liées à conception raisonnée du vêtement.

Non pas que tout ait été meilleur avant ou que Mazarine se repaisse d'une nostalgie opportune. Il s'agit pour cette marque de retrouver la simplicité du lien, du temps et du savoir-faire. Puisse-t-elle faire des émules.

Retrouvez Mazarine sur Instagram : mazarine_paris et sur leur eshop www.mazarine.paris.


Quoï Alexander

Quoï Alexander : la mode à la croisée de l'art.

La semaine de la mode est toujours l'occasion de belles découvertes en matière de créateurs. Celle de septembre 2018 n'aura pas échappé à la règle. Pour entamer notre série focus, nous vous proposons de découvrir le travail de Quoï Alexander, présent sur  Designers Apartment, le showroom dédié à la jeune création placé sous l'égide de la Fédération de la Haute Couture et de la Mode et dirigé par Patricia Lerat, fondatrice et CEO de PLC Consulting, qui déniche et accompagne depuis une vingtaine d'années de jeunes designers talentueux.

Échanger avec Quoï Alexander c'est avant tout se rappeler qu'en matière de création il n'y a de règle que l'instinct. C'est également comprendre que les lignes entre les différentes disciplines sont mouvantes et que de tracer sa propre trajectoire peut s'avérer à la fois périlleux et payant. Que l'artisanat ancestral peut venir nourrir une création contemporaine. L'indépendance est mère de toutes les audaces. Les talents bruts tels que Quoï ne se rencontrent que très rarement et sont souvent inclassables. Tant pis, leur voie n'appartient qu'à eux mais trouve toujours le chemin de nos âmes de passionnés.

 

Quoï Alexander

 

Modelab : Bonjour Quoï, peux-tu te présenter et nous résumer ton parcours ?

Quoï Alexander : Je m'appelle Quoï Alexander, je suis originaire de Californie mais j'ai étudié à la Central Saint Martins de Londres et j'en suis sorti diplômé en 2014. Je suis ensuite arrivé à Paris où j'ai travaillé un temps pour Chanel.

M : Que faisais-tu pour Chanel ?

QA : Je travaillais au département des tissus et matières et j'occupais de projets spéciaux. On développait des échantillons exclusifs et des prototypes pour Karl (Largerfeld) pour lui permettre de faire ses recherches d'inspiration. Nous étions vraiment au tout début du process  de collection.

M : Et cela te plaisait de travailler pour une telle maison ?

QA : C'était vraiment une expérience plaisante mais j'ai réalisé par la suite que je voulais  faire les choses pour moi et créer mes propres pièces. C'était ce qui m'apparaissait être le plus important dans la vie. Je n'avais pas vraiment d'argent ni de plan établi mais je me suis lancé et j'ai commencé à travailler seul. Heureusement pour moi, j'ai rapidement eu l'opportunité d'être sélectionné par Designer Apartment qui est un formidable showroom pour débuter et j'ai pu bénéficié de l'aide de la Fédération de la Haute Couture et de la Mode, du DEFI Mode  ainsi que de l'accompagnement de Patricia Lerat. J'ai ainsi pu me construire et grandir pas à pas.

M : Avais-tu entendu parlé de la Fédération de la Haute Couture et de la Mode, du DEFI et de Designers Apartment avant ?

QA : J'ai commencé par un showroom londonien qui avait une antenne à Paris, où j'ai rencontré Clarisse Reille (présidente exécutive du DEFI Mode) qui m'a ensuite présenté Patricia Lerat (experte mode et jeune création depuis 20 ans à Paris, fondatrice de l'agence PLC consulting et project manager pour Designers Apartment). Elle est venue directement chez moi, dans mon appartement qui était à l'époque aussi mon atelier. Elle a aimé mon travail, m'a coaché et m'a aidé à développer la marque. C'était il y a 4 ans. Deux ans plus tard je faisais mes premiers pas à Designers Apartment.

Quoï Alexander

M : Est-ce que cette édition de Designers Apartment a été fructueuse pour toi ?

QA : Eh bien, j'ai vraiment acquis la certitude que mon produit est très "niche" (en français) ! (rires)

Cependant j'ai beaucoup appris sur ma collection, les clients de ma marque et la perception que les gens ont de mon travail. Et c'est très précieux. Certains reviennent d'une année sur l'autre. Je sais que la vente d'une collection est un enjeu crucial pour une jeune marque et nous luttons tous chacun à notre niveau mais après cette édition je suis plutôt optimiste.

M :  Tiens-tu compte de l'avis des acheteurs et des retours qu'ils te font sur la collection au moment de penser à la suivante ?

QA : Pour être honnête, cela me pousse à privilégier encore plus la création et rechercher des projets encore plus spécifiques. Peut-être que la prochaine collection s'éloignera davantage du prêt-à-porter et se placera plutôt du côté de la pièce unique. Je pense que me présenter comme un designer qui fait du prêt-à-porter ne me correspond pas vraiment. Les gens sont beaucoup plus réceptifs lorsque je fais un évènement spécial, hors du calendrier officiel. Lorsque par exemple je présente une dizaine de paires de chaussures que j'ai conçues ou même des meubles.

M : D'où te vient cette pluridisciplinarité ? 

QA : Je pense que ce sont mes études. Lorsque j'étudiais en Californie je suivais les cours de sculptures. C'est par là que j'ai commencé. La mode est en fin de compte arrivée un peu par accident. Je pense que je suis avant tout un artiste tri-dimensionnel. C'est ce qui fait le lien. Je tiens à ce statut d'artiste pluridisciplinaire et même si je sais que je veux continuer à faire de la mode, cela prend énormément de temps. Il faut donc que je m'adapte et que je produise plus lentement, de plus petites collections.

M : Qu'est-ce qui t'a amené à la mode en particulier ?

QA : J'ai grandi dans une famille d'artistes. Ma grande soeur a une compagnie de danse à New-York, ma petite soeur est actrice, mes parents se sont rencontrés dans une école pour acteurs. Depuis tout petit je suis intéressé par les arts visuels. La mode représentait pour moi une combinaison entre la danse, le théâtre, la sculpture, la peinture et la performance. Tout ce qui me parle se retrouve dans la mode. Le plus de la mode c'est qu'elle se nourrit également d'anthropologie et de culture. C'est également un reflet de notre histoire et de l'histoire de l'art.

M : Peux-tu nous en dire plus sur ton processus créatif ?

QA : Je n'ai jamais cousu mes collections et ce dès mes débuts. Ma philosophie c'est de revenir à un sorte de temps rêvé, avant la couture, avant la technique moderne traditionnelle du vêtement. Avant que la révolution industrielle nous montre ce que signifie "le vêtement moderne". Je voulais changer les bases, et coudre apparaît comme étant la base de la création de vêtements. J'ai choisi une voie différente pour obtenir de nouveaux résultats, de nouvelles formes, une nouvelle esthétique. Si j'étais musicien, j'aurais créé mon propre instrument pour en jouer. Je souhaite faire la même chose avec la mode, je veux inventer "un nouvel instrument".

Quoï AlexanderM: C'est très ambitieux !

QA : C'est ce qui me fascine vraiment ! (rires) Chaque saison je m'attache à trouver une nouvelle façon de faire des vêtements. Cela me porte.

M : Parle nous un peu de ta collection actuelle.

QA : Pour cette collection nous avons utilisé un tissu qui se rétracte au contact de la chaleur. C'est ce qui nous a permis de contourner le fait de coudre. Les éléments sont assemblés de cette manière. J'explore à chaque de nouvelles techniques mais ce sont pas nécessairement des innovations technologiques. J'aime parfois utiliser d'anciennes techniques, les remettre au goût du jour ou les détourner un peu. Pour cette saison j'ai beaucoup joué sur les noeuds. Les manches sont nouées, comme au XVIème siècle. Cela n'a rien de nouveau mais c'est l'interprétation que j'en fait.

M : Les tissus que tu crées sont fascinants, comment obtiens-tu ce résultat ?

QA : J'ai élaboré une technique de tissage. J'ai ainsi un contrôle total sur chaque centimètre carré de tissu. Si je veux modifier la forme d'une manche, il suffit que j'augmente ou réduise la tension de mon tissage par exemple. Cette saison j'ai travaillé le plissé. Nous avons choisi des tissus, que nous avons ensuite plissés puis tissés.

M : Où puises-tu ton inspiration ?

QA : Je n'ai pas d'icônes, pas de style révéré. Mon inspiration vient du jeu avec la matière, avec le tissu lui-même. J'aime travaillé en équipe et me nourrir de leurs expérimentations. Cela enrichit considérablement ma réflexion.

M : Comment fais-tu face aux commandes avec une telle technique de production ?

QA : J'ai un employé à l'année, et pour cette saison trois stagiaires. Je travaille avec une usine de tissu en Inde dont je récupère des chutes avec lesquelles je travaille. Lors de mon voyage en Inde j'ai vraiment pris conscience de l'énorme gaspillage de matière et j'ai donc décidé de contacter le plus possible de façonniers, industriels et de maisons susceptibles de me donner des chutes.

M : Est-ce que cela fonctionne en Europe ? Est-ce que des marques acceptent de te donner des chutes de leurs propres tissus ?

QA : Oui, 40 % de nos tissus proviennent de ces dons.

M : Donc tu fais une sorte d'up-cycling "haute couture", est-ce que cette idée est liée à un engagement plus idéologique qu'esthétique ?

QA : Je pense en toute honnêteté que cela vient plutôt de mon côté artiste plasticien. Lorsque je faisais de la sculpture j'avais pour habitude d'utiliser ce qui se trouvait à portée de ma main. Je pense que c'est vraiment important en tant que designer d'être sensible aux questions du gaspillage et de la préservation de notre environnement mais j'essaie de ne pas sacrifier le design sur l'autel de la "sustainability". Si cela va dans ce sens c'est parfait, mais ce n'est pas le point de départ. Il y a toujours moyen de trouver des compromis acceptables en cours de processus. J'essaie toujours de l'intégrer pour me sentir en adéquation avec mon travail.

M : Que penses-tu qu'il va se passer pour le monde de la mode dans les dix années à venir ?

QA : Je pense que la technologie va vraiment changer la donne mais en même temps mon instinct me dit que nous allons assister à un vrai retour aux sources, à quelque chose de plus primaire, dans le bon sens su terme. Je pense que le "green washing" va être de plus en plus évident aux yeux des consommateurs et qu'ils vont se tourner naturellement vers des solutions de "bon sens". J'espère qu'il y aura plus de respect pour l'environnement, pour l'humain, que l'on va reprendre contact avec l'essentiel.

 


Kering

Le groupe Kering et le luxe responsable : rencontre avec Christine Goulay, "sustainable sourcing specialist".

Kering

À l'occasion de l'évènement ChangeNow Summit à Station F nous avons eu le plaisir d'interviewer Christine Goulay, "sustainable sourcing specialist" pour le groupe Kering. Nous avons ainsi pu comprendre comment un groupe de la taille de Kering s'attaque à la question épineuse de la mode durable, quelles sont les mesures à mettre en place pour changer en profondeur les habitudes de création, de production et de distribution de la mode. Si le chemin reste long, le changement est en marche et l'exemple de Kering qui a su prendre le "virage sustainable" il y a maintenant plusieurs années montre qu'un luxe plus raisonnable et respectueux de l'environnement est possible.

Modelab : Quel est votre parcours et qu’est-ce qui vous a guidée jusqu’à la fonction de responsable du sourcing responsable que vous occupez chez Kering aujourd’hui?


Christine Goulay : Je travaille dans le domaine du développement durable depuis près de 15 ans. Après mon MBA à l'INSEAD, j'ai travaillé en tant que responsable du développement commercial chez Edun Live, une marque de mode éthique créée par Ali Hewson et Bono. Ce fut une expérience très enrichissante, durant laquelle j’ai pu appréhender les problématiques sociales et environnementales de l’approvisionnement durable.

Après Edun, j’ai rejoint l'INSEAD au sein du Centre d'entrepreneuriat où j’ai travaillé sur la thématique de l’équilibre entre l’impact social et environnemental et l’impact financier dans les entreprises.

J’ai eu ensuite l’opportunité de rejoindre Kering, dans l’équipe développement durable :  une belle opportunité pour moi de mettre à profit mon expérience « terrain » et mon expérience plus théorique acquise à l'INSEAD.

M : En quoi consiste le sourcing responsable pour un groupe comme Kering ? Quelles sont les solutions qui ont le meilleur impact sur notre planète selon vous ?

CG : Viser un approvisionnement responsable, c’est prendre en compte les aspects sociaux et environnementaux tout au long de la chaîne de valeur, de la conception du produit jusqu'à sa fin de vie. Il s’agit ensuite de s’assurer de la traçabilité des produits en remontant toute la chaîne d'approvisionnement. C’est une démarche de grande envergure et qui prend du temps.

Ainsi, le point de départ de cette démarche, pour une entreprise, est de comprendre/connaître sa chaîne d’approvisionnement et ses impacts. C’est d’ailleurs le sujet que nous avons traité dans le rapport sur lequel Kering a travaillé avec BSR (Business for Social Responsibility) dans le cadre de la Responsible Luxury Initiative (ReLi), intitulé Disrupting Luxury: creating resilient businesses in times of rapid change et publié en juillet 2018. Chez Kering, nous avons développé l’Environmental Profit & Loss (EP&L) et l’avons déployé à l’ensemble du groupe dès 2013. Cet outil pionnier nous permet de comprendre notre impact tout au long de notre chaîne d’approvisionnement et d’identifier où nous devons agir en priorité.

Grâce à l’EP&L, nous avons appris notamment que plus de 70 % de nos impacts se concentraient au niveau de la production de nos matières premières (Tier 4). Nous avons donc initié plusieurs programmes pour améliorer l’amont de notre supply chain, comme une filière de coton biologique en Inde ou encore de cachemire durable en Mongolie. Dans tous les cas, nous travaillons en étroite collaboration avec les fournisseurs et/ou les communautés locales.

M : A l’échelle d’un groupe de cette envergure, comment s’organisent les recherches puis l’intégration de nouvelles solutions ?

CG : La volonté d’intégrer le développement durable dans toutes les activités du Groupe est insufflée directement par François-Henri Pinault, Président et CEO, qui l’a placé au cœur de sa stratégie depuis qu’il a pris les rênes de Kering en 2005.  Avoir un PDG convaincu est un atout considérable pour faire avancer les choses.

Plus prosaïquement, nous avons une équipe de 20 spécialistes basés à Paris qui accompagnent les marques dans la mise en œuvre de la stratégie de développement durable du Groupe. Chaque marque est par ailleurs dotée de responsables développement durable qui à leur tour s’assurent sur le terrain de la bonne application de cette stratégie. En parallèle, notre hub de recherche et de développement de nouveaux matériaux (Materials Innovation Lab) travaille directement avec nos départements de production et nos fournisseurs. Au total, plus de 50 personnes sont donc investies à temps plein sur les sujets de développement durable dans le Groupe.

M : Quel cahier des charges avez-vous développé ?

CG : En janvier 2018, nous avons publié nos Standards relatifs aux matières premières et aux processus de fabrication. Ce document traduit nos objectifs de développement durable en directives opérationnelles pour les marques et les fournisseurs de Kering.

Ces standards englobent les politiques sociales, environnementales, chimiques et de bien-être animal de Kering et informent nos fournisseurs des exigences de Kering en termes d’approvisionnement et de traitement des matières premières. Ils énoncent également les conditions requises pour atteindre les objectifs de notre stratégie à horizon 2025 - comme par exemple parvenir à 100 % de coton biologique dans nos marques ou encore s’assurer de la traçabilité de 100 % de nos matières premières.

KeringM : Pouvez-vous nous décrire une innovation qui vous a récemment interpellée et qui selon vous marquera durablement l’industrie de la mode ?

CG : Il y en a plusieurs – la blockchain transformera, selon moi, définitivement le monde de la mode en même temps que les autres secteurs. Elle permettra notamment d’aider à gérer les enjeux de traçabilité et de transparence qui sont au centre des débats actuels. 

Nous observons en outre de nombreuses innovations dans le domaine de la biotechnologie comme la création de matériaux alternatifs et de colorants écologiques.

Ces changements sont passionnants et il est crucial de les intégrer au secteur du Luxe dès maintenant. 

M : Pouvez-vous nous parler du partenariat avec Fashion For Good ?

CG : Fashion for Good utilise l’innovation comme levier pour rendre le secteur de la mode plus responsable sur la base des « 5 biens » (Good Water, Good Energy, Good Materials, Good Economy et Good Lives ). Notre partenariat nous permet depuis mars 2017 d’appréhender les nouvelles tendances en matière de solutions durable mais aussi d’être en contact avec les startups de demain. Nous échangeons avec les entreprises partenaires (C & A, Adidas, Target, PVH et Zalando) sur leurs priorités en matière d’innovation et pilotons des projets transversaux clés pour l’industrie.
Enfin, Fashion for Good est un catalyseur pour rassembler les collaborateurs de Kering autour du développement durable via le prisme de l’innovation.

Nous nous sommes fixé l’ambitieux objectif de réduire notre EP&L de 40 % à horizon 2025. Les programmes que nous avons déjà mis en œuvre vont nous permettre  de le réduire d’environ 20 %. Mais pour réduire notre empreinte de 20 % supplémentaires, nous avons besoin d’innovations disruptives – des initiatives comme Fashion for Good doivent nous y aider.

M : Comment voyez-vous l'avenir des marques de mode sur le plan de du développement durable ?

CG : Le développement durable va continuer à s’intégrer et à se développer au sein des stratégies des marques, c’est une nécessité !

M : Qu'est-ce qui selon vous fera qu'un jour les critères de développement durable seront totalement intégrés aux habitudes de consommation?

CG : Derrière chaque client/consommateur, il y a un citoyen, et nous constatons déjà, aujourd’hui, que la prise de conscience est de plus en plus grande, dans le monde, et que l’effet de « tendance » qui porte les sujets de développement durable devient une tendance de fond.

Nous savons aussi que la jeune génération, les Millenials, est beaucoup plus sensible à ces sujets, ils sont mieux informés et posent des questions sur la provenance des matières, le bien-être animal... Des études montrent qu’ils sont prêts à payer davantage pour consommer des produits responsables, sur les plans social et environnemental.

Ce sont des signaux positifs et qui montrent que nous avançons sur la bonne voie, qu’il faut aller plus vite et rester optimistes !

 

Merci à Christine Goulay d'avoir pris le temps de répondre à nos questions et à Ambre Bernard pour s'être chargée de la coordination de cette interview.

Pour lire les rapports Kering sur le luxe et l'environnement c'est par ici.


Le défilé Koché : Savoir-faire et street, sans faux-semblants.

Hier se déroulait au siège du Parti communiste français, place du Colonel-Fabien (magnifique bâtiment d’Oscar Niemeyer) le défilé de la marque Koché. Fondée en 2015 par Christelle Kocher, ce label n'a eu de cesse de nous surprendre et de brouiller les pistes. Que l'on ne se méprenne pas, l'identité de Koché est claire, affirmée et reconnaissable. Sa manière de brouiller les pistes se niche dans ses inspirations, le choix de ses matières et la mise en scène de son univers.

 

défilé Koché

 

Koché reste dans les esprits comme une marque qui, en matière de défilés, n'a pas froid aux yeux et n'hésite pas à sortir des sentiers battus. On se souvient du passage du Prado, de la Canopée des Halles, de cette ambiance brute, de cette énergie street et décomplexée. Si le choix de l'espace Niemeyer peut surprendre par son côté statutaire, il n'a rien enlevé à l'énergie du défilé. Peut-être en recherche "d'un certain âge adulte" décrit par les médias, Christelle Kocher ne renie rien de son ADN et l'ancien siège du Parti communiste français s'est fait pour quelques minutes l'écrin d'un joyeux festival de couleurs et de matières. Véritable leçon de savoir-faire, le défilé Koché rappelle que l'on peut être novateur et avant-gardiste tout en sachant d'où l'on vient.

Également directrice artistique de la maison Lemarié, Christelle Kocher montre avec maestria sa connaissance et son amour des techniques, des belles matières et de détails de précisions. Ici il n'y a pas de citations, que des absorptions. Les matériaux s'entrechoquent, attrapent la lumière, rien ne s'accorde vraiment et pourtant tout est cohérent. Si l'on reconnait de la wax, celle-ci est interprétée, rebrodée, magnifiée. Les tuniques tatouage portées comme des secondes peau (comme un hommage à Margiela) font l'objet d'une recherche minutieuse de motifs propres à la marques. La dentelle se mêlent aux tissus techniques, le jersey aux broderies, les bijoux bling à la pureté des lignes d'une combinaison seconde peau.

 

défilé Kochédéfilé Koché

 

Chez Koché, être "inclusif" n'est pas un vain mot. Véritable serpent de mer depuis plusieurs saisons, chaque maison semble se targuer de faire défiler qui des mannequins de noir(e)s, qui des corps tatoués, qui des beauté "atypiques", qui des "gens de la rue"... à l'espace Niemeyer 62 mannequins nous ont offert une vision de ce que "diversité" signifie. Avec simplicité et évidence, la multiplicité des corps  et des cultures n'est jamais venue éclipser le travail du vêtement. Lorsque l'une des mannequins arrive coiffée d'un hijab, ce que l'on remarque avant tout c'est la richesse des broderies qui l'ornent, l'accord parfait avec le top près du corps et brodé avec la même élégance. Le signe est religieux mais est présent avant tout parce qu'il fait partie de la vie en dehors du catwalk, de la rue, non pour satisfaire la tendance ou aller chercher de nouveaux marchés juteux. Le manteau fait de centaines de petits drapeaux assemblés n'est pas là pour duper le spectateur. Koché englobe autant de références et d'influences que possible mais rien ne vient vernir la surface d'un montage marketing. Souvent on distingue tendance, expression et savoir-faire Koché ne choisit pas et coche toute les cases qui font les facettes de cette marque à part. Sans fard, il est possible de dire "Koché c'est l'instantané d'un monde et d'une génération". Pour une fois, on y croit.

Faire de la mode, c'est regarder une histoire et une société en face. C'est absorbé un héritage et le digérer pour proposer quelque de nouveau. Pour faire avancer les formes et les techniques. Tout en sublimant cela, Koché semble avoir compris l'alchimie subtile qui préserve du mauvais-goût et du buzz scandaleux tout en bouleversant le quotidien et l'attendu. Que l'on aime ou que l'on déteste, il n'y a pas de tiédeur dans ce travail. Il est le fruit d'une véritable observatrice de son temps.

 

 

défilé Koché

 

crédits photo : Tagwalk et Felipe Barbosa pour Le Monde

Merci à Patricia Lerat pour son invitation !


Projet Itinérance par l'Atelier Bartavelle : yayas, tricot et lien social sous le soleil de la Grèce

Le 18 juillet dernier nous avions fait le portrait de la marque Atelier Bartavelle. L'occasion pour nous et pour vous de découvrir un univers plein de grâce où les valeurs du savoir-faire et du temps jouissent d'une place centrale et essentielle dans l'ADN de cette jeune marque. Aujourd'hui nous vous rapportons l'entretien réalisé  vendredi dernier avec Alexia Tronel co-fondatrice avec Caroline Perdrix de l’Atelier Bartavelle. Comme évoqué dans notre précédent article, la marque de vêtement aux airs méditerranéens n'est pas le seul projet des deux jeunes femmes. Itinérance s'articule autour des collections de la marque et vient en échos à l'essence d'Atelier Bartavelle. Indépendant du jeune label, il en est pourtant indissociable et nourrit la même volonté de préservation des cultures, mise en valeur des savoir-faire et retour aux essentiels. 

Modelab : Bonjour Alexia, merci de m'accueillir dans votre toute nouvelle boutique atelier, peux-tu nous parler du projet Itinérance que vous avez entamé cet été ?

Alexia Tronel : L’idée d’Itinérance est de promouvoir, mettre en valeur les initiatives positives dans la mode en Méditerranée. Le terrain de jeu c’est la Méditerranée seulement. Dans la continuité de la marque Atelier Bartavelle qui prend racines dans cette culture. En s’inspirant de nos deux parcours (Alexia a un profil études en sciences politiques et Caroline est diplômée de la Chambre Syndicale de la Couture et des Arts Décoratifs) et notre amour pour la Méditerranée, nous avons cherché à conjuguer ces facettes de nos personnalités. Le Projet Itinérance est né de cela, de la conjugaison d'une esthétique et d'une conscience sociale et culturelle.  En partant de ce projet de mettre en valeur des savoir-faire, l’idée de faire le tour du bassin méditerranéen s’est naturellement imposée car c’est un véritable creuset culturel (qui en plus correspond parfaitement à l’ADN d’Atelier Bartavelle qui se nourrit complètement de l’atmosphère de cette mer si particulière).

Nous avons donc commencé cet été par la Grèce, puis vont suivre la Tunisie, le Maroc, le Liban et la Turquie.

M : Au-delà de votre attrait pour la culture Méditerranéenne et de l’univers de l’Atelier Bartavelle, pourquoi avoir choisi le pourtour de la mer Méditerranée comme cadre au projet ?

AT : Nous avons choisi la Méditerranée parce que c’est un noeud de civilisation, intrication de problèmes et d’enjeux qui ne s’arrêtent pas à la seule géopolitique. La mer Méditerranée est la mer la plus polluée au monde. L'un des acteurs qui l'a le plus polluée, c'est l'industrie textile, avec notamment les micro-particules de plastiques qui proviennent des cycles de vie du vêtement. À cela s’ajoute le gros facteur humain dramatiquement relaté dans les médias. Sans dénoncer directement cela, notre envie était de montrer des choses différentes de la Méditerranée pour donner envie aux gens de préserver ces cultures, cet environnement. Il faut créer du lien pour protéger. Il faut donner un autre visage pour donner envie.

M : Comment articulez-vous cela ?

AT :  En proposant chaque fois une histoire différente. La première édition en Grèce se basera sur la notion de savoir-faire et de la transmission. La prochaine aura pour approche l’artisanat au niveau local. Peut-être que la suivante aura pour sujet les réfugiés, comment les former, les aider, les intégrer. On aborde toutes les questions avec un angle inhabituel et surtout avec des gens qui ont un rapport à la mode et plus largement à la vie qui n’a rien à voir avec ce que l’on connait à Paris.

M : Êtes-vous accompagnées dans ce projet ?

AT : Nous avons plusieurs partenaires sur ce projet ; le ministère de la Culture et Voyageurs du Monde principalement mais également la Fondation EY et les labels Antifashion, Une Autre Mode est Possible.

L’idée est de vraiment s’entourer de personnes qui sont expertes dans leur domaine qui ont un véritable savoir-faire et qui pourront nous guider dans la recherche de matières locales, de circuits court et de savoirs ancestraux. Nous fonctionnons beaucoup à l'affect et nous avons beaucoup de chance car nous sommes entourées de personnes avec lesquelles nous avons établi des liens forts et qui font montre d'une adhésion pleine et entière à notre démarche.

Itinérance Atelier Bartavelle

 

M : Pourquoi un projet sur le tricot pour commencer ?

AT : Caroline avait exposé il y quelques années au MUCEM (Marseille) un travail sur le pull marin. Il faut savoir que les pulls marins sont de véritables cartes d’identité. Chaque famille de pêcheurs a son point qui lui est propre. C’était un véritable passeport textile. Cette histoire nous a fait faire le lien avec la Grèce, 

Cette histoire nous a fait faire le lien avec la Grèce, à l'odyssée maritime d'Ulysse et sa géographie constituée d'une multitude d'îles et qui par extension recèle de nombreuses famille de pêcheurs. On cherchait un peu à transposer cette histoire de « pulls identitaires ».

M : Du coup vous avez choisi la Grèce pour un savoir-faire particulier en tricot ? 

AT : Cela fait partie d'une réflexion générale. Évidemment on marche au coup de coeur et à l'intuition. Pour la Grèce c'est parti d'une histoire qui nous a touchée mais évidemment c'est avant tout la conjugaison de l'histoire et de la présence de savoir-faire qui a fait que l'on s'est retrouvées là-bas.
Bon, blague à part c'est aussi le deuxième ou troisième cheptel de moutons d'Europe. Pour un projet sur la laine, on s'est dit que c'était pertinent, nous n'avions juste pas envisagé que l'industrie de la laine était sinistrée en Grèce et que la majeure partie de la laine provenait de l'import car les producteurs ont pour la plupart mis la clef sous la porte. 

Mais on tient à dire que notre laine vient quand même du dernier fournisseur de laine de Grèce Molokotos qui nous a raconté son incroyable histoire, et qui fait de la laine de qualité même si elle ne provient pas de moutons exclusivement grecs !

M : Comment avez-vous choisi les autres destinations? Est-ce que vous aviez l’intuition qu’il y avait déjà des savoir faire qui vous intéressaient là-bas ?

AT : Ensuite pour ce qui concerne le Maghreb, on ne pouvait pas omettre le fait que c’est à l’heure actuelle une des zones de production de textile privilégiée pour l’Europe et donc un réservoir de talents et de culture textile non négligeable. De plus, dans le cadre des problématiques que l’on soulève avec cette initiative, nous voulions montrer d’autres histoires sur le Maghreb que ce que l’on a l’habitude d’entendre. Le choix Liban a été fait car ça a été un centre culturel majeur dans le passé (et encore aujourd'hui pour la région) et puis il y aussi un facteur personnel puisque nous avons des attaches là-bas. La Turquie, on connaissait très bien toutes les deux et puis c’est un carrefour de civilisations incroyable.

M : Est-ce qu’il y a des « no go » destinations ?

AT :On a écarté certaines destinations trop compliquées à mettre en oeuvre ou trop problématiques sur la place des femmes ou des aspects sécuritaires notamment. Bien sûr il y a une dimension sociale dans notre projet mais nous souhaitons rester au maximum neutres et apolitiques (et "safe"). Je rêve pour ma part de partir en Egypte...

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M : Concentrons-nous sur votre première destination, comment trouve-t-on des yayas en Grèce pour faire des pulls en plein mois d’Août ?

AT : Nous sommes parties en mai avec Caroline pour faire notre repérage, après avoir envoyé des mails à tout notre réseau disant : « On cherche des grand-mères en Grèce et qui savent tricoter. ». Autant dire qu'on a fait rire pas mal de monde (rires). De contact en contact on réussi à isoler deux pistes et c'est la piste de l'île de Tinos que nous avons explorée en premier. Il y a sur cette île deux associations de grand-mères qui font du tricot ensemble. Quand elles nous ont dit « ok on le fait » on était extrêmement heureuses mais en même temps presque surprises. Cette rencontre, ça relevait quasiment du surnaturel.

M : Comment se passe la communication ? Quelqu’un parlant grec vous accompagnait?

AT : Certaines parlaient un peu le français, une avait travaillé dans une ambassade et parlait l’anglais, la majeure partie du temps on s’est très bien débrouillées. On a eu beaucoup de chance (rires).

M : En terme de processus créatif, quel a été le déroulé de production ?

AT : Caroline avait fait sa gamme de couleurs et acheté la laine avant le départ pour Tinos. Elle a ensuite fait une réunion avec toutes les grand-mères et les a vues une à une pour connaître leurs aptitudes en terme de tricot. Seuls deux modèles étaient proposés ; un pull col rond et un pull col roulé en format unisexe. Elles ont donc décidé ensemble de la forme et des couleurs de chaque pull. Il s'agit vraiment de co-création. On a eu quelques petites surprises (dont un point inconnu spécialement réalisé pour l'occasion et quelques écarts de mesure) qui font tout le charme de l'édition. Tout s'est superbement déroulé.

M : C’est génial de pouvoir échanger et se rencontrer sur un savoir-faire aussi familier  et familial que le tricot ! 

AT : Oui et c’est vraiment l’ADN de ce projet : la rencontre. Caroline est allée chaque jour tricoter avec les grand-mères. Elle a réalisé elle-même des pulls pour apprendre de nouveaux points, de nouvelles techniques et surtout s’intégrer au groupe. Elle a partagé leurs vies, leurs quotidiens, leurs habitudes. On n’arrive pas en tant que donneurs d’ordre. On vient partager des moments. On fait vraiment du tricot un lien social. L’important c’est l’expérience de ce lien. Et si en regardant notre travail les gens pouvaient se poser la question du lien social et notamment avec les personnes âgées dans nos sociétés, on aura réussi une partie de notre objectif.

M : Vous rétribuez les yayas pour ce projet ?

AT : Oui, en laine ! (rires) À notre  grande surprise, le deal qui les arrangeait le plus était que nous prenions en charge l'achat de la laine pour la saison associative à venir. La vente des pulls nous permettra de couvrir les frais liés à ce projet. Avant toute chose, nous espérons que ce projet aidera tous ces acteurs locaux et notamment notre fournisseur de matière première. Nous sommes convaincues qu'il faut parler de ces gens pour préserver leur savoir-faire, les mettre en valeur pour qu'ils ne disparaissent pas.

Itinérance Atelier Bartavelle

M : Donc concrètement, combien avez-vous de pulls et que vont-ils devenir ?

AT :  Nous n’avons pas que des pulls ! Nous avons aussi de grande boucles d’oreilles créoles entièrement habillées de laine au crochet. Donc en définitif nous avons 12 pulls… et plein de boucles d’oreille. L’idée pour cet automne jusque début novembre est d'exposer ces pulls. Cela commence avec une présentation aux Galeries Lafayette de Nice pour l’opération Go for Good (vernissage le 20.09.2018). Ensuite nous avons un vernissage le 11 octobre dans le Marais dans une galerie, où serons dévoiler tous les pulls ainsi que les photos du carnet de bord réalisées par Philippine Chaumont & Agathe Zaerpour. Puis pour une dernière étape nous exposerons à Athènes dans le musée Benaki dans le département textile de cette grande institution. Nous avons rencontré une conservatrice sur place qui s’occupe de la conservation des savoir-faire grecs qui s’est vivement intéressée à ce projet. Bien sûr on fera venir les yayas ! À la suite de cette exposition, tous les pulls seront mis en vente, sur notre site internet ainsi que dans l’atelier boutique (qui sera finie d'être installée d'ici là).

M : Vous allez en faire de véritable pièces de collection exclusives !

AT : Malgré le temps passé à créer leur histoire, à les fabriquer et leur rareté, on a essayé de faire des prix au plus juste. Ce qui nous amène à penser à la pérennisation de ce projet. On a eu beaucoup de retours positifs, beaucoup de relais dans la presse grecque, et beaucoup de grecs nous ont écrit. Ils étaient très flattés que l'on s'intéresse à eux, à leur culture et à leurs grand-mères. Du coup on est en train de voir avec l'association comment continuer à faire des pulls en slow fashion avec des yayas grecques avec un pull par mois produit sur commande.

Itinérance Atelier Bartavelle

M : Quand repartez-vous ?

AT : Dès le début de l’année 2019. Cette fois nous irons en Tunisie.

M : Vous savez déjà le type de vêtement ou de savoir-faire que vous mettrez en avant ?

AT : Oui nous y réfléchissons déjà. A priori cette édition se tournera d’avantage vers l’artisanat vraiment local pour le coup. Nous avons l’idée du produit mais nous laissons encore planer un peu de suspens.

M : Comment voyez-vous l’avenir commun de l’Atelier Bartavelle et de ce projet ?

AT : Ces deux projets se nourrissent et se répondent. Itinérance nous permet d'effectuer un travail de sourcing et de réflexion pour Atelier Bartavelle et la structure d'Atelier Bartavelle ainsi que le rythme de nos éditions nous permettent de dégager du temps pour nos propres recherches sur Itinérance. Nos éditions sont réduites, leur rythme s'adaptent à une idée de la mode raisonnée et raisonnable. Nous ne visons pas un développement exponentiel. Nous voulons montrer un autre voie, une autre façon de considérer le vêtement et sa consommation. Nous espérons que les personnes qui achèterons nos pulls de yayas les chériront pour ce qu'ils sont ; les résultats d'un travail artisanal réalisé dans une certaine harmonie sociale et une dynamique de transmission inter-culturelle et inter-générationnelle. C'est l'histoire du vêtement, et la connaissance de ceux qui l'ont réalisé qui lui donne sa valeur.L'association Itinérance nous permet d'aller vers l'exceptionnel et la marque Atelier Bartavelle montre qu'une autre façon de faire de la mode est possible d'un point de vue pratique et business. Nous espérons avoir trouvé l'équilibre parfait !

 

Itinérance Atelier Bartavelle

 

Merci à Alexia pour son temps et son accueil.

Retrouvez les deux créatrices et les fameux pulls de yayas le 11 octobre pour le vernissage de leur exposition à la Galerie DD au 5, Cité Dupetit Thouars à Paris.

Crédits photos : Philippine Chaumont & Agathe Zaerpour @Chaumont-Zaepour


Formes et courbes s'expriment librement chez Ester Manas

S'il existe une silhouette exclue des normes de beauté et de séduction actuelles, c'est bien le corps jugé comme "gros". Ce corps que l'industrie de la mode s'est jurée d’éradiquer, est le premier pris pour cible par les images médiatiques, les logiciels de retouche photo, les régimes amaigrissants et les salles de sports . Le corps « gros » est marginalisé de fait, et devient symbole de ce qui est différent. Malgré le discours général, il n'est pas admis comme composante de la diversité corporelle.

Fort heureusement, il existe encore quelques acteurs de la mode qui ne l'entendent pas de cette oreille. Âgée de tout juste 25 ans, la jeune créatrice Ester Manas bouscule les codes et s'est fait remarquer avec sa collection « Big again », qu'elle a présenté lors du 33ème festival international de mode et de photographie de Hyères, en mai dernier. Les pièces qui composent la collection « Big again » débordent des moules établis par la société elle-même. À la place, Ester Manas propose un défilé fait de coupes asymétriques, de jeux de volumes, de formes et de courbes voluptueuses. Partons à la rencontre de celle qui s'emploie à déconstruire la perception populaire du corps à travers l'image de mode.

 

 

Ester Manas

 

 

La collection « Big again » que tu as présenté lors du festival de Hyères a été un véritable succès. Quel était ta démarche ?

La collection « Big Again » était à la base une collection de fin d'étude qui a été retravaillée pour le concours du festival de Hyères. L'essence du projet est partie de plusieurs questionnements. Pourquoi les tailles 36 et 38 ont le monopole dans le commerce ? Pourquoi les femmes qui ne correspondent pas aux mensurations dites «standards » sont systématiquement catégorisées et misent de côté ? Pourquoi sont-elles si peu représentées dans le secteur ?

C'est d'ailleurs une réflexion qui date de bien avant mon entrée à la Cambre. J'avais déjà à l'époque, l'envie de proposer des solutions au problème. Pour l'examen d'entrée à la Cambre, nous devions réaliser un magazine de présentation et mon choix s'est tourné vers ce sujet. Le magazine s'appelait « BIG ». C'est donc tout naturellement que j'ai décidée d'appeler la collection « BIG AGAIN ». Et puis faisant moi-même partie de ces femmes aux mensurations « moins standardisées », j'ai toujours eu une approche différente du vêtement, que ce soit lors du processus créatif ou bien tout simplement pour ma consommation personnelle. En général lorsque j’achète un vêtement, je suis assez détachée de « l'objet », puisque je ne parvient pas toujours à me projeter et à m'identifier. Ma famille et mes amis ce sont eux aussi beaucoup questionnés sur le sujet. Ils me demandaient si je ne connaissais pas un créateur qui a été plus loin que ces tailles normées. Le sujet revenait souvent et j'ai donc décidé d'approfondir mes recherches, mais je n'ai trouvé que très peu de propositions venant des créateurs. J'ai donc décidé de m'y atteler.

 

Quels ont été tes Influences ?

Mes inspirations viennent de toutes ces femmes du quotidien que je rencontre dans la rue, au travail, ou dont j’entend parler sur les réseaux sociaux. J'ai été influencée par les personnalités qui ont un corps différent comme Oprah Winfrey ou Beyonce. Ce sont des femmes qui ont une influence certaine sur notre société malgré le fait qu'elles n'aient pas le corps type que l'on pourrait attendre d'une célébrité. Elles restent des femmes de pouvoir auxquelles les jeunes femmes peuvent s'identifier. J'avais envie que toutes les femmes aient elles aussi envie de faire rêver et qu'elles aient le droit à cette assurance que l'on octroie le plus souvent à celles qui rentrent dans ces moules établis par la société.

 

 

Ester Manas

 

Quel a été ton point de départ ? Était-ce le travail du corps ou le travail des volumes ?

Disons que l'un a fini par dicter l'autre. Je suis partie du postulat que c'est le corps qui devait dicter la forme au vêtement. Pour la petite anecdote, on a tous connu ce genre de situation où tu te retrouves devant un article que tu adores, même si tu sais pertinemment que tu ne rentres pas dedans. Tu l'achètes quand même, intimement persuadée qu'un jour cet article t’ira. Tu en fais ton « goal » . Sauf qu'un jour tu te rends compte de la contrainte que représente le fait de se plier aux mensurations parfois déraisonnables de l'industrie. Tu apprends à aimer ton corps et toutes ses transformations, de l'adolescence, à la grossesse, aux tentatives d'amaigrissements et j'en passe. Puis tu laisses tomber toutes ces contraintes. C'est tout naturellement que j'ai d'abord suivi les lignes du corps avant d'aborder le choix des formes, des volumes et des matières qui composent la collection « BIG AGAIN ».

 

Pourquoi avoir choisi de concourir avec une collection qui aborde un sujet aussi épineux ?

J'ai eu quelques appréhensions quant au choix du sujet. Je me demandais si ça n'allait pas me desservir de proposer quelque chose de différent et surtout un regard neuf. Il faut bien comprendre que l'idée était d'aller au-delà de l'aspect visuel et de proposer un véritable travail de fond sur la question. J'ai voulu proposer une réelle démarche autour de la coupe et du patronage. La collection « BIG AGAIN » est le prolongement d'un profond travail de réflexion. J'ai décidé de retravailler cette collection de fin d'année, en imaginant de nouvelles pièces avec l'aide de tous mes partenaires qui m'ont gracieusement offert les tissus, les matériaux et surtout l'opportunité d'aller au bout de mes idées. L'idée de ce projet était de créer un vêtement qui puisse être porté par plusieurs types de morphologies avec un système d'élastiques, de pressions et de cordons. Ainsi un même vêtement peut être porté par quelqu'un qui fait du 34 comme du 50.

 

 

Ester Manas

 

Avec l'accroissement des actions « body positives » et des autres mouvements prônant la diversité corporelle, comment vois-tu la mode se dessiner dans quelques années ?

Je suis très optimiste, surtout depuis que j'ai participé au festival de Hyères. J'ai eu l'occasion de rencontrer des finalistes du concours qui ont tous un regard assez juste et une vision très claire sur le sujet. Certains réfléchissent déjà aux solutions qu'ils pourraient apporter, aux nouvelles manières d'aborder le corps. D'autres réfléchissent en terme de solutions écologiques en privilégiant « l'upcycling » , le cycle de vie d'une matière ou bien le ré-emploie. Chacun essaie de trouver un sens à sa création, pour ne pas faire juste que du beau et que du « bankable ». Si cette nouvelle génération continue dans cette lancée et reste aussi soudée, il n'y a pas de raison pour que cela ne fonctionne pas. Aujourd'hui les designers se consultent énormément, ne serait-ce que pour compléter un process. Le statut de l'illustre designer à la popularité inégalée commence à s'effriter. Aujourd'hui je trouve qu'il y a un côté plus collectif, comme une espèce de cohésion qui se crée. Je trouve cela très réjouissant et intéressant pour la suite.

Penses-tu que le système de gradation et de mensuration est pertinent aujourd'hui ?

À mon avis ce sera assez difficile de faire l'impasse sur ce système de gradation aussi vite. Si l'on se base sur le système que je propose, il faut avouer qu'il restreint quelque peu le processus de création, car je dois tenir compte du processus créatif qui permettrait au vêtement de pouvoir s'étendre. Avec le système de gradation le processus créatif est plus simple, bien que dégradant puisqu'il contribue à la catégorisation des corps. La question mériterait vraiment d'être traitée d'un point de vue commercial et économique.

 

 

Ester Manas

Penses-tu que la technologie puisse être une alternative à la perception du corps féminin ?

Bien sûr. Si l'on souhaite mettre un terme à ce système de gradation, il faut avant tout changer nos habitudes de consommation de manière radicale. La technologie pourrait permettre aux clientes de se familiariser aux techniques de confection et de production en espérant que les outils de confection 3D se démocratisent un peu plus.

Quel sont tes projets futurs ? Vas-tu continuer à défendre une diversité corporelle ou t'attaquer à un autre sujet de bataille ?

C'est un sujet qui me tient à cœur. J'ai vraiment envie d'essayer de faire vivre au maximum cette collection par divers moyens. Je vais bientôt sortir une collection destinée aux galeries Lafayette, je travaille également sur un projet lié à la parfumerie et j'ai aussi une exposition prévue pendant le mois de la mode à Bruxelle, sous le thème de la contestation les 11 et 12 Octobre. J’occuperai le premier espace de la plateforme de mode et design MAD avec une exposition qui sort un peu du vêtement mais qui reste dans la même thématique. Ce sera un travail de moulage partir du corps de neuf jeunes femmes, qui sera recouvert de tous les commentaires négatifs que ces femmes ont pu recevoir à la sortie de ma collection. Je me sers de toute cette agressivité pour créer du beau et mettre sur socle mes neufs vénus 3.0 . 

 

 

 

Ester Manas

 

 

Crédits photos : Ester Manas

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