S’il existe une silhouette exclue des normes de beauté et de séduction actuelles, c’est bien le corps jugé comme “gros”. Ce corps que l’industrie de la mode s’est jurée d’éradiquer, est le premier pris pour cible par les images médiatiques, les logiciels de retouche photo, les régimes amaigrissants et les salles de sports . Le corps « gros » est marginalisé de fait, et devient symbole de ce qui est différent. Malgré le discours général, il n’est pas admis comme composante de la diversité corporelle.

Fort heureusement, il existe encore quelques acteurs de la mode qui ne l’entendent pas de cette oreille. Âgée de tout juste 25 ans, la jeune créatrice Ester Manas bouscule les codes et s’est fait remarquer avec sa collection « Big again », qu’elle a présenté lors du 33ème festival international de mode et de photographie de Hyères, en mai dernier. Les pièces qui composent la collection « Big again » débordent des moules établis par la société elle-même. À la place, Ester Manas propose un défilé fait de coupes asymétriques, de jeux de volumes, de formes et de courbes voluptueuses. Partons à la rencontre de celle qui s’emploie à déconstruire la perception populaire du corps à travers l’image de mode.

 

 

Ester Manas

 

 

La collection « Big again » que tu as présenté lors du festival de Hyères a été un véritable succès. Quel était ta démarche ?

La collection « Big Again » était à la base une collection de fin d’étude qui a été retravaillée pour le concours du festival de Hyères. L’essence du projet est partie de plusieurs questionnements. Pourquoi les tailles 36 et 38 ont le monopole dans le commerce ? Pourquoi les femmes qui ne correspondent pas aux mensurations dites «standards » sont systématiquement catégorisées et misent de côté ? Pourquoi sont-elles si peu représentées dans le secteur ?

C’est d’ailleurs une réflexion qui date de bien avant mon entrée à la Cambre. J’avais déjà à l’époque, l’envie de proposer des solutions au problème. Pour l’examen d’entrée à la Cambre, nous devions réaliser un magazine de présentation et mon choix s’est tourné vers ce sujet. Le magazine s’appelait « BIG ». C’est donc tout naturellement que j’ai décidée d’appeler la collection « BIG AGAIN ». Et puis faisant moi-même partie de ces femmes aux mensurations « moins standardisées », j’ai toujours eu une approche différente du vêtement, que ce soit lors du processus créatif ou bien tout simplement pour ma consommation personnelle. En général lorsque j’achète un vêtement, je suis assez détachée de « l’objet », puisque je ne parvient pas toujours à me projeter et à m’identifier. Ma famille et mes amis ce sont eux aussi beaucoup questionnés sur le sujet. Ils me demandaient si je ne connaissais pas un créateur qui a été plus loin que ces tailles normées. Le sujet revenait souvent et j’ai donc décidé d’approfondir mes recherches, mais je n’ai trouvé que très peu de propositions venant des créateurs. J’ai donc décidé de m’y atteler.

 

Quels ont été tes Influences ?

Mes inspirations viennent de toutes ces femmes du quotidien que je rencontre dans la rue, au travail, ou dont j’entend parler sur les réseaux sociaux. J’ai été influencée par les personnalités qui ont un corps différent comme Oprah Winfrey ou Beyonce. Ce sont des femmes qui ont une influence certaine sur notre société malgré le fait qu’elles n’aient pas le corps type que l’on pourrait attendre d’une célébrité. Elles restent des femmes de pouvoir auxquelles les jeunes femmes peuvent s’identifier. J’avais envie que toutes les femmes aient elles aussi envie de faire rêver et qu’elles aient le droit à cette assurance que l’on octroie le plus souvent à celles qui rentrent dans ces moules établis par la société.

 

 

Ester Manas

 

Quel a été ton point de départ ? Était-ce le travail du corps ou le travail des volumes ?

Disons que l’un a fini par dicter l’autre. Je suis partie du postulat que c’est le corps qui devait dicter la forme au vêtement. Pour la petite anecdote, on a tous connu ce genre de situation où tu te retrouves devant un article que tu adores, même si tu sais pertinemment que tu ne rentres pas dedans. Tu l’achètes quand même, intimement persuadée qu’un jour cet article t’ira. Tu en fais ton « goal » . Sauf qu’un jour tu te rends compte de la contrainte que représente le fait de se plier aux mensurations parfois déraisonnables de l’industrie. Tu apprends à aimer ton corps et toutes ses transformations, de l’adolescence, à la grossesse, aux tentatives d’amaigrissements et j’en passe. Puis tu laisses tomber toutes ces contraintes. C’est tout naturellement que j’ai d’abord suivi les lignes du corps avant d’aborder le choix des formes, des volumes et des matières qui composent la collection « BIG AGAIN ».

 

Pourquoi avoir choisi de concourir avec une collection qui aborde un sujet aussi épineux ?

J’ai eu quelques appréhensions quant au choix du sujet. Je me demandais si ça n’allait pas me desservir de proposer quelque chose de différent et surtout un regard neuf. Il faut bien comprendre que l’idée était d’aller au-delà de l’aspect visuel et de proposer un véritable travail de fond sur la question. J’ai voulu proposer une réelle démarche autour de la coupe et du patronage. La collection « BIG AGAIN » est le prolongement d’un profond travail de réflexion. J’ai décidé de retravailler cette collection de fin d’année, en imaginant de nouvelles pièces avec l’aide de tous mes partenaires qui m’ont gracieusement offert les tissus, les matériaux et surtout l’opportunité d’aller au bout de mes idées. L’idée de ce projet était de créer un vêtement qui puisse être porté par plusieurs types de morphologies avec un système d’élastiques, de pressions et de cordons. Ainsi un même vêtement peut être porté par quelqu’un qui fait du 34 comme du 50.

 

 

Ester Manas

 

Avec l’accroissement des actions « body positives » et des autres mouvements prônant la diversité corporelle, comment vois-tu la mode se dessiner dans quelques années ?

Je suis très optimiste, surtout depuis que j’ai participé au festival de Hyères. J’ai eu l’occasion de rencontrer des finalistes du concours qui ont tous un regard assez juste et une vision très claire sur le sujet. Certains réfléchissent déjà aux solutions qu’ils pourraient apporter, aux nouvelles manières d’aborder le corps. D’autres réfléchissent en terme de solutions écologiques en privilégiant « l’upcycling » , le cycle de vie d’une matière ou bien le ré-emploie. Chacun essaie de trouver un sens à sa création, pour ne pas faire juste que du beau et que du « bankable ». Si cette nouvelle génération continue dans cette lancée et reste aussi soudée, il n’y a pas de raison pour que cela ne fonctionne pas. Aujourd’hui les designers se consultent énormément, ne serait-ce que pour compléter un process. Le statut de l’illustre designer à la popularité inégalée commence à s’effriter. Aujourd’hui je trouve qu’il y a un côté plus collectif, comme une espèce de cohésion qui se crée. Je trouve cela très réjouissant et intéressant pour la suite.

Penses-tu que le système de gradation et de mensuration est pertinent aujourd’hui ?

À mon avis ce sera assez difficile de faire l’impasse sur ce système de gradation aussi vite. Si l’on se base sur le système que je propose, il faut avouer qu’il restreint quelque peu le processus de création, car je dois tenir compte du processus créatif qui permettrait au vêtement de pouvoir s’étendre. Avec le système de gradation le processus créatif est plus simple, bien que dégradant puisqu’il contribue à la catégorisation des corps. La question mériterait vraiment d’être traitée d’un point de vue commercial et économique.

 

 

Ester Manas

Penses-tu que la technologie puisse être une alternative à la perception du corps féminin ?

Bien sûr. Si l’on souhaite mettre un terme à ce système de gradation, il faut avant tout changer nos habitudes de consommation de manière radicale. La technologie pourrait permettre aux clientes de se familiariser aux techniques de confection et de production en espérant que les outils de confection 3D se démocratisent un peu plus.

Quel sont tes projets futurs ? Vas-tu continuer à défendre une diversité corporelle ou t’attaquer à un autre sujet de bataille ?

C’est un sujet qui me tient à cœur. J’ai vraiment envie d’essayer de faire vivre au maximum cette collection par divers moyens. Je vais bientôt sortir une collection destinée aux galeries Lafayette, je travaille également sur un projet lié à la parfumerie et j’ai aussi une exposition prévue pendant le mois de la mode à Bruxelle, sous le thème de la contestation les 11 et 12 Octobre. J’occuperai le premier espace de la plateforme de mode et design MAD avec une exposition qui sort un peu du vêtement mais qui reste dans la même thématique. Ce sera un travail de moulage partir du corps de neuf jeunes femmes, qui sera recouvert de tous les commentaires négatifs que ces femmes ont pu recevoir à la sortie de ma collection. Je me sers de toute cette agressivité pour créer du beau et mettre sur socle mes neufs vénus 3.0 . 

 

 

 

Ester Manas

 

 

Crédits photos : Ester Manas

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