On l’a souvent répété, on ne saurait considérer l’innovation dans la mode comme la seule résultante d’une injection de technologie ou de formes venues d’un futur incertain. Parfois innover s’apparente plutôt à un combat, une lutte pour faire bouger les lignes, changer les mentalités et se tenir debout dans les habits que l’on a décidé de porter. Rencontrer Nicolas Lecourt Mansion c’est se souvenir de cela, de cette conception de l’innovation. C’est ce souvenir que ceux qui font avancer la mode, ne le font pas avec des applications. Ils le font avant tout en se souvenant du pouvoir éminemment social et politique du vêtement. Ils le font avec la conviction que cette carte d’identité textile n’est pas juste là pour enrichir certains ou accroître la popularité d’autres mais bien pour donner de la lumière à ceux qui sont maintenus dans l’ombre et auxquels on refuse le droit du verbe public. Innover nécessite de connaître parfaitement les limites à dépasser et les codes à transgresser. Sans cela, il ne reste que des coups d’épée dans l’eau.

Nicolas Lecourt Mansion fait des vêtements pour tous. Mais pas de ces vêtements informes et gris, sans âmes qui gomment la personnalité, la sexualité et l’histoire. Il crée pour ceux qui veulent porter haut et fort les couleurs de leur esprit et de leurs convictions. Il le fait avec la grâce des vrais amoureux du vêtement, les doigts chargés de l’histoire d’un artisanat qui disparaît sous la pression d’un système fou et la tête pleine de ces réflexions profondes sur le sens de nos actes et de nos choix. Cela manque parfois si cruellement dans la mode que notre interview s’est muée en une conversation passionnée et passionnante.

Modelab : Bonjour Nicolas, merci de nous accorder un moment,  peux-tu te présenter ?

Nicolas Lecourt Mansion : Je m’appelle Nicolas Lecourt Mansion, j’ai 25 ans et je travaille à Paris dans l’atelier Hall Couture. Je fais des vêtements pour “flamboyant people”. J’aime l’idée d’habiller les gens qui expriment leur personnalité à travers le vêtement, et ce au-delà de la théorie. Je ne cherche pas des gens qui soient dans la posture mais qui comme moi aient un rapport au vêtement qui influe sur leur bien-être.

M : Justement comment décrirais-tu ton rapport au vêtement ?

NLM : Tu vois par exemple aujourd’hui je porte des chaussures plates et je déteste ça. Je suis dans l’inconfort, ce n’est pas vraiment moi.  J’aime les couleurs, les formes qui mettent en valeur. Cependant je n’élude jamais la question du confort (mais ça ne m’empêche pas non plus d’aimer les corsets…).

M : Tu portes des vêtements qui ne semblent pas venir du vestiaire masculin, serais-tu le premier exemple de ce que laisse transparaître ta marque : le vêtement pour tous ?

NLM : Je n’aime le fait de “genrer” les vêtements. Je trouve qu’on attribue souvent les genres de manière injuste. Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi des vêtements conçus sur un buste féminin ne pouvaient pas “in fine” habiller un corps d’homme. Si la taille est bonne, pourquoi mettre une limite? Pourquoi réserver les tailles cintrées et les manches ballons aux femmes ? En terme d’identité et de trans-identité il est difficile pour la communauté transgenre de se retrouver dans ce terme de vêtements genrés. La garde de robe est extrêmement importante car elle fait partie de l’idée de transition que l’on met en image. Je veux garder l’idée que les vêtements n’ont pas de sexe. Je vois une réduction dans le fait créer un département homme, un département femme, un département transgenre. Je fais des vêtements que chacun peut porter comme il le souhaite et quand il le souhaite. Ce sont les racines de ma création.

Nicolas Lecourt Mansion

M : Ce qui est vraiment intéressant dans ta démarche c’est que pour une fois le vestiaire s’ouvre réellement aux deux sexes et à tous les genres. Habituellement, les marques se contentent d’un passage du “masculin” vers le “féminin”. Ici le champs des possibles est totalement ouverts.

NLM : Selon moi c’est une manière détournée de poser la question de pourquoi les hommes se censurent autant dans leur vestiaire. En en parlant autour de moi je me suis rendu compte que cette question interpellait énormément. Mon ancienne stagiaire Juliette a fait sa collection de diplôme sur la virilité par exemple. Le rapport au vêtement que ce concept engendre ainsi que que tout l’imaginaire et les références iconographiques qui en découlent frustre et questionne à la fois. De mon point de vue, les théories du féminin ou du masculin, si tant est qu’elles existent, reste des théories et appartiennent dès lors au monde des concepts. À partir de là, pourquoi les gens adhèrent à une idée codifiée qui n’est qu’un reflet socio-politique d’une culture à un instant donné. Je pense qu’en 2018 on est bien moins évolués de ce point de vue qu’à certaines périodes de notre histoire.

M : Il suffit de remonter à quelques siècles…lorsque l’on regarde les vêtements de cour des siècles passés, les hommes n’avaient pas froid aux yeux ! On était même dans la surenchère des formes, des couleurs, des matières et des détails.

NLM : Exactement ! À la différence qu’aujourd’hui la flamboyance n’est plus réservée à une élite. Chacun peut décider de s’habiller comme il le souhaite. Or le vêtement c’est quand même la première chose  que l’on remarque chez une personne, la forme, la coupe, les couleurs…je trouve dommage que les gens se restreignent et ne s’emparent pas de toutes les possibilités offertes par notre époque car c’est la première chose que l’on transmet… Transmettre une idée, un sentiment ne dépend pas d’un corps, d’un sexe ou d’un genre. C’est pour cela que je crée des vêtements avant tout pour des corps, pour des êtres humains, pour des personnes.

Nicolas Lecourt MansionM : Qu’est-ce qui t’a amené à cette réflexion ? Fais-tu de la mode pour défendre un point de vue ou bien est-ce le fait de se confronter à la création d’un vêtement au cours de tes études ou de ton parcours professionnel qui a déterminé ton cheminement? 

NLM : J’ai moi-même le sentiment de ne rentrer dans aucune case. Ce n’est pas la mode qui a développé ça. Je crée par rapport à ce que je ressens et que je connais, or je vis tous les jours avec l’envie d’exprimer ma personnalité en toute liberté et je suis parti du principe que je ne devais pas être le seul. Ce type de personnalités exubérantes, entières, hautes en couleur m’inspirent et nourrissent ma création. Bien souvent je retrouve ce type de positionnement face au monde dans les communautés à la marge, alternatives, underground. J’ai par exemple été totalement absorbé par un documentaire comme Paris is Burning. Je suis nourri par ce que l’on cache ; la communauté gay noire, la communauté transgenre. J’essaie de mettre en lumière des choses que l’on met dans des cases, que l’on catégorise pour souvent mieux les stigmatiser. On impose une norme en rejetant ce qui ne rentre pas dans le sytème de plus grand nombre.NLM :

M: Cela rejoint et irrigue d’autres combats comme le féminisme, la transphobie etc…

NLM : Oui, c’est la même idée. On normalise pour invisibiliser des situations ou des choix de vie. Mais qui sommes nous pour dire à quelqu’un “ne t’habille pas comme cela ce n’est pas correct”, pour invectiver un homme qui fait le choix de sortir maquillé ou simplement de porter les cheveux longs, pour interdire à une femme trans ou cis de s’habiller simplement selon son goût ? L’arbitraire ne devrait pas avoir une telle place, et à mon échelle je le refuse dans mes créations.

M :Revenons à ta marque, quand as-tu eu l’idée de la créer ? Comment s’est-elle montée ?

NLM : J’ai créé ma marque l’année dernière et j’ai fait ma première présentation lors d’un défilé en février. Je gère tout seul avec des stagiaires mais ej cherche à m’entourer, cela est nécessaire.

M :Comment définirais-tu ton produit? Est-ce de la corseterie ? De la robe de soirée ?

NLM : C’est un peu de tout ça avec une forte identité couture. Il y a beaucoup de travail à la main, de matières délicates et fragiles ; satin de soie, dentelle de Chantilly en soie, agneau plongé, crêpe de Chine en soie… c’est beaucoup de travail. C’est très soirée même pour le tailleur, il y a beaucoup de ponts avec la lingerie.

M : Au niveau du modélisme, lorsque tu crées, tu penses à un corps féminin ou à un corps masculin ? Parce que tu travailles sur de la bonneterie de la corseterie mais tu t’adresses à tous, comment mets tu au point tes modèles ?

NLM : Je drape sur des Stockman femmes, je travaille donc sur un buste féminin. Je moule et fait mon patronage mais ensuite je l’adapte sur qui veut. J’ai dans l’idée d’élargir ma collection en travaillant également sur un Stockman homme et de voir ensuite comment jouer avec cela.

M :En terme de tailles, tu montes jusqu’à des mensurations d’hommes pour chaque modèle ?

NLM : Je fais du sur-mesure donc chaque modèle est réalisable pour quiconque le choisit. Pour l’instant je ne fais pas de prêt-à-porter surtout parce que je manque de mains pour les gradations mais si je devais le faire, j’offrirai le plus large panel de choix possible en terme de taille.

M :C’est sûr que souvent la taille est  la première forme de discrimination dans la mode…

NLM : Je ne vois pas où est la satisfaction d’habiller un corps mince et facile à mettre en valeur parce que conforme aux attentes prédéfinies d’une société. Je préfère des corps multiples avec des aspérités. On ne peut pas habiller que des filles qui ont 17 ans qui font 1m80 et qui font du 34/36 ! Pourquoi imposer des standards alors que la mode a le pouvoir de transgressions (a priori) qui peut permettre de dépasser les codes?

Nicolas Lecourt Mansion

M : Qui achète et porte tes créations ?

NLM : On ne va pas se mentir, je fais des pièces très niche et difficiles à porter au quotidien. Cependant même si j’adorerais croiser des gens dans la vie de tous les jours habiller en Nicolas Lecourt Mansion, je suis attaché à garder de petites séries. Je veux maintenir le caractère artisanal de ma production et le fait qu’en achetant chez moi, mon client ou ma cliente achète quelque chose d’unique.

Je trouve que l’industrie de la mode produit trop et en dépit du bon sens. Nous n’avons pas besoin d’un tel turn over, d’une telle production qui n’est même plus saisonnière ! D’autant que cela pose d’énormes problèmes écologiques ! On nous assomme avec le problème de la fourrure qui est le premier matériau utilisé pour faire des vêtement dans l’histoire de l’humanité alors que c durable et imputrescible, alors que personne ne pose la question du polyester. On marche sur la tête. Je ne parle même pas de l’effet de l’industrialisation de la mode et du luxe qui nous pousse à des paradoxes absurdes. On vend comme de l’artisanat des produits manufacturés…

Pourquoi faudrait-il être toujours dans le jeu de “hiver/été”? Azzedine Alaïa nous a montré que l’on pouvait innover et augmenter ses propres modèles tout au long d’une vie. Rien n’est plus tourné vers le vêtement. La collection et le défilé sont là pour faire vendre de la cosmétique. Et derrière tout cela l’artisanat disparaît.

M : Comment vois-tu la rencontre entre l’ancien et l’innovation ?

NLM : J’ai fait imprimer en 3D les talons de ma première collection avec deux garçons qui étaient dans mon ancien atelier (Grogamins). On a modélisé une coque que l’on est venu appliquer sur des talons existants. C’était une sorte de bijou en 3D amovible. C’était top. Concernant la découpe laser, je travaille avec Cutter Design et aujourd’hui on a tellement de possibilités ! On peut aller tellement loin en précision…

Cependant une machine ne peut pas avoir le toucher d’une main qualifiée. Ne serait-ce que pour faire du biais, c’est l’expérience de la main qui enseigne le tombé du tissu, son toucher. Faire un vêtement c’est découvrir l’évolution du tissu sur un corps.

M : Et on ne parle même pas des différence de mains…

NLM : Oui c’est comme de l’écriture ou du dessin, en regardant bien aucun des vêtements que nous portons n’est identique. Chacun porte la trace de celui ou celle qui l’a fait. Et ça souvent ceux qui veulent standardiser et  industrialiser la mode l’ignorent ou l’oublient.

M : Un mot de la fin ?

NLM : Il faut avoir une conscience de l’innovation, ne serait-ce que pour nous prémunir que de notre instinct de destruction. Trouver des alternatives de remplacement n’est pas un vain mot lorsqu’il s’agit de l’humain et de la mode…

 

 

Retrouvez le travail de Nicolas sur son site et son Instagram et prochainement lors de l’évènement des FashionTech Days de Roubaix.

Nicolas Lecourt Mansion