Fashion Revolution

Orsola de Castro est l’une des figures de la mode durable reconnues à l’échelle internationale. Elle a commencé sa carrière en tant que  designer avec une marque précurseure dans le domaine de l’up-cycling : From Somewhere. Elle l’a dirigée de 1997 à 2014. Elle a par ailleurs collaboré avec Jigsaw, Tesco, Speedo pour certaines de leurs collections et a reçu quatre fois le prix de la meilleure collection capsule pour sa collaboration avec Topshop entre 2012 et 2014. En 2016 elle a co-fondé l’initiative du British Fashion Council : Esthetica lors de la London Fashion Week, initiative qu’elle a chapeauté jusqu’en 2014.

En 2013 elle fonde avec Carry Somers Fashion Revolution. Cette campagne de sensibilisation à échelle mondiale est répandue à travers plus de cent pays. Orsola est régulièrement invitée comme intervenante lors de colloques et tables rondes, elle est également professeure invitée à la University of Arts de Londres ainsi qu’à la Central Saint Martins. Rencontre avec cette femme d’action qui n’a pas sa langue dans sa poche mais de la suite dans les idées.

 

Julie Pont : Merci d’avoir accepté de nous rencontrer ! Pourriez-vous expliquer à nos lecteurs ce qu’est le projet Fashion Revolution ? Comment est venue l’idée de cette organisation ?

Orsola de Castro : Aujourd’hui, Fashion Revolution est le mouvement d’activisme dans la mode le plus important au monde. Nous sommes présents dans près de 100 pays et nous avons eu un impact incroyable, notamment en avril dernier. Nous avons touché 275 millions d’internautes et près de 2 000 articles de presse ont été écrits à propos de nous (pour le seul mois d’avril). Près de 4 000 marques ont répondu à notre hashtag #whomademyclothes, et surtout, énormément de producteurs ont répondu avec leur propre hashtag #imadeyourclothes. Nous parlons beaucoup de transparence, de faire réaliser aux gens l’impact de l’industrie de la mode à travers toute sa chaîne d’approvisionnement, pour tous les travailleurs de la chaîne et pour l’environnement.

Le mouvement est né en 2013. Je l’ai co-fondé avec Carry Somers après la catastrophe du Rana Plaza, qui a tué 1 138 personnes. Mais mon expérience personnelle dans la mode remonte à bien plus longtemps. J’ai été styliste et j’ai eu ma propre marque d’upcycling pendant des années. Je l’ai lancée en 1997, et j’ai aussi été la fondatrice et commissaire d’Estethica, le département durable du British Fashion Council à la fashion week de Londres de 2006 à 2014. Je pense que Fashion Revolution est en fait le résultat du cumul de toutes mes années d’expérience dans le secteur de la mode responsable.

J.P :  En tant que créatrice, qu’est-ce qui vous a fait prendre conscience des dysfonctionnements de l’industrie ? Qu’est-ce qui vous a ouvert les yeux ?

O.d.C : Lorsque j’ai commencé en tant que designer, pour moi, l’idée de réutiliser des objets jetés ou abandonnés était tout d’abord créative. J’aimais leur histoire, leur poésie et le fait d’utiliser des choses dont personne ne veut. J’aimais trouver de la beauté dans des petits riens. Mais évidemment, nous étions la première marque à travailler régulièrement avec les déchets produits avant l’achat par le client, c’est-à-dire les déchets générés par les fabricants et les marques avant que le client n’ait utilisé le vêtement. Et c’est ainsi que j’ai réalisé à quel point l’industrie était en train d’accélérer la production à ce moment. Nous produisons aujourd’hui environ 150 milliards d’articles textiles par an, et apparemment, nous en jetons environ 70 %. Selon la fondation Ellen MacArthur, nous jetons 78 % des 53 millions de tonnes de textile produites. J’ai pu voir ça de mes propres yeux en visitant les ateliers, et à un moment donné, j’ai perdu toutes mes illusions à propos du secteur de la mode. J’ai vu clairement son impact, et je me suis rendu compte que ma créativité pouvait apporter une solution.

 

Fashion Revolution

 

J.P :  Et selon vous, comment les marques et les clients peuvent-ils être plus responsables ?

O.d.C : Il n’y a pas de recette miracle. Sinon, nous ne serions même pas ici en train d’en discuter. Il y a des questions qui restent sans réponse aujourd’hui et nous devons absolument continuer de nous les poser. Peut-être qu’une approche très individuelle serait une piste, mais en réalité, je crois plutôt à des petites étapes graduelles pour un changement profond. J’espère que nous n’aurons pas besoin de connaître un nouveau désastre pour accélérer le processus. Heureusement, maintenant, tout le monde comprend qu’il faut rejoindre le mouvement et prendre ses responsabilités concernant la façon dont les marques de mode produisent, jettent et concernant notre propre façon de consommer. D’ailleurs, nous ne consommons pas ; nous ne faisons que porter. Consommer, cela voudrait dire qu’on use les produits jusqu’à la corde, et ce n’est pas ce que nous faisons. C’est différent pour tout le monde. Les marques ont une énorme responsabilité, tout comme les gouvernements, mais en tant que citoyens, nous pouvons aussi saisir l’opportunité de faire partie de la solution.

J.P :  Est-ce que Fashion Revolution est en pourparlers avec les gouvernements ?

O.d.C : Oui, bien sûr. L’un de nos principaux événements a eu lieu au Parlement à Londres. Nous avons travaillé avec le gouvernement britannique, qui a lancé une enquête public sur l’impact du secteur de la mode. Nous avons soutenu le gouvernement dans son travail et sommes intervenus au Parlement européen il y a quelques années. Je suis convaincue que nos voix sont entendues dans le monde entier, et au niveau local également. Nous sommes un mouvement récent, mais heureusement, nous avons un impact, pas seulement sur les citoyens mais aussi sur les marques et les gouvernements. Ils sont au courant de notre existence, pas de doute là-dessus !

J.P :  Combien de personnes font partie de l’organisation aujourd’hui ?

O.d.C : Cela dépend vraiment des équipes. Certaines équipes sont composées d’une seule personne. D’autres sont très organisées et proactives. À Londres, la principale équipe est composée d’une dizaine de personnes, dont certaines à temps complet et d’autres à temps partiel. Nous sommes encore tout petits. En croissance, mais petits.

J.P :  Quand aura lieu la prochaine Fashion Revolution Week ?

O.d.C : Du 22 au 28 avril. Donc s’il vous plaît, soutenez-nous, signez notre manifeste, demandez aux marques #whomademyclothes et participez à la révolution !

Fashion Revolution

J.P :  Quelle est la prochaine étape pour Fashion Revolution ?

O.d.C : Cette année est un peu moins chargée que l’année dernière. C’était notre cinquième anniversaire, donc cette année, nous nous concentrons vraiment sur un message très fort, qui est que la planète et les personnes qui y vivent sont inséparables. Nous devons protéger et défendre l’une et les autres de la même façon, et ce sera notre principal message.

J.P :  Dernière question : avez-vous un message pour le secteur de la mode en France ? Parce qu’en tant que Français, nous avons l’impression que notre pays est un peu à la traîne sur ces sujets.

O.d.C : Eh bien, vous savez, la France a un héritage très fort. Je suis Italienne, et l’Italie aussi a un héritage fort. Mais quand on a un héritage, ce serait dommage de ne pas vouloir le faire évoluer. Et l’industrie de la mode a déjà trahi bon nombre des principes de ses débuts. Elle n’est plus aussi centrée sur les compétences artisanales ou les personnes qui fabriquent les vêtements, donc pour moi, quand un pays et un peuple ont un héritage, c’est leur responsabilité de l’explorer, de se l’approprier mais aussi de le recréer pour qu’il soit plus adapté à un avenir de la mode plus ouvert, plus respectueux et plus responsable. 

 

traduction : Clémentine Martin