Le Séminaire Perspectives Internationales Mode et Textile orchestré par l’Institut Français de la Mode se tenait à la Maison de la Chimie à Paris hier jeudi 6 décembre 2018. Depuis une dizaine d’années ce rendez-vous est l’occasion pour les professionnels du textile et de la mode d’appréhender les enjeux du secteur en France et à l’international. Afin de mieux comprendre l’année 2019, spécialistes et “grands témoins” se sont succédé tout au long de cette journée pour partager leur vision mais surtout leur expertise afin de déchiffrer un marché toujours plus mouvant. Ils nous ont livré leur vision prospective sur la conjoncture économique mondiale, les mutations en cours en matière de consommation et de distribution (quelque soit le canal) et les stratégies que peuvent adopter les marques pour y répondre.

Retour sur une journée riche en enseignements où de nombreuses intuitions évoquées dès 2017 se sont vues confirmées avec en tête la progression nette d’une forme de déconsommation et l’émergence du marché de la seconde main comme un relais de développement à court terme.

Programme

• QUELS SCENARII POUR L’ÉCONOMIE MONDIALE EN 2019 ? Denis Ferrand – Coe-Rexecode, Directeur général

• ÉVOLUTIONS MARQUANTES EN EUROPE ET DANS LE MONDE POUR 2018 ET L’ANNÉE À VENIR Gildas Minvielle – IFM, Directeur de l’Observatoire Économique Thomas Delattre – IFM, Chef de projet Études

• BOULEVERSEMENTS DU RETAIL ET NOUVEAUX MODES DE CONSOMMATION Florence Guittet – IFM, Professeur – IMPP, Consultante associée

• LE LUXE À L’ÈRE DE L’OMNICANAL Ulric Jerome – Matchesfashion.com, CEO

• NOUVEAUX BUSINESS MODELS MODE & LUXE Achim Berg – McKinsey’s global Apparel, Fashion & Luxury Group, Senior Partner, Co-auteur du rapport «The State of Fashion» avec The Business of Fashion

• TOUT CE QUE VOUS AVEZ TOUJOURS VOULU SAVOIR SUR L’INFLUENCE… Benjamin Simmenauer – IFM, Professeur Charlotte Cochaud – Consultante Social Media & Communication

• NEW RETAIL & MODE EN CHINE Sébastien Badault – Alibaba Group, Directeur Général France

• PERSPECTIVES POUR LA MODE DURABLE Morten Lehmann – Global Fashion Agenda, Chief Sustainability Officer, Copenhague • TÉMOIGNAGE ET VISION STRATÉGIQUE SUR L’AVENIR DU COMMERCE Régis Schultz – Monoprix, Président

Perspectives Internationales Mode et Textile

Un marché en baisse qui ne cesse pourtant de muter

Aujourd’hui, si l’on demande trois mots pour décrire le marché de la mode, le premier à sortir est “changing”  avec 34% des répondants, le second est “digital” pour 26% des personnes interrogées puis vient en dernière place le mot “fast” avec 25% des réponses. En 2017 la prévalence allait à “uncertain” (53%), “challenging” (32%) et “optimistic” (21%) tandis qu’en 2016 on retrouvait “uncertain” (54%) en tête, “changing” en second (31%) et “challenging” (29%) en dernier (source BOF-McKinsey Sate of Fashion 2018, 2017 et 2016). Si la mode semble reprendre espoir et vigueur, elle n’en reste pas moins un marché qui reste marqué par les difficultés.

Marché de la mode n’au eu de cesse de chuter depuis l’année 2008 et la crise financière que l’on connait. L’année 2018 devrait être l’une des pires depuis dix ans affirme l’IFM, précisant que ce marché a perdu 15% de sa valeur depuis 2007, et ce sur tous les circuits de distribution. Ne tirent leur épingle du jeu que ceux qui ont parié sur la vente à distance et les pures players de la vente en ligne qui peuvent s’enorgueillir d’une part de marché de 8,8% et d’une progression de 2,9% sur les dix derniers mois. Cependant l’IFM affirme également que la progression des ventes en lignes de 5,3% ne compense pas le recul de -4,3% des ventes en magasins. Le digital progresse mais ne constitue par encore un biais de croissance en soi.

Depuis 10 ans, le recul du marché de la mode atteint 15% en France, plombé par une chute annuelle moyenne de 5% dans le segment moyen de gamme, qui représente la majorité de l’offre (40% des magasins en France), tandis que les premiers prix et le haut de gamme ont grappillé 1% respectivement et que le luxe a grimpé de 7%.

Enfin, en terme de prévisions pour 2019, l’étude de l’IFM table sur des exportations françaises d’habillement qui dépasseront les 10 milliards d’euros et une nouvelle baisse – un peu moindre – des ventes sur le marché domestique (-0,9 % au lieu de -2,9 %).

Tendance à la déconsommation 

L’étude, pilotée par Gildas Minvielle, directeur de l’observatoire économique de l’IFM a mis en lumière une nouvelle tendance à la “déconsommation” en France. En effet, 44% des personnes interrogées lors de l’enquête auprès des consommateurs réalisée par l’Institut ont affirmé avoir réduit leur consommation de vêtements en 2018. Ce pourcentage s’élève à 51% chez les femmes. Néanmoins, il convient de souligner que 60% de cette baisse de consommation est le résultat d’une gestion plus serrées des budgets au sein des ménages français (contrainte liée à la hausse des prix et à des arbitrages budgétaires ayant trait notamment à l’énergie). Cependant, les 40% restants résultent d’un choix : celui de « consommer moins mais mieux », par « souci écologique et éthique », ou une volonté de « désencombrer son stock ». On retiendra également la lumière mise sur la tendance à la “non-possession” et donc au marché de la location ou à la réduction des budgets ‘”achats plaisirs”.

Perspectives Internationales Mode et Textile

L’émergence d’un véritable marché de la seconde main et l’exigence de la  transparence.

La tendance à la rationalisation de l’acte d’achat profite aux nouveaux modes de consommation et notamment au marché du vintage et de la seconde main. L’IFM évalue ce marché à un milliard d’euros en France en 2018. Le nombre de consommateurs sur ce marché a doublé entre 2010 et 2018 et représente aujourd’hui un tiers des ventes lignes.

“Le marché s’installe durablement dans un nouveau modèle, celui d’une nouvelle norme de consommation”, a déclaré jeudi Gildas Minvielle, directeur de l’observatoire économique de l’IFM lors de la présentation des perspectives 2019 de l’Institut. Des considérations écologiques ou éthiques gagnent les clients qui disent vouloir acheter autrement, moins et mieux. 80% des consommateurs interrogés affirment ne plus avoir confiance dans les prix affichés, qui n’ont, selon eux, plus “aucun sens”. 86% affirment vouloir la transparence totale sur la répartition en valeur du prix (matières premières, main d’oeuvre, distribution, marketing, publicité…)

“Ils arrivent au bout d’une forme de surconsommation, ils sont à la recherche de sens, de protection de l’environnement, de chasse au gaspillage”, a souligné Thomas Delattre, chef de projet à l’IFM.

40% des préoccupations du consommateurs ont trait à la santé, 23% à l’environnement et 37% à l’humain, cependant en terme de réalité de l’achat, seuls 20% des consommateurs ont affirmé avoir acheté “un produit mode responsable en 2018” (source étude IFM) et seules 8% des enseignes placent au coeur de leur stratégie le développement durable.

Perspectives Internationales Mode et Textile

Un rapport McKinsey x Business of Fashion en droite ligne avec l’IFM

Achim Berg a présenté en deuxième partie de journée, le rapport conjointement mené par The Business of Fashion et Mckinsey. Quatre tendances clefs font échos à l’analyse de l’observatoire économique de l’IFM :

  • la fin de la propriété telle que nous l’avons connue et perçue depuis les années 60 et l’avènement de la consommation de masse.
  • l’implication authentique des consommateurs, et notamment, des jeunes en terme de valeurs à défendre et l’importance pour les marques de bien prendre en compte ces nouveaux paramètres.
  • la rapidité d’exécution nécessaire en terme d’approvisionnement en magasin et de livraison, car le consommateur (qui n’est pas à un paradoxe près) n’a plus aucun patience dès lors qu’il a pris la décision d’acheter un article.
  • après avoir concéder pendant des années sa data aux marques, le consommateur d’aujourd’hui exige des marques une réciprocité en terme d’informations et la transparence intégrale sur la chaine de valeur et les prix.

 

 

 

Si les perspectives semblent s’ouvrir et les consciences s’éveiller, beaucoup de choses que l’on croyait acquises vont être bouleversées. Non pas dans des décennies  mais dans les mois à venir. Les chiffres et la présentation du responsable du développement Mode et Luxe chez Alibaba Group, Nicolas Cano montrent à quel point la Chine prend de la vitesse et combien les habitudes de consommation sont radicalement en avance sur les nôtres en terme d’aptitudes digitales. Morten Lehmann de Global Fashion Agenda nous a également rappelé la réalité des effort effectués en matière de préservation de l’environnement et l’urgence que représente la situation et l’impulsion des consommateurs dans ce sens.

Aucun des acteurs du marché de la mode ne peut plus ignorer que les choses vont deux fois plus que ces dix dernières années et personne n’attendra plus les leaders pour avancer. Plus fragmenté que jamais, le marché de la mode mute mais se débarrasse également d’une certaine morosité. Les mastodontes tiennent encore le haut du pavé mais doivent faire faire preuve de vigilance. Ceux qui seront écouter les consommateurs et leur nouvelle sensibilité d’achat n’en seront que plus puissants, les autres en paieront le prix fort.