La semaine de la mode est toujours l’occasion de belles découvertes en matière de créateurs. Celle de septembre 2018 n’aura pas échappé à la règle. Pour entamer notre série focus, nous vous proposons de découvrir le travail de Quoï Alexander, présent sur  Designers Apartment, le showroom dédié à la jeune création placé sous l’égide de la Fédération de la Haute Couture et de la Mode et dirigé par Patricia Lerat, fondatrice et CEO de PLC Consulting, qui déniche et accompagne depuis une vingtaine d’années de jeunes designers talentueux.

Échanger avec Quoï Alexander c’est avant tout se rappeler qu’en matière de création il n’y a de règle que l’instinct. C’est également comprendre que les lignes entre les différentes disciplines sont mouvantes et que de tracer sa propre trajectoire peut s’avérer à la fois périlleux et payant. Que l’artisanat ancestral peut venir nourrir une création contemporaine. L’indépendance est mère de toutes les audaces. Les talents bruts tels que Quoï ne se rencontrent que très rarement et sont souvent inclassables. Tant pis, leur voie n’appartient qu’à eux mais trouve toujours le chemin de nos âmes de passionnés.

 

Quoï Alexander

 

Modelab : Bonjour Quoï, peux-tu te présenter et nous résumer ton parcours ?

Quoï Alexander : Je m’appelle Quoï Alexander, je suis originaire de Californie mais j’ai étudié à la Central Saint Martins de Londres et j’en suis sorti diplômé en 2014. Je suis ensuite arrivé à Paris où j’ai travaillé un temps pour Chanel.

M : Que faisais-tu pour Chanel ?

QA : Je travaillais au département des tissus et matières et j’occupais de projets spéciaux. On développait des échantillons exclusifs et des prototypes pour Karl (Largerfeld) pour lui permettre de faire ses recherches d’inspiration. Nous étions vraiment au tout début du process  de collection.

M : Et cela te plaisait de travailler pour une telle maison ?

QA : C’était vraiment une expérience plaisante mais j’ai réalisé par la suite que je voulais  faire les choses pour moi et créer mes propres pièces. C’était ce qui m’apparaissait être le plus important dans la vie. Je n’avais pas vraiment d’argent ni de plan établi mais je me suis lancé et j’ai commencé à travailler seul. Heureusement pour moi, j’ai rapidement eu l’opportunité d’être sélectionné par Designer Apartment qui est un formidable showroom pour débuter et j’ai pu bénéficié de l’aide de la Fédération de la Haute Couture et de la Mode, du DEFI Mode  ainsi que de l’accompagnement de Patricia Lerat. J’ai ainsi pu me construire et grandir pas à pas.

M : Avais-tu entendu parlé de la Fédération de la Haute Couture et de la Mode, du DEFI et de Designers Apartment avant ?

QA : J’ai commencé par un showroom londonien qui avait une antenne à Paris, où j’ai rencontré Clarisse Reille (présidente exécutive du DEFI Mode) qui m’a ensuite présenté Patricia Lerat (experte mode et jeune création depuis 20 ans à Paris, fondatrice de l’agence PLC consulting et project manager pour Designers Apartment). Elle est venue directement chez moi, dans mon appartement qui était à l’époque aussi mon atelier. Elle a aimé mon travail, m’a coaché et m’a aidé à développer la marque. C’était il y a 4 ans. Deux ans plus tard je faisais mes premiers pas à Designers Apartment.

Quoï Alexander

M : Est-ce que cette édition de Designers Apartment a été fructueuse pour toi ?

QA : Eh bien, j’ai vraiment acquis la certitude que mon produit est très “niche” (en français) ! (rires)

Cependant j’ai beaucoup appris sur ma collection, les clients de ma marque et la perception que les gens ont de mon travail. Et c’est très précieux. Certains reviennent d’une année sur l’autre. Je sais que la vente d’une collection est un enjeu crucial pour une jeune marque et nous luttons tous chacun à notre niveau mais après cette édition je suis plutôt optimiste.

M :  Tiens-tu compte de l’avis des acheteurs et des retours qu’ils te font sur la collection au moment de penser à la suivante ?

QA : Pour être honnête, cela me pousse à privilégier encore plus la création et rechercher des projets encore plus spécifiques. Peut-être que la prochaine collection s’éloignera davantage du prêt-à-porter et se placera plutôt du côté de la pièce unique. Je pense que me présenter comme un designer qui fait du prêt-à-porter ne me correspond pas vraiment. Les gens sont beaucoup plus réceptifs lorsque je fais un évènement spécial, hors du calendrier officiel. Lorsque par exemple je présente une dizaine de paires de chaussures que j’ai conçues ou même des meubles.

M : D’où te vient cette pluridisciplinarité ? 

QA : Je pense que ce sont mes études. Lorsque j’étudiais en Californie je suivais les cours de sculptures. C’est par là que j’ai commencé. La mode est en fin de compte arrivée un peu par accident. Je pense que je suis avant tout un artiste tri-dimensionnel. C’est ce qui fait le lien. Je tiens à ce statut d’artiste pluridisciplinaire et même si je sais que je veux continuer à faire de la mode, cela prend énormément de temps. Il faut donc que je m’adapte et que je produise plus lentement, de plus petites collections.

M : Qu’est-ce qui t’a amené à la mode en particulier ?

QA : J’ai grandi dans une famille d’artistes. Ma grande soeur a une compagnie de danse à New-York, ma petite soeur est actrice, mes parents se sont rencontrés dans une école pour acteurs. Depuis tout petit je suis intéressé par les arts visuels. La mode représentait pour moi une combinaison entre la danse, le théâtre, la sculpture, la peinture et la performance. Tout ce qui me parle se retrouve dans la mode. Le plus de la mode c’est qu’elle se nourrit également d’anthropologie et de culture. C’est également un reflet de notre histoire et de l’histoire de l’art.

M : Peux-tu nous en dire plus sur ton processus créatif ?

QA : Je n’ai jamais cousu mes collections et ce dès mes débuts. Ma philosophie c’est de revenir à un sorte de temps rêvé, avant la couture, avant la technique moderne traditionnelle du vêtement. Avant que la révolution industrielle nous montre ce que signifie “le vêtement moderne”. Je voulais changer les bases, et coudre apparaît comme étant la base de la création de vêtements. J’ai choisi une voie différente pour obtenir de nouveaux résultats, de nouvelles formes, une nouvelle esthétique. Si j’étais musicien, j’aurais créé mon propre instrument pour en jouer. Je souhaite faire la même chose avec la mode, je veux inventer “un nouvel instrument”.

Quoï AlexanderM: C’est très ambitieux !

QA : C’est ce qui me fascine vraiment ! (rires) Chaque saison je m’attache à trouver une nouvelle façon de faire des vêtements. Cela me porte.

M : Parle nous un peu de ta collection actuelle.

QA : Pour cette collection nous avons utilisé un tissu qui se rétracte au contact de la chaleur. C’est ce qui nous a permis de contourner le fait de coudre. Les éléments sont assemblés de cette manière. J’explore à chaque de nouvelles techniques mais ce sont pas nécessairement des innovations technologiques. J’aime parfois utiliser d’anciennes techniques, les remettre au goût du jour ou les détourner un peu. Pour cette saison j’ai beaucoup joué sur les noeuds. Les manches sont nouées, comme au XVIème siècle. Cela n’a rien de nouveau mais c’est l’interprétation que j’en fait.

M : Les tissus que tu crées sont fascinants, comment obtiens-tu ce résultat ?

QA : J’ai élaboré une technique de tissage. J’ai ainsi un contrôle total sur chaque centimètre carré de tissu. Si je veux modifier la forme d’une manche, il suffit que j’augmente ou réduise la tension de mon tissage par exemple. Cette saison j’ai travaillé le plissé. Nous avons choisi des tissus, que nous avons ensuite plissés puis tissés.

M : Où puises-tu ton inspiration ?

QA : Je n’ai pas d’icônes, pas de style révéré. Mon inspiration vient du jeu avec la matière, avec le tissu lui-même. J’aime travaillé en équipe et me nourrir de leurs expérimentations. Cela enrichit considérablement ma réflexion.

M : Comment fais-tu face aux commandes avec une telle technique de production ?

QA : J’ai un employé à l’année, et pour cette saison trois stagiaires. Je travaille avec une usine de tissu en Inde dont je récupère des chutes avec lesquelles je travaille. Lors de mon voyage en Inde j’ai vraiment pris conscience de l’énorme gaspillage de matière et j’ai donc décidé de contacter le plus possible de façonniers, industriels et de maisons susceptibles de me donner des chutes.

M : Est-ce que cela fonctionne en Europe ? Est-ce que des marques acceptent de te donner des chutes de leurs propres tissus ?

QA : Oui, 40 % de nos tissus proviennent de ces dons.

M : Donc tu fais une sorte d’up-cycling “haute couture”, est-ce que cette idée est liée à un engagement plus idéologique qu’esthétique ?

QA : Je pense en toute honnêteté que cela vient plutôt de mon côté artiste plasticien. Lorsque je faisais de la sculpture j’avais pour habitude d’utiliser ce qui se trouvait à portée de ma main. Je pense que c’est vraiment important en tant que designer d’être sensible aux questions du gaspillage et de la préservation de notre environnement mais j’essaie de ne pas sacrifier le design sur l’autel de la “sustainability”. Si cela va dans ce sens c’est parfait, mais ce n’est pas le point de départ. Il y a toujours moyen de trouver des compromis acceptables en cours de processus. J’essaie toujours de l’intégrer pour me sentir en adéquation avec mon travail.

M : Que penses-tu qu’il va se passer pour le monde de la mode dans les dix années à venir ?

QA : Je pense que la technologie va vraiment changer la donne mais en même temps mon instinct me dit que nous allons assister à un vrai retour aux sources, à quelque chose de plus primaire, dans le bon sens su terme. Je pense que le “green washing” va être de plus en plus évident aux yeux des consommateurs et qu’ils vont se tourner naturellement vers des solutions de “bon sens”. J’espère qu’il y aura plus de respect pour l’environnement, pour l’humain, que l’on va reprendre contact avec l’essentiel.