La mode sur un tempo portugais, retour sur Portugal Fashion.

Il y a une semaine je rentrais tout juste du Portugal où j’ai eu le plaisir d’être invitée à assister à la Fashion Week de Porto. Je dois reconnaître qu’il s’agissait pour moi d’une première fois. Le Portugal était à mes yeux un pays de mode certes, mais plutôt du côté de l’industrie et de la production. L’évènement Portugal Fashion avait pour but de montrer la vivacité de la mode portugaise et sa vision résolument tournée vers l’avenir.

Logé dans le très impressionnant Alfândega do Porto (une ancienne gare de triage pour les célèbres tramways de Porto), Portugal Fashion se tenait du 15 au 17 mars derniers. Créé sous l’égide de la Portuguese Textile Association (ATP) et de la Association of Young Portuguese Entrepreneurs (ANJE) cet évènement a été lancé dès 1995 et tient lieu depuis 1999 de vitrine de l’industrie de la mode portugaise deux fois par an. 

« Depuis le tout début, nous avons compris que le monde devait savoir que le Portugal n’est pas seulement un lieu de production textile pour la mode mais que s’y trouvent également des designers de grande qualité et que nous favorisons les produits à haute valeur ajoutée. », explique Manuel Serrão, PDG de Selective Mode et en vice-vice-président pendant six ans de l’ANJE.

Une industrie aussi prospère que prometteuse

L’industrie textile au Portugal représente un nombre d’emplois non négligeable mais également un véritable poumon économique pour le pays. Avec près de 130000 emplois et un poids de 10% de part à l’export, cette industrie a généré en 2018 près de 8 milliards d’euros de chiffre d’affaire et employé environ 20% de la main d’oeuvre industrielle du pays.

Portugal fashion

Bien que le pays cherche à se positionner davantage sur un secteur de compétitivité lié aux produits à forte valeur ajoutée et au design, la première force du Portugal reste encore à ce jour le tissu industriel et la grande fluidité de production qu’offre le pays. De part la proximité géographique de tous les acteurs de la chaine de valeur ainsi que de la haute qualité technique des sites de production, le Portugal offre le lieu idéal pour toute marque européenne qui souhaite un savoir-faire de qualité. Alliant prix compétitifs, rapidité, développement technique et proximité géographique, l’industrie de la mode portugaise représente l’un des meilleurs choix sur notre continent. Par ailleurs, les différentes fédérations locales semblent conscientes des enjeux de l’industrie en matière de technologie et de développement durable. Si les portugais maintiennent leurs objectifs de croissance et se tournent vers une supply chaine plus responsable, le Portugal pourrait être en passe de devenir le fer de lance d’une industrie de la mode européenne responsable et leader dans le développement de technologie de pointe liées à l’industrie de la mode. Farfetch pourrait avoir eu le nez fin d’y avoir domicilié son incubateur de start-ups. 

Le segment des technical textiles qui inclut l’industrie automobile, le sport de haut niveau, la sécurité, le secteur médical et la défense pourrait représenter un des premiers pôle de compétitivité pour amorcer la transformation du modèle économique d’un modèle de la concurrence par le prix vers une concurrence de la valeur ajoutée. 

Portugal fashion

Vivre la mode comme un moment de partage

Assister à Portugal Fashion à Porto m’a clairement montré la vitalité de ce pays en matière de mode. Le public varié et enthousiaste des producteurs textiles aux designers en passant par les experts venus du monde entier et les visiteurs venus de toute l’Europe en est l’une des premières preuves. 

Il y a là une star de la télévision, les jeunes filles à peine sortie de l’adolescence qui arrivent en troupe habillées comme pour un bal de promo, des amoureux venus main dans la main, les familles venues avec toutes les générations. Les professionnels, les passionnés et les badauds se mêlent et viennent profiter du spectacle. Ils se rassemblent, contemplent, vivent un moment un peu décalé, un peu hors du temps. La mode ici redevient une partie de la société du spectacle ramenée à son essentiel ; une foule bigarrée unie dans son intérêt pour la fugace poésie d’une manche, d’un volant ou par le simple sentiment d’assister à un instant suspendu dans le quotidien. Ne serait-ce pas là l’essentiel de la mode ? Un ailleurs, une déchirure dans la toile du quotidien, un liant pour une ville, société et même tout un Pays.

La mode à Porto semble se vivre ainsi, dans le partage et la simplicité, loin des postures des ses soeurs, capitales sur-médiatisées.

Portugal Fashion

Crédits photos : Aris Setya @aris.setya / Daniel Dulce @danieldulcephotographer / Alves Goncales FW 2019


Le défilé Koché : Savoir-faire et street, sans faux-semblants.

Hier se déroulait au siège du Parti communiste français, place du Colonel-Fabien (magnifique bâtiment d’Oscar Niemeyer) le défilé de la marque Koché. Fondée en 2015 par Christelle Kocher, ce label n'a eu de cesse de nous surprendre et de brouiller les pistes. Que l'on ne se méprenne pas, l'identité de Koché est claire, affirmée et reconnaissable. Sa manière de brouiller les pistes se niche dans ses inspirations, le choix de ses matières et la mise en scène de son univers.

 

défilé Koché

 

Koché reste dans les esprits comme une marque qui, en matière de défilés, n'a pas froid aux yeux et n'hésite pas à sortir des sentiers battus. On se souvient du passage du Prado, de la Canopée des Halles, de cette ambiance brute, de cette énergie street et décomplexée. Si le choix de l'espace Niemeyer peut surprendre par son côté statutaire, il n'a rien enlevé à l'énergie du défilé. Peut-être en recherche "d'un certain âge adulte" décrit par les médias, Christelle Kocher ne renie rien de son ADN et l'ancien siège du Parti communiste français s'est fait pour quelques minutes l'écrin d'un joyeux festival de couleurs et de matières. Véritable leçon de savoir-faire, le défilé Koché rappelle que l'on peut être novateur et avant-gardiste tout en sachant d'où l'on vient.

Également directrice artistique de la maison Lemarié, Christelle Kocher montre avec maestria sa connaissance et son amour des techniques, des belles matières et de détails de précisions. Ici il n'y a pas de citations, que des absorptions. Les matériaux s'entrechoquent, attrapent la lumière, rien ne s'accorde vraiment et pourtant tout est cohérent. Si l'on reconnait de la wax, celle-ci est interprétée, rebrodée, magnifiée. Les tuniques tatouage portées comme des secondes peau (comme un hommage à Margiela) font l'objet d'une recherche minutieuse de motifs propres à la marques. La dentelle se mêlent aux tissus techniques, le jersey aux broderies, les bijoux bling à la pureté des lignes d'une combinaison seconde peau.

 

défilé Kochédéfilé Koché

 

Chez Koché, être "inclusif" n'est pas un vain mot. Véritable serpent de mer depuis plusieurs saisons, chaque maison semble se targuer de faire défiler qui des mannequins de noir(e)s, qui des corps tatoués, qui des beauté "atypiques", qui des "gens de la rue"... à l'espace Niemeyer 62 mannequins nous ont offert une vision de ce que "diversité" signifie. Avec simplicité et évidence, la multiplicité des corps  et des cultures n'est jamais venue éclipser le travail du vêtement. Lorsque l'une des mannequins arrive coiffée d'un hijab, ce que l'on remarque avant tout c'est la richesse des broderies qui l'ornent, l'accord parfait avec le top près du corps et brodé avec la même élégance. Le signe est religieux mais est présent avant tout parce qu'il fait partie de la vie en dehors du catwalk, de la rue, non pour satisfaire la tendance ou aller chercher de nouveaux marchés juteux. Le manteau fait de centaines de petits drapeaux assemblés n'est pas là pour duper le spectateur. Koché englobe autant de références et d'influences que possible mais rien ne vient vernir la surface d'un montage marketing. Souvent on distingue tendance, expression et savoir-faire Koché ne choisit pas et coche toute les cases qui font les facettes de cette marque à part. Sans fard, il est possible de dire "Koché c'est l'instantané d'un monde et d'une génération". Pour une fois, on y croit.

Faire de la mode, c'est regarder une histoire et une société en face. C'est absorbé un héritage et le digérer pour proposer quelque de nouveau. Pour faire avancer les formes et les techniques. Tout en sublimant cela, Koché semble avoir compris l'alchimie subtile qui préserve du mauvais-goût et du buzz scandaleux tout en bouleversant le quotidien et l'attendu. Que l'on aime ou que l'on déteste, il n'y a pas de tiédeur dans ce travail. Il est le fruit d'une véritable observatrice de son temps.

 

 

défilé Koché

 

crédits photo : Tagwalk et Felipe Barbosa pour Le Monde

Merci à Patricia Lerat pour son invitation !


Les temps forts de la Fashion Week de New York SS 2019

C'est très certainement la Fashion Week la plus politique de New York à ce jour. Les déclarations ne se limitent plus à un principe général ou à un appel aux armes, mais s'étendent à des campagnes bien spécifiques. La collection de Jeremy Scott comportait un tee-shirt portant la mention «Tell your senator no on Kavanaugh », en référence à sa nomination par Donald Trump pour remplacer Anthony Kennedy à la cours suprême des Etats-unis. Cette nomination doit encore être confirmé par le Sénat. Le designer Christian Siriano profite de la semaine de la mode pour faire la promotion de l'actrice de la série Sex and the city, Cynthia Nixon d'extrême gauche. Cette dernière n'est pas parvenue à  détrôner le ténor le démocrate Andrew Cuomo, lors de la primaire démocrate qui a eu lieu jeudi dernier. La créatrice Maria Cornejo quant à elle, s'est exprimée sur l'importance du vote et combien il est primordial de faire fonctionner la démocratie et par conséquent la liberté de chaque américains. Elle s'est tout particulièrement adressée aux femmes en leur demandant de « se faire entendre ». Serait-ce le signe d'une vraie crispation de la société américaine qui, débordant des seuls médias et talk show politiques aurait transformé le catwalk en véritable concours de plaidoiries cette année ?

A New-York, la politique et la mode n'ont cependant pas attendues 2018 pour se réunir. Bien avant cela, en 1984, Katharine Hamnett portait un t-shirt sur lequel était inscrit « 58% ne veulent pas de Pershing » et cela a scandalisé la sphère de la mode, à l’exception de ceux qui ne savaient pas ce que Pershing voulait dire. Mais ces dernières années les slogans sont plus poignants, moins anodins et désincarnés. Déjà en 2017, le t-shirt «People are People» signé Christiano Siriano, en référence à la politologue Hannah Arendt et son travail sur la théorie politique, n'est pas passé inaperçu. Les casquettes «Make America New York» de la maison Public School, détournant le fameux slogan de campagne de Donald Trump, est probablement le symbole le plus fort, faisant références aux valeurs libérales.

Fashion week

Fashion week

Le défilé le plus remarquable de cette semaine de la mode de New York, en vu de la situation actuelle aux États-Unis pour la communauté noire, est sans conteste celui de Jean Raymond, présenté au Centre culturel de la ville de Weeksville. Le lieu est aussi percutant que pertinent, puisqu'il est le premier quartier ayant vu naître une communauté noire libre, après l'abolition de l'esclavage aux États-Unis. Le lieu a ainsi servi de toile de fond à une collection qui a célébré pleinement la culture noire tout en envoyant un message puissant non seulement à l’industrie de la mode mais au monde entier. Les slogans « See us now », « Stop calling 911 on the culture » témoignent de l'ambiance délétère actuelle du pays de la Liberté, en référence aux nombreuses bavures policières et contrôles au faciès.

Jean-Raymond emporte son message bien au-delà des t-shirts à slogan. Il collabore avec l'artiste Derrick Adams pour la création d'une dizaine de robes et tuniques peintes à la main et ornée de cristaux Swarovski, mettant en scène le quotidien de la communauté noire au États-Unis. En cette période de lutte contre les inégalités raciales, il est heureux de voir défilé les pièces de ce jeune créateur qui se consacre à travers son travail à la diffusion d'un message puissant. Et ce genre d'initiatives, la mode en a bien besoin. Espérons que cette tendance persiste après les fashion week et ne se cantonne pas au catwalk. Puisse les fashionistas garder leur nouvelles bonnes résolutions à l'avenir.

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Pour compléter sa collection, Pyer moss collabore également avec FUBU, l'une des marque pionnière de la tendance streetwear des années 90, fondée par Daymond Johns.

" It is time to deal with this present-day moment of people calling the cops on black men having a barbecue. Tthis is what black American leisure looks like” _ Jean Raymond

A New York, il semblerait que la plupart des marques aient désormais intégré le besoin de plus de diversité sur les podiums, avec des mannequins de toutes origines ethniques et une banalisation croissante des mannequins grande taille ou transgenres. La palme de la diversité est sans doute revenue cette semaine au défilé lingerie de Rihanna pour Savage X fenty. Après s'être attaqué au monde non moins conservateur de la cosmétique, avec une ligne pour toutes les carnations, Rihanna investie le monde de la lingerie avec la même irrévérence. Dans un défilé plus proche de la performance artistique que de la grande messe Victoria Secret,  Savage X Fenty s'adresse à toutes les femmes quelque soit leurs corpulences, leur sexualité, leur genre et leurs origines ethniques. Ne manquait que le corps vieux. Peut-être avons nous là, la prise de position la plus sincère, tant les modèles proposés offrent une large variété de forme, de matière, une véritable réflexion sur comment sublimer le corps avec des dessous. Venant d'une star de la pop hautement sexualisée, on salue son positionnement audacieux et sa prise de risque en terme d'image, véritable manifeste sans fard ni faux semblant.

Fashion week

 

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La marque Chromat de la créatrice Becca McCharen n'est pas en reste. Ericka Hart, survivante du cancer du sein, Mama Cax défilant avec une prothèse de jambe, au milieu de dizaine de mannequins noires et métisses aux corps sortant des sentiers battus du mannequinat. On a même remarqué une femme portant un hijab. Un beau melting pot qui démontre au mieux de profond changements dans les castings, au pire un opportunisme assez dérangeant. Si on ne peut nier que la mode doit impérativement se faire le miroir de la société et pour cela inclure toutes les diversités, n'y aurait-il pas un certain malaise à voir une femme tout juste remise d'une double mastectomie exhiber ses cicatrices ? Entendons-nous bien, oui ces femmes doivent être visibles. Oui les corps doivent être acceptés dans toutes leurs différences. Cependant doit-on mettre cela en scène à tout prix ? Où est la spontanéité ?

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Si l'on ne devait retenir qu'une chose de cette Fashion Week new-yorkaise, c'est bien cette prise de conscience et cette volonté de sens qui, à tord ou à raison, jusqu'alors semblait absente. Le geste avant le profit peut-être est-ce le nouveau leitmotiv de la création new-yorkaise. Moins consensuelle qu'hier, New York impose une vision de la mode plus militante que commerçante, plus audacieuse que conforme aux attentes d'un marché frileux. A l'image du duo de créateurs de la marque Eckhaus Latta, qui fait valoir le droit à l'expérimentation au détriment du commercial et à lui seul semble dire : « Aujourd'hui New York est au sommet d'un renouveau créatif ».

Article rédigé à quatre mains avec Julie Pont.

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