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Le groupe Kering et le luxe responsable : rencontre avec Christine Goulay, "sustainable sourcing specialist".

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À l'occasion de l'évènement ChangeNow Summit à Station F nous avons eu le plaisir d'interviewer Christine Goulay, "sustainable sourcing specialist" pour le groupe Kering. Nous avons ainsi pu comprendre comment un groupe de la taille de Kering s'attaque à la question épineuse de la mode durable, quelles sont les mesures à mettre en place pour changer en profondeur les habitudes de création, de production et de distribution de la mode. Si le chemin reste long, le changement est en marche et l'exemple de Kering qui a su prendre le "virage sustainable" il y a maintenant plusieurs années montre qu'un luxe plus raisonnable et respectueux de l'environnement est possible.

Modelab : Quel est votre parcours et qu’est-ce qui vous a guidée jusqu’à la fonction de responsable du sourcing responsable que vous occupez chez Kering aujourd’hui?


Christine Goulay : Je travaille dans le domaine du développement durable depuis près de 15 ans. Après mon MBA à l'INSEAD, j'ai travaillé en tant que responsable du développement commercial chez Edun Live, une marque de mode éthique créée par Ali Hewson et Bono. Ce fut une expérience très enrichissante, durant laquelle j’ai pu appréhender les problématiques sociales et environnementales de l’approvisionnement durable.

Après Edun, j’ai rejoint l'INSEAD au sein du Centre d'entrepreneuriat où j’ai travaillé sur la thématique de l’équilibre entre l’impact social et environnemental et l’impact financier dans les entreprises.

J’ai eu ensuite l’opportunité de rejoindre Kering, dans l’équipe développement durable :  une belle opportunité pour moi de mettre à profit mon expérience « terrain » et mon expérience plus théorique acquise à l'INSEAD.

M : En quoi consiste le sourcing responsable pour un groupe comme Kering ? Quelles sont les solutions qui ont le meilleur impact sur notre planète selon vous ?

CG : Viser un approvisionnement responsable, c’est prendre en compte les aspects sociaux et environnementaux tout au long de la chaîne de valeur, de la conception du produit jusqu'à sa fin de vie. Il s’agit ensuite de s’assurer de la traçabilité des produits en remontant toute la chaîne d'approvisionnement. C’est une démarche de grande envergure et qui prend du temps.

Ainsi, le point de départ de cette démarche, pour une entreprise, est de comprendre/connaître sa chaîne d’approvisionnement et ses impacts. C’est d’ailleurs le sujet que nous avons traité dans le rapport sur lequel Kering a travaillé avec BSR (Business for Social Responsibility) dans le cadre de la Responsible Luxury Initiative (ReLi), intitulé Disrupting Luxury: creating resilient businesses in times of rapid change et publié en juillet 2018. Chez Kering, nous avons développé l’Environmental Profit & Loss (EP&L) et l’avons déployé à l’ensemble du groupe dès 2013. Cet outil pionnier nous permet de comprendre notre impact tout au long de notre chaîne d’approvisionnement et d’identifier où nous devons agir en priorité.

Grâce à l’EP&L, nous avons appris notamment que plus de 70 % de nos impacts se concentraient au niveau de la production de nos matières premières (Tier 4). Nous avons donc initié plusieurs programmes pour améliorer l’amont de notre supply chain, comme une filière de coton biologique en Inde ou encore de cachemire durable en Mongolie. Dans tous les cas, nous travaillons en étroite collaboration avec les fournisseurs et/ou les communautés locales.

M : A l’échelle d’un groupe de cette envergure, comment s’organisent les recherches puis l’intégration de nouvelles solutions ?

CG : La volonté d’intégrer le développement durable dans toutes les activités du Groupe est insufflée directement par François-Henri Pinault, Président et CEO, qui l’a placé au cœur de sa stratégie depuis qu’il a pris les rênes de Kering en 2005.  Avoir un PDG convaincu est un atout considérable pour faire avancer les choses.

Plus prosaïquement, nous avons une équipe de 20 spécialistes basés à Paris qui accompagnent les marques dans la mise en œuvre de la stratégie de développement durable du Groupe. Chaque marque est par ailleurs dotée de responsables développement durable qui à leur tour s’assurent sur le terrain de la bonne application de cette stratégie. En parallèle, notre hub de recherche et de développement de nouveaux matériaux (Materials Innovation Lab) travaille directement avec nos départements de production et nos fournisseurs. Au total, plus de 50 personnes sont donc investies à temps plein sur les sujets de développement durable dans le Groupe.

M : Quel cahier des charges avez-vous développé ?

CG : En janvier 2018, nous avons publié nos Standards relatifs aux matières premières et aux processus de fabrication. Ce document traduit nos objectifs de développement durable en directives opérationnelles pour les marques et les fournisseurs de Kering.

Ces standards englobent les politiques sociales, environnementales, chimiques et de bien-être animal de Kering et informent nos fournisseurs des exigences de Kering en termes d’approvisionnement et de traitement des matières premières. Ils énoncent également les conditions requises pour atteindre les objectifs de notre stratégie à horizon 2025 - comme par exemple parvenir à 100 % de coton biologique dans nos marques ou encore s’assurer de la traçabilité de 100 % de nos matières premières.

KeringM : Pouvez-vous nous décrire une innovation qui vous a récemment interpellée et qui selon vous marquera durablement l’industrie de la mode ?

CG : Il y en a plusieurs – la blockchain transformera, selon moi, définitivement le monde de la mode en même temps que les autres secteurs. Elle permettra notamment d’aider à gérer les enjeux de traçabilité et de transparence qui sont au centre des débats actuels. 

Nous observons en outre de nombreuses innovations dans le domaine de la biotechnologie comme la création de matériaux alternatifs et de colorants écologiques.

Ces changements sont passionnants et il est crucial de les intégrer au secteur du Luxe dès maintenant. 

M : Pouvez-vous nous parler du partenariat avec Fashion For Good ?

CG : Fashion for Good utilise l’innovation comme levier pour rendre le secteur de la mode plus responsable sur la base des « 5 biens » (Good Water, Good Energy, Good Materials, Good Economy et Good Lives ). Notre partenariat nous permet depuis mars 2017 d’appréhender les nouvelles tendances en matière de solutions durable mais aussi d’être en contact avec les startups de demain. Nous échangeons avec les entreprises partenaires (C & A, Adidas, Target, PVH et Zalando) sur leurs priorités en matière d’innovation et pilotons des projets transversaux clés pour l’industrie.
Enfin, Fashion for Good est un catalyseur pour rassembler les collaborateurs de Kering autour du développement durable via le prisme de l’innovation.

Nous nous sommes fixé l’ambitieux objectif de réduire notre EP&L de 40 % à horizon 2025. Les programmes que nous avons déjà mis en œuvre vont nous permettre  de le réduire d’environ 20 %. Mais pour réduire notre empreinte de 20 % supplémentaires, nous avons besoin d’innovations disruptives – des initiatives comme Fashion for Good doivent nous y aider.

M : Comment voyez-vous l'avenir des marques de mode sur le plan de du développement durable ?

CG : Le développement durable va continuer à s’intégrer et à se développer au sein des stratégies des marques, c’est une nécessité !

M : Qu'est-ce qui selon vous fera qu'un jour les critères de développement durable seront totalement intégrés aux habitudes de consommation?

CG : Derrière chaque client/consommateur, il y a un citoyen, et nous constatons déjà, aujourd’hui, que la prise de conscience est de plus en plus grande, dans le monde, et que l’effet de « tendance » qui porte les sujets de développement durable devient une tendance de fond.

Nous savons aussi que la jeune génération, les Millenials, est beaucoup plus sensible à ces sujets, ils sont mieux informés et posent des questions sur la provenance des matières, le bien-être animal... Des études montrent qu’ils sont prêts à payer davantage pour consommer des produits responsables, sur les plans social et environnemental.

Ce sont des signaux positifs et qui montrent que nous avançons sur la bonne voie, qu’il faut aller plus vite et rester optimistes !

 

Merci à Christine Goulay d'avoir pris le temps de répondre à nos questions et à Ambre Bernard pour s'être chargée de la coordination de cette interview.

Pour lire les rapports Kering sur le luxe et l'environnement c'est par ici.


"Dream assembly" pose les bases du commerce de demain

Farfetch, la première plateforme en ligne destinée aux produits de luxe a annoncé le lancement de l'accélérateur de start-up « Dream Assembly ». Un programme ambitieux ayant pour objectif d'accompagner les nouveaux projets à caractère innovants dans le domaine du retail. Dream Assembly s'engage ainsi à poser les bases du commerce de demain en garantissant la pérennité des startups les plus prometteuses. Un pari gagnant pour l'ensemble des acteurs du luxe et de la mode, y compris Farfetch, qui sera le premier à bénéficier de l'aide apportée à la prochaine génération de sociétés œuvrant au futur des nouvelles logiques techniques et stratégiques du e-commerce.

Farfetch

Fondé en 2007 par José Neves, Farfetch est la success story d'un jeune entrepreneur qui mise tout sur le domaine du luxe et de la mode , mais surtout sur l'avenir du e-commerce. Avec la vente d'articles provenant de plus de 500 boutiques, Farfetch est devenue la plate-forme technologique mondiale de la mode et du luxe reliant les créateurs, les conservateurs et les consommateurs d'une trentaine de pays à travers le monde. L'entreprise à la prospérité croissante ayant pour seul mantra, l'ultra-personnalisation de ses offres, prépare son introduction en bourse avec une valeur estimé à 4,5 milliards d'euros. Côté partenariat, Farfetch a initié une collaboration avec la marque française Chanel axée sur la recherche dans l'innovation et l'expérience de vente. Le groupe Chalhoub lui permet d’étendre son marché au Moyen-Orient. Le rachat de CuriosityChina, agence spécialisée dans le marketing social renforce la stratégie commerciale de ce géant de la vente en ligne de produits de luxe. Depuis un an, le site compte parmi ses actionnaires majeurs le géant chinois de la vente en ligne JD.com. Au total, Farfetch propose à ce jour les produits de 3200 marques. Le portail revendique désormais quelques 935 000 utilisateurs actifs, chiffre en progression de 40 % par rapport à l’exercice précédent.

Aujourd'hui l'entreprise se lance dans la création d'un accélérateur de technologie dédié à l'innovation dans le domaine du e-commerce. Le programme Dream Assembly a ainsi pour vocation de réinventer l'expérience de vente en intégrant les bases de l'augmented retails ou le commerce connecté. L'appui financier du mastodonte britannique Burberry et la promesse de travailler sur les innovations parmi les plus révolutionnaires au monde, ont suffit à convaincre et rallier au programme l'entreprise « 500 Startups », un fonds d'investissement et un incubateur de startups fondé par Dave McClure et Christine Tsai en 2010. « 500 Startups » s'engage à offrir son expertise aux jeunes entreprises participantes au travers d'ateliers de formation propres à la politique du commerce connecté.

Farfetch

Dream Assembly prendra place dans les bureaux de Farfetch à Lisbonne et comprendra une série de workshops donnant aux startups un accès direct à l'expertise de Farfetch dans l'industrie des produits de luxe et de la technologie sur une période de 3 mois. Le programme prévoit des séances de coaching individuel avec les dirigeants de Farfetch, la mise en place d'un système de réseautage, des réunions de mentorat sur des sujets tels que le commerce électronique, le marketing, la technologie, la mode, la logistique et les opérations stratégiques commerciales. Les startups participantes seront au nombre maximum de 10 et recevront un montant de 30 000 euros pour donner vie à leur projet. De plus, le programme propose deux journées de démonstration (à Lisbonne et Londres), où les participants présenteront leur entreprise à un groupe pré-sélectionné d'investisseurs externes et auront ainsi l'opportunité de bénéficier d'un financement supplémentaire.

En prodiguant à ces jeunes entreprises la meilleure expertise et le meilleur mentorat que possible, Dream Assembly entend bien mettre fin à cet entre-deux transitionnel numérique de l'écosystème du luxe et de la mode, dont la digitalisation est le plus souvent freinée par le manque de formations et les difficultés techniques.

Alors que de plus en plus d'entreprises ont recours aux solutions digitales ( 44 % selon une étude réalisée par KYU lab en 2017 ) pour le fondateur de Farfetch Jose Neves, la digitalisation des points de vente est le signe probant d'une profonde évolution de la culture du luxe et de la mode qu'il convient d'en saisir le sens stratégique, économique et social. Pour Delphine Vitry, spécialiste dans l'expérience client et le retail, le constat reste le même, les maisons ont le devoir d'adapter leur offre à celui d'un client plus exigeant et de trouver une certaine balance entre créativité et stratégie d'offre.

Farfetch

Malgré l'écrasante majorité des personnes en faveur d'un changement de paradigme, il subsiste encore quelques réfractaires au changement qui évoquent des difficultés techniques ( liées à la compréhension ou à l'intégration des nouveaux outils ) mais également à l'avenir du système de production et de distribution. Quelles seront les nouvelles conditions de distribution engendrées par la digitalisation des points de vente ? Existera t-il encore un pouvoir d'achat ou deviendrons-nous tributaires d'un système commercial ayant la main mise sur nos données personnelles ? L'ultra-personnalisation que proposent ces solutions digitales ne risque t-elle pas de provoquer la suppression de toutes formes de créativité spontanée ?

La monétisation croissante des datas loguées (données personnelles) , la plausible disparition de certains métiers de la vente sont les facteurs les plus occultés quant il s'agit d'innovation numérique. Il n'en demeure pas moins que l'impact économique et social engendré par tous ces changements, mériterait cependant que l'on s'y attarde. S'il est vrai que l'évolution a toujours apporter son lot de bouleversements , rien ne garantie en revanche qu'elle soit de bonne augure. En attendant d'avoir le fin mot de l'histoire, il est heureux de voir que de plus en plus d'actions sont misent en place pour permettre le développement et garantir la pérennité de jeunes entreprises prometteuses.

Découvrez le programme "Dream Assembly"  ici

Crédits photos :  Jullian Hobbs