Proêmes de Paris : les Lettres comme jalons de la création de mode.

Il y a quelques mois j'ai eu le plaisir de rencontrer Ulysse et Marion de la marque Proêmes de Paris. Avec un nom pareil j'aurais dû me douter que l'on ne parlerait pas que de mode et de tendance. Ce qui devait être une interview simple et bien rythmée s'est transformé en discussion fleuve sur la littérature comme amour des mots dans leur simplicité absolue, sur le style qui ne suit pas la mode mais qui danse avec elle et sur l'innovation aussi, parce qu'elle est l'invitée obligée de toutes les conversations sur la mode de nos jours. Marion et Ulysse posent un regard franc et sans concession sur leur métier, leur marque et le monde de la mode dans lequel ils évoluent. Rien dans leur manière de concevoir des vêtements ne répond à un impératif de tendance, à une tentation de total look et pourtant, ils réussissent à nous donner envie de se vêtir des pieds à la tête en Proêmes de Paris. ne serait-ce que pour l'esprit libre et subtilement référencé qui transparait de leurs vêtements. Ils démontrent que la mode trouve son inspiration partout et pas seulement dans l'art, la photographie ou la rue... parfois aussi dans les lettres.

Julie : Racontez-moi l'histoire de Proêmes de Paris.

Marion : C'est moi qui ai d'abord créé Proêmes de Paris en 2014. C'est parti d'un constat assez simple : je travaillais depuis déjà bien longtemps dans la mode. J'étais passée par beaucoup de jobs : le stylisme, la production, plein de choses différentes, et j'avais envie de créer un univers qui me ressemblait, et aussi de faire une mode portable, confortable, chose qui commençait à manquer cruellement chez les jeunes créateurs.  Très rapidement, Ulysse m'a rejointe, parce que toutes les compétences que j'ai, ce ne sont pas celles d'Ulysse, et les compétences de chacun étaient bien pour créer une marque.

Julie : Quelles sont tes compétences Ulysse ?

Ulysse : Je m'occupe de tout ce qui est à la périphérie du produit. Marion, elle, s'occupe de sourcer les matières, de travailler avec les façonniers, les fournisseurs, et de construire le produit de sa conception jusqu'à la production. Moi, je vais gérer tout ce qui est autour de ça. Ça veut dire la commercialisation, le marketing, le branding, la partie financière, la partie administrative...

Julie : Comment est née cette collaboration entre vous ?

Marion : On est en couple dans la vie.

Ulysse : Donc c'est plus simple (sourit).

Marion : Et en même temps, ce n'est pas si simple parce que ça ne s'arrête jamais !

Ulysse : Oui, mais on arrive à fixer des limites.

Marion : En fait, comme on ne fait pas les mêmes choses, on ne vient pas marcher sur les plates-bandes de l'autre, donc ça marche bien.

Ulysse : Oui, chacun a son rôle donc ça fonctionne. Je n'ai aucune idée de comment est-ce qu'on fait une robe, donc  ça simplifie les choses d'avoir chacun son champ d'action.

Julie : Quel est l'ADN de Proêmes, en termes de matières, d'envies... ? Comment vous décririez cette marque ?

Ulysse : Proêmes, c'est un vêtement qui est très créatif. En fait, ce qui régit Proêmes de Paris, c'est la recherche d'ambivalence, de tension, tout le temps. Donc on part du principe que l'on peut faire quelque chose de très créatif et de portable et avoir un discours de marque très argumenté mais compréhensible. C'est aussi la genèse du nom : « Proêmes », c'est entre prose et poème. Tu as ce côté très sophistiqué, mais en même temps très simple. Nous, on aime beaucoup travailler là-dessus. Il y a des pièces qui sont à l'image de ça. Quand Marion fait un trench, tout le monde sait ce que c'est qu'un trench. Le but, ce n'est pas de réinventer la forme du trench. Par contre, le traiter avec une matière transparente, à base de soie, qui reprend les codes du papier bulle, on va pouvoir travailler sur cette tension et sur cette ambivalence. Ça, on essaie de l'avoir à tous les niveaux de prise de parole de la marque, que ce soit sur le produit ou sur la communication, sur les photos qu'on crée, sur les boutiques qui vont nous vendre... On essaie vraiment de l'appliquer à tout l'écosystème et toute la marque Proêmes de Paris dans sa globalité, et pas uniquement au produit.

 

Proêmes de Paris

 

Julie : Avec le recul (parce que vous existez quand même depuis quatre ans,) c'est plutôt un frein ou c'est quelque chose qui vous a aidés à vous installer en tant que marque ? Je pense notamment à choisir ses points de vente avec un certain soin en fonction d'une certaine idée, communiquer en s'adressant à tel type de personne parce qu'on a tel type de discours...

Ulysse : On va être transparent : quand tu es une jeune marque, tu ne peux pas vraiment choisir tes boutiques. Mais là où on a eu de la chance, c'est qu'on a été spottés par de très bonnes boutiques très vite. Le premier bon de commande de l'histoire de Proêmes de Paris, ça a été Colette ! Colette nous a supportés dès le début, et nous a confortés dans l'idée qu'on faisait une mode qui était très créative, mais qui pouvait être très démocratique. La cliente Proêmes de Paris, c'est une cliente de concept store, qui est à la recherche d'exclusivité, qui est à la recherche de quelque chose de nouveau, qui est à la recherche de quelque chose de réfléchi, qui peut être à la recherche de quelque chose de hype, mais ce n'est pas forcément ce qu'on veut faire. La femme Proêmes de Paris, c'est la femme qui va aller chez Colette, qui va aller chez Smets, qui va aller chez nos clients en fait, nos clients wholesale. Et elle est multiple, cette femme : ça peut être une jeune fille de 15 ans comme une femme de 60 ans. Marion ne crée pas des vêtements en ayant une femme très précise en tête. C'est plutôt un concept de valeur, de dire que nous, on fait ça et que ça peut correspondre à beaucoup de gens qui se reconnaissent dans ce qu'on défend.

Marion : Moi, en tout cas, je n'ai pas créé Proêmes pour me dire que je veux habiller tel type de femme, de tel âge, qui va sortir de telle manière... C'est peut-être l'axe un peu différent de certaines marques.

Julie : Il n'y a pas de cliente type.

Marion : Je trouve que c'est un peu le défaut de notre société, même s'il y a forcément une cliente type qui va émerger au bout d'un moment. Aller trop chercher la cible, je trouve ça un peu dommage. Après, c'est peut-être hyper idéaliste de ma part ! Mais je le vois, parce que maintenant on commence à habiller des femmes qu'on côtoie,  et il y a un peu tous les horizons, tous les âges.

Ulysse : Le principe d'un concept store, c'est ça. Dans certains des points de vente où on est, tu peux aussi bien trouver du tailoring que du streetwear. Notre cliente, elle est capable de mettre une jupe plissée et une paire d'AirMax, et cette jupe plissée, ça peut être Proêmes de Paris comme ça peut être Balenciaga, et la paire de chaussures, ça peut très bien être de stilettos comme ça peut être une paire de Nike !

Marion : En fait, je me disais, l'idée c'est une femme qui part de chez elle  le matin avec cette idée d'avoir un vêtement qui te suit tout au long de la journée. Le matin, tu pars, tu as des baskets aux pieds parce que tu vas marcher pour aller travailler, et puis tu as une paire de talons parce qu'à un moment donné tu vas devoir parler à un client important ou tu vas avoir une réunion où il faut que tu sois un peu plus chic, et puis au final tu vas remettre ta paire de baskets et tu vas sortir au restaurant avec tes copains ou avec ton amoureux et tu vas remettre tes talons pour être un peu plus élégante... C'était un peu cette idée. Combien de fois je me suis retrouvée à aller au boulot avec un sac avec une robe, un autre vêtement pour me changer, et je me disais « Je sais que je vais être bien dans ce vêtement pour sortir pour aller dîner, mais en même temps, dans ce vêtement, je ne vais pas être bien toute la journée, donc je n'ai pas envie de le porter toute la journée, je préfère porter un jean avec un t-shirt mais c'est dommage, etc. » C'est un peu cette idée de vêtement qui peut évoluer tout au long de la journée, et qui peut aussi être porté par plein de typologies de femmes différentes qui pousse ma créativité.

Ulysse : Et puis on est quand même très au fait de l'air du temps, et on ne veut pas tomber dans le piège de coller absolument à l'air du temps.  Ça dénature le propos ! Des trenchs, il y en aura toujours, des vestes, il y en aura toujours, on ne va pas se spécialiser dans quelque chose, parce que la mode passe.

Marion : La mode passe, mais le style reste !

Ulysse : Le style reste, et tu peux continuer à faire du mix & match à l'infini, et ce qui ne marche pas une saison marchera peut-être la suivante. Là, on est très content : il y a beaucoup de gens qui font de la transparence et tant mieux, ça sert notre cause puisqu'on en fait aussi. Mais ça ne veut pas dire qu'il faut s'enfermer là-dedans. Ce sont des étapes et on évolue. Tout évolue.

Marion : Dans le processus, je ne regarde jamais les tendances annoncées.

Julie : Entre nous, même s'il est difficile d'y échapper, je ne sais pas qui travaille vraiment comme ça.

Marion : Beaucoup de gens ! Dans le processus créatif, je suis forcément confrontée à la tendance, parce que j'aime la mode et je suis à l'écoute. Je regarde tous les défilés, je m'intéresse un peu à tout ce qui se fait, donc quelque part, je suis quand même baignée dans la tendance. Mais ce n'est pas contrôlé.

Ulysse : Ça va sonner hyper pompeux, mais en fait, la tendance, c'est nous. C'est nous qui la créons, la tendance. Et avec nous plein d'autres ! Tu es forcément dans l'air du temps. Après, tu peux te dire que tu veux être avant-gardiste, dire « C'est moi qui ai eu l'idée de ça » ! Ça ne veut pas dire que même si ce n'est pas ton postulat, tu dois quand même savoir ce qui se passe, et puis savoir ce que veulent les clientes.

 

Proêmes de Paris

 

Julie : Du coup, le point de départ d'une collection Proêmes, qu'est-ce que ça peut être ?

Marion : Ça part toujours de quelque chose qui est attaché à la littérature. Ça peut être un livre, un poème, une citation...

Julie : Et ça vient d'où, cet attachement à la littérature ?

Marion : C'est hyper naturel, c'est quelque chose que j'ai toujours fait et je me suis rendu compte au fil des années que ça me donnait une manière de créer qui était un peu différente des autres stylistes. J'écris toujours beaucoup de mots. Je lis beaucoup, donc ça m'évoque des idées, des phrases, des mots, des citations. J'écris tout ça sur un cahier de brouillon, et tous ces éléments finissent par s'imbriquer les uns dans les autres et ça me donne un mood d'inspiration sans passer par l'image pour créer. Je vais d'abord passer par les mots, ensuite ça va m'évoquer des images, ensuite ça va m'évoquer des matières...

Ulysse : Oui, parce qu'il faut aussi savoir ce qu'on entend par littérature. Littérature, c'est le meilleur terme qu'on a trouvé pour regrouper tout ce qui a rapport au mot, à la lettre, à la pensée, au concept. Ce n'est pas forcément un livre. Pour nous, la littérature, ce n'est pas khâgne et hypokhâgne. Déjà, on n'a pas la prétention de défendre la littérature, on n'est pas les chevaliers blancs de la littérature. C'est juste que c'est quelque chose qui est là tout le temps. Tu vois, quand tu écris un SMS, c'est une forme de littérature ! Pour nous, il n'y a pas d'échelle de valeur.

Marion : J'avais travaillé par exemple il y a deux saisons sur le concept de dystopie. J'ai fait un imprimé avec des fleurs qui coulaient, parce que c'était un futur un peu noir. C'est plus conceptuel.

Julie : C'est l'amour des mots.

Ulysse : Ça va même au-delà de ça. Graphiquement, une lettre, c'est vraiment joli. On peut faire des imprimés à l'infini là-dessus ! On peut jouer sur plein de plans, casser des codes. Prenons par exemple notre identité visuelle. Le mot Proêmes, n'a pas le même espacement entre chaque lettre. Juste ça, c'est une prise de parole sur les Lettres avec un grand L. Et c'est une forme de littérature. Par contre, ce dont on est persuadé avec Marion, c'est que notre société n'a jamais été autant confrontés à la lecture, à l'écrit, aux lettres.

Marion : C'est ce que je dis souvent à mes amis. Souvent, on me dit « Moi, je ne lis pas ! », mais en réalité, nous lisons tous énormément, parce qu'aujourd'hui, on a tous des téléphones, on lit tous des choses sur Internet, et on lit beaucoup plus aujourd'hui qu'il y a 20 ans ou 30 ans, et ça ne va faire qu'augmenter. On n'a jamais autant communiqué, on s'envoie des textos tout le temps. Mes grands-parents étaient agriculteurs et pour lire, ils devaient aller au village acheter un journal. C'était une démarche qui était...

Julie : ... plus volontaire qu'aujourd'hui où on est abreuvé à longueur de journée.

Marion : Oui. Tout le monde ne lit pas forcément Madame Bovary, mais ce n'est pas grave.

Ulysse : Il y en a partout, en fait. Dans le microcosme de la mode, tu passes ton temps à lire et à écrire des trucs. C'est une source d'inspiration qui est littéralement sans fin et qui marche partout sur la planète. Il y a peut-être encore une culture orale qui est plus forte, mais tu vas quand même être confronté à ce que tu vas lire, et en plus, maintenant, tu peux écrire toi-même et envoyer. Pour nous, c'est ça qui va être hyper inspirant. C'est sans fin, et il y a ce parallèle avec la mode. La mode, tu peux être contre, tu peux être pour, mais tu ne peux pas faire sans.

Marion : Sauf si tu vas tout nu ! (Rires)

Ulysse : Même ça, c'est déjà un postulat ! C'est déjà de la communication. Le fait d'être silencieux, c'est communiquer quand même. Pour nous, le lien est assez évident. Nous, c'est cette littérature très décomplexée qui nous intéresse. 

Julie : Oui, je suis convaincue que c'est idiot de s'enfermer dans une tour d'ivoire en disant : « La littérature, c'est de tel siècle à tel siècle, un point c'est tout. »

Marion : D'ailleurs, je pense que c'est le problème des programmes scolaires. On dégoûte les élèves. Moi, je me souviens qu'on m'a mis Zola en quatrième ! J'ai relu du Zola bien plus grande, mais à 13 ans, c'est lourd.

Ulysse : Tu le vois, le parallèle avec la mode. Nous, ce qui nous intéresse, en tant que jeunes créateurs, c'est ça : est-ce qu'on est obligé de se taper les classiques ? Est-ce qu'on est obligé de penser la mode comme tout le monde ? Tu peux être hyper dissident et c'est intéressant.  Nous, en tout cas, c'est comme ça qu'on se dit qu'on peut être dissident dans la mode. Au même titre que pour la littérature, les classiques, tu peux les faire voler en éclat parce que c'est un peu l'avantage de la jeune création, c'est que tu n'es pas obligé de faire comme tout le monde et tu peux prendre un truc qui t'amuse ou au contraire que tu prends très au sérieux et puis libre cours à tout. Et en face, certaines boutiques, je pense que c'est ça qu'elles vont venir chercher. Sincèrement, aujourd'hui, tu ne vas pas aller acheter un basique chez un jeune créateur.

Julie : Non, tu vas plutôt chercher la pièce qui va te démarquer, qui va te rappeler un moment parce que c'était sympa, parce que la boutique te plaisait, parce que ça a été une rencontre...

Marion : Exactement. Parce que tu vas matcher ton manteau avec un pantalon de chez COS et un t-shirt facile de chez Uniqlo.

Ulysse : Nous, on ne réfléchit pas forcément au vestiaire.

Marion : Enfin, ça dépend. Moi, par exemple, je suis tout le temps habillée en Proêmes de Paris. Mais tu n'es pas obligée d'avoir toute la garde-robe, tu peux mixer sans problème.

 

Proêmes de Paris

 

Julie : Qu'est-ce que vous voyez se dessiner dans la mode pour les prochaines années en termes d'innovation ?

Marion : Moi, j'ai l'impression qu'il y a des vraies recherches au niveau des tissus. Il y a des vraies avancées de ce côté là parce qu'on a pillé pas mal de réserves naturelles de coton, de soie, etc. Hier, j'avais un pantalon qui paraît être du vinyle mais ce n'est pas du vinyle. Après, en technologies sur de la production pure, il y a plein de nouveaux concepts. Il y a de nouvelles techniques de coupe, il y a des nouveautés dans l'industrialisation. Et puis toi, Ulysse, on t'a interrogé sur le développement des intelligences artificielles.

Ulysse : Oui, mais je pense que c'est anecdotique. C'est comme Internet, je ne pense pas que la mode sera le leader des intelligences artificielles. Il y aura peut-être des applications dans la mode, mais je pense que ce n'est pas une innovation majeure.

Marion : Il y a une autre manière de consommer aussi.

Ulysse : Pour moi, le futur, c'est le retail. Je suis un fervent défenseur du commerce physique, et pour moi, c'est le futur. Quand tu voyages, c'est quand même déprimant de trouver le même magasin que tu sois à Tokyo ou à Avignon (souvent vide ou avec les mêmes produits, d'ailleurs). Il y a une espèce de globalisation que je trouve un peu dommage. On va pouvoir revenir à des endroits qui vont être vraiment expérientiels. Et à l'intérieur de ça, tu auras l'expérience que tu veux. Ce sera peut-être de la réalité virtuelle, ou acheter de façon tactile, je n'en sais rien ! Gucci, ils sont super bons avec ça. Ils ont fait une boutique à New York, une espèce de mélange hyper techno, mais en même temps il faut un peu fouiller dans toutes les boîtes... Je pense que le cocon des principales innovations dans la mode, ce sera principalement le retail, et pas forcément le e-commerce. Il y a forcément des gens qui ne vont pas passer le cap, et on ne les pleurera pas. On n'est plus obligé d'habiter en plein cœur de Paris pour être branché, on n'est plus obligé d'être à Paris pour savoir ce qui se passe dans la mode. C'est global, et ce sont les gros acteurs du secteur qui décident. Et s'ils décident que tu es ringard et que ta sélection de produits est nulle, ils ont raison ! Et à moins de se remettre en question, ça va être compliqué de continuer sur la même market share. Dans le retail, il se passe des trucs de plus en plus cool, et il y a des gens qui vont arriver avec des nouvelles idées et de nouvelles façons de vivre la mode, de l'associer, de la sélectionner, et il y a plein de trucs qui vont pouvoir soutenir ça.

Julie : Mais est-ce que vous pensez que les marques auront assez de force, d'indépendance, pour oser ne pas aller là où tous les autres sont et diversifier le marché?

Ulysse : Jean-Jacques Picard, qui fait partie des conseillers qui ont été pendant très longtemps les papes de la tendance, l'un des conseillers de M. Arnault pour LVMH, a une théorie selon laquelle il ne restera que cinq « megabrands », des marques globales, transversales, qui opèrent à tous les niveaux (cosméto, luxe, etc.), et puis il y aura des petites marques, enfin des « million-dollars companies », mais Chanel, Vuitton, ce sont eux qui mèneront la danse. Elles vont faire les choses elles-mêmes, et tant mieux. On n'ira pas dans un magasin multimarques pour acheter du Vuitton. Mais tu iras dans les multimarques pour aller trouver d'autres trucs. Tu iras chercher l'air du temps, ce qui est un peu plus rare.

Julie : Un vrai concept store.

Ulysse : Oui, un concept store avec de la curation, parce que je pense que les clientes et les clients sont de plus en plus précis aujourd'hui.

Marion : C'est ce que faisait Colette.

Julie : Je trouve qu'à l'étranger, ils se débrouillent beaucoup mieux que nous. Je vais beaucoup en Belgique, en Hollande, même en Italie, ils ont énormément de multimarques.

Marion : Nous, culturellement, ce qui est dingue, puisqu'on est quand même la capitale de la mode, on ne s'habille pas en France.

Ulysse : Dans la rue, les gens sont hyper tristes.

Julie : Il paraît "qu'on ne s'habille plus, nous les jeunes".

Marion : Oui, c'est très triste. Moi, j'ai un pantalon d'hiver couleur moutarde, et quand je le porte, tout le monde me regarde. En fait, en hiver, on ne porte que du gris, du noir et du marron.

Ulysse : On a une cliente qui est passée ce matin, qui est chinoise, et elle arrive toujours avec des looks hyper stylés. Et ce n'est pas juste pour la fashion week, elle est habillée comme ça tous les jours !

Marion : Je ne sais pas ce qui s'est passé en France. Parce que moi, quand je suis arrivée à Paris, j'étais super lookée.

Ulysse : T'étais jeune !

Marion : Petit à petit, j'ai commencé à me dire que j'avais envie de passer inaperçue. Il y a eu à un moment donné une espèce d'agressivité qui s'est produite, je ne sais pas pourquoi. Ça a fait qu'à un moment donné, j'ai eu un peu envie de passer inaperçue. Il ne faut pas oublier qu'il y a eu une crise, une crise économique assez forte, et qu'en fait, ça nous a quand même fait beaucoup de mal.

Ulysse : Moi, je trouve que la rue à Paris reste tout de même inspirante à plein de niveaux.

Marion : Ça revient, mais il y a eu une époque un peu sinistre.

Proêmes de Paris

 

Julie : Qu'est-ce qu'on souhaite à Proêmes de Paris dans un futur proche ?

Ulysse : Il y a plein de bonnes choses qui arrivent à Proêmes de Paris ! On a gagné un prix d'appel à projets du ministère de la Culture, et ça va nous permettre de créer du contenu, de prendre la parole avec cette collection-là, de faire un événement. On est en train de discuter avec certains des revendeurs avec qui on travaille pour faire des événements chez eux. Donc il se passe de belles choses chez Proêmes de Paris ! Après, on aimerait bien grossir, mais à notre rythme.

Marion : L'idée, c'est de grossir, mais chaque chose en son temps. Je pense que le côté explosion, ça peut être aussi très dangereux. Il faut faire attention. Moi, je suis très attentive au contrôle de la production et je ne voudrais pas que cela m'échappe, donc il faut faire attention et grossir tranquillement et sûrement, maintenir un contrôle du produit fini. On veut être dans un certain grade de qualité et il ne faut pas le perdre de vue.

Ulysse : Pour faire le lien, je pense que c'est aussi là où l'innovation peut aider. On va commencer bientôt à travailler avec une entreprise pour mieux gérer nos coûts de revient, et en début de saison, tu rentres tes bons de commande, etc. et le logiciel te calcule tout seul combien de mètres de tissu tu dois commander, combien de zips, combien de boutons...

Julie : C'est vraiment une innovation qui sert !

Ulysse : Et il y en a plein, des trucs comme ça, mais nous, on est encore trop petit. Je sais qu'il y a une start-up française qui permet de faire tes pack shots à la chaîne, c'est génial pour le e-commerce. Comme toutes les bonnes idées, il fallait y penser ! Ça a une réalité concrète. Après, un hologramme qui me vend une chemise, c'est cool, mais je n'en ai pas autant besoin.

Marion : Moi, j'ai toujours un petit mouvement de recul quand on me parle d'innovation, je me demande toujours de quoi on va me parler. Surtout quand on voit le nombre des personnes persuadées d'innover alors que l'on réinvente la roue...

 

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Perspectives Internationales Mode et Textile 2019 de l'Institut Français de la Mode

Le Séminaire Perspectives Internationales Mode et Textile orchestré par l'Institut Français de la Mode se tenait à la Maison de la Chimie à Paris hier jeudi 6 décembre 2018. Depuis une dizaine d'années ce rendez-vous est l'occasion pour les professionnels du textile et de la mode d'appréhender les enjeux du secteur en France et à l'international. Afin de mieux comprendre l'année 2019, spécialistes et "grands témoins" se sont succédé tout au long de cette journée pour partager leur vision mais surtout leur expertise afin de déchiffrer un marché toujours plus mouvant. Ils nous ont livré leur vision prospective sur la conjoncture économique mondiale, les mutations en cours en matière de consommation et de distribution (quelque soit le canal) et les stratégies que peuvent adopter les marques pour y répondre.

Retour sur une journée riche en enseignements où de nombreuses intuitions évoquées dès 2017 se sont vues confirmées avec en tête la progression nette d'une forme de déconsommation et l'émergence du marché de la seconde main comme un relais de développement à court terme.

Programme

• QUELS SCENARII POUR L’ÉCONOMIE MONDIALE EN 2019 ? Denis Ferrand – Coe-Rexecode, Directeur général

• ÉVOLUTIONS MARQUANTES EN EUROPE ET DANS LE MONDE POUR 2018 ET L’ANNÉE À VENIR Gildas Minvielle – IFM, Directeur de l’Observatoire Économique Thomas Delattre – IFM, Chef de projet Études

• BOULEVERSEMENTS DU RETAIL ET NOUVEAUX MODES DE CONSOMMATION Florence Guittet – IFM, Professeur - IMPP, Consultante associée

• LE LUXE À L’ÈRE DE L’OMNICANAL Ulric Jerome – Matchesfashion.com, CEO

• NOUVEAUX BUSINESS MODELS MODE & LUXE Achim Berg – McKinsey’s global Apparel, Fashion & Luxury Group, Senior Partner, Co-auteur du rapport «The State of Fashion» avec The Business of Fashion

• TOUT CE QUE VOUS AVEZ TOUJOURS VOULU SAVOIR SUR L’INFLUENCE... Benjamin Simmenauer – IFM, Professeur Charlotte Cochaud – Consultante Social Media & Communication

• NEW RETAIL & MODE EN CHINE Sébastien Badault – Alibaba Group, Directeur Général France

• PERSPECTIVES POUR LA MODE DURABLE Morten Lehmann – Global Fashion Agenda, Chief Sustainability Officer, Copenhague • TÉMOIGNAGE ET VISION STRATÉGIQUE SUR L’AVENIR DU COMMERCE Régis Schultz – Monoprix, Président

Perspectives Internationales Mode et Textile

Un marché en baisse qui ne cesse pourtant de muter

Aujourd'hui, si l'on demande trois mots pour décrire le marché de la mode, le premier à sortir est "changing"  avec 34% des répondants, le second est "digital" pour 26% des personnes interrogées puis vient en dernière place le mot "fast" avec 25% des réponses. En 2017 la prévalence allait à "uncertain" (53%), "challenging" (32%) et "optimistic" (21%) tandis qu'en 2016 on retrouvait "uncertain" (54%) en tête, "changing" en second (31%) et "challenging" (29%) en dernier (source BOF-McKinsey Sate of Fashion 2018, 2017 et 2016). Si la mode semble reprendre espoir et vigueur, elle n'en reste pas moins un marché qui reste marqué par les difficultés.

Marché de la mode n'au eu de cesse de chuter depuis l'année 2008 et la crise financière que l'on connait. L'année 2018 devrait être l'une des pires depuis dix ans affirme l'IFM, précisant que ce marché a perdu 15% de sa valeur depuis 2007, et ce sur tous les circuits de distribution. Ne tirent leur épingle du jeu que ceux qui ont parié sur la vente à distance et les pures players de la vente en ligne qui peuvent s'enorgueillir d'une part de marché de 8,8% et d'une progression de 2,9% sur les dix derniers mois. Cependant l'IFM affirme également que la progression des ventes en lignes de 5,3% ne compense pas le recul de -4,3% des ventes en magasins. Le digital progresse mais ne constitue par encore un biais de croissance en soi.

Depuis 10 ans, le recul du marché de la mode atteint 15% en France, plombé par une chute annuelle moyenne de 5% dans le segment moyen de gamme, qui représente la majorité de l’offre (40% des magasins en France), tandis que les premiers prix et le haut de gamme ont grappillé 1% respectivement et que le luxe a grimpé de 7%.

Enfin, en terme de prévisions pour 2019, l'étude de l'IFM table sur des exportations françaises d'habillement qui dépasseront les 10 milliards d'euros et une nouvelle baisse - un peu moindre - des ventes sur le marché domestique (-0,9 % au lieu de -2,9 %).

Tendance à la déconsommation 

L'étude, pilotée par Gildas Minvielle, directeur de l'observatoire économique de l'IFM a mis en lumière une nouvelle tendance à la "déconsommation" en France. En effet, 44% des personnes interrogées lors de l'enquête auprès des consommateurs réalisée par l'Institut ont affirmé avoir réduit leur consommation de vêtements en 2018. Ce pourcentage s'élève à 51% chez les femmes. Néanmoins, il convient de souligner que 60% de cette baisse de consommation est le résultat d'une gestion plus serrées des budgets au sein des ménages français (contrainte liée à la hausse des prix et à des arbitrages budgétaires ayant trait notamment à l'énergie). Cependant, les 40% restants résultent d'un choix : celui de « consommer moins mais mieux », par « souci écologique et éthique », ou une volonté de « désencombrer son stock ». On retiendra également la lumière mise sur la tendance à la "non-possession" et donc au marché de la location ou à la réduction des budgets '"achats plaisirs".

Perspectives Internationales Mode et Textile

L'émergence d'un véritable marché de la seconde main et l'exigence de la  transparence.

La tendance à la rationalisation de l'acte d'achat profite aux nouveaux modes de consommation et notamment au marché du vintage et de la seconde main. L'IFM évalue ce marché à un milliard d'euros en France en 2018. Le nombre de consommateurs sur ce marché a doublé entre 2010 et 2018 et représente aujourd'hui un tiers des ventes lignes.

“Le marché s’installe durablement dans un nouveau modèle, celui d’une nouvelle norme de consommation”, a déclaré jeudi Gildas Minvielle, directeur de l’observatoire économique de l’IFM lors de la présentation des perspectives 2019 de l’Institut. Des considérations écologiques ou éthiques gagnent les clients qui disent vouloir acheter autrement, moins et mieux. 80% des consommateurs interrogés affirment ne plus avoir confiance dans les prix affichés, qui n'ont, selon eux, plus "aucun sens". 86% affirment vouloir la transparence totale sur la répartition en valeur du prix (matières premières, main d'oeuvre, distribution, marketing, publicité...)

“Ils arrivent au bout d’une forme de surconsommation, ils sont à la recherche de sens, de protection de l’environnement, de chasse au gaspillage”, a souligné Thomas Delattre, chef de projet à l’IFM.

40% des préoccupations du consommateurs ont trait à la santé, 23% à l'environnement et 37% à l'humain, cependant en terme de réalité de l'achat, seuls 20% des consommateurs ont affirmé avoir acheté "un produit mode responsable en 2018" (source étude IFM) et seules 8% des enseignes placent au coeur de leur stratégie le développement durable.

Perspectives Internationales Mode et Textile

Un rapport McKinsey x Business of Fashion en droite ligne avec l'IFM

Achim Berg a présenté en deuxième partie de journée, le rapport conjointement mené par The Business of Fashion et Mckinsey. Quatre tendances clefs font échos à l'analyse de l'observatoire économique de l'IFM :

  • la fin de la propriété telle que nous l'avons connue et perçue depuis les années 60 et l'avènement de la consommation de masse.
  • l'implication authentique des consommateurs, et notamment, des jeunes en terme de valeurs à défendre et l'importance pour les marques de bien prendre en compte ces nouveaux paramètres.
  • la rapidité d'exécution nécessaire en terme d'approvisionnement en magasin et de livraison, car le consommateur (qui n'est pas à un paradoxe près) n'a plus aucun patience dès lors qu'il a pris la décision d'acheter un article.
  • après avoir concéder pendant des années sa data aux marques, le consommateur d'aujourd'hui exige des marques une réciprocité en terme d'informations et la transparence intégrale sur la chaine de valeur et les prix.

 

 

 

Si les perspectives semblent s'ouvrir et les consciences s'éveiller, beaucoup de choses que l'on croyait acquises vont être bouleversées. Non pas dans des décennies  mais dans les mois à venir. Les chiffres et la présentation du responsable du développement Mode et Luxe chez Alibaba Group, Nicolas Cano montrent à quel point la Chine prend de la vitesse et combien les habitudes de consommation sont radicalement en avance sur les nôtres en terme d'aptitudes digitales. Morten Lehmann de Global Fashion Agenda nous a également rappelé la réalité des effort effectués en matière de préservation de l'environnement et l'urgence que représente la situation et l'impulsion des consommateurs dans ce sens.

Aucun des acteurs du marché de la mode ne peut plus ignorer que les choses vont deux fois plus que ces dix dernières années et personne n'attendra plus les leaders pour avancer. Plus fragmenté que jamais, le marché de la mode mute mais se débarrasse également d'une certaine morosité. Les mastodontes tiennent encore le haut du pavé mais doivent faire faire preuve de vigilance. Ceux qui seront écouter les consommateurs et leur nouvelle sensibilité d'achat n'en seront que plus puissants, les autres en paieront le prix fort.


Projet Itinérance par l'Atelier Bartavelle : yayas, tricot et lien social sous le soleil de la Grèce

Le 18 juillet dernier nous avions fait le portrait de la marque Atelier Bartavelle. L'occasion pour nous et pour vous de découvrir un univers plein de grâce où les valeurs du savoir-faire et du temps jouissent d'une place centrale et essentielle dans l'ADN de cette jeune marque. Aujourd'hui nous vous rapportons l'entretien réalisé  vendredi dernier avec Alexia Tronel co-fondatrice avec Caroline Perdrix de l’Atelier Bartavelle. Comme évoqué dans notre précédent article, la marque de vêtement aux airs méditerranéens n'est pas le seul projet des deux jeunes femmes. Itinérance s'articule autour des collections de la marque et vient en échos à l'essence d'Atelier Bartavelle. Indépendant du jeune label, il en est pourtant indissociable et nourrit la même volonté de préservation des cultures, mise en valeur des savoir-faire et retour aux essentiels. 

Modelab : Bonjour Alexia, merci de m'accueillir dans votre toute nouvelle boutique atelier, peux-tu nous parler du projet Itinérance que vous avez entamé cet été ?

Alexia Tronel : L’idée d’Itinérance est de promouvoir, mettre en valeur les initiatives positives dans la mode en Méditerranée. Le terrain de jeu c’est la Méditerranée seulement. Dans la continuité de la marque Atelier Bartavelle qui prend racines dans cette culture. En s’inspirant de nos deux parcours (Alexia a un profil études en sciences politiques et Caroline est diplômée de la Chambre Syndicale de la Couture et des Arts Décoratifs) et notre amour pour la Méditerranée, nous avons cherché à conjuguer ces facettes de nos personnalités. Le Projet Itinérance est né de cela, de la conjugaison d'une esthétique et d'une conscience sociale et culturelle.  En partant de ce projet de mettre en valeur des savoir-faire, l’idée de faire le tour du bassin méditerranéen s’est naturellement imposée car c’est un véritable creuset culturel (qui en plus correspond parfaitement à l’ADN d’Atelier Bartavelle qui se nourrit complètement de l’atmosphère de cette mer si particulière).

Nous avons donc commencé cet été par la Grèce, puis vont suivre la Tunisie, le Maroc, le Liban et la Turquie.

M : Au-delà de votre attrait pour la culture Méditerranéenne et de l’univers de l’Atelier Bartavelle, pourquoi avoir choisi le pourtour de la mer Méditerranée comme cadre au projet ?

AT : Nous avons choisi la Méditerranée parce que c’est un noeud de civilisation, intrication de problèmes et d’enjeux qui ne s’arrêtent pas à la seule géopolitique. La mer Méditerranée est la mer la plus polluée au monde. L'un des acteurs qui l'a le plus polluée, c'est l'industrie textile, avec notamment les micro-particules de plastiques qui proviennent des cycles de vie du vêtement. À cela s’ajoute le gros facteur humain dramatiquement relaté dans les médias. Sans dénoncer directement cela, notre envie était de montrer des choses différentes de la Méditerranée pour donner envie aux gens de préserver ces cultures, cet environnement. Il faut créer du lien pour protéger. Il faut donner un autre visage pour donner envie.

M : Comment articulez-vous cela ?

AT :  En proposant chaque fois une histoire différente. La première édition en Grèce se basera sur la notion de savoir-faire et de la transmission. La prochaine aura pour approche l’artisanat au niveau local. Peut-être que la suivante aura pour sujet les réfugiés, comment les former, les aider, les intégrer. On aborde toutes les questions avec un angle inhabituel et surtout avec des gens qui ont un rapport à la mode et plus largement à la vie qui n’a rien à voir avec ce que l’on connait à Paris.

M : Êtes-vous accompagnées dans ce projet ?

AT : Nous avons plusieurs partenaires sur ce projet ; le ministère de la Culture et Voyageurs du Monde principalement mais également la Fondation EY et les labels Antifashion, Une Autre Mode est Possible.

L’idée est de vraiment s’entourer de personnes qui sont expertes dans leur domaine qui ont un véritable savoir-faire et qui pourront nous guider dans la recherche de matières locales, de circuits court et de savoirs ancestraux. Nous fonctionnons beaucoup à l'affect et nous avons beaucoup de chance car nous sommes entourées de personnes avec lesquelles nous avons établi des liens forts et qui font montre d'une adhésion pleine et entière à notre démarche.

Itinérance Atelier Bartavelle

 

M : Pourquoi un projet sur le tricot pour commencer ?

AT : Caroline avait exposé il y quelques années au MUCEM (Marseille) un travail sur le pull marin. Il faut savoir que les pulls marins sont de véritables cartes d’identité. Chaque famille de pêcheurs a son point qui lui est propre. C’était un véritable passeport textile. Cette histoire nous a fait faire le lien avec la Grèce, 

Cette histoire nous a fait faire le lien avec la Grèce, à l'odyssée maritime d'Ulysse et sa géographie constituée d'une multitude d'îles et qui par extension recèle de nombreuses famille de pêcheurs. On cherchait un peu à transposer cette histoire de « pulls identitaires ».

M : Du coup vous avez choisi la Grèce pour un savoir-faire particulier en tricot ? 

AT : Cela fait partie d'une réflexion générale. Évidemment on marche au coup de coeur et à l'intuition. Pour la Grèce c'est parti d'une histoire qui nous a touchée mais évidemment c'est avant tout la conjugaison de l'histoire et de la présence de savoir-faire qui a fait que l'on s'est retrouvées là-bas.
Bon, blague à part c'est aussi le deuxième ou troisième cheptel de moutons d'Europe. Pour un projet sur la laine, on s'est dit que c'était pertinent, nous n'avions juste pas envisagé que l'industrie de la laine était sinistrée en Grèce et que la majeure partie de la laine provenait de l'import car les producteurs ont pour la plupart mis la clef sous la porte. 

Mais on tient à dire que notre laine vient quand même du dernier fournisseur de laine de Grèce Molokotos qui nous a raconté son incroyable histoire, et qui fait de la laine de qualité même si elle ne provient pas de moutons exclusivement grecs !

M : Comment avez-vous choisi les autres destinations? Est-ce que vous aviez l’intuition qu’il y avait déjà des savoir faire qui vous intéressaient là-bas ?

AT : Ensuite pour ce qui concerne le Maghreb, on ne pouvait pas omettre le fait que c’est à l’heure actuelle une des zones de production de textile privilégiée pour l’Europe et donc un réservoir de talents et de culture textile non négligeable. De plus, dans le cadre des problématiques que l’on soulève avec cette initiative, nous voulions montrer d’autres histoires sur le Maghreb que ce que l’on a l’habitude d’entendre. Le choix Liban a été fait car ça a été un centre culturel majeur dans le passé (et encore aujourd'hui pour la région) et puis il y aussi un facteur personnel puisque nous avons des attaches là-bas. La Turquie, on connaissait très bien toutes les deux et puis c’est un carrefour de civilisations incroyable.

M : Est-ce qu’il y a des « no go » destinations ?

AT :On a écarté certaines destinations trop compliquées à mettre en oeuvre ou trop problématiques sur la place des femmes ou des aspects sécuritaires notamment. Bien sûr il y a une dimension sociale dans notre projet mais nous souhaitons rester au maximum neutres et apolitiques (et "safe"). Je rêve pour ma part de partir en Egypte...

Itinérance Atelier Bartavelle

M : Concentrons-nous sur votre première destination, comment trouve-t-on des yayas en Grèce pour faire des pulls en plein mois d’Août ?

AT : Nous sommes parties en mai avec Caroline pour faire notre repérage, après avoir envoyé des mails à tout notre réseau disant : « On cherche des grand-mères en Grèce et qui savent tricoter. ». Autant dire qu'on a fait rire pas mal de monde (rires). De contact en contact on réussi à isoler deux pistes et c'est la piste de l'île de Tinos que nous avons explorée en premier. Il y a sur cette île deux associations de grand-mères qui font du tricot ensemble. Quand elles nous ont dit « ok on le fait » on était extrêmement heureuses mais en même temps presque surprises. Cette rencontre, ça relevait quasiment du surnaturel.

M : Comment se passe la communication ? Quelqu’un parlant grec vous accompagnait?

AT : Certaines parlaient un peu le français, une avait travaillé dans une ambassade et parlait l’anglais, la majeure partie du temps on s’est très bien débrouillées. On a eu beaucoup de chance (rires).

M : En terme de processus créatif, quel a été le déroulé de production ?

AT : Caroline avait fait sa gamme de couleurs et acheté la laine avant le départ pour Tinos. Elle a ensuite fait une réunion avec toutes les grand-mères et les a vues une à une pour connaître leurs aptitudes en terme de tricot. Seuls deux modèles étaient proposés ; un pull col rond et un pull col roulé en format unisexe. Elles ont donc décidé ensemble de la forme et des couleurs de chaque pull. Il s'agit vraiment de co-création. On a eu quelques petites surprises (dont un point inconnu spécialement réalisé pour l'occasion et quelques écarts de mesure) qui font tout le charme de l'édition. Tout s'est superbement déroulé.

M : C’est génial de pouvoir échanger et se rencontrer sur un savoir-faire aussi familier  et familial que le tricot ! 

AT : Oui et c’est vraiment l’ADN de ce projet : la rencontre. Caroline est allée chaque jour tricoter avec les grand-mères. Elle a réalisé elle-même des pulls pour apprendre de nouveaux points, de nouvelles techniques et surtout s’intégrer au groupe. Elle a partagé leurs vies, leurs quotidiens, leurs habitudes. On n’arrive pas en tant que donneurs d’ordre. On vient partager des moments. On fait vraiment du tricot un lien social. L’important c’est l’expérience de ce lien. Et si en regardant notre travail les gens pouvaient se poser la question du lien social et notamment avec les personnes âgées dans nos sociétés, on aura réussi une partie de notre objectif.

M : Vous rétribuez les yayas pour ce projet ?

AT : Oui, en laine ! (rires) À notre  grande surprise, le deal qui les arrangeait le plus était que nous prenions en charge l'achat de la laine pour la saison associative à venir. La vente des pulls nous permettra de couvrir les frais liés à ce projet. Avant toute chose, nous espérons que ce projet aidera tous ces acteurs locaux et notamment notre fournisseur de matière première. Nous sommes convaincues qu'il faut parler de ces gens pour préserver leur savoir-faire, les mettre en valeur pour qu'ils ne disparaissent pas.

Itinérance Atelier Bartavelle

M : Donc concrètement, combien avez-vous de pulls et que vont-ils devenir ?

AT :  Nous n’avons pas que des pulls ! Nous avons aussi de grande boucles d’oreilles créoles entièrement habillées de laine au crochet. Donc en définitif nous avons 12 pulls… et plein de boucles d’oreille. L’idée pour cet automne jusque début novembre est d'exposer ces pulls. Cela commence avec une présentation aux Galeries Lafayette de Nice pour l’opération Go for Good (vernissage le 20.09.2018). Ensuite nous avons un vernissage le 11 octobre dans le Marais dans une galerie, où serons dévoiler tous les pulls ainsi que les photos du carnet de bord réalisées par Philippine Chaumont & Agathe Zaerpour. Puis pour une dernière étape nous exposerons à Athènes dans le musée Benaki dans le département textile de cette grande institution. Nous avons rencontré une conservatrice sur place qui s’occupe de la conservation des savoir-faire grecs qui s’est vivement intéressée à ce projet. Bien sûr on fera venir les yayas ! À la suite de cette exposition, tous les pulls seront mis en vente, sur notre site internet ainsi que dans l’atelier boutique (qui sera finie d'être installée d'ici là).

M : Vous allez en faire de véritable pièces de collection exclusives !

AT : Malgré le temps passé à créer leur histoire, à les fabriquer et leur rareté, on a essayé de faire des prix au plus juste. Ce qui nous amène à penser à la pérennisation de ce projet. On a eu beaucoup de retours positifs, beaucoup de relais dans la presse grecque, et beaucoup de grecs nous ont écrit. Ils étaient très flattés que l'on s'intéresse à eux, à leur culture et à leurs grand-mères. Du coup on est en train de voir avec l'association comment continuer à faire des pulls en slow fashion avec des yayas grecques avec un pull par mois produit sur commande.

Itinérance Atelier Bartavelle

M : Quand repartez-vous ?

AT : Dès le début de l’année 2019. Cette fois nous irons en Tunisie.

M : Vous savez déjà le type de vêtement ou de savoir-faire que vous mettrez en avant ?

AT : Oui nous y réfléchissons déjà. A priori cette édition se tournera d’avantage vers l’artisanat vraiment local pour le coup. Nous avons l’idée du produit mais nous laissons encore planer un peu de suspens.

M : Comment voyez-vous l’avenir commun de l’Atelier Bartavelle et de ce projet ?

AT : Ces deux projets se nourrissent et se répondent. Itinérance nous permet d'effectuer un travail de sourcing et de réflexion pour Atelier Bartavelle et la structure d'Atelier Bartavelle ainsi que le rythme de nos éditions nous permettent de dégager du temps pour nos propres recherches sur Itinérance. Nos éditions sont réduites, leur rythme s'adaptent à une idée de la mode raisonnée et raisonnable. Nous ne visons pas un développement exponentiel. Nous voulons montrer un autre voie, une autre façon de considérer le vêtement et sa consommation. Nous espérons que les personnes qui achèterons nos pulls de yayas les chériront pour ce qu'ils sont ; les résultats d'un travail artisanal réalisé dans une certaine harmonie sociale et une dynamique de transmission inter-culturelle et inter-générationnelle. C'est l'histoire du vêtement, et la connaissance de ceux qui l'ont réalisé qui lui donne sa valeur.L'association Itinérance nous permet d'aller vers l'exceptionnel et la marque Atelier Bartavelle montre qu'une autre façon de faire de la mode est possible d'un point de vue pratique et business. Nous espérons avoir trouvé l'équilibre parfait !

 

Itinérance Atelier Bartavelle

 

Merci à Alexia pour son temps et son accueil.

Retrouvez les deux créatrices et les fameux pulls de yayas le 11 octobre pour le vernissage de leur exposition à la Galerie DD au 5, Cité Dupetit Thouars à Paris.

Crédits photos : Philippine Chaumont & Agathe Zaerpour @Chaumont-Zaepour


Les Galeries Lafayette et l'évènement "Go for good" : les grands magasins passent à l'heure éco-responsable.

Après le partenariat avec l’accélérateur de startups Plug and Play Fashion For Good en 2017, le groupe Galeries Lafayette semble aujourd'hui vouloir repenser son activité économique, au vu des enjeux environnementaux, avec le lancement de «Go for good» en 2018. Ce projet a pour mission de contribuer à l'émergence d'un commerce plus juste et équitable, en encourageant de nouvelles formes de consommation. Le mouvement «Go for good» parrainé par Stella McCartney, créatrice de mode et pionnière en matière de création textile éco-responsable, s'inscrit ainsi dans la continuité des actions mises en place par le groupe Galeries Lafayette pour faciliter la transition vers son nouveau positionnement commerciale.

Go for good

Les critères qui ont permis à la sélection des 500 marques participantes, s'appuient sur un cahier des charges qui garantit le caractère responsable de chaque produit. Pour rentrer dans la sélection « Go for Good », les produits proposés par les marques doivent remplir au moins un critère qui présenteraient un bénéfice pour l’environnement (utilisation de matières biologiques), le commerce éthique ou la valorisation du made in France. Une zone commerciale de 300m2 située au 2ème étage des Galeries Lafayette Haussmann, nommée le Good Spot, est depuis dédiée à cette opération.

Go for good c'est aussi un ensemble de partenaires comprenant des organisations, des startups et des entreprises qui évoluent dans le domaine du social, de l’environnement, ou encore dans la valorisation des savoir-faire français. Parmi eux, on retrouve l'accélérateur Fashion for Good - Plug and Play qui offre aux startups spécialisées dans la mode responsable un programme d'accompagnement. Les Galeries Lafayette sont également en étroite collaboration avec Emmaüs Défi, un programme de réinsertion professionnelle pour les plus démunis. L' ONG internationale CARE, l'un des plus grands réseaux d'aide humanitaire au monde, ou encore la Chaire RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises) d'Audencia Business School sont également partenaires principaux du programme Go for Good.

Go for good

Go for good

Go for good

Un ensemble d'événements est également proposé par les Galeries Lafayette avec des conférences, des animations et opérations de sensibilisation, et le déploiement de nouveaux services de location, de réparation et de recyclage de vêtements. Outre des pop-up stores consacrés à sa marque et une collection capsule exclusive qui met à l’honneur ses principes en terme de mode et de développement durable, Stella McCartney proposera un espace dédié à la méditation intitulé Century of Stillness et un dispositif de vitrines en partenariat avec la designer Faye Toogood

Go For Good affiche clairement sa volonté de s'inscrire dans une perspective de durabilité, et ce dans l'optique de développer le nouveau commerce de demain. Si la démarche est plus que louable, il n'en demeure pas moins que le chemin emprunté par le groupe Galeries Lafayette mène avant tout vers la pérennisation financière de l'entreprise familiale Lafayette, face aux changements imminents du marché de la mode. Avec un recul de 2,9 % enregistré en juillet 2018 par l'IFM (Institut Français de la Mode), les ventes des distributeurs de mode peinent à retrouver une santé financière descente. Les premières touchées sont les chaînes spécialisées (New Look, H&M, Promod… ), dont la fortune repose entièrement sur le modèle économique de la fast fashion . Aujourd'hui ils font face à une chute de 6,3 % de leurs revenus, tandis que les e-commerçants affichent une croissance de 7 %. Les chiffres ne mentent pas et laissent présager de profondes modifications du secteur avec notamment la mode éco-responsable comme biais. Si aujourd'hui on peut soupçonner un effet d'aubaine et d'opportunisme, il est rassurant de constater que des géants du retail se positionnent sur la question de l'environnement avec des investissements conséquents, des interventions sans ambages et une communication omniprésente. Qu'ils profitent de l'effet de buzz, tant que cela fait du bien à la planète.

Néanmoins, les Galeries Lafayette montrent d'une certaine manière l'exemple et ouvrent la voie vers l'adoption, et nous l'espérons, la généralisation du modèle eco-responsable pour toutes les autres enseignes de mode. C'est également en toute transparence que l'entreprise reconnaît ne pas proposer des produits exemplaires sur toutes les dimensions du développement durable mais simplement d'apporter sa pierre à l'édifice en contribuant à faire évoluer progressivement les modes de consommation et le marché de la mode. On apprécie cet aveu en toute transparence et on salue l'initiative qui nous l'espérons sera suivie de nombreuses autres, jusqu'à la banalisation du concept.

Crédits photos : tous droits réservés au site Go For Good des Galeries Lafayette

Découvrez la plateforme dédiée à ce mouvement ici


Les temps forts de la Fashion Week de New York SS 2019

C'est très certainement la Fashion Week la plus politique de New York à ce jour. Les déclarations ne se limitent plus à un principe général ou à un appel aux armes, mais s'étendent à des campagnes bien spécifiques. La collection de Jeremy Scott comportait un tee-shirt portant la mention «Tell your senator no on Kavanaugh », en référence à sa nomination par Donald Trump pour remplacer Anthony Kennedy à la cours suprême des Etats-unis. Cette nomination doit encore être confirmé par le Sénat. Le designer Christian Siriano profite de la semaine de la mode pour faire la promotion de l'actrice de la série Sex and the city, Cynthia Nixon d'extrême gauche. Cette dernière n'est pas parvenue à  détrôner le ténor le démocrate Andrew Cuomo, lors de la primaire démocrate qui a eu lieu jeudi dernier. La créatrice Maria Cornejo quant à elle, s'est exprimée sur l'importance du vote et combien il est primordial de faire fonctionner la démocratie et par conséquent la liberté de chaque américains. Elle s'est tout particulièrement adressée aux femmes en leur demandant de « se faire entendre ». Serait-ce le signe d'une vraie crispation de la société américaine qui, débordant des seuls médias et talk show politiques aurait transformé le catwalk en véritable concours de plaidoiries cette année ?

A New-York, la politique et la mode n'ont cependant pas attendues 2018 pour se réunir. Bien avant cela, en 1984, Katharine Hamnett portait un t-shirt sur lequel était inscrit « 58% ne veulent pas de Pershing » et cela a scandalisé la sphère de la mode, à l’exception de ceux qui ne savaient pas ce que Pershing voulait dire. Mais ces dernières années les slogans sont plus poignants, moins anodins et désincarnés. Déjà en 2017, le t-shirt «People are People» signé Christiano Siriano, en référence à la politologue Hannah Arendt et son travail sur la théorie politique, n'est pas passé inaperçu. Les casquettes «Make America New York» de la maison Public School, détournant le fameux slogan de campagne de Donald Trump, est probablement le symbole le plus fort, faisant références aux valeurs libérales.

Fashion week

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Le défilé le plus remarquable de cette semaine de la mode de New York, en vu de la situation actuelle aux États-Unis pour la communauté noire, est sans conteste celui de Jean Raymond, présenté au Centre culturel de la ville de Weeksville. Le lieu est aussi percutant que pertinent, puisqu'il est le premier quartier ayant vu naître une communauté noire libre, après l'abolition de l'esclavage aux États-Unis. Le lieu a ainsi servi de toile de fond à une collection qui a célébré pleinement la culture noire tout en envoyant un message puissant non seulement à l’industrie de la mode mais au monde entier. Les slogans « See us now », « Stop calling 911 on the culture » témoignent de l'ambiance délétère actuelle du pays de la Liberté, en référence aux nombreuses bavures policières et contrôles au faciès.

Jean-Raymond emporte son message bien au-delà des t-shirts à slogan. Il collabore avec l'artiste Derrick Adams pour la création d'une dizaine de robes et tuniques peintes à la main et ornée de cristaux Swarovski, mettant en scène le quotidien de la communauté noire au États-Unis. En cette période de lutte contre les inégalités raciales, il est heureux de voir défilé les pièces de ce jeune créateur qui se consacre à travers son travail à la diffusion d'un message puissant. Et ce genre d'initiatives, la mode en a bien besoin. Espérons que cette tendance persiste après les fashion week et ne se cantonne pas au catwalk. Puisse les fashionistas garder leur nouvelles bonnes résolutions à l'avenir.

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Pour compléter sa collection, Pyer moss collabore également avec FUBU, l'une des marque pionnière de la tendance streetwear des années 90, fondée par Daymond Johns.

" It is time to deal with this present-day moment of people calling the cops on black men having a barbecue. Tthis is what black American leisure looks like” _ Jean Raymond

A New York, il semblerait que la plupart des marques aient désormais intégré le besoin de plus de diversité sur les podiums, avec des mannequins de toutes origines ethniques et une banalisation croissante des mannequins grande taille ou transgenres. La palme de la diversité est sans doute revenue cette semaine au défilé lingerie de Rihanna pour Savage X fenty. Après s'être attaqué au monde non moins conservateur de la cosmétique, avec une ligne pour toutes les carnations, Rihanna investie le monde de la lingerie avec la même irrévérence. Dans un défilé plus proche de la performance artistique que de la grande messe Victoria Secret,  Savage X Fenty s'adresse à toutes les femmes quelque soit leurs corpulences, leur sexualité, leur genre et leurs origines ethniques. Ne manquait que le corps vieux. Peut-être avons nous là, la prise de position la plus sincère, tant les modèles proposés offrent une large variété de forme, de matière, une véritable réflexion sur comment sublimer le corps avec des dessous. Venant d'une star de la pop hautement sexualisée, on salue son positionnement audacieux et sa prise de risque en terme d'image, véritable manifeste sans fard ni faux semblant.

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La marque Chromat de la créatrice Becca McCharen n'est pas en reste. Ericka Hart, survivante du cancer du sein, Mama Cax défilant avec une prothèse de jambe, au milieu de dizaine de mannequins noires et métisses aux corps sortant des sentiers battus du mannequinat. On a même remarqué une femme portant un hijab. Un beau melting pot qui démontre au mieux de profond changements dans les castings, au pire un opportunisme assez dérangeant. Si on ne peut nier que la mode doit impérativement se faire le miroir de la société et pour cela inclure toutes les diversités, n'y aurait-il pas un certain malaise à voir une femme tout juste remise d'une double mastectomie exhiber ses cicatrices ? Entendons-nous bien, oui ces femmes doivent être visibles. Oui les corps doivent être acceptés dans toutes leurs différences. Cependant doit-on mettre cela en scène à tout prix ? Où est la spontanéité ?

Fashion week

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Si l'on ne devait retenir qu'une chose de cette Fashion Week new-yorkaise, c'est bien cette prise de conscience et cette volonté de sens qui, à tord ou à raison, jusqu'alors semblait absente. Le geste avant le profit peut-être est-ce le nouveau leitmotiv de la création new-yorkaise. Moins consensuelle qu'hier, New York impose une vision de la mode plus militante que commerçante, plus audacieuse que conforme aux attentes d'un marché frileux. A l'image du duo de créateurs de la marque Eckhaus Latta, qui fait valoir le droit à l'expérimentation au détriment du commercial et à lui seul semble dire : « Aujourd'hui New York est au sommet d'un renouveau créatif ».

Article rédigé à quatre mains avec Julie Pont.

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Formes et courbes s'expriment librement chez Ester Manas

S'il existe une silhouette exclue des normes de beauté et de séduction actuelles, c'est bien le corps jugé comme "gros". Ce corps que l'industrie de la mode s'est jurée d’éradiquer, est le premier pris pour cible par les images médiatiques, les logiciels de retouche photo, les régimes amaigrissants et les salles de sports . Le corps « gros » est marginalisé de fait, et devient symbole de ce qui est différent. Malgré le discours général, il n'est pas admis comme composante de la diversité corporelle.

Fort heureusement, il existe encore quelques acteurs de la mode qui ne l'entendent pas de cette oreille. Âgée de tout juste 25 ans, la jeune créatrice Ester Manas bouscule les codes et s'est fait remarquer avec sa collection « Big again », qu'elle a présenté lors du 33ème festival international de mode et de photographie de Hyères, en mai dernier. Les pièces qui composent la collection « Big again » débordent des moules établis par la société elle-même. À la place, Ester Manas propose un défilé fait de coupes asymétriques, de jeux de volumes, de formes et de courbes voluptueuses. Partons à la rencontre de celle qui s'emploie à déconstruire la perception populaire du corps à travers l'image de mode.

 

 

Ester Manas

 

 

La collection « Big again » que tu as présenté lors du festival de Hyères a été un véritable succès. Quel était ta démarche ?

La collection « Big Again » était à la base une collection de fin d'étude qui a été retravaillée pour le concours du festival de Hyères. L'essence du projet est partie de plusieurs questionnements. Pourquoi les tailles 36 et 38 ont le monopole dans le commerce ? Pourquoi les femmes qui ne correspondent pas aux mensurations dites «standards » sont systématiquement catégorisées et misent de côté ? Pourquoi sont-elles si peu représentées dans le secteur ?

C'est d'ailleurs une réflexion qui date de bien avant mon entrée à la Cambre. J'avais déjà à l'époque, l'envie de proposer des solutions au problème. Pour l'examen d'entrée à la Cambre, nous devions réaliser un magazine de présentation et mon choix s'est tourné vers ce sujet. Le magazine s'appelait « BIG ». C'est donc tout naturellement que j'ai décidée d'appeler la collection « BIG AGAIN ». Et puis faisant moi-même partie de ces femmes aux mensurations « moins standardisées », j'ai toujours eu une approche différente du vêtement, que ce soit lors du processus créatif ou bien tout simplement pour ma consommation personnelle. En général lorsque j’achète un vêtement, je suis assez détachée de « l'objet », puisque je ne parvient pas toujours à me projeter et à m'identifier. Ma famille et mes amis ce sont eux aussi beaucoup questionnés sur le sujet. Ils me demandaient si je ne connaissais pas un créateur qui a été plus loin que ces tailles normées. Le sujet revenait souvent et j'ai donc décidé d'approfondir mes recherches, mais je n'ai trouvé que très peu de propositions venant des créateurs. J'ai donc décidé de m'y atteler.

 

Quels ont été tes Influences ?

Mes inspirations viennent de toutes ces femmes du quotidien que je rencontre dans la rue, au travail, ou dont j’entend parler sur les réseaux sociaux. J'ai été influencée par les personnalités qui ont un corps différent comme Oprah Winfrey ou Beyonce. Ce sont des femmes qui ont une influence certaine sur notre société malgré le fait qu'elles n'aient pas le corps type que l'on pourrait attendre d'une célébrité. Elles restent des femmes de pouvoir auxquelles les jeunes femmes peuvent s'identifier. J'avais envie que toutes les femmes aient elles aussi envie de faire rêver et qu'elles aient le droit à cette assurance que l'on octroie le plus souvent à celles qui rentrent dans ces moules établis par la société.

 

 

Ester Manas

 

Quel a été ton point de départ ? Était-ce le travail du corps ou le travail des volumes ?

Disons que l'un a fini par dicter l'autre. Je suis partie du postulat que c'est le corps qui devait dicter la forme au vêtement. Pour la petite anecdote, on a tous connu ce genre de situation où tu te retrouves devant un article que tu adores, même si tu sais pertinemment que tu ne rentres pas dedans. Tu l'achètes quand même, intimement persuadée qu'un jour cet article t’ira. Tu en fais ton « goal » . Sauf qu'un jour tu te rends compte de la contrainte que représente le fait de se plier aux mensurations parfois déraisonnables de l'industrie. Tu apprends à aimer ton corps et toutes ses transformations, de l'adolescence, à la grossesse, aux tentatives d'amaigrissements et j'en passe. Puis tu laisses tomber toutes ces contraintes. C'est tout naturellement que j'ai d'abord suivi les lignes du corps avant d'aborder le choix des formes, des volumes et des matières qui composent la collection « BIG AGAIN ».

 

Pourquoi avoir choisi de concourir avec une collection qui aborde un sujet aussi épineux ?

J'ai eu quelques appréhensions quant au choix du sujet. Je me demandais si ça n'allait pas me desservir de proposer quelque chose de différent et surtout un regard neuf. Il faut bien comprendre que l'idée était d'aller au-delà de l'aspect visuel et de proposer un véritable travail de fond sur la question. J'ai voulu proposer une réelle démarche autour de la coupe et du patronage. La collection « BIG AGAIN » est le prolongement d'un profond travail de réflexion. J'ai décidé de retravailler cette collection de fin d'année, en imaginant de nouvelles pièces avec l'aide de tous mes partenaires qui m'ont gracieusement offert les tissus, les matériaux et surtout l'opportunité d'aller au bout de mes idées. L'idée de ce projet était de créer un vêtement qui puisse être porté par plusieurs types de morphologies avec un système d'élastiques, de pressions et de cordons. Ainsi un même vêtement peut être porté par quelqu'un qui fait du 34 comme du 50.

 

 

Ester Manas

 

Avec l'accroissement des actions « body positives » et des autres mouvements prônant la diversité corporelle, comment vois-tu la mode se dessiner dans quelques années ?

Je suis très optimiste, surtout depuis que j'ai participé au festival de Hyères. J'ai eu l'occasion de rencontrer des finalistes du concours qui ont tous un regard assez juste et une vision très claire sur le sujet. Certains réfléchissent déjà aux solutions qu'ils pourraient apporter, aux nouvelles manières d'aborder le corps. D'autres réfléchissent en terme de solutions écologiques en privilégiant « l'upcycling » , le cycle de vie d'une matière ou bien le ré-emploie. Chacun essaie de trouver un sens à sa création, pour ne pas faire juste que du beau et que du « bankable ». Si cette nouvelle génération continue dans cette lancée et reste aussi soudée, il n'y a pas de raison pour que cela ne fonctionne pas. Aujourd'hui les designers se consultent énormément, ne serait-ce que pour compléter un process. Le statut de l'illustre designer à la popularité inégalée commence à s'effriter. Aujourd'hui je trouve qu'il y a un côté plus collectif, comme une espèce de cohésion qui se crée. Je trouve cela très réjouissant et intéressant pour la suite.

Penses-tu que le système de gradation et de mensuration est pertinent aujourd'hui ?

À mon avis ce sera assez difficile de faire l'impasse sur ce système de gradation aussi vite. Si l'on se base sur le système que je propose, il faut avouer qu'il restreint quelque peu le processus de création, car je dois tenir compte du processus créatif qui permettrait au vêtement de pouvoir s'étendre. Avec le système de gradation le processus créatif est plus simple, bien que dégradant puisqu'il contribue à la catégorisation des corps. La question mériterait vraiment d'être traitée d'un point de vue commercial et économique.

 

 

Ester Manas

Penses-tu que la technologie puisse être une alternative à la perception du corps féminin ?

Bien sûr. Si l'on souhaite mettre un terme à ce système de gradation, il faut avant tout changer nos habitudes de consommation de manière radicale. La technologie pourrait permettre aux clientes de se familiariser aux techniques de confection et de production en espérant que les outils de confection 3D se démocratisent un peu plus.

Quel sont tes projets futurs ? Vas-tu continuer à défendre une diversité corporelle ou t'attaquer à un autre sujet de bataille ?

C'est un sujet qui me tient à cœur. J'ai vraiment envie d'essayer de faire vivre au maximum cette collection par divers moyens. Je vais bientôt sortir une collection destinée aux galeries Lafayette, je travaille également sur un projet lié à la parfumerie et j'ai aussi une exposition prévue pendant le mois de la mode à Bruxelle, sous le thème de la contestation les 11 et 12 Octobre. J’occuperai le premier espace de la plateforme de mode et design MAD avec une exposition qui sort un peu du vêtement mais qui reste dans la même thématique. Ce sera un travail de moulage partir du corps de neuf jeunes femmes, qui sera recouvert de tous les commentaires négatifs que ces femmes ont pu recevoir à la sortie de ma collection. Je me sers de toute cette agressivité pour créer du beau et mettre sur socle mes neufs vénus 3.0 . 

 

 

 

Ester Manas

 

 

Crédits photos : Ester Manas

Découvrez la collection ici

 


Avatars virtuels et mannequins robotisés : la fashion week de Septembre 2018 s'annonce technologique

Le directeur artistique de la maison Balmain Olivier Rousteing, vient de révéler les visages de ses trois nouvelles égéries Margot, Shudu et Gi conçues par le programme CGI ( Computer- Generated imagery ) . Ces trois mannequins virtuelles sont nées de la collaboration avec le photographe Cameron-James Wilson qui n'est autre que le concepteur de Shudu. En effet, Shudu est la première mannequin créée par le photographe et comptabilise aujourd'hui pas moins de 143000 followers Instagram. Margot et Gi l'ont rejointe à la demande d'Olivier Rousteing, bien conscient de l'opportunité en terme de buzz et de visibilité.

La « Balmain army » jusqu'alors composée de mannequins super star, de chanteuses pop renommées et d'amies « clientes » aux comptes twitter ou instagram bien garnis, est en passe aujourd'hui de faire rentrer la mode dans la quasi science-fiction. Buzz ou réelle tendance ? Réchauffé ou véritable nouveauté ?

mannequin virtuel

On le sait, Olivier Rousteing est un grand adepte des réseaux sociaux et notamment d'instagram. La digitalisation de la mode n'a que peu de secrets pour lui et il sait s'appuyer sur son impressionnante popularité sur les réseaux sociaux. Quoi de plus naturel pour cet « instagramolique » de faire rentrer Balmain dans l'ère du mannequin virtuel et faire leur présentation sur le célèbre réseau social. Des mannequins « sublimes » à disposition et sans fiche de paye, riche idée. Comment exploiter l'image de femme sans rétribuer aucune femme ? Perpétuer des diktats physiques et des clichés misogynes sans qu'aucune femme n'ait à les endosser. Plus d'autorisation, plus de droit à l'image, plus de réglementation des heures de travail, plus d'agents.

Bientôt la fin des agences de mannequins ? Rappelons que le premier avatar virtuel présenté sur instagram n'est autre que « l'influenceuse instagrammeuse » Lil Miquela. Ses créateurs Trevor McMedrief et Sarah Decou l'avaient créée à l'occasion d'un projet d'art digital dès 2016. Si aujourd'hui la jeune mannequin virtuelle comptabilise 1,4 millions d'abonnés, elle n'a pour autant pas encore supplanté, ni fait disparaître les influenceuses de chair et d'os. Néanmoins, on voit que cette « innovation » est déjà vieille de deux ans et s'inscrit dans une plus large tendance au « tout technologique » dans la mode. Pour preuve, le défilé virtuel holographique de Burberry en 2015, la flopée de miroir à réalité augmentée pour le retail, les lourds investissements consentis pour développer les technologies de AR et VR et plus proche de nous, l'annonce d'un défilé de mannequins robotiques dans la fashion week de Londres, les 15 et 16 Septembre prochains au Millenium Gloucester London Hotel.

mannequin virtuel

Organisé par l'entreprise Ohmnilabs pour l'occasion associée à la créatrice Honee, cet événement organisé par House of Icons verra pour la première fois des machines emboîter le pas à des mannequins humains. Intitulé A.I à la fois pour Intelligence artificielle et « amour » en vietnamien et en chinois, ce défilé doit selon le co-fondateur et PDG d'Ohmnilabs Thuc Vu « montrer de quelle manière la robotique et la mode peuvent collaborer créativement ». Comme une référence au défilé Dolce & Gabbana où des drones présentaient des sacs à mains ?

Force est de constater que nous devrons désormais composer avec le digital et la robotisation dans la mode. Néanmoins, il semble que ces avancées ( si tant est que cela en soient ) restent encore limitées et bien en deça de la fluidité d'un textile, le grain d'une peau, l'élégance d'une démarche. Espérons que nous garderons en mémoire l'amour des matières et qu'un jour les spectateurs d'un défilé se concentreront avant tout de nouveau sur la beauté des œuvres mouvantes que sont les vêtements. Si ce sujet vous intéresse et vous souhaiteriez l'approfondir, rendez-vous dans le numéro 6 de Modelab de Mai dernier pour lire le très complet article sur la mode virtuelle, de notre cher Coline Vernay.


Rūh : Le charme discret venu d'outre-Atlantique

À l'heure du tout Instagram, il semble que chaque produit pour se vendre doit être catapulté sur les réseaux sociaux pour se vendre. Le désir 2.0 a supplanté en quelques années toutes nos habitudes de consommation. Tant et si bien qu'aujourd'hui si une marque n'a pas d'Instagram, ni de site, ni de Facebook nous sommes désorientés.

Et si justement, le désir pour un objet naissait du mystère? Une marque new-yorkaise a fait le pari de l'extrême discrétion comme stratégie de marque et de communication. Preuve de l'efficacité de son concept, elle fait les choux gras d'une certaine presse spécialisée et serait en passe de devenir la marque la plus désirable de la rentrée. Mais au-delà du coup de buzz, la démarche mérite que l'on s'y attarde. Si l'on mesure cette initiative à l'aune de l'investissement habituel en terme de communication des marques pour vendre leur collection, Rūh apparaît comme un challenger aussi inattendu qu'innovant. Focus sur une belle discrète qui a trouvé le moyen de faire parler d'elle sans ouvrir la bouche.

 

Label new-yorkais Rūh

 

La base d'un bon lancement de marque se construit sur une solide communauté. Chaque conférence sur le succès d'un bon business de mode, chaque success storyteller le répète à l'infini. Pourtant il y a plusieurs chemins pour élaborer son groupe de fidèles de la première heure. Créer le mystère et exciter la curiosité est celui choisi par Sonia Trehan, fondatrice du label Rūh qui sera lancé officiellement dans le courant du mois de septembre. Cette "techno-phile" fait référence aux clubs masculins qui ont connu leur âge d'or au XIXe siècle pour expliquer sa démarche. Son objectif est aujourd'hui de créer un club fermé de femmes. Le label Rūh en sera le socle, la proximité avec les consommateurs l'étendard, le luxe la signature.

Point de lieu physique pour porter l'image de marque. Le site n'est accessible que sur inscription et seules quelques privilégiées triées sur le volet, une fois leur code d'accès reçu peuvent pré-commander la collection entièrement réalisée en Italie, mélange de pièces image et de pièces casual via un contenu additionnel appelé "The Journal". Lancé officiellement le 10 septembre prochain, il deviendra par la suite le portail d'accès des membres du club, et un support éditorial qui mettra en lumière les membres de la communauté ainsi que la manière dont elle la nourrissent. Le site n'aura jamais vocation à devenir marchand. Il restera le point de rencontre de la communauté et le point de départ de "son ethos et de ses valeurs" (Sonia Trehan in Business of Fashion, 1er septembre 2018). L'Instagram, privé,  est lui aussi accessible qu'à un certain nombre de "happy few" et les followers potentielles sont soumises à l'approbation de Sonia elle-même. Inspirée par le magazine semestriel Gentlewoman, Sonia Trehan souhaite se créer une communauté sur-mesure entre sororité et liste VIP. Après la haute couture, serait-ce le temps du concept de "haute communauté" ?

 

Label new-yorkais RūhLabel new-yorkais Rūh

 

Afin d'entretenir cette communauté, des événements physiques réguliers seront mis en place dès le mois de Novembre. Sur la base de table rondes, conférences et ateliers, Sonia Trehan compte bien créer l'émulation au sein même de sa maison new-yorkaise. Entre décontraction, élitisme, bon enfant et réseautage, les membres pourront se retrouver autour d'une même conception de la mode, de l'art ou encore des lettres et du design. Comme l'on tenait un salon les siècles passés.

 

“We want to provide an escape from the noise and pressures of being overly accessible

and on display in an increasingly public world and speak to that intimate part of us that wants a more meaningful connection to style.”   Sonia Trehan

 

Et si le nouveau luxe c'était l'exclusivité effective ? Pas de celle que vendent les géants du luxe qui restent esclaves de leur taille et de leur rentabilité. Non. Celle qui répondrait à une ancienne conception de ce qui se veut luxueux, celle qui ne rougit pas de dire : " ce qui est luxueux, c'est ce qui est inaccessible au plus grand nombre". Avec beaucoup d'adresse Sonia Trehan suscite l'intérêt et le désir en distillant au compte goutte les images et les informations sur sa marque. Elle réussit ainsi le tour de force de questionner par la même, avec une certaine frontalité, la notion de luxe. Si elle ne cache pas s'être entourée des meilleurs pour monter cette nouvelle aventure (conseillers de chez Lane Crawford, Hudson’s Bay ou encore anciens AllianceBernstein, Goldman Sachs et Karla Otto) et qu'elle a conclu un contrat d'exclusivité avec Net-à-Porter dans le cadre de son programme d'accompagnement Vanguard , Sonia Trehan affirme avec force sa volonté de ne pas devenir une marque de grande envergure. L'idée est vraiment de créer une entité qui dépasse réellement la simple marque de mode.

 

“[Overall] we’re addressing a specific need and sentiment among women who value their appearance but perceive it

as an extension of who they are rather than something crafted solely for the world to see.”  Sonia Trehan

 

Label new-yorkais RūhLabel new-yorkais Rūh

 

Au-delà de l'évidente manœuvre de marketing et de communication, il est intéressant de noter le retour dans les esprits de cette mode feutrée des salons. De celle que l'on abordait sur invitation, dans l'exclusivité la plus totale, à l'abri des hôtels particuliers, des studios et même parfois des visites à domicile. Les clientes d'alors formaient une communauté de fait ; celle des femmes privilégiées qui se reconnaissaient entre elles au détour d'un dîner, d'une cérémonie, d'un bal ou d'une partie de campagne. Alors un halo de mystère entourait la mode et ses créateurs, alors le luxe se nichait dans un écrin d'exceptionnel. Reste à connaître les gammes de produits et de prix. L'image est là, forte et désirable, le style s'inscrit dans un certain air du temps tout en proposant des formes avec du caractère. Tout est en place pour un bel avenir.

Peut-être un jour les femmes Rūh se reconnaitront entre elles. Espérons qu'elles formeront alors un réseau riche et influent comme jadis les clubs anglais, et non une simple armée de portefeuilles avides de pièces exclusives... à poster sur leurs Instagram.

 

Label new-yorkais Rūh


"Dream assembly" pose les bases du commerce de demain

Farfetch, la première plateforme en ligne destinée aux produits de luxe a annoncé le lancement de l'accélérateur de start-up « Dream Assembly ». Un programme ambitieux ayant pour objectif d'accompagner les nouveaux projets à caractère innovants dans le domaine du retail. Dream Assembly s'engage ainsi à poser les bases du commerce de demain en garantissant la pérennité des startups les plus prometteuses. Un pari gagnant pour l'ensemble des acteurs du luxe et de la mode, y compris Farfetch, qui sera le premier à bénéficier de l'aide apportée à la prochaine génération de sociétés œuvrant au futur des nouvelles logiques techniques et stratégiques du e-commerce.

Farfetch

Fondé en 2007 par José Neves, Farfetch est la success story d'un jeune entrepreneur qui mise tout sur le domaine du luxe et de la mode , mais surtout sur l'avenir du e-commerce. Avec la vente d'articles provenant de plus de 500 boutiques, Farfetch est devenue la plate-forme technologique mondiale de la mode et du luxe reliant les créateurs, les conservateurs et les consommateurs d'une trentaine de pays à travers le monde. L'entreprise à la prospérité croissante ayant pour seul mantra, l'ultra-personnalisation de ses offres, prépare son introduction en bourse avec une valeur estimé à 4,5 milliards d'euros. Côté partenariat, Farfetch a initié une collaboration avec la marque française Chanel axée sur la recherche dans l'innovation et l'expérience de vente. Le groupe Chalhoub lui permet d’étendre son marché au Moyen-Orient. Le rachat de CuriosityChina, agence spécialisée dans le marketing social renforce la stratégie commerciale de ce géant de la vente en ligne de produits de luxe. Depuis un an, le site compte parmi ses actionnaires majeurs le géant chinois de la vente en ligne JD.com. Au total, Farfetch propose à ce jour les produits de 3200 marques. Le portail revendique désormais quelques 935 000 utilisateurs actifs, chiffre en progression de 40 % par rapport à l’exercice précédent.

Aujourd'hui l'entreprise se lance dans la création d'un accélérateur de technologie dédié à l'innovation dans le domaine du e-commerce. Le programme Dream Assembly a ainsi pour vocation de réinventer l'expérience de vente en intégrant les bases de l'augmented retails ou le commerce connecté. L'appui financier du mastodonte britannique Burberry et la promesse de travailler sur les innovations parmi les plus révolutionnaires au monde, ont suffit à convaincre et rallier au programme l'entreprise « 500 Startups », un fonds d'investissement et un incubateur de startups fondé par Dave McClure et Christine Tsai en 2010. « 500 Startups » s'engage à offrir son expertise aux jeunes entreprises participantes au travers d'ateliers de formation propres à la politique du commerce connecté.

Farfetch

Dream Assembly prendra place dans les bureaux de Farfetch à Lisbonne et comprendra une série de workshops donnant aux startups un accès direct à l'expertise de Farfetch dans l'industrie des produits de luxe et de la technologie sur une période de 3 mois. Le programme prévoit des séances de coaching individuel avec les dirigeants de Farfetch, la mise en place d'un système de réseautage, des réunions de mentorat sur des sujets tels que le commerce électronique, le marketing, la technologie, la mode, la logistique et les opérations stratégiques commerciales. Les startups participantes seront au nombre maximum de 10 et recevront un montant de 30 000 euros pour donner vie à leur projet. De plus, le programme propose deux journées de démonstration (à Lisbonne et Londres), où les participants présenteront leur entreprise à un groupe pré-sélectionné d'investisseurs externes et auront ainsi l'opportunité de bénéficier d'un financement supplémentaire.

En prodiguant à ces jeunes entreprises la meilleure expertise et le meilleur mentorat que possible, Dream Assembly entend bien mettre fin à cet entre-deux transitionnel numérique de l'écosystème du luxe et de la mode, dont la digitalisation est le plus souvent freinée par le manque de formations et les difficultés techniques.

Alors que de plus en plus d'entreprises ont recours aux solutions digitales ( 44 % selon une étude réalisée par KYU lab en 2017 ) pour le fondateur de Farfetch Jose Neves, la digitalisation des points de vente est le signe probant d'une profonde évolution de la culture du luxe et de la mode qu'il convient d'en saisir le sens stratégique, économique et social. Pour Delphine Vitry, spécialiste dans l'expérience client et le retail, le constat reste le même, les maisons ont le devoir d'adapter leur offre à celui d'un client plus exigeant et de trouver une certaine balance entre créativité et stratégie d'offre.

Farfetch

Malgré l'écrasante majorité des personnes en faveur d'un changement de paradigme, il subsiste encore quelques réfractaires au changement qui évoquent des difficultés techniques ( liées à la compréhension ou à l'intégration des nouveaux outils ) mais également à l'avenir du système de production et de distribution. Quelles seront les nouvelles conditions de distribution engendrées par la digitalisation des points de vente ? Existera t-il encore un pouvoir d'achat ou deviendrons-nous tributaires d'un système commercial ayant la main mise sur nos données personnelles ? L'ultra-personnalisation que proposent ces solutions digitales ne risque t-elle pas de provoquer la suppression de toutes formes de créativité spontanée ?

La monétisation croissante des datas loguées (données personnelles) , la plausible disparition de certains métiers de la vente sont les facteurs les plus occultés quant il s'agit d'innovation numérique. Il n'en demeure pas moins que l'impact économique et social engendré par tous ces changements, mériterait cependant que l'on s'y attarde. S'il est vrai que l'évolution a toujours apporter son lot de bouleversements , rien ne garantie en revanche qu'elle soit de bonne augure. En attendant d'avoir le fin mot de l'histoire, il est heureux de voir que de plus en plus d'actions sont misent en place pour permettre le développement et garantir la pérennité de jeunes entreprises prometteuses.

Découvrez le programme "Dream Assembly"  ici

Crédits photos :  Jullian Hobbs 


La ligne Self-Assembly s'enfile, sans fil !

Une fois de plus, la nature se met au service de la mode et permet d'apporter des solutions alternatives aux problèmes liés à l'industrie. Une nature de plus en plus présente dans le processus de création des fashion designers. Pour le créateur de mode Matti Liimatainen, la nature entre en interaction directe avec sa propre perception du vêtement qu'il considère comme étant une extension du corps biologique . Il propose une déconstruction totale du vêtement, au sens propre comme au figuré et un retour à sa fonction première. Avec sa technique d'auto-assemblage il permet aux acquéreurs d'être acteurs de leur propre consommation et de donner du sens à l'acte d'achat.

auto-assemblage

Spécialisé dans le design conceptuel et computationnel, Matti Liimatainen a mis au point une technique d'auto-assemblage permettant de créer des vêtements de manière totalement autonome, sans intervention humaine. Le jeune finlandais diplômé de la prestigieuse Université Aalto depuis 2011, prépare actuellement un doctorat sur l'automatisation de l'industrie de la mode. Il s'inspire de ses recherches et notamment de la morphogenèse, une science qui étudie le développement des formes et des structures d'une espèce vivante, pour créer sa première ligne de vêtement, Self-Assembly.

La marque de kits de fabrication ready-to-assemble, a des allures de D.I.Y nouvelle génération. Et pour cause, son créateur, Matti Liimatainen a imaginé une collection avec une couture spéciale qui permet de les assembler à la main, sans outils ni machines. Ce processus d'assemblage ne nécessite donc d'aucun mécanisme et ne requiert aucunes compétences préalables. Les produits sont livrés sous forme de composants malléables et plats, qui doivent être assemblés avant d'être prêts à être portés . Pour le créateur, la partie la plus essentielle de S-A est le bon équilibre entre le design du produit et le processus d'assemblage. La durée de vie du vêtement est au cœur de la phase de conception. Celle-ci a été pensée pour offrir l'expérience la plus agréable possible, avec un assemblage relativement facile, sans jamais compromettre la qualité et l'esthétique du vêtement une fois assemblé. Par ce jeu de construction-déconstruction, le designer Matti Liimatainen ouvre la champ des possibles vers un processus créatif qui respecte la qualité et la durée de vie du produit.

auto-assemblageauto-assemblage « Je suis très inspiré par les processus qui créent des formes dans la nature : évolution, morphogenèse, réaction-diffusion, fractales, dynamique des fluides, etc. Je trouve particulièrement fascinant qu'il y ait des formes universelles qui se répètent dans des domaines totalement différents. » _ Matti Liimatainen

S'inspirant directement de la nature, Liimatainen utilise l'univers de la morphogenèse pour mettre en place des changements de forme de plus en plus complexe. Cela nécessite l'interaction de milliers de micro-calculs, nécessaire à la réalisation du vêtement. La conception de la collection S-A a été pensé pour être quasi-autonome afin d'optimiser le temps de travail lors de sa mise en œuvre. Ainsi le créateur ne propose pas seulement une nouvelle manière de consommer le vêtement, mais également d'améliorer le processus de fabrication au développement du produit textile et de la coupe du modèle, jusqu'à la production. Il souhaite à ce titre, rendre la production complètement autonome, grâce à l'intervention de nouvelles technologies numériques qui permettront de consacrer plus de temps aux parties les plus créatives. Un dispositif qui pourrait bien aider à minimiser la perte de tissus lors de la confection.

Si la technologie peut en effet faire partie de la solution, elle ne saurait être considérée comme la seule option, sachant par exemple qu’il est à l’heure actuelle impossible de recycler les vêtements à 100 % : certaines matières textiles dont la qualité et la toxicité sont irrécupérables, provoquent de sérieuses complications. Le problème étant d'ordre social, Liimatainen souhaite à travers sa collection, donner du sens à l'acte d'achat qui, sous-tendu par la nouvelle religion de l'amélioration continuelle des conditions de vie, est devenu une passion de masse. Dans une certaine mesure la marque Self-assembly contribue à lutter contre l'hyper-consommation, puisqu'il invite le consommateur à prendre conscience de la valeur d'un produit. En étant intégrer au processus de création, le consommateur « donne vie » à la matière textile qui deviendra plus tard « vêtement de mode » . Il instaure un nouveau rapport plus responsable, dont le processus de construction fait partie intégrante de l'expérience.

auto-assemblage

auto-assemblagePour le finnois, une nouvelle révolution industrielle peut commencer par le vêtement et réformer la société actuelle, marquée par le développement de l’hyper-consommation. Une consommation certes moins ostentatoire, ( comme il fut le cas à l'après-guerre ) mais plus fondée sur l'expérience personnelle, sensorielle et avec un goût prononcé pour l'éphémère. Autrement dit, on ne consomme plus pour appartenir à une classe sociale, mais plutôt pour s'affranchir des impositions et rites collectifs. Et c'est bien là le problème, car le vêtement qui autrefois était utilisé de manière plus pratique et fonctionnel, est devenu en quelques années un produit personnel et personnalisé, quitte à multiplier les gammes à destination de segments toujours plus restreints et donc paradoxalement plus conséquentes. Self-Assembly pourrait bien être la nouvelle forme d'alternative vers lequel on devrait commencer par se tourner avant de penser mode responsable. Peut-être devrions nous pour une fois assumer nos actes et accepter de questionner notre société et ses modes de consommation. Revoir ses valeurs matérialistes et se pencher sur son addiction à la consommation. Répondre aux enjeux de notre époque passe ainsi par une réforme de notre modèle de consommation, avant la promotion d’une « bonne consommation », respectueuse de la nature et contribuant au progrès social et à l’élévation des individus.

Crédits photos :

Pour découvrir la Collection Self-Assembly : www.self-assembly.fi

Donner son support : https://self-assembly.tumblr.com/